Celui-ci est mon Fils bien-aimé
« Une voix sortit de la nuée, qui disait : ‘ Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis tout mon amour ; écoutez-le ! ‘ » (Mt 17, 5) Tels sont les mots du Père sortis de la nuée de l’Esprit : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, lui qui est homme et qui a l’apparence d’un homme. Hier il s’est fait homme, il a vécu humblement parmi vous ; maintenant son visage resplendit. Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; il est avant les siècles. Il est le Fils unique du Dieu unique. Hors du temps et éternellement il est engendré de moi, le Père. Il n’a pas accédé après moi à l’existence, mais de toute éternité il est de moi, en moi et avec moi »…
C’est par la bienveillance du Père que son Fils unique, son Verbe, s’est fait chair. C’est par sa bienveillance que le Père a accompli, dans son Fils unique, le salut du monde entier. C’est la bienveillance du Père qui a fait l’union de toutes choses en son Fils unique… Vraiment, il a plu au Maître de toutes choses, au Créateur qui gouverne l’univers, d’unir en son Fils unique la divinité et l’humanité et, par celle-ci, toute créature, « pour que Dieu soit tout en tous » (1 Co 15, 28).
« Celui-ci est mon Fils bien-aimé, ‘le resplendissement de ma gloire, l’empreinte de ma substance’ par qui aussi j’ai créé les anges, par qui le ciel a été affermi et la terre établie. Il ‘porte l’univers par sa parole toute-puissante’ (He 1, 3) et par le souffle de sa bouche, c’est-à-dire l’Esprit qui guide et donne la vie. Écoutez-le, car celui qui le reçoit, me reçoit (Mc 9, 37), moi qui l’ai envoyé, non en vertu de mon pouvoir souverain, mais à la façon d’un père. En tant qu’homme, en effet, il est envoyé, mais en tant que Dieu, il demeure en moi et moi en lui… Écoutez-le, car il a les paroles de la vie éternelle » (Jn 6, 68).
Jean Damascène – Homélie sur la Transfiguration du Seigneur, 18 ; PG 96, 573 (trad. Delhougne, Les Pères commentent, p. 504 rev.)
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Connaître Dieu ?
Personne n’a jamais vu Dieu. Le Fils unique qui est dans le sein du Père l’a révélé » (Jn 1, 18). Le divin est inexprimable et incompréhensible : « Personne ne connaît le Père si ce n’est le Fils, ni le Fils si ce n’est le Père » (Mt 11, 27), et le Saint Esprit semblablement connaît ce qui est de Dieu… Mais après cette première et bienheureuse connaissance divine, personne n’a jamais connu Dieu si ce n’est celui auquel Dieu lui-même s’est révélé…
Pourtant, Dieu ne nous a pas laissé dans une ignorance complète, car chacun a, semée par lui, la connaissance qu’il y a un Dieu. La création elle-même, par sa cohésion et par sa direction, proclame la magnificence de la nature divine (cf. Rm 1, 20). Ensuite la Loi et les prophètes, puis son Fils unique, le Seigneur, « notre Dieu et Sauveur Jésus Christ » (2P 1, 1), ont manifesté la connaissance de Dieu, selon ce que nous pouvons atteindre. C’est pourquoi tout ce qui nous a été transmis par la Loi et les prophètes, par les apôtres et les évangélistes, nous l’acceptons, nous le connaissons, nous y appliquons notre dévotion et nous ne cherchons pas au-delà.
Dieu est bon ; il pourvoit à tout bien… Comme il sait tout et pourvoit à ce qui convient à chacun, il nous a révélé ce qu’il nous est utile de connaître et nous a tu ce que nous ne pouvons pas porter. Contentons-nous donc de cela et demeurons-y.
Jean Damascène – La Foi orthodoxe, I, 1 (trad. Éd. Ancre 1992, p. 28 rev.)
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Engendré, non pas créé
Nous croyons en un seul Père, principe et cause de tout, lui seul sans cause et sans génération, auteur de tout, par nature Père d’un seul, son Fils monogène (unique engendré), le Seigneur Dieu, notre Sauveur Jésus-Christ, « engendré du Père avant tous les siècles ; lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu ; engendré non créé, consubstantiel au Père, par qui tout a été fait ».
