Aime les pauvres
L’homme n’a rien de plus commun avec Dieu que la capacité de faire le bien ; et même si nous n’en sommes capables que dans une mesure toute différente, faisons du moins tout ce que nous pouvons. Dieu a créé l’homme et l’a relevé après sa chute. Toi donc, ne méprise pas celui qui est tombé dans la misère. Dieu, ému par la grande détresse de l’homme, lui a donné la Loi et les prophètes, après lui avoir donné la loi non écrite de la nature. Il a pris soin de nous conduire, de nous conseiller, de nous corriger. Finalement il s’est donné lui-même en rançon pour la vie du monde…
Lorsque toi tu navigues le vent en poupe, tends la main à ceux qui font naufrage. Quand tu es en bonne santé et dans l’abondance, porte secours aux malheureux. N’attends pas d’apprendre à tes dépens combien l’égoïsme est un mal et combien il est bon d’ouvrir son cœur à ceux qui sont dans le besoin. Prends garde, parce que la main de Dieu corrige les présomptueux qui oublient les pauvres. Tire leçon des malheurs d’autrui et prodigue à l’indigent ne serait-ce que les plus petits secours. Pour lui, qui manque de tout, ce ne sera pas rien.
Pour Dieu non plus d’ailleurs, si tu as fait ton possible. Que ton empressement à donner ajoute à l’insignifiance de ton don. Et si tu n’as rien, offre-lui tes larmes. La pitié jaillie du cœur est un grand réconfort pour le malheureux, et une compassion sincère adoucit l’amertume de la souffrance.
Grégoire de Nazianze – De l’amour des pauvres, 27-28 ; PG 35, 891-894 (trad. Orval et coll. Icthus, t. 6, p. 124
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Alors le ciel s’ouvrit
Le Christ est illuminé par le baptême, resplendissons avec lui ; il est plongé dans l’eau, descendons avec lui pour remonter avec lui… Jean est en train de baptiser et Jésus s’approche : peut-être pour sanctifier celui qui va le baptiser ; certainement pour ensevelir tout entier le vieil Adam au fond de l’eau. Mais avant cela et en vue de cela, il sanctifie le Jourdain. Et comme il est esprit et chair, il veut pouvoir initier par l’eau et par l’Esprit… Voici Jésus qui remonte hors de l’eau. En effet, il porte le monde ; il le fait monter avec lui. « Il voit les cieux se déchirer et s’ouvrir » (Mc 1, 10), alors qu’Adam les avait fermés pour lui et sa descendance, quand il a été expulsé du paradis que défendait l’épée de feu.
Alors l’Esprit atteste sa divinité, car il accourt vers celui qui est de même nature. Une voix descend du ciel, pour rendre témoignage à celui qui en venait ; et, sous l’apparence d’une colombe, elle honore le corps, puisque Dieu, en se montrant sous une apparence corporelle, divinise aussi le corps. C’est ainsi que, bien des siècles auparavant, une colombe est venue annoncer la bonne nouvelle de la fin du déluge (Gn 8, 11)…
Pour nous, honorons aujourd’hui le baptême du Christ, et célébrons cette fête de façon irréprochable… Soyez entièrement purifiés, et purifiez-vous encore. Car rien ne donne à Dieu autant de joie que le redressement et le salut de l’homme : c’est à cela que tend tout ce discours et tout ce mystère. Soyez « comme des sources de lumière dans le monde » (Ph 2, 15), une force vitale pour les autres hommes. Comme des lumières parfaites secondant la grande Lumière, soyez initiés à la vie de lumière qui est au ciel ; soyez illuminés avec plus de clarté et d’éclat par la sainte Trinité.
Grégoire de Nazianze – Homélie 39, pour la fête des Lumières PG 36, 349 (trad. bréviaire)
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Ballottés à tous vents
Il y en a qui n’ont aucun fond de pensée ni aucune ligne théologique, bonne ou mauvaise. Ils se livrent à toutes les doctrines et à tous les maîtres, dans l’idée qu’ils tireront de l’ensemble ce qu’il comporte de meilleur et de plus sûr. Ils ont réservé leur confiance à leurs propres personnes, c’est-à-dire à de mauvais juges de la vérité.
Après cela, ils sont tournés et retournés dans toutes les directions par la vraisemblance des arguments, douchés et écrasés par toute espèce de discours et, après avoir changé de maître bien des fois, ils rejettent avec facilité comme poussière au vent bien des écrits.
Alors ils finissent, les oreilles et l’esprit épuisés – quelle sottise ! –, par éprouver le même dégoût pour toutes les doctrines et par graver en eux comme un funeste principe la dérision et le mépris pour notre foi elle-même. Ils la jugent dépourvue de solidité et de tout bon sens, car ils infèrent sottement de la personne de ceux qui parlent à la doctrine qu’ils exposent, comme celui qui, souffrant des yeux ou ayant perdu l’ouïe, accuserait le soleil ou la voix humaine, reprochant à celui-là d’être terne et sans éclat et à celle-ci d’être fausse et sans intensité.
Grégoire de Nazianze – Discours 2, 42 et 44 ; cf. SC 247, p. 145 et 147-149
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Dans les pauvres, aimons le Christ
Dieu a eu pour l’homme une très grande compassion. Il lui a donné la Loi et les prophètes après la loi naturelle non écrite. Il lui a donné un maître pour le conduire, un pédagogue pour le corriger et l’instruire. Finalement il s’est livré lui-même en rançon pour la vie du monde…
Tout être doué d’un corps est sujet aux infirmités corporelles, surtout s’il poursuit sa route imperturbablement, sans regarder ceux qui sont tombés avant lui. Lorsque tu navigues le vent en poupe, tends la main à ceux qui font naufrage. Quand tu es en bonne santé et dans l’abondance, porte secours aux malheureux. N’attends point d’apprendre à tes dépens combien l’égoïsme est un mal et combien il est bon d’ouvrir son cœur à ceux qui sont dans le besoin. Prends garde, parce que la main de Dieu s’abat sur les présomptueux qui oublient les pauvres. Tire leçon des malheurs d’autrui et prodigue à l’indigent ne fût-ce que les plus menus secours. Ce ne sera pas négligeable pour celui qui manque de tout. Pour Dieu non plus d’ailleurs, si tu as fait ton possible. Que ton empressement à donner remplace la richesse de ton présent. Si tu n’as rien, offre tes larmes. C’est un grand réconfort pour le malheureux que la pitié jaillie du cœur, et une compassion sincère adoucit la souffrance.
Grégoire de Nazianze – De l’amour des pauvres, 39-40 ; PG 36, 350-358
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Donne de bon cœur
« Heureux les miséricordieux, dit le Seigneur, ils obtiendront miséricorde. » (Mt 5, 7) La miséricorde n’est pas la moindre des béatitudes : « Heureux qui comprend le pauvre et le faible », et aussi : « L’homme bon compatit et partage », ailleurs encore : « Tout le jour, le juste a pitié, il prête » (Ps 71, 13 ;111, 5 ;36, 26). Faisons nôtre donc cette béatitude : sachons comprendre, soyons bons.
Même la nuit ne doit pas arrêter ta miséricorde ; « ne dis pas : Reviens demain matin et je te donnerai » (Pr 3, 28). Qu’il n’y ait pas d’hésitation entre ta première réaction et ta générosité… « Partage ton pain avec celui qui a faim, recueille chez toi le malheureux sans abri » (Is 58, 7) et fais-le de bon cœur. « Celui qui exerce la miséricorde, dit saint Paul, qu’il le fasse avec joie » (Rm 12, 8). Ton mérite est doublé par ton empressement ; un don fait avec chagrin et par contrainte n’a ni grâce ni éclat. C’est avec un cœur en fête, non en se lamentant, qu’il faut faire le bien… « Alors ta lumière jaillira comme l’aurore, et tes forces reviendront rapidement » (Is 58, 8). Y a-t-il quelqu’un qui ne désire pas la lumière et la guérison ? …
C’est pourquoi, serviteurs du Christ, ses frères et ses cohéritiers (Ga 4, 7), tant que nous en avons l’occasion, visitons le Christ, nourrissons le Christ, habillons le Christ, recueillons le Christ, honorons le Christ (cf. Mt 25, 31s). Non seulement en l’invitant à table, comme quelques-uns l’ont fait, ou en le couvrant de parfums, comme Marie Madeleine, ou en participant à sa sépulture, comme Nicodème… Ni avec l’or, l’encens et la myrrhe, comme les mages… Le Seigneur de l’univers « veut la miséricorde et non le sacrifice » (Mt 9, 13), notre compassion plutôt que « des milliers d’agneaux engraissés » (Mi 6, 7). Présentons-lui donc notre miséricorde par les mains de ces malheureux gisant aujourd’hui sur le sol, afin que, le jour où nous partirons d’ici, ils nous « introduisent aux demeures éternelles » (Lc 16, 9), dans le Christ lui-même, notre Seigneur.
