Dieu en Dieu
« Croyez-moi : Je suis dans le Père et le Père est en moi. » Que veut donc dire : « Croyez-moi » ? Assurément cette parole est à rapprocher de cette autre : « Montre-nous le Père ». Le Christ ordonne à ses apôtres de le croire pour raffermir leur foi, cette foi qui avait demandé à voir le Père. Car il n’avait pas suffi au Seigneur de dire : « Qui m’a vu a vu aussi le Père »… Le Seigneur veut que nous croyions en lui, pour que la conviction intime de notre foi ne risque pas de chanceler… Croyons au moins sur le témoignage de ses œuvres que le Fils est Dieu en Dieu, qu’il est né de Dieu et que le Père et le Fils sont un : l’un est dans l’autre par la puissance de leur nature divine, et aucun d’eux n’existe sans l’autre. Par ailleurs, le Père ne renonce à rien de ce qu’il possède du fait qu’il est dans le Fils, tandis que celui-ci reçoit du Père tout ce par quoi il est Fils.
Être réciproquement l’un dans l’autre, posséder l’unité parfaite d’une nature essentielle, que le Fils unique et éternel soit inséparable de la vraie nature divine du Père : une telle manière d’être n’appartient pas à tout ce qui a une nature matérielle. Non, il s’agit là d’un caractère propre à Dieu, le Fils unique…, cet état de fait qu’une personne habitant l’autre le fait exister. Car chacun des deux existe du fait que l’une n’est pas sans l’autre, puisque la nature de l’être qui existe est la même, qu’il s’agisse de celui qui engendre ou de celui qui naît.
Tel est le sens de ces textes : « Moi et le Père, nous sommes un » (Jn 10, 30), « Celui qui m’a vu a vu le Père », et « Je suis dans le Père et le Père est en moi ». Le Fils n’est pas différent ni inférieur au Père… ; le Fils de Dieu, naissant en Dieu, manifeste en lui la nature du Dieu qui l’engendre.
Hilaire de Poitiers – La Trinité, VII, 41 (trad. coll. Pères dans la foi, n° 20, p. 110 rev.)
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Dieu travaille toujours
Dieu est-t-il à l’œuvre, travaille-t-il, le jour du sabbat ? Certes oui, car autrement le ciel disparaîtrait, la lumière du soleil s’éteindrait, la terre perdrait consistance, tous les fruits manqueraient de sève et la vie des hommes périrait si, à cause du sabbat, la force constitutive de l’univers cessait d’agir. Mais en fait, il n’y a aucune trêve ; aussi bien pendant le sabbat que durant les six autres jours, les éléments de l’univers continuent à remplir leur fonction. À travers eux le Père œuvre donc en tout temps, mais il agit dans le Fils qui est né de lui et par qui tout cela est son œuvre… Par le Fils, l’action du Père se poursuit donc le jour du sabbat. Et par conséquent il n’y a pas de repos en Dieu, puisque aucun jour ne voit cesser l’œuvre de Dieu.
Ainsi en est-il de l’action de Dieu. Mais en quoi consiste son repos ? L’œuvre de Dieu, c’est l’œuvre du Christ. Et le repos de Dieu, c’est Dieu, le Christ, car tout ce qui appartient à Dieu est véritablement dans le Christ à tel point que le Père peut s’en reposer sur lui.
Hilaire de Poitiers – Traité sur le psaume 91, 3, 4-5, 7 PL 9, 495-498 (trad. Orval)
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Figures messianiques
Toute l’œuvre contenue dans les saints livres annonce par des paroles, révèle par des faits, établit par des exemples, l’avènement de Jésus Christ notre Seigneur qui, envoyé par son Père, s’est fait homme en naissant d’une vierge par l’opération du Saint Esprit. En effet, pendant toute la durée de la création, c’est lui qui, par des préfigurations vraies et manifestes, engendre, lave, sanctifie, choisit, sépare ou rachète l’Église dans les patriarches : par le sommeil d’Adam, par le déluge de Noé, par la justification d’Abraham, par la naissance d’Isaac, par la servitude de Jacob. Pendant tout le déroulement du temps, en un mot, l’ensemble des prophéties, cette mise en œuvre du plan secret de Dieu, nous a été donné par bienveillance pour la connaissance de son incarnation à venir…
Dans chaque personnage, chaque époque, chaque fait, l’ensemble des prophéties projette comme dans un miroir l’image de son avènement, de sa prédication, de sa Passion, de sa résurrection et de notre rassemblement dans l’Église… A commencer par Adam, point de départ de notre connaissance du genre humain, nous trouvons annoncé dès l’origine du monde, en un grand nombre de préfigurations, tout ce qui a reçu dans le Seigneur son achèvement total.