En disant : avant tous les siècles, nous montrons qu’il est a-temporel, et que sans commencement est sa génération ; car il n’a pas été amené du non-être à l’être, Lui, le Fils de Dieu, la splendeur de gloire, le caractère de l’hypostase du Père, la sagesse vivante, la puissance, le Verbe subsistant en soi, l’image essentielle, parfaite et vivante du Dieu invisible ; il était toujours avec le Père, en Lui, éternellement et sans commencement engendré de lui.
On n’invoque pas le Père sans le Fils. S’il était sans Fils, il ne serait pas Père. Si c’est après seulement qu’il avait eu un Fils, il serait devenu Père, de non-Père qu’il était auparavant, et il aurait ainsi subi un changement, étant amené, de non-Père qu’il était, à devenir Père ; c’est là le plus grave de tous les blasphèmes. Il n’est pas possible en effet de dire Dieu privé de fécondité naturelle ; la fécondité consiste à engendrer de soi, c’est-à-dire de sa propre essence, un être semblable par nature.
On ne peut donc dire sans impiété, dans la génération du Fils, que le temps soit intervenu et l’existence du Fils venue après le Père. C’est en effet de la nature du Père que vient la génération du Fils, disons-nous, et si nous n’accordons pas que le Fils existe dès le principe en même temps que le Père, tout en venant de lui, nous introduisons un changement dans l’hypostase du Père, puisque n’étant pas Père il est devenu Père.
La création, elle, est venue après, mais pas de l’essence de Dieu ; elle a été amenée du non-être à l’être par son conseil et sa puissance, et il ne s’y attache pas un changement dans la nature de Dieu. La génération est d’amener à partir de l’essence de l’engendreur un engendré, tandis que la création et l’œuvre viennent de l’extérieur, et non de l’essence du créateur et auteur ; et le créé et l’œuvré ne sont en rien semblables à l’engendré.
Jean Damascène – La Foi orthodoxe, I, 8
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Engendrement et procession
On lui donne le nom de Verbe et de rayonnement du Père parce qu’il a été engendré du Père en excluant accouplement, passion, temporalité, épanchement et séparation ; Fils et empreinte de l’hypostase du Père parce qu’il est parfait, doté d’une hypostase et à tous égards semblable au Père, sauf que le Père n’a pas été engendré ; monogène, parce qu’unique né de l’unique, il a été uniquement engendré de Dieu le Père.
Car nul autre engendrement ne ressemble à l’engendrement du Fils de Dieu et il n’est point d’autre Fils de Dieu ; si en effet l’Esprit Saint procède lui aussi du Père, ce n’est point par engendrement, mais par procession. Cette autre modalité d’existence est incompré-hensible et inconnaissable, tout comme l’engendrement du Fils.
(…) Il faut bien se rendre compte en effet que le terme ageneton écrit avec un seul nu désigne ce qui est incréé ou qui n’a pas de commencement. Le terme agenneton, écrit avec deux nu, indique ce qui n’a pas été engendré.
Ainsi donc, du point de vue du premier signifié, l’essence diffère de l’essence: autre est en effet l’essence qui est incréée ou affranchie du devenir (avec un seul nu), autre est l’essence qui est promue à l’existence ou créée. Du point de vue du second signifié, l’essence ne diffère pas de l’essence : car de chaque espèce des êtres vivants, la première hypostase n’a pas été engendrée, mais elle n’est pas sans commencement ; les espèces vivantes ont été créées par le démiurge, amenées à l’existence par son Verbe, néanmoins elles n’ont point été engendrées, vu qu’aucun être de même espèce dont elles seraient nées n’existait avant elles.
Ainsi donc, du point de vue du premier signifié, les trois hypostases supra-divines de la sainte Trinité sont en communion (puisqu’elles sont consubstantielles et incréées), mais elles ne le sont d’aucune façon du point de vue du deuxième signifié (seul le Père n’est pas engendré : ce n’est pas en effet d’une autre hypostase qu’il tient son être). Seul le Fils est engendré (puisque c’est du Père qu’il est engendré éternellement et intemporellement) et seul l’Esprit saint procède de l’essence du Père, non point par génération, mais par procession. Tel est l’enseignement de la divine Écriture, bien que le mode de la génération et celui de la procession soient insaisissables.