Grégoire de Nazianze – 14e homélie sur l’amour des pauvres, 38.40 (trad. bréviaire, 3e samedi de Carême, rev.)
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Établis sur le Roc
Un soir, je me promenais au bord de la mer ; comme dit l’Ecriture : « Le vent soufflait avec force, la mer se soulevait » (Jn 6, 18). Les vagues se soulevaient au loin et envahissaient le rivage, heurtant les rochers, se brisant et se transformant en écume et en gouttelettes. De petits cailloux, des algues et les coquillages les plus légers étaient charriés par les eaux et jetés sur le bord, mais les rochers demeuraient fermes et inébranlables, comme si tout était calme, même au milieu de ces flots qui venaient les frapper…
J’ai tiré une leçon de ce spectacle. Cette mer, n’est-ce pas notre vie et la condition humaine ? Là aussi se trouvent beaucoup d’amertume et d’instabilité. Et les vents ne sont-ils pas les tentations qui nous assaillent et tous les coups imprévus de la vie ? C’est, je crois, ce que méditait David lorsqu’il s’écriait : « Sauve-moi, Seigneur, car les eaux me sont entrées jusqu’à l’âme ! Arrache-moi de l’abîme des eaux ! Je suis dans la haute mer et le flot me submerge » (Ps 68). Parmi les gens qui sont éprouvés, les uns me semblaient être comme ces objets légers et sans vie qui se laissent emporter sans opposer la moindre résistance ; ils n’ont en eux aucune fermeté ; ils n’ont pas le contrepoids d’une raison sage qui lutte contre les assauts. Les autres me semblaient des rochers, dignes de ce Roc sur lequel nous sommes établis et que nous adorons ; formés par les raisonnements de la vraie sagesse, ceux-là s’élèvent au-dessus de la faiblesse ordinaire et supportent tout avec une constance inébranlable.
Grégoire de Nazianze – Discours 26 ; PG 35, 1238 (trad. Eds Ouvrières 1959 p. 45 rev. ; cf. Orval)
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Évêque malgré lui
Il y a un relais sur une grande route de la Cappadoce, à la jonction de trois chemins ; on n’y trouve point d’eau, point de verdure, rien de ce qui plaît à un homme libre ; c’est un étroit petit village terriblement odieux ; il n’y a que de la poussière, du bruit, des chars, des lamentations, des gémissements, des percepteurs d’impôts, des instruments de torture, des chaînes ; en fait d’habitants, rien que des étrangers de passage et des vagabonds : voilà mon Église de Sasimes. Voilà où me plaça Basile, alors qu’il se trouvait lui-même à l’étroit avec cinquante chorévêques ! Quelle munificence ! Et s’il me traita ainsi en instituant ce nouveau siège, c’était pour s’assurer la victoire quand on viendrait le dépouiller par force : il nous comptait, en effet, parmi les plus belliqueux de ses amis, à cause de notre vaillance passée ! D’ailleurs, ce n’est rien de bien fâcheux que des blessures bénies !
En plus de tous les maux que j’ai énumérés, je ne pouvais pas occuper mon siège sans verser le sang, car Sasimes était un territoire limitrophe des deux évêques rivaux. Une guerre furieuse sévissait entre eux, du fait que l’on avait divisé notre patrie en deux provinces, ce qui faisait deux métropoles. Les âmes étaient le prétexte. La vraie cause, c’était l’ambition ; je n’ose pas dire : les tributs et les revenus qui troublent si misérablement le monde
Qu’on me dise donc, au nom de Dieu, ce qu’il fallait faire ! Fallait-il être content ? Accepter les malheurs qui fondaient sur moi ? Recevoir des coups mal à propos ? Étouffer dans la boue ? Ne pas trouver un endroit pour abriter ma vieillesse ? Être toujours chassé violemment loin du toit qui me protégeait ? N’avoir pas même du pain à partager avec un hôte ? Être chargé, dans ma pauvreté, de diriger un pauvre peuple ? Ne rien voir que je puisse réaliser ? Être accablé de tous les maux qui affligent les villes ? Récolter des épines sans trouver des roses et ne recueillir que du mal sans aucun bien ? Demande-moi, si tu le veux, un autre genre de courage et propose cette destinée à de plus sages que moi !
Grégoire de Nazianze – Poème historique « Sur sa vie » (P.G. 37, Carmina, lib. II, sect. I, XI)., trad. P. Gallay, trad. E. Devolder, Éd. Soleil levant – Les écrits des saints, p. 44-46
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Identifié au Christ
Tu ne dois haïr qu’un seul acte parmi ceux qui ont été posés lors de la nativité du Christ : le massacre des enfants ordonné par Hérode. Bien plus, il te faut vénérer ces victimes du même âge que le Christ, qui ont été sacrifiées pour la victime des temps nouveaux.
Si Jésus fuit en Égypte, accompagne-le avec joie dans sa fuite. Il est bon de fuir avec le Christ lorsqu’il est persécuté. S’il s’attarde en Égypte, au milieu de l’idolâtrie générale, rappelle-le d’Égypte. Passe, irréprochable, par tous les âges du Christ et marche au milieu de ses vertus, comme un disciple du Christ. Purifie-toi, vis renoncé, déchire le voile dont tu es entouré depuis ta naissance.
Puis enseigne dans le temple ; chasse du saint lieu les vendeurs sacrilèges ; souffre d’être lapidé, s’il le faut ; tu échapperas à ceux qui te lancent des pierres, crois-moi, et comme Dieu, tu fuiras au milieu d’eux ; car le Verbe ne se laisse pas lapider. Si l’on te mène chez Hérode, dans l’ensemble ne réponds pas. Tu seras plus respecté pour ton silence que d’autres pour de longs discours. Si tu es flagellé, recherche encore les autres supplices : goûte le fiel pour son amertume, bois le vinaigre, offre-toi aux crachats, accepte les coups, les soufflets ; laisse-toi couronner d’épines, c’est-à-dire souffre la dureté d’une vie selon Dieu ; revêts la pourpre, reçois le roseau, supporte l’adoration de ceux qui se moquent de la vérité ; enfin laisse-toi crucifier, mettre à mort, ensevelir sans rechigner avec le Christ pour ressusciter, être glorifié et régner avec lui, dans la contemplation de Dieu tel qu’il est et sous les regards de Celui que nous adorons et glorifions dans la Sainte-Trinité, Celui que nous souhaitons connaître sans obscurité, pour autant que cela soit possible pour qui est tenu enchaîné dans la condition charnelle, par le Christ Jésus, notre Seigneur, à qui est la gloire dans les siècles des siècles. Amen.
Grégoire de Nazianze – Homélie XXXVIII, Pour la Noël ; trad. E. Devolder, Éd. Soleil levant – Les écrits des saints, p. 22-23
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Il est venu me restaurer
Dieu créa l’homme. Il tira son corps de la matière qu’il avait produite et il l’anima de son propre souffle que l’Écriture appelle âme pensante et image de Dieu. (…) Il plaça l’homme sur la terre pour veiller sur la création visible, être initié au mystère spirituel, régner sur les choses de la terre et être soumis au Royaume d’en haut. (…) Mais l’homme négligea d’obéir et fut dès lors, à cause de son péché, séparé de l’arbre de vie, du paradis et de Dieu. Son état réclamait le plus puissant secours, et il lui fut accordé. (…)
Quelle est cette abondance de bonté ? Quel est ce mystère qui me concerne ? J’avais reçu l’image et je ne l’ai pas gardée ; et Lui reçoit ma chair pour sauver cette image et rendre la chair immortelle. Il offre un second partage beaucoup plus étonnant que le premier. Alors il avait partagé ce qu’il avait de plus haut, maintenant il vient prendre part à ce qu’il y a de plus faible. Ce dernier geste est encore plus divin que le premier, encore plus sublime pour ceux qui en ont l’intelligence.