Hilaire de Poitiers – Traité des mystères, Préface (trad. SC 19, p. 72 rev. ; cf. Bouchet)
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Grandeur des mystères divins
Aussi longtemps que je jouirai du souffle de vie que tu m’as accordé, Père saint, Dieu tout-puissant, je te proclamerai Dieu éternel, mais aussi Père éternel. Jamais je ne m’établirai juge de ta toute-puissance et de tes mystères ; jamais je ne ferai passer ma connaissance limitée avant la notion vraie de ton infini ; jamais je n’affirmerai que tu as existé autrefois sans ta Sagesse, ta Puissance et ton Verbe, Dieu, l’Unique Engendré, mon Seigneur Jésus Christ. Car même si le langage humain est faible et imparfait lorsqu’il parle de toi, il ne rétrécira pas mon esprit au point de réduire ma foi au silence, faute de mots capables d’exprimer le mystère de ton être…
Déjà dans les réalités de la nature, il y a bien des choses dont nous ne connaissons pas la cause, sans pourtant en ignorer les effets. Et, lorsque de par notre nature, nous ne savons que dire de ces choses, notre foi se teinte d’adoration. Si je contemple le mouvement des étoiles…, le flux et le reflux de la mer…, la puissance cachée dans la plus petite semence…, mon ignorance m’aide à te contempler, car si je ne comprends pas cette nature qui est à mon service, je discerne ta bonté, du fait même qu’elle est là pour me servir. Moi-même, je perçois que je ne me connais pas, mais je t’admire d’autant plus… Tu m’as donné la raison et la vie et mes sens d’homme qui me causent tant de joies, mais je n’arrive pas à comprendre quel a été mon commencement d’homme.
C’est donc en ne connaissant pas ce qui m’entoure, que je saisis ce que tu es ; et en percevant ce que tu es, je t’adore. C’est pourquoi, lorsqu’il s’agit de tes mystères, ne pas les comprendre n’amoindrit pas ma foi en ta toute-puissance… La naissance de ton Fils éternel dépasse la notion même d’éternité, elle est antérieure aux temps éternels. Avant tout ce qui existe, il est le Fils sorti de toi, Dieu Père ; il est vrai Dieu… Jamais tu n’as existé sans lui… Tu es le Père éternel de ton Unique Engendré, avant les temps éternels.
Hilaire de Poitiers – La Trinité, XII, 52-53 (trad. DDB 1981, p. 150)
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L’Esprit souffle où il veut
Dieu tout-puissant, selon l’apôtre Paul ton Esprit Saint « scrute et connaît les profondeurs de ton être » (1 Co 2, 10-11), et il intercède pour moi, te parle à ma place par des « gémissements inexprimables » (Rm 8, 26)… Rien en dehors de toi ne scrute ton mystère ; rien qui soit étranger à toi n’est assez puissant pour mesurer la profondeur de ta majesté infinie. Tout ce qui pénètre en toi est de toi ; rien de ce qui est extérieur à toi n’a le pouvoir de te sonder…
Je crois fermement que ton Esprit Saint vient de toi par ton Fils unique ; même si je ne comprends pas ce mystère, j’en garde la conviction profonde. Car dans les réalités spirituelles qui sont ton domaine, mon esprit est borné, comme l’assure ton Fils unique : « Ne t’étonne pas si je t’ai dit : Il vous faut naître d’en haut. Car l’Esprit Saint souffle où il veut ; tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient, ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’eau et de l’Esprit ».