Jean Damascène – La Foi orthodoxe, I, 8 (SC 535, p. 173-175)
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Jésus en prière
« Jésus priait à l’écart » (Lc 9, 18). La prière trouve sa source dans le silence et la paix intérieure ; c’est là que se manifeste la gloire de Dieu (cf. Lc 9, 29). Car, lorsque nous fermerons les yeux et les oreilles, que nous nous trouverons au-dedans en présence de Dieu, lorsque libérés de l’agitation du monde extérieur nous serons à l’intérieur de nous-mêmes, alors nous verrons clairement en nos âmes le Royaume de Dieu. Car le Royaume des cieux ou, si l’on préfère, le Royaume de Dieu, est en nous-mêmes : c’est Jésus notre Seigneur qui nous l’a dit (Lc 17, 21).
Pourtant, les croyants et le Seigneur prient d’une façon différente. Les serviteurs, en effet, s’approchent du Seigneur dans leur prière avec une crainte mêlée de désir, et la prière devient pour eux voyage vers Dieu et vers l’union avec lui, les nourrissant de sa propre substance et les fortifiant. Mais pour le Christ dont l’âme sainte est unie au Verbe de Dieu, comment va-t-il prier ? Comment le Maître va-t-il se présenter dans une attitude de demande ? S’il le fait, n’est-ce pas qu’après avoir revêtu notre nature, il veut nous instruire et nous montrer le chemin qui, par la prière, nous fait monter vers Dieu ? Ne veut-il pas nous apprendre que l’oraison abrite en son sein la gloire de Dieu ?
Jean Damascène – Homélie sur la Transfiguration, 10 ; PG 96, 545 (trad. En Calcat rev.)
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L’icône du Verbe incarné
Je crois en un seul Dieu, principe unique de tout, sans principe, incréé, impérissable et immortel, éternel et perpétuel, incompréhensible, incorporel, invisible, infini, sans figure ; une seule essence suressentielle, divinité sur-divine, en trois hypostases, le Père et le Fils et le Saint Esprit ; à cela seul je rends un culte. J’adore un seul Dieu, une seule divinité mais je rends un culte à une trinité d’hypostases : Dieu Père, Dieu Fils incarné, Dieu Saint-Esprit ; non pas trois mais un seul Dieu ; pas des hypostases séparées, mais unies. Je n’offre pas trois mais une adoration ; non à chacune des hypostases séparément, mais aux trois hypostases conjointement ; à un Dieu unique j’offre une unique adoration.
Je n’adore pas la créature à la place du Créateur, mais j’adore le Créateur fait créature, réduit à la créature sans abaissement ni amoindrissement pour glorifier ma propre nature et me faire participer pleinement à la nature divine. En même temps que le Dieu-Roi, j’adore la pourpre de son corps non en tant que vêtement ou quatrième personne, loin de moi ! mais en tant que devenue semblable à Dieu, à cela même qui l’a ointe, sans changement. Car la nature divine n’est pas devenue celle de la chair, mais de même que le Verbe est devenu chair sans changement, demeurant ce qu’il était auparavant, de même la chair est devenue Verbe, sans quitter ce qu’elle était, elle s’est plutôt identifiée au Verbe par hypostase.
C’est pour cela qu’avec confiance je fais l’icône du Dieu invisible, devenu pour nous participant de la chair et du sang ; non pas l’icône de la divinité invisible, mais celle de la chair de Dieu que nous avons vue.
Jean Damascène – Contre ceux qui rejettent les saintes icônes
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L’intellect du Christ
Le Verbe de Dieu s’est uni à la chair par l’intermédiaire du noûs, intermédiaire de Dieu par sa pureté, et de la chair par sa densité, car le noûs est le chef de l’âme et de la chair et il est d’autre part le plus pur de l’âme, et, du noûs, Dieu est le chef. Lorsqu’il cède au meilleur, le noûs du Christ montre son « hégémonie » ; il cède au meilleur, il obéit et accomplit ce que veut la volonté divine.