Grégoire de Nazianze – Discours 45 pour la sainte Pâques, 7-9 : PG 36, 631-635 (in “Lectures chrétiennes pour notre temps”, fiche B6, trad. Orval, © 1971 Abbaye d’Orval)
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Il n’avait ni forme ni beauté
Celui que tu méprises maintenant, il fut un temps où il était au-dessus de toi. Celui qui est homme maintenant était éternellement parfait. Il était au commencement, sans cause, puis il s’est soumis aux contingences de ce monde. C’était pour te sauver, toi qui l’insultes, toi qui méprises Dieu parce qu’il a pris ta nature grossière. (…)
Il a été enveloppé de langes, mais en se levant du tombeau il s’est débarrassé de son linceul. Il a été couché dans une mangeoire, mais glorifié par les anges, annoncé par une étoile, adoré par les Mages. (…) Il a dû fuir en Égypte, mais il a libéré ce pays des superstitions des Égyptiens. Il n’avait « ni forme ni beauté » (Is 53, 2) devant ses ennemis, mais pour David il était « le plus beau des enfants de hommes » (Ps 44, 3) et sur la montagne il a resplendi, plus éblouissant que le soleil (Mt 17, 1s). Comme homme, il a été baptisé ; mais comme Dieu, il a effacé nos péchés ; il n’avait pas besoin d’être purifié, mais il voulait sanctifier les eaux. Comme homme, il a été tenté ; mais comme Dieu, il a triomphé, lui qui a « vaincu le monde » (Jn 16, 8). (…) Il a eu faim, mais il a nourri des milliers, lui qui est « le Pain vivant descendu du ciel » (Jn 6, 48). Il a eu soif, mais s’est écrié : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive » (Jn 7, 37). (…) Il a connu la fatigue, mais il est le repos de tous ceux qui « peinent et ploient sous le fardeau » (Mt 11, 28). (…) Il se fait appeler « Samaritain et possédé du démon » (Jn 8, 48) ; mais c’est lui qui sauve l’homme qui était tombé aux mains des voleurs (Lc 10, 29s) et qui met les démons en fuite. (…) Il prie, mais c’est lui-même qui exauce les prières. Il pleure, mais c’est lui qui fait cesser les pleurs. Il est vendu à vil prix ; mais c’est lui qui rachète le monde, et à grand prix : par son propre sang.
Comme une brebis, on le mène à la mort, mais il conduit au vrai pâturage Israël (Ez 34, 14), et aujourd’hui toute la terre. Comme un agneau, il se tait ; mais il est la Parole annoncée par la voix de celui qui crie au désert (Mc 1, 3). Il a été infirme et blessé ; mais c’est lui qui guérit toute maladie et toute infirmité (Mt 9, 35). Il a été élevé sur le bois et il y a été cloué ; mais c’est lui qui nous restaure par l’arbre de vie. (…) Il meurt, mais il fait vivre et détruit la mort. Il est enseveli, mais il ressuscite et, montant aux cieux, libère les âmes des enfers.
Grégoire de Nazianze – 3ème Discours théologique (Cinq discours sur Dieu – Discours 27 à 31 ; coll. Pères dans la foi, n° 61 ; trad. P. Gallay ; Éd. Migne 1995 ; p. 100 rev.)
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Il s’est soumis
Celui que tu méprises maintenant, il fut un temps où il était au-dessus de toi ; celui qui est homme maintenant était éternellement parfait. Il était au commencement, sans cause ; puis il s’est soumis aux contingences de ce monde… C’était pour te sauver, toi qui l’in-sultes, toi qui méprises Dieu parce qu’il a pris ta nature grossière…
Il a été enveloppé de langes, mais en se levant du tombeau il s’est débarrassé de son linceul. Il a été couché dans une mangeoire, mais glorifié par les anges, annoncé par une étoile, adoré par les Mages… Il a dû fuir en Égypte, mais il a libéré ce pays des superstitions des Égyptiens. Il n’avait « ni forme ni beauté » (Is 53, 2) devant ses ennemis, mais pour David il était « le plus beau des enfants de hommes » (Ps 44, 3) et sur la montagne il a resplendi, plus éblouissant que le soleil (Mt 17, 1s). Comme homme, il a été baptisé ; mais comme Dieu, il a effacé nos péchés ; il n’avait pas besoin d’être purifié, mais il voulait sanctifier les eaux. Comme homme, il a été tenté ; mais comme Dieu, il a triomphé, lui qui a « vaincu le monde » (Jn 16, 8)… Il a eu faim, mais il a nourri des milliers, lui qui est « le Pain vivant descendu du ciel » (Jn 6, 48). Il a eu soif, mais s’est écrié : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive » (Jn 7, 37)… Il a connu la fatigue, mais il est le repos de tous ceux qui « peinent et ploient sous le fardeau » (Mt 11, 28)… Il se fait appeler « Samaritain et possédé du démon » (Jn 8, 48) ; mais c’est lui qui sauve l’homme qui était tombé aux mains des voleurs (Lc 10, 29s) et qui met les démons en fuite… Il prie, mais c’est lui-même qui exauce les prières. Il pleure, mais c’est lui qui fait cesser les pleurs. Il est vendu à vil prix ; mais c’est lui qui rachète le monde, et à grand prix : par son propre sang.
Comme une brebis, on le mène à la mort, mais il conduit au vrai pâturage Israël (Ez 34, 14), et aujourd’hui toute la terre. Comme un agneau, il se tait ; mais il est la Parole annoncée par la voix de celui qui crie au désert (Mc 1, 3). Il a été infirme et blessé ; mais c’est lui qui guérit toute maladie et toute infirmité (Mt 9, 35). Il a été élevé sur le bois et il y a été cloué ; mais c’est lui qui nous restaure par l’arbre de vie… Il meurt, mais il fait vivre et détruit la mort. Il est enseveli, mais il ressuscite et, montant aux cieux, libère les âmes des enfers.
Grégoire de Nazianze – 3ème Discours théologique (trad. Gallay, Migne 1995, p. 100 rev.)
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Je suis petit et je suis grand
Qu’est-ce que l’homme, pour que tu te souviennes de lui ? (Ps 8, 5). Quel est, autour de moi, ce nouveau mystère ? Je suis petit et grand, humble et élevé, mortel et immortel, terrestre et céleste. La première condition vient du monde inférieur, la seconde de Dieu, celle-là du domaine matériel, celle-ci de l’esprit. Il faut que je sois enseveli avec le Christ, que je ressuscite avec le Christ, que j’hérite avec lui, que je devienne fils de Dieu et Dieu même. Voilà ce que nous indique ce grand mystère, celui d’un Dieu qui s’est fait homme et pauvre pour nous. C’est pour relever la chair, sauver son image, remodeler l’homme afin que tous nous devenions un seul être dans le Christ, qu’en nous tous il est devenu parfaitement tout ce qu’il est lui-même. Ainsi n’y a-t-il plus chez nous l’homme et la femme, il n’y a plus ni barbare ni sauvage, ni esclave ni homme libre, car ce sont là des distinctions qui viennent de la chair. Nous portons seulement en nous l’empreinte de Dieu par qui et pour qui nous sommes créés. Cette empreinte nous a formés et marqués de telle sorte qu’elle seule permet de nous reconnaître.
Si nous pouvions être ce que nous espérons, selon la grande bonté de ce Dieu généreux en bienfaits ! Il demande peu pour accorder beaucoup, maintenant et dans l’avenir, à ceux qui l’aiment sincèrement ; ceux qui supportent tout endurent tout, parce qu’ils l’aiment et espèrent en lui ; ils rendent grâce pour tout ce qui nous arrive, que ce soit favorable ou funeste (car là aussi la parole de Dieu voit souvent des armes de salut). Ceux-là enfin confient à Dieu nos âmes et celles de nos compagnons qui nous ont quittés les premiers, comme dans un voyage commun certains sont plus rapides.
Maître et auteur de toutes choses, et particulièrement de cette créature-ci ! Dieu des hommes qui sont à toi, Père et pilote ! Seigneur de la vie et de la mort ! Protecteur et bienfaiteur de nos âmes ! Toi qui, par l’activité de ton Verbe, fais et transformes toutes choses selon les profonds desseins de ta sagesse et de ta providence, prémices de notre départ pour la patrie, nous aussi, accueille-nous au moment favorable, après avoir dirigé notre existence charnelle aussi longtemps qu’il était utile. Accueille-nous quand nous te craindrons, de façon à être préparés et non pas bouleversés. Au dernier jour, que nous partions non pas en nous faisant traîner hors d’ici par force, à la manière des âmes attachées au monde et à la chair, mais en nous élançant avec ardeur vers cette vie immortelle et bienheureuse qui est dans le Christ Jésus notre Seigneur, à qui appartient la gloire pour les siècles des siècles. Amen.