Je crois à ma nouvelle naissance sans la comprendre, et je tiens bon dans la foi ce qui m’échappe. Je sais que j’ai le pouvoir de renaître, mais je ne sais pas comment cela s’accomplit. L’Esprit n’est limité par rien ; il parle quand il veut, il dit ce qu’il veut et où il veut. La raison de son départ et de sa venue me reste inconnue, mais j’ai la conviction profonde de sa présence.
Hilaire de Poitiers – La Trinité, XII, 55s ; PL 10, 472 (trad. DDB 1981, vol.3, p. 152 rev.)
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L’Origine de tout
Père saint, Dieu tout-puissant…, lorsque j’élève vers ton ciel la faible lumière de mes yeux, puis-je douter qu’il est ton ciel ? Quand je contemple la course des étoiles, leur retour dans le cycle de l’année, quand je vois les Pléiades, la Petite Ourse et l’Étoile du matin et que je considère comment chacune brille au poste qui lui est assigné, je comprends, ô Dieu, que tu es là, dans ces astres que je ne comprends pas. Lorsque je vois « les vagues superbes de la mer » (Ps 92, 4), je ne saisis pas l’origine de ces eaux, je ne saisis même pas ce qui met en branle leurs flux et leurs reflux réguliers, et pourtant, je crois qu’il est une cause – impénétrable certes pour moi – à ces réalités que j’ignore, et là aussi je perçois ta présence.
Si je tourne mon esprit vers la terre qui, par le dynamisme de forces cachées, décompose toutes les semences qu’elle a accueillies dans son sein, les fait lentement germer et les multiplie, puis leur donne de grandir, je ne trouve rien là que je puisse comprendre avec mon intelligence ; mais cette ignorance m’aide à te discerner, toi, puisque, si je ne connais pas la nature mise à mon service, cependant je te rencontre par le fait même qu’elle est là, pour mon usage.
Si je me tourne vers moi, l’expérience me dit que je ne me connais pas moi-même et je t’admire d’autant plus que je suis pour moi un inconnu. En effet, même si je ne peux pas les comprendre, je fais l’expérience des mouvements de mon esprit qui juge, de ses opérations, de sa vie, et cette expérience, c’est à toi que je la dois, toi qui m’as donné en partage cette nature sensible qui fait ma joie, même si son origine est au-delà des prises de mon intelligence. Je ne me connais pas moi-même, mais en moi je te trouve et, en te trouvant, je t’adore.
Hilaire de Poitiers – La Trinité, XII, 52-53 (trad. Sr Isabelle de la Source, Lire la Bible, Mediaspaul 1988, t. 1, p. 19)
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La révélation du Fils
Tout en gardant l’opinion désormais invariable que je m’étais faite de Dieu, je concevais des inquiétudes pour mon âme, en réfléchissant avec une sorte d’anxiété sur sa demeure temporaire, qui devait, ainsi que je me l’imaginais, crouler avec elle ; mais, après la connaissance que j’avais acquise de la loi et des prophètes, je ne restai pas longtemps étranger aux enseignements de l’Évangile et des apôtres. « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement avec Dieu. Tout a été créé par, lui, et rien n’a été fait sans lui. […] Et le Verbe a été fait chair, et il a habité parmi nous ; et nous avons vu sa gloire, la gloire du Fils unique du Père, plein de grâce et de vérité. »
Ici l’esprit va plus loin que l’intelligence du sens naturel, et l’enseignement à recueillir dépasse l’opinion que j’avais déjà de Dieu. J’y apprends, en effet, que le Créateur est Dieu de Dieu, que le Verbe est Dieu, et qu’au commencement il est avec Dieu. Tout s’explique, et je comprends que la lumière du monde demeure dans le monde, et que le monde ne la reconnaît pas ; qu’il vient chez soi, et qu’il n’est pas reçu par les siens ; que ceux qui le reçoivent deviennent, pour prix de leur foi, les enfants de Dieu, qu’ils ne sont pas nés de l’accouplement de la chair, ni de la conception du sang, ni de la volonté des corps, mais de Dieu, puis que le Verbe a été fait chair, qu’il habite parmi nous, et que sa gloire, comme Fils unique du Père, est parfaite avec la grâce et la vérité.