Le noûs est devenu le lieu où la divinité s’unit à lui par hypostase, comme aussi la chair évidemment ; non pas en y cohabitant, comme le prétend l’opinion maudite des hérétiques sous prétexte qu’une mesure n’occupe pas la place de deux mesures ; ils jugent des choses immatérielles en termes de corps. Comment le Christ Dieu parfait et homme parfait, serait-il consubstantiel au Père et à nous si c’est une partie de la nature divine qui s’unit à une partie de la nature humaine ?
(…) Que l’homme soit un être vivant raisonnable et noétique, personne ne le conteste ; comment alors est-il devenu homme, s’il a pris une chair sans âme ou une âme sans noûs ? Car tel n’a jamais été l’homme. Et que gagnerions-nous de l’inhumanisation, si n’est sauvé celui qui a souffert le premier, et s’il n’est renouvelé et revigoré par le rattachement à la divinité ? Car ce qui n’est pas assumé n’est pas non plus guéri. Il a donc assumé l’homme tout entier, même quand ce qu’il avait de plus beau eût été abattu et sans force, afin que tout entier il eût la grâce du salut. Il n’y a pas de noûs privé de sagesse et de connaissance ; si donc il est dénué aussi d’opération et de motion, il est complètement inexistant.
Le Dieu Verbe voulant donc renouveler le « selon l’image », est devenu homme. Qu’est-ce que ce « selon l’image », si ce n’est le noûs ? Le meilleur étant perdu, il a assumé le pire ; car le noûs est intermédiaire de Dieu et de la chair ; de la chair parce que habitant avec elle, de Dieu parce que à son image. Le noûs se mêle donc au noûs et se met à mi-chemin de la pureté de Dieu et de l’épaisseur de la chair ; si donc le Seigneur a assumé une âme sans le noûs, il a assumé l’âme d’un être sans raison.
Jean Damascène – La Foi orthodoxe, 50 et 62 (III, 6 et 18)
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La lumière du Tabor
Jadis, sur le mont Sinaï, la fumée, la tempête, l’obscurité et le feu (Ex 19, 16s) révélaient la condescendance extrême de Dieu, annonçant que celui qui donnait la Loi était inaccessible…et que le créateur se faisait connaître par ses œuvres. Mais maintenant tout est rempli de lumière et de splendeur. Car l’artisan et le Seigneur de toutes choses est venu du sein du Père. Il n’a pas quitté sa propre demeure, c’est-à-dire son siège dans le sein du Père, mais il est descendu pour être avec les esclaves. Il a pris la condition de serviteur, et il est devenu un homme en sa nature et en son comportement (Ph 2, 7), pour que Dieu, qui est incompréhensible pour les hommes, soit compris. Par lui-même et en lui-même, il montre la splendeur de la nature divine.
Autrefois Dieu avait établi l’homme en union avec sa propre grâce. Quand il a insufflé l’esprit de vie au nouvel homme formé de terre, quand il lui a communiqué ce qu’il avait de meilleur, il l’a honoré de sa propre image et ressemblance (Gn 1, 27). Il lui a donné l’Éden comme demeure et a fait de lui le frère intime des anges. Mais puisque nous avions obscurci et fait disparaître l’image divine sous la boue de nos désirs déréglés, le Compatissant est entré dans une seconde communion avec nous, beaucoup plus sûre et plus extraordinaire que la première. Tout en demeurant dans l’élévation de sa divinité, il accepte aussi ce qui est en dessous de lui, créant en lui-même l’humain ; il mêle l’archétype à l’image, et aujourd’hui il montre en elle sa propre beauté.
Son visage resplendit comme le soleil, car dans sa divinité il est identifié avec la lumière immatérielle ; c’est pour cela qu’il est devenu le Soleil de justice (Ml 3, 20). Mais ses vêtements deviennent blancs comme la neige, car ils reçoivent la gloire par revêtement et non par union, par relation et non par nature. Et « une nuée de lumière les couvrit de son ombre », rendant sensible le resplendissement de l’Esprit.