Grégoire de Nazianze – Discours 7 pour son frère Césaire, 23-24
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Jésus au Jourdain
Jean est en train de baptiser et Jésus vient à lui : il vient sanctifier lui-même celui qui va le baptiser. Il vient noyer dans les eaux le vieil Adam tout entier, et avant cela et en vue de cela, il sanctifie les eaux du Jourdain. Lui qui est esprit et chair, il veut parachever l’homme par l’eau et par l’Esprit (Jn 3, 4).
Le Baptiste refuse et Jésus insiste. « C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi », dit la lampe au Soleil, l’ami à l’Époux, le plus grand des enfants des femmes au Premier-né de toute la création (Jn 5, 35 ; 3, 29 ; Mt 11, 11 ; Col 1, 15). Celui qui avait bondi dans le sein de sa mère dit à celui qui avait été adoré dans le sein de sa mère, le précurseur dit à celui qui vient de se manifester et qui se manifestera à la fin des temps : « C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi. » Il pourrait ajouter : « en donnant ma vie pour toi » ; en effet, il savait qu’il recevrait le baptême du martyre…
Jésus remonte de l’eau, entraînant dans cette élévation l’univers entier. Il voit les cieux s’ouvrir, ces cieux qu’autrefois Adam avait fermés pour lui-même et pour sa descendance, ce paradis qui était comme verrouillé par un glaive de feu (Gn 3, 24). L’Esprit témoigne de la divinité du Christ ; il vient rejoindre son égal. Et une voix descend du ciel, car c’est du ciel que vient celui à qui elle rend témoignage. Et une colombe se rend visible aux yeux de la chair, pour honorer notre chair devenue divine.
Grégoire de Nazianze – Sermon 39, pour la fête des lumières ; PG 36, 359
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Jésus remonte de l’eau
Je ne peux contenir ma joie, mon esprit exulte et tressaille. Je me sens presque emporté par l’ardeur de Jean pour annoncer la bonne nouvelle. C’est vrai que je ne suis pas Précurseur, mais comme lui je viens du désert. Le Christ est illuminé, resplendissons avec lui. Le Christ est baptisé, descendons avec lui pour pouvoir avec lui remonter nous aussi.
Jean baptiste, Jésus s’avance : il vient sanctifier le Baptiste. Il vient noyer dans les eaux le vieil Adam tout entier et, avant cela, – et pour cela – sanctifier les eaux du Jourdain. Le Baptiste refuse et Jésus insiste. La lampe dit au Ciel, la voix au Verbe, l’ami à l’Époux : C’est moi qui devrais être baptisé par toi. Jésus répond : laisse donc. Ceci s’accomplit pour réaliser en toute sagesse le dessein de Dieu.
Jésus remonte de l’eau entraînant et élevant le monde avec lui et il voit les cieux ouverts, ces cieux qu’autrefois Adam avait fermés pour lui et pour les siens, et ce paradis qui était comme scellé par un glaive de feu. Et l’Esprit témoigne de sa divinité ; il accourt vers son semblable, et une voix descend du ciel, car c’est du ciel que vient celui à qui on rend témoignage.
Nous entourons d’honneur aujourd’hui le baptême du Christ et nous sommes en fête pour le célébrer. Purifions-nous. Rien n’est plus agréable à Dieu que le salut des hommes et leur retour, c’est la clef de tout enseignement et de tous les mystères. Il en sera ainsi si vous êtes comme une lumière dans le monde, comme une force vitale pour les autres hommes, et comme de petites lumières autour du Christ la grande lumière, reflétant sur vos traits sa splendeur céleste.
Grégoire de Nazianze – Sermon 39, 14-16, 20 ; PG 36, col. 350-354 (Lectures pour chaque jour de l’année II, Prière du Temps présent, éd. du Cerf, 1971, p. 176)
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Justice ou miséricorde ?
J’apprends que tu supportes avec peine les outrages que nous avons subis de la part des moines et des pauvres. Je ne m’étonne pas de t’en voir affligé, car tu n’avais pas encore reçu de coups et tu n’avais pas eu part jusqu’ici à nos malheurs. Mais nous, qui avons souffert beaucoup plus de maux et qui sommes familiarisé avec les outrages, nous pouvons espérer que tu nous écouteras, si nous donnons à ta Piété des conseils dignes de nos cheveux blancs et conformes à la raison.
Certes, ce qui s’est passé est quelque chose d’odieux ; c’est même ce qu’il y a de plus odieux, qui pourrait le nier ? On a vu les autels outragés, les mystères troublés, et nous, debout entre ceux que l’on initiait et ceux qui nous lapidaient, nous n’avions contre les coups de pierres d’autre remède que nos prières. On a vu des vierges oublier la pudeur ; des moines, la modestie ; des pauvres, leur infortune ; la violence faisait perdre toute pitié. Néanmoins, il vaut peut-être mieux nous montrer généreux et donner à cette foule, au milieu de nos maux, un exemple de grandeur d’âme ; car, pour persuader, la multitude, les paroles ont moins de force que les actes, cette prédication silencieuse.
Nous croyons qu’il y aurait grand avantage à faire punir ceux qui nous ont maltraités ; c’est vrai, ce serait une utile leçon pour les autres. Mais il est bien plus grand et bien plus divin de supporter l’outrage. Dans le premier cas, on bride la méchanceté ; dans le second, on persuade aux gens d’être bons. Or, il est bien meilleur et bien plus parfait d’être bon que de n’être pas méchant.
Grégoire de Nazianze – Lettre à Théodore ; trad. P. Gallay, éd. E. Devolder ; éd. Soleil levant – Les écrits des saints, p. 101-102
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L’unité infinie de trois infinis
Je te confie aujourd’hui la confession de la foi au Père, au Fils et au Saint-Esprit ; avec elle je te plongerai dans l’eau et avec elle je t’en ferai remonter. Je te la donne pour compagne et protectrice de toute ta vie : c’est l’unique divinité, l’unique puissance qui se trouve dans les Trois d’une manière une et qui réunit les Trois d’une manière distincte ; elle ne connaît ni différence de substance ou de nature, ni accroissement ou diminution par supériorité ou infériorité ; elle est de toute part égale, la même de toute part, comme l’unique beauté et l’unique grandeur du ciel ; c’est une cohésion infinie de trois infinis ; chacun est Dieu, si on le contemple en lui-même – le Père comme le Fils, le Fils comme le Saint-Esprit, chacun gardant sa propriété –, et les Trois sont Dieu, si on les pense ensemble…
Dès que je pense à l’unité, je suis environné de la splendeur des Trois ; dès que je distingue les Trois, je suis ramené à l’unité. Lorsque je me représente l’un des Trois, je crois que c’est le Tout, mes yeux en sont remplis, et la plus grande partie m’a échappé ; je n’en puis saisir la grandeur, et j’en laisse ainsi la plus grande partie à ce qui reste hors d’atteinte ; lorsque je réunis les Trois dans la contemplation, je vois une seule splendeur, sans pouvoir distinguer ou mesurer la lumière qui est une.
Grégoire de Nazianze – Discours 40, 41 ; SC 358, p. 293-295
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La fuite du temps
Le temps et moi, nous passons l’un et l’autre, comme passent des oiseaux ou comme passent des navires sur la mer. Nous n’avons rien de stable. Seules mes fautes ne disparaîtront jamais : elles restent, et c’est ce qu’il y a de plus pénible dans la vie.
Je ne sais point ce que je dois demander dans ma prière : de vivre encore, ou de mourir ? L’effroi me vient des deux côtés ! Songe en effet qu’à cause des péchés la vie est pour moi pleine de misères ; mais si je meurs, hélas ! hélas ! point de remède pour les misères passées !
Si la vie, dont le poids est si lourd, t’offre une telle perspective, et si la mort ne fait pas mourir les peines, c’est le précipice de part et d’autre. Que ferons-nous ? Le mieux est assurément de regarder vers Toi seul et vers ta bonté !