Mon esprit agité et toujours inquiet vit alors briller un rayon d’espérance plus vif qu’il ne s’y attendait. Je fus d’abord pénétré de la connaissance de Dieu, et les idées que j’avais naturellement conçues de l’éternité du Créateur, de son infinité et de sa beauté, s’appliquaient, je le compris dès lors, à son fils unique, non que j’admisse plusieurs dieux, puisqu’il est dit Dieu de Dieu ; non que je crusse à une différence de nature, puisque je lisais Dieu de Dieu plein de grâce et de vérité ; non que je visse dans l’un des deux une postériorité d’existence, puisqu’il est écrit que Dieu était au commencement avec Dieu.
Hilaire de Poitiers – La Trinité, I, 10-11
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Le Dieu Esprit
« Dieu est esprit » dit le Seigneur à la Samaritaine… ; puisque Dieu est invisible, incompréhensible et infini, ce n’est ni sur une montagne, ni dans un temple que Dieu doit être adoré (Jn 4, 21-24). « Dieu est esprit » et un esprit ne peut pas être circonscrit, ni tenu en main ; par la puissance de sa nature, il est partout et n’est absent d’aucun lieu ; par tout lui-même il surabonde en toutes choses. C’est pourquoi il faut adorer dans l’Esprit Saint le Dieu qui est esprit…
L’apôtre Paul ne dit pas autre chose quand il écrit : « Le Seigneur est esprit, et là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté » (2 Co 3, 17)… Que cessent donc les argumentations de ceux qui refusent l’Esprit. L’Esprit Saint est un, partout répandu, illuminant tous les patriarches, les prophètes et tout le chœur de ceux qui ont participé à la rédaction de la Loi. Il a inspiré Jean le Baptiste dès le sein de sa mère ; il a été répandu enfin sur les apôtres et tous les croyants pour qu’ils connaissent la vérité qui leur est donnée par grâce.
Quelle est en nous l’action de l’Esprit ? Écoutons les paroles du Seigneur lui-même : « J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous n’avez pas la force de les porter maintenant. Il vous est bon que je m’en aille, car si je m’en vais, je vous enverrai un défenseur…, l’Esprit de vérité qui vous conduira à la vérité tout entière » (Jn 16, 7-13)… En ces mots nous sont révélés la volonté du donateur, ainsi que la nature et le rôle de celui qu’il nous donne. Car notre faiblesse ne nous permet pas de connaître ni le Père ni le Fils ; le mystère de l’incarnation de Dieu est difficile à comprendre. Le don de l’Esprit Saint, qui se fait notre allié par son intercession, nous illumine…
Or ce don unique qui est dans le Christ est offert en plénitude à tous. Il ne manque nulle part, mais il est donné à chacun pour autant qu’il veut le recevoir. Cet Esprit Saint demeure avec nous jusqu’à la consommation des temps, il est notre consolation dans l’attente, il est le gage des biens de l’espérance à venir, il est la lumière de nos esprits, il est la splendeur de nos âmes.
Hilaire de Poitiers – La Trinité, II, 31-35 (trad. cf. DDB 1981, t.1, p. 88s et Bouchet, Lectionnaire, p. 221)
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Le fils né du Père
C’est à toi d’exaucer notre prière, c’est à toi de faire aboutir notre quête, c’est à toi d’ouvrir la porte où nous frappons (Lc 11, 9). Car, de nature, tu nous vois engourdis par je ne sais quelle paresse spirituelle ; la faiblesse de notre esprit…nous empêche de comprendre tes mystères… Telle est donc notre attente : tu encourageras les débuts de cette entreprise redoutable, tu affermiras les progrès de notre démarche et tu nous appelleras à participer à l’Esprit qui a guidé tes prophètes et tes apôtres ; ainsi, nous n’entendrons pas leurs paroles dans un sens autre que celui qu’ils avaient en vue…
Nous confirmerons, en effet, ce qu’ils ont proclamé dans leur enseignement sacré : toi, le Dieu éternel, tu es le Père du Dieu éternel, le Fils Unique. Toi, tu es le seul à ne pas être né, et le Seigneur Jésus Christ est le seul à être né de toi par une naissance éternelle, sans pourtant être différent de toi au point de suggérer la réalité de deux dieux. Oui, il nous faut proclamer qu’il est engendré de toi qui es le Dieu Unique ; nous devons le déclarer : il n’est pas autre que le vrai Dieu, né de toi, vrai Dieu et Père.