Jean Damascène – Homélie pour la fête de la Transfiguration ; PG 96, 545 (trad. Bellefontaine 1985, coll. Spi. Or. n° 39, p. 191 rev.)
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Le Feu et la Lumière
L’Église sainte, catholique et apostolique, nous enseigne en même temps le Père et son Fils monogène, venu de lui hors du temps, sans flux, impassiblement, insaisissablement. Et qu’il y a un seul Dieu, comme le feu avec sa lumière. Le feu n’est pas d’abord, puis la lumière ; ils sont en même temps. Et de même que la lumière vient toujours du feu, qu’elle est toujours en lui, jamais séparée de lui, de même le Fils vient du Père, jamais il n’est séparé de lui de quelque façon que ce soit, toujours il est en lui. Mais la lumière venue du feu, sans séparation et demeurant toujours en lui, n’a pas sa propre substance à côté du feu ; elle est la propriété naturelle de ce dernier ? Tandis que le Fils, le monogène de Dieu, né du Père sans séparation ni intervalle et qui demeure toujours en lui, a sa propre hypostase à côté de celle du Père. (…)
En disant que le Père est principe et plus grand que le Fils, nous n’entendons pas montrer qu’il est avant le Fils dans le temps ou par nature (c’est par Lui d’ailleurs qu’il a fait les siècles) ; il est cela parce que cause et uniquement pour cela, c’est-à-dire que le Fils est engendré du Père et non le Père du Fils, et qu’ainsi le Père par nature est cause du Fils.
De même, nous ne disons pas que le feu est d’une essence et la lumière d’une autre ; de même, le Père ne brille pas de l’éclat d’une essence et le Fils de celui d’une autre, mais les deux d’une seule et même essence. En outre, nous disons que le feu brille d’une lumière provenant de lui et nous n’envisageons pas quelque instrument auxiliaire du feu d’où viendrait la lumière, mais une vertu naturelle. De même, nous dirons que le Père fait toutes choses par le « faire » de son Fils monogène ; non par quelque instrument auxiliaire, mais par une puissance naturelle et en-hypostasiée.
Et nous disons aussi bien : le feu brille, ou la lumière du feu brille ; de même comprenons-nous : « Tout ce que fait le Père, le Fils le fait semblablement » (Jn 5, 19). Mais la lumière ne repose pas sur une hypostase propre distincte de celle du feu, alors que le Fils est une hypostase parfaite, non séparée de l’hypostase paternelle, comme nous l’avons dit plus haut.
Mais on n’a jamais pu trouver dans la création une image adéquate à la Sainte Trinité.
Jean Damascène – La Foi orthodoxe, I, 8
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Le Verbe et le Souffle
Dieu est un, parfait, incernable. Il fait tout, assemble et gouverne tout ; il est élevé au-dessus et au-delà de tout. Mais en outre, par nécessité de nature, la monade contient en principe la dyade. Ce Dieu un et unique n’est donc pas sans verbe. Il a un Verbe, qui n’est pas sans substance, et qui ne commence ni ne cesse pas d’être, car il n’était pas lorsque le Dieu-Verbe n’était pas. Toujours Il a son Verbe venu de lui, non comme notre propre verbe qui est sans substance et fluant dans l’air, mais subsistant en soi, vivant, parfait. Ce Verbe ne s’écarte pas de lui, mais est toujours en lui. En quel lieu serait-il, s’il allait hors de lui ?
Notre nature est sujette à la mort et à la dissolution, aussi notre verbe est-il sans substance. Dieu, lui, est, toujours et il est parfait. Il a de même son Verbe parfait et subsistant en soi, toujours vivant, ayant tout ce qu’a celui qui l’engendre.