Hélas ! je suis étreint d’angoisse par la vie et par son terme ! Ici, c’est le péché ; mais là-bas, c’est le jugement. Je suis au milieu d’un fleuve de feu qui me terrifie. En toi, ô Christ, j’ai plus de confiance que dans les luttes de la vie. S’il m’était accordé de me purifier un peu, ce serait le mieux ; mais si mes fautes augmentent sans cesse, il est temps de mourir avant que mon mal ne s’aggrave.
Grégoire de Nazianze – Poème dogmatique et Poème « sur sa vie » (P.G. 37, Carmina, lib. I, sect. IL XIII et lib.I ; sect. I, LXXVI). Trad. P. Gallay, éd. E. Devolder, Éd. Soleil levant – Les écrits des saints, p. 82 et 65
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La Pâque, salut du monde
Aujourd’hui, salut au monde, tant visible qu’invisible ! Le Christ vient des morts ; réveillez-vous avec lui ! Le Christ va à lui-même ; montez aussi ! Le Christ vient du tombeau ; soyez libérés des liens du péché ! Les portes de l’Hadès sont ouvertes, la mort est détruite, le vieil Adam est déposé et le nouveau est accompli ; vous qui êtes dans le Christ une nouvelle création, renouvelez-vous !
C’est la Pâque du Seigneur ! Aujourd’hui, c’est la résurrection elle-même que nous célébrons, non plus une résurrection qu’on espère, mais une résurrection déjà réalisée, et qui attire à elle l’univers entier. Que chacun apporte donc le fruit qui convient à l’occasion, qu’il fasse un don festif, petit ou grand ! Participons à la Pâque ; offrons non de jeunes veaux ni des agneaux, mais offrons à Dieu un sacrifice de louange sur l’autel des parfums d’en haut en compagnie du chœur d’en haut ; offrons-nous nous-mêmes à Dieu ; ou plutôt poursuivons cette offrande chaque jour et en chaque mouvement.
Grégoire de Nazianze – Discours 45, PG 26, 624-625, 653-656
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La révélation de la Trinité
L’Ancien Testament a clairement manifesté le Père, obscurément le Fils. Le Nouveau Testament a révélé le Fils et a insinué la divinité de l’Esprit. Aujourd’hui l’Esprit vit parmi nous et il se fait plus clairement reconnaître. Car il eût été périlleux, alors que la divinité du Père n’était point reconnue, de prêcher ouvertement le Fils, et tant que la divinité du Fils n’était point admise, d’imposer, si j’ose dire, comme une surcharge le Saint-Esprit. Il convenait bien plutôt que, par des additions partielles et, comme dit David, par des ascensions de gloire en gloire, la splendeur de la Trinité rayonnât progressivement. Vous voyez comment la lumière nous vient peu à peu. Vous voyez l’ordre dans lequel Dieu nous est révélé : ordre qu’il nous faut respecter à notre tour, ne dévoilant pas tout sans délai et sans discernement et ne tenant pourtant rien de caché jusqu’au bout. Car l’un serait imprudent et l’autre impie. L’un risquerait de blesser ceux du dehors, et l’autre d’écarter de nous nos propres pères.
Le Sauveur connaissait certaines choses qu’il estimait que ses disciples ne pourraient encore porter bien qu’ils fussent pleins déjà d’une doctrine abondante, et il leur répétait que l’Esprit, lors de sa venue leur enseignerait tout. Je pense donc qu’au nombre de ces choses était la divinité elle-même du Saint-Esprit ; elle devait être déclarée plus clairement dans la suite, lorsque après le triomphe du Sauveur, la connaissance de sa propre divinité serait affermie.
Grégoire de Nazianze – Sermon 31, 5, 26-27
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Lazare, viens dehors
« Lazare, viens dehors ! » Couché dans la tombe, tu as entendu cet appel retentissant. Y a-t-il une voix plus grande que celle du Verbe ? Alors tu es sorti, toi qui étais mort, et pas seulement depuis quatre jours, mais depuis si longtemps. Tu es ressuscité avec le Christ… ; tes bandelettes sont tombées. Ne retombe pas maintenant dans la mort ; ne rejoins pas ceux qui habitent les tombeaux ; ne te laisse pas étouffer par les bandelettes de tes péchés. Car pourrais-tu ressusciter une autre fois ? Pourrais-tu sortir de la mort d’ici la résurrection de tous, à la fin des temps ?…
Que l’appel du Seigneur résonne donc à tes oreilles ! Ne les ferme pas aujourd’hui à l’enseignement et aux conseils du Seigneur. Si tu étais aveugle et sans lumière en ton tombeau, ouvre les yeux pour ne pas sombrer dans le sommeil de la mort. Dans la lumière du Seigneur, contemple la lumière ; dans l’Esprit de Dieu, fixe les yeux sur le Fils. Si tu accueilles toute la Parole, tu concentres sur ton âme toute la puissance du Christ qui guérit et ressuscite… Ne crains pas de te donner du mal pour conserver la pureté de ton baptême et mets dans ton cœur les chemins qui montent vers le Seigneur. Conserve avec soin l’acte d’acquittement que tu as reçu par pure grâce…
Soyons lumière, comme les disciples l’ont appris de celui qui est la grande Lumière : « Vous êtes la lumière du monde » (Mt 5, 14). Soyons des luminaires dans le monde en tenant bien haut la Parole de vie, en étant puissance de vie pour les autres. Partons à la recherche de Dieu, à la recherche de celui qui est la première et la plus pure lumière.
Grégoire de Nazianze – Sermon sur le saint baptême (trad. coll. Icthus, t. 5 p. 138s rev.)
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Le don de l’Esprit
Voici maintenant une foule de témoignages qui prouveront, au moins à ceux qui ne sont pas fous ou trop étrangers à l’Esprit, que sa divinité se trouve fréquemment dans l’Écriture. Regarde. Le Christ naît, l’Esprit le précède. Il est baptisé, l’Esprit rend témoignage. Il est tenté, l’Esprit le fait revenir en Galilée. Il accomplit des miracles, l’Esprit l’accompagne. Il est élevé au ciel, l’Esprit lui succède.
Il est l’Esprit qui crée, recrée par le baptême et la résurrection, il est l’Esprit qui connaît toutes choses, qui enseigne, qui souffle où il veut et comme il veut, qui conduit, qui parle, qui envoie, qui met à part certains Apôtres, qui s’irrite, qui est tenté, qui révèle, qui illumine, qui donne la vie ou plutôt qui est lui-même lumière et vie
Il fait de nous ses temples, il nous divinise, il est notre perfection.
Il est mon ami, mon intime, et je passe dans la vie présente en invitant les autres, autant que je le puis, à adorer le Père, le Fils et l’Esprit Saint.
Grégoire de Nazianze – Discours théologique 31, 29
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Le serviteur de tous
Réponds à ceux que les stigmates de la Passion dans le corps du Christ plongent dans l’incertitude et qui posent la question : « Qui est ce roi de gloire ? » (Ps 23, 8), réponds-leur que c’est le Christ « fort et puissant » (ibid.) en tout ce qu’il a fait et continue de faire…
Est-il petit du fait qu’il s’est fait humble à cause de toi ? Est-il méprisable du fait que, Bon Berger offrant sa vie pour son troupeau, il est venu chercher la brebis égarée, et l’ayant trouvée, la ramène sur ses épaules qui ont porté pour elle la croix, et l’ayant ramenée à la vie d’en haut, l’a mise parmi les brebis fidèles qui sont restées au bercail ? (Jn 10, 11 ; Lc 15, 4) Le méprises-tu du fait qu’il a allumé une lampe, sa propre chair, et qu’il a balayé sa maison, purifiant le monde du péché, pour chercher la pièce d’argent perdue, en perdant la beauté de son effigie royale par sa Passion ? (Lc 15, 8s ; Mc 12, 16)…
Est-ce que tu l’estimes moins grand parce qu’il se ceint d’un linge pour laver les pieds de ses disciples, leur montrant que le moyen le plus sûr de s’élever, c’est de s’abaisser ? (Jn 13, 4s) Est-ce un grief que tu fais à Dieu parce que le Christ s’abaisse, inclinant son âme vers la terre, afin de relever avec lui ceux qui plient sous le poids du péché ? (Mt 11, 28) Lui reproches-tu d’avoir mangé avec les publicains et les pécheurs…pour leur salut ? (Mt 9, 10) Comment mettre en cause un médecin qui se penche sur les souffrances et les plaies des malades pour leur apporter la guérison ?
Grégoire de Nazianze – Homélie pour la fête de Pâque ; PG 36, 624 (trad. Homéliaire patristique, Cerf 1949, p. 223s rev.)