Accorde-nous donc de donner aux mots leur sens véritable, prodigue la lumière à notre esprit…, et établis notre foi dans la vérité. Accorde-nous de dire ce que nous croyons…: que tu es un seul Dieu le Père et qu’il y a un seul Seigneur Jésus Christ. Donne-nous de te célébrer…, donne-nous de te révérer, toi, Dieu unique mais non solitaire, donne-nous de le proclamer, lui, Dieu véritable.
Hilaire de Poitiers – La Trinité, I, 37-38 (trad. DDB 1981, p. 56 rev. ; cf. bréviaire)
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Le Fils venu de Dieu
Il est bien au Père, ce Fils qui lui ressemble. Il vient de lui, ce Fils qu’on peut lui comparer, car il lui est semblable. Il est son égal, ce Fils qui accomplit les mêmes œuvres que lui (Jn 5, 19)… Oui, le Fils accomplit les œuvres du Père ; c’est pourquoi il nous demande de croire qu’il est le Fils de Dieu. Il ne s’arroge pas là un titre qui ne lui serait pas dû ; ce n’est pas sur ses propres œuvres qu’il appuie sa revendication. Non ! Il rend témoignage que ce ne sont pas ses propres œuvres, mais celles de son Père. Et il atteste ainsi que l’éclat de ses actions lui vient de sa naissance divine. Mais comment les hommes auraient-ils pu reconnaître en lui le Fils de Dieu, dans le mystère de ce corps qu’il avait assumé, dans cet homme né de Marie ? C’est pour faire pénétrer en leur cœur la foi en lui que le Seigneur accomplissait toutes ces œuvres : « Si j’accomplis les œuvres de mon Père, alors, même si vous ne voulez pas croire en moi, croyez au moins mes œuvres » (Jn 10, 38)…
Si l’humilité de son corps semble un obstacle pour croire en sa parole, il nous demande de croire au moins en ses œuvres. En effet, pourquoi le mystère de sa naissance humaine nous empêcherait-il de percevoir sa naissance divine ? … « Si vous ne voulez pas croire en moi, croyez en mes œuvres, pour savoir et reconnaître que le Père est en moi, et moi dans le Père »…
Telle est la nature qu’il possède par naissance ; tel est le mystère d’une foi qui nous assurera le salut : ne pas diviser ceux qui sont un, ne pas priver le Fils de sa nature, et proclamer la vérité du Dieu Vivant né du Dieu Vivant… « Comme le Père qui m’a envoyé est vivant, de même, moi, je vis par le Père » (Jn 6, 57)… « Comme le Père a la vie en lui-même, de même il a donné au Fils d’avoir aussi en lui-même la vie » (Jn 5, 26).
Hilaire de Poitiers – La Trinité, VII, 26-27
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Montre-nous le Père
Jésus dit : « Si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père. Dès maintenant vous le connaissez et vous l’avez vu ». On voit l’homme Jésus Christ. Les apôtres ont devant les yeux son aspect extérieur, c’est-à-dire sa nature d’homme, alors que Dieu, affranchi de toute chair n’est pas reconnaissable dans un misérable corps charnel. Comment se fait-il donc que le connaître soit aussi connaître le Père ?
Ces paroles inattendues troublent l’apôtre Philippe… ; la faiblesse de son esprit humain ne lui permet pas de comprendre une affirmation si étrange… Alors, avec l’impétuosité que permettaient sa familiarité et sa fidélité d’apôtre, il interroge son Maître : « Seigneur, montre-nous le Père et cela nous suffit ! »… Ce n’est pas qu’il désire contempler le Père de ses yeux physiques, mais il demande à comprendre celui qu’il voit de ses yeux. Car voyant le Fils sous sa forme humaine, il ne comprend pas comment, de ce fait, il avait vu le Père…
Le Seigneur lui répond donc : « Voilà si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe ? » Il lui reproche d’ignorer qui il était… Pourquoi ne l’avait-on pas reconnu, lui qu’ils avaient si longtemps cherché ? C’est que pour le reconnaître, il fallait reconnaître que la divinité, la nature du Père, était en lui. En effet, toutes les œuvres qu’il avait faites étaient le propre de Dieu : marcher sur les eaux, commander aux vents, accomplir des choses impossibles à comprendre, telles que changer l’eau en vin ou multiplier les pains…, mettre en fuite les démons, chasser les maladies, porter remède aux infirmités du corps, corriger les handicaps de naissance, remettre les péchés, rendre la vie aux morts. Voilà tout ce qu’avait fait son corps de chair, et tout cela lui permet de se proclamer Fils de Dieu. De là son reproche et sa plainte : à travers la réalité mystérieuse de sa naissance humaine, on n’a pas perçu la nature divine qui accomplissait ces miracles par cette nature humaine assumée par le Fils.