Notre propre verbe vient de l’intellect ; il n’est ni entièrement le même, ni entièrement autre que lui. Étant de l’intellect, il est autre que lui ; amenant l’intellect à se manifester, il n’est pas entièrement autre, mais étant un par nature, il est autre par ce sur quoi il repose. De même le Verbe de Dieu, par le fait de subsister en lui-même, se distingue de celui dont il tient la substance, mais par le fait de montrer en lui cela qui est visible de Dieu, il est de même nature que celui-ci. (…)
Notre propre verbe n’est pas séparé du souffle, mais en nous le souffle est autre que notre être. L’entrée et sortie de l’air, qui pénètre et s’exhale du corps, soutient celui-ci et au cours de l’élocution ce souffle devient la voix du verbe, voix qui porte en elle la puissance de ce verbe. C’est pourquoi il faut confesser en toute piété que dans la nature divine qui est simple et non composée, il y a aussi l’Esprit de Dieu ; car le Verbe n’en est pas moins pourvu que notre propre verbe. (…)
Le Verbe de Dieu n’est pas pour nous dénué de substance, ni n’est venu comme un objet d’étude, ou comme une voix proférée, répandue et disparaissant dans l’air ; nous le tenons pour subsistant par essence en Lui, par libre choix, opérant en toute puissance. De la même manière l’Esprit de Dieu nous a été enseigné comme allant toujours avec le Verbe, manifestant son énergie.
Jean Damascène – La Foi orthodoxe, I, 6-7
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Sublime condescendance
Par le péché la mort était entrée dans le monde, comme une bête féroce et sauvage, saccageant la vie humaine ; il fallait donc que celui qui devait nous délivrer du péché n’ait pas connu le péché, ni la sentence de mort qui en découle ; qu’il ait fortifié et renouvelé la nature, donné l’exemple, enseigné le chemin de la vertu qui détourne de la corruption et attire à la vie éternelle ; enfin qu’il lui fît voir l’océan immense de l’amour de Dieu pour l’homme.
Car le créateur, le Seigneur, se charge lui-même de la lutte pour l’homme qu’il avait façonné ; il devient son précepteur et l’enseigne par son œuvre ; et, comme l’adversaire a pris l’homme au piège par l’espoir d’être un dieu, il l’attrape lui-même en lui jetant cette chair où il se montre à la fois le Bon, le Sage, le Juste et le Puissant de Dieu.
Bon parce qu’il n’a pas méprisé la faiblesse de son modelage, mais en a eu pitié lors de sa chute et lui a tendu la main. Juste parce que, l’homme étant le vaincu, c’est par lui qu’il fallait vaincre le tyran, et non par un autre ; et sans arracher l’homme à la mort par la force, que celui que la mort tenait par le péché en esclavage, fût aussi le vainqueur dans le Bon et le Juste, et libérât, œuvre impossible, le semblable par le semblable. Sage parce qu’il trouva la solution la plus merveilleuse à cet impossible.
En effet, par la bienveillance de Dieu le Père, le Fils monogène, Verbe de Dieu, et Dieu, lui qui est dans le sein de Dieu le Père, consubstantiel au Père et au Saint-Esprit, lui qui est avant tous les siècles, sans commencement et au commencement, après de Dieu le Père, lui qui, enfin, étant Dieu, existait en forme de Dieu, il s’est abaissé en inclinant les cieux.
Abaissement sans abaissement, car le sublime ne peut s’abaisser, et pourtant il condescend à des esclaves d’une condescendance indicible et insaisissable (le mot descente a le même sens). Étant Dieu parfait, il devient homme parfait et amène à sa perfection ce renouveau des renouveaux, le seul nouveau sous le soleil, dans lequel éclate la puissance infinie de Dieu. Car qu’y a-t-il de plus grand que Dieu devenu homme ?
Jean Damascène – La Foi orthodoxe, 45 (III, 1)
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Une nature composée ?
Nous n’enseignons pas une nature du Christ composée, ni une nature autre issue d’autres réalités, comme l’homme est fait d’âme et de corps, ou comme ce corps est tiré de quatre éléments ; non, il est Dieu et homme, parce que de Dieu et de l’homme. Car nous confessons qu’il est Dieu parfait, de la divinité et de l’humanité, et nous disons qu’il est de ces deux et en ces deux natures. Le nom de Christ est pour nous celui de l’hypostase ; il signifie les deux natures et nous ne l’employons pas d’une seule façon. Lui-même en effet s’est oint lui-même ; d’une part en tant que Dieu il oint le corps, par sa divinité ; d’autre part il est oint en tant qu’homme, car le même est l’un et l’autre. L’onction de l’humanité, c’est la divinité. Si le Christ était d’une seule nature composée, du fait qu’il est semblable au Père, le Père serait donc lui aussi composé et consubstantiel à la chair, ce qui est une absurdité et un blasphème.