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Les dangers du pouvoir
Ce qui me fait peur, ce sont les reproches faits aux Pharisiens et les blâmes adressés aux scribes. Nous devons les dépasser largement en vertu, comme cela nous a été prescrit, si nous sommes en quête du royaume des cieux : quelle honte ce serait pour nous si notre méchanceté nous faisait apparaître pires qu’eux au point de nous entendre normalement traiter de serpents, de « races de vipères », de « guides aveugles qui filtrent le moucheron et avalent le chameau », de sépulcres dont la saleté au-dedans s’accompagne d’une belle présentation au-dehors, d’écuelles propres à l’extérieur, et de tous les autres qualificatifs qui concernent ces gens-là et qu’ils s’entendent donner.
Voilà les réflexions qui m’accompagnent nuit et jour. Voilà ce qui ronge la moelle de mes os, ce qui consume ma chair, ce qui me retire toute audace et m’empêche de marcher les yeux levés. Voilà ce qui abat mon âme, déprime mon esprit, met un frein à ma langue et me donne sujet de penser, non pas à l’exercice de l’autorité, non plus qu’àla correction et à la direction des autres, choses qui demandent une telle surabondance de qualités, mais à la façon dont je pourrais moi-même échapper à la colère qui vient et gratter sur ma propre personne un peu de la rouille du mal. Il faut commencer par se purifier avant de purifier les autres ; il faut être instruit pour pouvoir instruire ; il faut devenir lumière pour éclairer, s’approcher de Dieu pour en rapprocher les autres, être sanctifié pour sanctifier, conduire par la main et conseiller avec intelligence.
L’homme qui s’est discipliné par un long effort philosophique et qui a peu à peu arraché la partie noble et lumineuse de son âme à ce qu’il y a en celle-ci de bas et de lié aux ténèbres, ou bien l’homme qui a trouvé grâce auprès de Dieu, ou encore celui qui réunit l’une et l’autre condition et qui s’exerce le plus qu’il le peut à regarder vers le ciel, éprouvera encore de la difficulté à dominer cette matière qui le tire vers le bas. Mais, avant de l’avoir maîtrisée autant que faire se peut et d’avoir suffisamment purifié sa pensée, avant d’avoir largement dépassé les autres dans la proximité avec Dieu, accepter d’exercer l’autorité sur les âmes ou bien la médiation entre Dieu et les hommes, – ce en quoi consiste probablement la fonction du prêtre –, ne me paraît pas dépourvu de danger.
(…) Nul n’est digne de celui qui est à la fois victime et grand prêtre du Dieu, grand, s’il ne s’est auparavant lui-même offert à Dieu en victime vivante, sainte, s’il n’a manifesté le culte spirituel agréable à Dieu, s’il n’a présenté à Dieu ce sacrifice de louange et cet esprit contrit qui constituent le seul sacrifice que celui qui a tout donné réclame de nous. Comment allais-je donc oser lui présenter le sacrifice extérieur qui est la réplique des grands mystères ?
Grégoire de Nazianze – Discours II, 70-71, 91 et 95 ; trad. J. Bernardi – SC 247 p. 183-185, 209 et 213
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Les noms de Jésus
Jésus est Fils de l’homme, à cause d’Adam et à cause de la Vierge, dont il descend… Il est Christ, l’Oint, le Messie, à cause de sa divinité ; cette divinité est l’onction de son humanité…, présence totale de Celui qui le consacre ainsi… Il est la Voie, parce qu’il nous conduit lui-même. Il est la Porte, parce qu’il nous introduit au Royaume. Il est le Berger, parce qu’il guide son troupeau vers le pâturage et lui fait boire une eau rafraîchissante ; il lui montre la route à suivre et le défend contre les bêtes sauvages ; il ramène la brebis errante, retrouve la brebis perdue, panse la brebis blessée, garde les brebis qui sont en bonne santé et, grâce aux paroles que lui inspire son savoir de pasteur, il les rassemble dans le bercail d’en haut.
Il est aussi la Brebis, parce qu’il est victime. Il est l’Agneau, parce qu’il est sans défaut. Il est Grand prêtre, parce qu’il offre le sacrifice. Il est Prêtre selon Melchisédech, parce qu’il est sans mère dans le ciel, sans père ici-bas, sans généalogie là-haut car, dit l’Ecriture, « qui racontera sa génération ? » Il est aussi Melchisédech, parce qu’il est Roi de Salem, Roi de la paix, Roi de la justice… Voilà les noms du Fils, Jésus Christ, « hier, aujourd’hui, toujours le même », corporellement et spirituellement, « et il le sera à jamais ». Amen.
Grégoire de Nazianze – Discours théologique 4 ; coll. Les Pères dans la foi, Migne 1995, p. 125 rev.
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Les trésors de l’Écriture
« Je me suis souvenu des jours anciens » et, me référant à un récit d’autrefois, j’en ai retiré un conseil pour le présent. N’allons pas croire, en effet, que ces récits aient été composés sans intention précise et qu’il n’y ait là qu’une masse de mots et de faits, des compositions destinées à charmer l’esprit des auditeurs et comme une sorte d’appât pour l’oreille, sans autre portée que le plaisir. Que les Grecs s’amusent à cela, avec leurs fables, eux qui se soucient peu de la vérité et qui, au moyen de leurs fictions ingénieuses et de leur style recherché, ensorcellent l’oreille ainsi que l’âme.
Pour nous, qui poussons le soin minutieux de l’esprit jusqu’au moindre signe et au moindre trait, jamais nous n’admettrons, car nous n’avons pas le droit de le faire, que même les moindres actions aient été traitées par les rédacteurs et conservées par la tradition jusqu’à l’époque actuelle sans une intention précise. C’était au contraire pour que nous possédions des documents et des leçons tirés de l’examen de situations semblables, au cas où l’occasion viendrait à s’en présenter, de façon à pouvoir éviter telle solution et choisir telle autre, en suivant les exemples du passé comme des sortes de canons et de modèles.
(…) Quel est l’homme qui se risquera sans avoir eu encore le cœur brûlé par les paroles de Dieu, pures et éprouvées au feu, pendant que les Écritures lui étaient expliquées, sans avoir trois fois inscrit ces paroles sur la table de son cœur de façon à avoir l’esprit du Christ, sans avoir pénétré les trésors des ténèbres cachés à la foule et invisibles, de façon à reconnaître la richesse qu’ils contiennent et à pouvoir enrichir les autres en exprimant en termes spirituels des réalités spirituelles ?
Quel est l’homme qui se risquera sans avoir encore contemplé comme elle mérite d’être contemplée la douceur du Seigneur et sans avoir visité son temple a, ou plutôt, sans être devenu temple du Dieu vivant et vivante demeure du Christ dans l’Esprit ? Qui le fera sans avoir appris à reconnaître la parenté des figures et de la vérité ainsi que leur différence, en s’étant écarté des premières et attaché à l’autre pour fuir la vétusté de la lettre et servir la nouveauté de l’Esprit et passer complètement du côté de la grâce en quittant une loi qui s’accomplit spirituellement dans l’abolition du corps ?
Grégoire de Nazianze – Discours 11, 104-105 et 96 ; trad. J. Bernardi – SC 247 p. 225 et 215-217
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L’existence comme énigme
Qu’ai-je été ? Que suis-je ? Que serai-je ? Je ne le sais pas clairement – pas plus, d’ailleurs, que celui qui me dépasse en sagesse. Enveloppé d’un nuage, j’erre çà et là sans rien avoir, même en songe, de ce que je désire. Car tous nous sommes terrestres et errants, nous sur qui est suspendu le sombre nuage de la chair épaisse. Et celui-là est plus sage que moi, qui a su, mieux que les autres, obvier au mensonge prêt à s’échapper de son cœur.
Je suis. Explique-moi ce qu’est l’être. Une partie de moi-même s’est enfuie déjà ; j’en suis une autre maintenant ; j’en serai encore une autre si je continue à exister. Rien n’est stable. Je suis semblable au cours d’un fleuve bourbeux qui toujours avance sans avoir rien de fixe. Me diras-tu ce que je suis de tout cela ? Apprends-moi ce que je suis pour toi, de préférence. Je reste ici en ce moment, mais prends garde que je ne t’échappe.