Hilaire de Poitiers – La Trinité, VII, 34-36 (trad. DDB 1981, t. 2, p. 103 rev. ; cf. Bresard, 2000 ans A, p. 140)
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Mystère du Père
Le Père est celui de qui vient tout ce qui existe. Lui-même, dans le Christ et par le Christ, est l’origine de tout. En plus, il est en lui-même son être, et il ne reçoit pas d’ailleurs ce qu’il est… Il est infini parce qu’il n’est pas en quelque endroit, mais que tout est en lui… Il est toujours avant le temps, le temps vient de lui. Si ta pensée lui court après et si tu crois atteindre les limites de son être, tu le trouveras toujours, car lorsque tu progresses sans cesse vers lui, le but où tu te diriges est toujours plus loin… Telle est la vérité du mystère de Dieu, telle est l’expression de la nature incompréhensible du Père… Pour l’exprimer, la parole ne peut que se taire ; pour le sonder, la pensée reste inerte ; et pour le saisir, l’intelligence se sent à l’étroit.
Et pourtant, ce nom de Père indique sa nature : il n’est que Père. Car il ne reçoit pas d’ailleurs, à la manière des hommes, le fait d’être Père. Il est l’Éternel Inengendré… Il est connu seulement du Fils, puisque « personne ne connaît le Père, si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils a voulu le révéler », et « personne ne connaît le Fils, si ce n’est le Père. » Tous deux se connaissent l’un l’autre et cette connaissance mutuelle est parfaite. Donc, puisque « personne ne connaît le Père, si ce n’est le Fils », n’ayons du Père que la pensée conforme à ce que nous en a révélé le Fils, qui seul est « le témoin fidèle » (Ap 1, 5).
Mieux vaut penser à ce qui concerne le Père que d’en parler. Car toute parole est impuissante à traduire ses perfections… Nous ne saurions que reconnaître sa gloire, en avoir une certaine idée et essayer de la préciser par notre imagination. Mais le langage de l’homme ressent son impuissance et les mots n’expliquent pas la réalité telle qu’elle est… Ainsi, on a beau reconnaître Dieu, il faut renoncer à le nommer : quels que soient les mots employés, ils ne pourraient pas exprimer Dieu tel qu’il est, ni traduire sa grandeur… Il nous faut croire en lui, essayer de le comprendre et l’adorer ; ce faisant, nous parlerons de lui.
Hilaire de Poitiers – La Trinité II, 6-7 (trad. DDB 1981, p. 67s rev.)
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Non abolir, mais accomplir
« Je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. » La force et la puissance de ces paroles du Fils de Dieu enferment un profond mystère.
La Loi, en effet, prescrivait des œuvres, mais toutes ces œuvres, elle les orientait vers la foi aux réalités qui seraient manifestées dans le Christ : car l’enseignement et la Passion du Sauveur sont le dessein grand et mystérieux de la volonté du Père. La Loi, sous le voile des paroles inspirées, a annoncé la naissance de notre Seigneur Jésus Christ, son incarnation, sa Passion, sa résurrection ; les prophètes aussi bien que les apôtres nous enseignent à maintes reprises que de toute éternité, tout le mystère du Christ a été disposé pour être révélé en notre temps…
Le Christ n’a pas voulu que nous pensions que ses propres œuvres contenaient autre chose que les prescriptions de la Loi. C’est pourquoi il a affirmé lui-même : « Je ne suis pas venu abolir, mais accomplir ». Le ciel et la terre…doivent disparaître, mais pas le moindre commandement de la Loi, car dans le Christ toute la Loi et tous les prophètes trouvent leur achèvement. Au moment de sa Passion…il a déclaré : « Tout est accompli » (Jn 19 30). A ce moment-là, toutes les paroles des prophètes ont reçu leur confirmation.