Et comment une seule nature pourrait-elle recevoir les caractéristiques différentes de substances opposées ? Comment pourrait-elle être créée et incréée, mortelle et immortelle, circonscrite et non-circonscrite ? Si d’après eux cette nature du Christ est une, ils l’affirment donc simple, et confessent soit un Dieu dépouillé, lui prêtant une forme imaginaire au lieu d’une venue en notre humanité, soit un être purement humain comme les nestoriens. Où est alors le Christ parfait en divinité et parfait en humanité ? Et quand diront-ils le Christ en deux natures, s’ils affirment une seule nature composée après l’union ? Car il est bien évident qu’avant l’union il avait une seule nature.
(…) Cette union vient de deux natures parfaites, divine et humaine. Elle ne vient pas à la façon d’un pétrissage, d’une fusion, ni par cette concrèse ou anacrèse que veulent ces oracles, Dioscore, Eutychès, Sévère et leur engeance maudite ; ni par attraction de personnages selon une identité de dignité, de volonté, ou une égalité d’honneur, ou par bienveillance, comme le disent ces ennemis de Dieu, Nestorius, Diodore de Mopsueste, Théodore et leur démoniaque cohorte. Elle vient littéralement par synthèse, c’est-à-dire par hypostase, sans changement, sans confusion, sans altération, sans séparation ni distancement. Et nous confessons, en deux natures qui ont la perfection, une seule hypostase du Fils de Dieu incarné.
Jean Damascène – La Foi orthodoxe, 47 (III, 3)
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Unité et distinction
De même que dans la divinité nous confessons une seule nature, et nous disons qu’il y a véritablement trois hypostases (…), de la même manière aussi, dans la divine et ineffable économie, surpassant toute pensée et toute intelligence, nous confessons en l’un de la Sainte Trinité, le Dieu Verbe, notre Seigneur Jésus-Christ, d’une part la dualité des natures, divine et humaine, se rencontrant l’une avec l’autre, unies selon l’hypostase, et d’autre part l’unité dans cette hypostase parfaite, composée des deux natures.
Nous disons que sont conservées les deux natures, même après leur union, dans cette hypostase composée, dans le seul Christ, et qu’elles y sont en vérité avec leurs propriétés de nature, bien qu’unies sans confusion, différant sans se séparer, et par là comptées.
Et de même que les trois hypostases de la Sainte Trinité sont unies sans confusion et distinguées sans division, de même elles sont comptées sans que le nombre opère en cela séparation, division, altération ou rupture – car nous savons que Dieu est un, Père et Fils et Saint-Esprit –, de la même façon les deux natures du Christ sont unies, mais unies sans confusion. Elles sont bien entre elles en périchorèse, mais non point en se changeant l’une en l’autre. Chacune conserve sa nature propre inchangée, ce qui fait qu’on peut les compter sans introduire de division ; le Christ est un, parfait en divinité et en humanité.
Le nombre n’est pas en soi facteur de division ou d’unité, mais signifie la possibilité de tomber dans le nombrable par unification ou division. Ce mur a cinquante pierres, il est un ; cinquante pierres font ce mur, elles sont plusieurs ; il y a deux natures dans un brandon, le feu et le bois, unies dans le brandon, divisées en ce que le feu a sa nature et le bois la sienne : elles sont unies sous un aspect, divisées sous un autre, le nombre n’y est pour rien.
Ainsi de même qu’il est impossible, pour les trois hypostases de la divinité, de parler d’une seule hypostase, même si elles sont unies entre elles, pour ne pas opérer de confusion ni de disparition de différences des hypostases, de même dans les deux natures du Christ, unies dans l’hypostase, on ne peut ni ne doit dire qu’il y a une seule nature, de peur d’effacer, confondre ou supprimer leur différence.
Jean Damascène – La Foi orthodoxe, 49 (III, 5)
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