Tu ne traverseras pas une seconde fois le cours d’un fleuve tel que tu l’as déjà traversé, tu ne reverras pas le mortel que tu as vu précédemment. Je fus d’abord en la chair de mon père ; puis ma mère me reçut et je proviens de l’un et de l’autre. Je fus ensuite une chair confuse, et non un homme, une laideur informe, sans parole ni esprit, et j’avais ma mère pour tombeau. Nous sommes ainsi deux fois dans le tombeau, nous dont la vie finit par la corruption.
Cette vie que je parcours, je vois qu’elle se dépense en des années qui ont versé sur moi la funeste vieillesse. Et si, en partant de cette terre, je suis reçu par une vie sans fin, comme on le dit, cherche si la vie ne contient pas la mort, et si la mort n’est pas pour toi la vie contrairement à ce que tu penses.
Grégoire de Nazianze – Poème dogmatique « Sur la nature humaine » (P.G. 37, Carmina, lib. I, sect. II, XIV), trad. P. Gallay, éd. E. Devolder, Éditions du Soleil levant – Les écrits des saints, p. 76-77.
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Mon corps, « ami perfide »
Quel mystère m’unit à un corps ? Je l’ignore. Et comment suis-je à l’image de Dieu, étant pétri de boue ? Mon corps est-il vaillant ? Il me harcèle. Est-il malade ? Il me renfrogne. Je l’aime comme un ami de captivité. Je l’abhorre comme un ennemi. Je le fuis comme une prison. Je le respecte comme un cohéritier. Si je cherche à l’affaiblir, qui m’aidera à entreprendre de vastes projets ? Car enfin je connais ma destination ; je dois m’élever vers Dieu par les œuvres.
Si je me fais doux avec ce compagnon, le moyen alors d’esquiver ses coups et de me tenir ferme auprès de Dieu quand de lourdes chaînes me font trébucher et m’empêchent de me relever ? Charmant ennemi et ami perfide ! Ah ! Quelle entente et quelle division ! Je chéris l’objet de ma crainte et je redoute celui de ma tendresse. A la veille de la guerre nous nous réconcilions. Vienne la paix, nous revoilà en lutte.
Quelle sagesse me gouverne ? Quel profond mystère ? Nous sommes une partie de Dieu, nous découlons de sa divinité : tant de dignité risquerait de nous exalter et de nous enorgueillir et nous en viendrions à mépriser le Créateur. Aussi désire-t-il que nous le regardions toujours au sein de notre duel et de notre guerre avec le corps : la faiblesse qui est liée à nous corrige notre fierté. Ainsi nous nous savons à la fois grands et humbles, terrestres et célestes, périssables et immortels, héritiers de lumière et de feu, ou condamnés aux ténèbres selon la voie où nous nous serons portés. Ce mélange, c’est nous : si nous tirons trop de vanité d’être Image de Dieu, la boue dont nous sommes pétris nous ramène à plus de modestie…
Mais maintenant … il faut, mes frères, prendre soin de ce compagnon de peine qu’est notre corps. J’ai eu beau l’accuser d’être mon ennemi pour les désordres qu’il jette en mon âme, je devrai l’embrasser comme un frère par respect pour celui qui nous a réunis.
Grégoire de Nazianze – Discours 14, Sur l’amour des pauvres, 6-8
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Mourir avec le Christ
Nous allons participer à la fête de Pâques. Nous le ferons maintenant encore de manière symbolique, mais plus clairement déjà que sous l’ancienne Loi, car cette Pâque-là était, si j’ose dire, une image obscure du symbole lui-même…
Prenons part à cette fête rituelle de manière évangélique et non littérale, de façon parfaite et non inachevée, pour l’éternité et non pour un instant. Prenons comme capitale, non pas la Jérusalem terrestre, mais la cité céleste, non celle qui est maintenant foulée aux pieds par les armées, mais celle qui est magnifiée par les anges. Sacrifions, non pas de jeunes taureaux ni des béliers portant cornes et sabots (Ps 68, 32), plus morts que vivants et dépourvus d’intelligence, mais offrons à Dieu un sacrifice de louange (Ps 49, 14) sur l’autel céleste en union avec les chœurs du ciel. Écartons le premier voile, avançons-nous jusqu’au second et portons nos regards vers le Saint des saints. Je dirai davantage : immolons-nous nous-mêmes à Dieu ; mieux, offrons-lui chaque jour chacun de nos mouvements. Acceptons tout à cause du Verbe. Montons avec empressement sur la croix : ses clous sont doux, même s’ils sont extrêmement douloureux. Mieux vaut souffrir avec le Christ et pour le Christ que de vivre dans les délices avec d’autres.
Si tu es Simon de Cyrène, prends la croix et suis le Christ. Si tu es crucifié avec lui comme un larron, fais comme le bon larron : reconnais Dieu… Si tu es Joseph d’Arimathie, réclame le corps à celui qui l’a fait crucifier ; fais tienne la purification du monde. Et si tu es Nicodème, ce serviteur nocturne de Dieu, viens ensevelir ce corps et le parfumer avec de la myrrhe. Si tu es l’une ou l’autre Marie ou Salomé ou Jeanne, pleure dès le point du jour. Sois le premier à voir la pierre du tombeau enlevée, peut-être même les anges ou Jésus en personne.
Grégoire de Nazianze – Sermon 45, 23-24 ; PG 36, 654C-655D (trad. Orval)
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Nos frères pauvres
Veillons à la santé de notre prochain avec autant de soin qu’à la nôtre, qu’il soit bien-portant ou épuisé par la maladie. Car « nous sommes tous un dans le Seigneur » (Rm 12, 5), riches ou pauvres, esclaves ou hommes libres, bien-portants ou malades. Pour tous, il n’y a qu’une seule tête, principe de tout – le Christ (Col 1, 18).
Ce que sont les membres du corps les uns pour les autres, chacun de nous l’est pour chacun de ses frères. Il ne faut donc ni négliger ni abandonner ceux qui sont tombés avant nous dans un état de faiblesse qui nous guette tous. Plutôt que de nous réjouir d’être en bonne santé, mieux vaut compatir aux malheurs de nos frères pauvres… Ils sont à l’image de Dieu comme nous et, malgré leur déchéance apparente, ils ont gardé mieux que nous la fidélité de cette image. En eux, l’homme intérieur a revêtu le même Christ et ils ont reçu les mêmes « arrhes de l’Esprit » (2 Co 5, 5) ; ils ont les mêmes lois, les mêmes commandements, les mêmes alliances, les mêmes assemblées, les mêmes mystères, la même espérance. Le Christ est mort pour eux également, « lui qui enlève le péché du monde » (Jn 1, 29). Ils ont part à l’héritage de la vie céleste, eux qui ont été privés de beaucoup de biens ici-bas. Ils sont les compagnons des souffrances du Christ, et ils le seront de sa gloire.
Grégoire de Nazianze – De l’amour des pauvres, 8, 14 ; PG 35, 867, 875 (trad Orval)
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Pâques, fête des fêtes
C’est aujourd’hui la Pâque du Seigneur, oui, la Pâque et je répéterai encore une fois, la Pâque, en l’honneur de la Trinité. C’est là pour nous la fête des fêtes, l’assemblée des assemblées : elle surpasse toutes les autres, non seulement celles qui sont humaines et terrestres, mais encore celles qui appartiennent au Christ seul et se célèbrent en son honneur ; elle les domine toutes autant que le soleil éclipse les astres.
Elle était belle aussi, la cérémonie d’hier : tous portaient des vêtements éclatants de blancheur et tenaient à la main des flambeaux ; elle s’est déroulée tant en privé qu’en public ; tout un peuple était là ou peu s’en faut, des hommes de premier plan faisaient partie du cortège qui illuminait la nuit de mille feux, comparables à l’éclatante lumière que le ciel nous envoie d’en haut, comme un signe éclairant l’univers de la splendeur de ses astres ; ou à cette lumière supérieure à celle des étoiles, et qui appartient soit aux anges dont la nature translucide vient après la Première qui leur communique son éclat, soit à la Trinité de qui vient toute lumière partagée et divisée par la Lumière indivisible.