C’est pourquoi le Christ affirme que même le plus petit des commandements de Dieu ne peut être aboli sans offense pour Dieu… Rien ne peut être plus humble que la chose la plus petite. Et la plus humble de toutes a été la Passion du Seigneur et sa mort sur la croix.
Hilaire de Poitiers – Commentaire sur l’évangile de Matthieu, 4, 14-15 ; PL 9, 936-937 (trad. cf. SC 254, p. 135)
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Prière au Dieu trine
Je t’en prie, Père Saint, Dieu tout-puissant, conserve intacte la ferveur de ma foi et, jusqu’à mon dernier souffle, donne-moi de conformer ma voix à ma conviction profonde. Oui, que je garde toujours ce que j’ai affirmé dans le credo proclamé lors de ma nouvelle naissance, lorsque j’ai été baptisé dans le Père, le Fils, et l’Esprit Saint. Accorde-moi de t’adorer, toi notre Père, et ton Fils qui avec toi est un seul Dieu ; fais que j’obtienne ton Esprit Saint qui procède de toi, par ton Fils unique.
Ma foi a pour elle un excellent témoin : celui qui déclare : « Père, tout ce qui est à moi est à toi, et tout ce qui est à toi est à moi » (Jn 17, 10). Ce témoin, c’est mon Seigneur Jésus Christ, lui qui est toujours Dieu, en toi, de toi et avec toi, lui qui est béni dans les siècles des siècles. Amen.
Hilaire de Poitiers – La Trinité, XII, prière finale (trad. DDB 1981, p. 154)
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Prière d’un théologien
Je le sais bien, ô Dieu, Père tout-puissant : m’offrir à toi pour que tout en moi… parle de toi, c’est le devoir principal de ma vie. Tu m’as accordé le don de la parole, et il ne peut m’apporter de plus grande récompense que l’honneur de te servir et de montrer au monde qui l’ignore, et à l’hérétique qui le nie, qui tu es, toi, le Père du Fils unique de Dieu. Oui, vraiment, c’est là mon seul désir ! Mais j’ai grand besoin d’implorer le secours de ta miséricorde afin que, du souffle de ton Esprit, tu gonfles les voiles de ma foi, tendues pour toi, et que tu me pousses à prêcher partout ton saint nom. Car tu n’as pas fait en vain cette promesse : « Demandez et l’on vous donnera ; cherchez et vous trouverez ; frappez et l’on vous ouvrira ».
Pauvres, nous implorons ce qui nous manque. Nous nous appliquerons avec zèle à l’étude de tes prophètes et de tes apôtres ; nous frapperons à toutes les portes que notre intelligence trouvera fermées. Mais toi seul peux exaucer notre prière… ; toi seul tu peux ouvrir cette porte où nous frapperons. Tu encourageras les débuts difficiles ; tu affermiras nos progrès ; et tu nous appelleras à participer à l’Esprit qui a guidé tes prophètes et tes apôtres. Ainsi nous ne donnerons pas à leurs paroles un sens différent que celui qu’ils avaient en vue.
Donne-nous donc le vrai sens des mots, la lumière de l’intelligence, la beauté de l’expression, la foi dans la vérité. Donne-nous de dire ce que nous croyons…: qu’il n’y a qu’un Dieu, le Père, et un seul Seigneur, Jésus Christ.
Hilaire de Poitiers – La Trinité, I, 37-38
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Tu es le Fils du Dieu vivant
Le Seigneur avait demandé : « Le Fils de l’homme, qui est-il, d’après ce que disent les hommes ? » Assurément, la vue de son corps manifestait le Fils de l’homme, mais en posant cette question, il faisait comprendre qu’en plus de ce qu’on voyait en lui, il y avait autre chose à discerner… L’objet de la question était un mystère où devait tendre la foi des croyants.
La confession de Pierre a obtenu pleinement la récompense qu’il méritait pour avoir vu dans l’homme le Fils de Dieu. « Bienheureux » il l’est, loué pour avoir étendu sa vue au-delà des yeux humains, ne regardant pas ce qui venait de la chair et du sang, mais contemplant le Fils de Dieu révélé par le Père céleste. Il a été jugé digne de reconnaître le premier ce qui dans le Christ était de Dieu. Quel fondement qu’il a la chance de donner à l’Église, au titre de son nom nouveau ! Il devient la pierre digne d’édifier l’Église, de façon qu’elle brise les lois de l’enfer…et toutes les prisons de la mort. Bienheureux portier du ciel à qui sont remises les clés de l’accès à l’éternité ; sa sentence sur terre fait d’avance autorité au ciel, en sorte que ce qui a été lié ou délié sur terre l’est aussi au ciel.
Jésus ordonne encore aux disciples de ne dire à personne qu’il est le Christ, car il fallait que d’autres, c’est-à-dire la Loi et les prophètes, soient témoins de son Esprit, tandis que le témoignage de la résurrection est propre aux apôtres. Et comme la béatitude de ceux qui connaissent le Christ dans l’Esprit a été manifestée, est manifesté à son tour le danger de méconnaître son humilité et sa Passion.
Hilaire de Poitiers – Commentaire sur Matthieu, 16 (trad. SC 258, p. 55 rev.)
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Une vie d’adorateur
Je t’en prie, conserve intacte la ferveur de ma foi, et jusqu’à mon dernier souffle, donne-moi de conformer ma voix à ma conviction profonde. Oui, que je garde toujours ce que j’ai affirmé dans le symbole proclamé lors de ma nouvelle naissance, lorsque j’ai été baptisé dans le Père, le Fils, l’Esprit Saint !
Accorde-moi de t’adorer, toi notre Père, et ton Fils qui avec toi est un seul Dieu ; fais que j’obtienne ton Esprit Saint qui procède de toi, par ton Fils. Ma foi a pour elle un excellent témoin, celui qui déclare : Père, tout ce qui est à moi est à toi, et tout ce qui est à toi est à moi (Jn 17, 10).
Ce témoin, c’est mon Seigneur Jésus Christ, lui qui est toujours Dieu, en toi, de toi et avec toi, lui qui est béni dans les siècles des siècles ! Amen !
Hilaire de Poitiers – dans L’Année en fêtes, éd. Migne, 2000, p. 442 (PL 10, 166-172)
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Vous ne comprenez pas encore ?
Dieu, Père tout-puissant, c’est à toi que je veux consacrer l’occupation principale de ma vie. Que tout en moi, mes paroles et mes pensées, parlent de toi. (…) Conscients de notre pauvreté, nous te demandons ce qui nous manque ; nous apporterons un zèle infatigable pour scruter les paroles de tes prophètes et de tes apôtres, nous frapperons à toutes les portes que notre intelligence trouvera fermées.
Mais c’est à toi d’exaucer la demande, d’accorder ce qu’on cherche, d’ouvrir la porte fermée (Lc 11, 9). Car nous vivons dans une sorte de torpeur, à cause de l’engourdissement de notre nature ; la faiblesse de notre esprit nous empêche de comprendre tes mystères par une ignorance inéluctable.
Heureusement, l’étude de ta doctrine fortifie notre perception de la vérité divine, et l’obéissance de la foi nous soulève au-dessus des pensées du commun des hommes. Nous espérons donc que tu stimuleras les débuts de cette entreprise difficile, que tu affermiras les progrès de notre démarche et que tu nous appelleras à participer à l’Esprit qui a guidé tes prophètes et tes apôtres. Nous voudrions comprendre leurs paroles dans le sens où ils les ont prononcées et employer des termes exacts pour rendre fidèlement tout ce qu’ils ont exprimé. (…) Accorde-nous donc le sens exact des mots, la lumière de l’intelligence, la beauté de l’expression ; établis notre foi dans la vérité. Accorde-nous de dire ce que nous croyons.
Hilaire de Poitiers – La Trinité, I, 37-38 (La Trinité I : Le mystère de Dieu, coll. Pères dans la foi, n° 19 ; trad. A. Martin, rév. L. Brésard ; DDB 1981, p. 56 rev.)
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