Mais la fête d’aujourd’hui est plus belle et d’une splendeur plus évidente. Car la lumière de la veille était seulement l’annonciatrice de la splendeur qui se lève aujourd’hui et comme un sentiment d’allégresse qui précède la fête. Aujourd’hui nous célébrons la Résurrection elle-même, laquelle n’est maintenant plus une espérance mais un fait, attirant à elle l’univers entier. Que chacun donc fasse un don digne de la circonstance et, pour cette fête, apporte un présent, petit ou grand, peu importe, pourvu qu’il soit spirituel et agréable à Dieu, chacun en proportion de ses moyens. Car un cadeau digne de Dieu, les anges eux-mêmes pourraient à peine en offrir un, et je parle des plus grands, des plus intelligents, des plus purs, de ceux qui contemplent et sont les témoins de la gloire du Très-Haut ; et encore faudrait-il que leur fût laissé à eux seuls le soin de louer Dieu. Quant à nous, apportons (dans nos louanges) les paroles les plus belles et les plus précieuses que nous possédons, surtout que, par nos chants, nous glorifions le Verbe pour les bienfaits dont il a comblé notre nature raisonnable.
Grégoire de Nazianze – Homélie XLV, Pour la sainte Pâque, II ; trad. E. Devolder ; éd. Soleil levant – Les écrits des saints, p. 119-120
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Prière pascale
Ô Pâques, fête grandiose, fête sacrée, qui purifie le monde, je te parle comme à un être vivant. Ô Verbe de Dieu, lumière et vie, sagesse et puissance. Je me réjouis de tous tes noms. Ô rejeton, ô prolongement, ô empreinte de la grande Intelligence ! Ô Verbe que nous comprenons, homme que nous voyons, toi qui unis et portes l’univers par la parole émanant de ta puissance ; je voudrais que tu accueilles ce discours non comme les prémices, mais peut-être comme le terme de notre œuvre ; il est à la fois un remerciement et une supplication ; puissé-je ne rien souffrir en dehors de ce qui est nécessaire et de ce que comporte la mission sacrée qui est l’unique souci de ma vie ; puisses-tu me délivrer de la tyrannie que le corps exerce sur moi – et tu vois, Seigneur, combien elle m’accable – et arrêter ta sentence, si grâce à toi, je suis purifié de mes fautes. Que si nous obtenons de mourir dans les conditions que nous souhaitons et si nous sommes accueillis dans les demeures célestes, peut-être offrirons-nous là-bas aussi des sacrifices d’actions de grâce sur vos saints autels, ô Père, Fils et Esprit-Saint ; car à vous sont dus toute gloire, honneur et puissance dans les siècles des siècles. Amen.
Grégoire de Nazianze – Homélie XLV, Pour la sainte Pâque, XXX ; trad. E. Devolder ; éd. Soleil levant – Les écrits des saints, p. 162
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Qui comprend l’Écriture ?
Les Hébreux affirment qu’il y avait une ancienne loi hébraïque, une loi particulièrement bien conçue et appréciée, qui interdisait de communiquer n’importe quel texte de l’Écriture à n’importe quel âge, car, pensait-on, ce n’était pas bien utile, étant donné que toute l’Écriture n’est pas immédiatement à la portée de chacun, et ce qu’elle a de plus profond est, en raison de son aspect extérieur, susceptible de porter un très grand préjudice au grand nombre. Certaines parties étaient, en revanche, aussitôt accessibles à tous sans distinction : celles dont le corps lui-même n’est pas de mauvais aloi ; mais on ne confiait les autres qu’à ceux qui avaient dépassé la vingt-cinquième année : ce sont celles dont un revêtement vulgaire voile la beauté mystique, beauté qui est la récompense du labeur et d’une belle vie, et qui ne se montre pour briller qu’à ceux-là seuls dont l’esprit a été purifié. Or cet âge est le seul qui parvienne, non sans peine, à dépasser le corps et à s’élever comme il convient de la lettre à l’esprit.
Mais pour nous, qui n’avons aucune limite pour séparer le maître de l’élève (comme les bornes qui séparaient les tribus transjordaniennes des cisjordaniennes), il n’y a pas telle tâche qui doive être confiée aux uns et telle autre à d’autres. Il n’y a pas de code des aptitudes. La situation est si désespérée, la confusion est si grande et nos dispositions si mauvaises que la plupart d’entre nous, pour ne pas dire tout le monde, avant de perdre leur premier duvet et de quitter les balbutiements de l’enfance, avant d’entrer dans les divins parvis, avant de savoir même les noms des livres sacrés, avant de connaître les caractères propres du Nouveau et de l’Ancien Testament, ainsi que les auteurs – je ne dis pas encore : avant d’avoir nettoyé la boue du bourbier et les souillures que le mal a attachées à notre âme —, si nous avons appris par cœur deux ou trois phrases pieuses (et encore pour les avoir entendues et sans avoir pris contact avec le texte), si nous avons quelque brève accointance avec David, si nous savons bien nous draper dans notre robe, si nous sommes devenus philosophes jusqu’au niveau de la ceinture en nous entourant de quelque apparence de piété due aux couleurs du peintre et au travail du modeleur… quelles merveilles que notre autorité et notre fierté !
Samuel est consacré dès le berceau : nous voilà tout de suite sages et maîtres, nous voilà sublimes dans les choses divines, nous voilà au premier rang des scribes et des légistes, nous nous élisons nous-mêmes citoyens des cieux et nous cherchons à recevoir des hommes le titre de Rabbi. Pour nous « la lettre ne mérite aucune considération : tout doit être compris spi-rituellement », et autres rêveries qui ne sont que pures balivernes, et nous serions indignés si les éloges les plus forts ne nous étaient pas prodigués.
Grégoire de Nazianze – Discours II, 48-49, trad. J. Bernardi ; SC 247 p. 153-155
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Un contemplatif dans la tempête
Rien ne me paraissait aussi beau que de fermer la porte des sens, de sortir de la chair et du monde, de se ramasser sur soi-même, de n’avoir aucun contact avec les choses humaines en dehors d’une absolue nécessité, de s’entretenir avec soi-même et avec Dieu, pour vivre au-dessus des réalités visibles, pour garder sur soi les reflets divins sans altération ni mélange d’aucune des empreintes de ce qui s’égare ici-bas, en étant et en devenant constamment vrai miroir immaculé de Dieu et des choses divines, en ajoutant lumière à lumière et en substituant la netteté à la confusion, en jouissant dès à présent par l’espérance des biens de la vie future, pour accompagner les anges dans leur ronde, en restant sur terre après avoir quitté la terre et avoir été élevé par l’esprit. Si l’un de vous est possédé de ce désir, il sait ce que je veux dire et il me pardonnera ce que j’ai alors éprouvé. Pour ce qui est des hommes du commun, ils ne sauraient probablement ajouter foi à ce que je pourrais leur dire.
(…) J’ai été appelé dès ma jeunesse, pour dire une chose qui est ignorée du public : sur Dieu « j’ai été jeté au sortir du sein maternel » et je lui ai été donné par une promesse de ma mère. Les dangers que j’ai courus m’ont par la suite confirmé dans ce don. En même temps, mon désir s’est accru et ma raison a donné son accord ; j’ai tout donné sans hésiter à celui qui m’avait reçu en partage et qui m’avait sauvé : biens, renommée, santé et jusqu’à cette parole dont je n’ai tiré qu’un seul avantage, celui de pouvoir la mépriser et d’avoir quelque chose à faire passer après le Christ. Les arrêts de Dieu ont été pour moi doux comme rayons de miel, j’ai appelé l’intelligence et j’ai donné ma voix à la sagesse. J’y ai gagné encore d’autres avantages, comme de mesurer ma colère, mettre un frein à ma langue, assagir mon regard, commander à mon ventre et fouler aux pieds la gloire qui demeure ici-bas. Je dis une folie ; je la dirai pourtant : en tout cela, je ne suis peut-être pas resté au-dessous de la foule.
Mais c’est une philosophie qui dépasse nos forces que celle qui consiste à accepter la direction des âmes et leur gouvernement, à recevoir le gouvernement du troupeau sans avoir encore nous-même appris à nous laisser mener au pâturage comme il faut, sans avoir non plus purifié notre âme comme elle mérite de l’être. Et cela, dans des circonstances comme celles où nous sommes, à une époque où on doit s’estimer heureux, quand on voit que les autres sont livrés au bouleversement et à la confusion, de prendre la fuite et de quitter la scène, de se retirer à l’abri pour éviter l’orage et les ténèbres suscitées par le Malin ; en un moment où les membres se font une guerre mutuelle, où s’en est allé ce qui pouvait rester de charité, où le sacerdoce n’est plus qu’un mot vide, puisque, comme il est écrit, « le mépris s’est déversé sur les chefs ».
Grégoire de Nazianze – Discours II, 7 et 77-78 ; trad. J. Bernardi – SC 247 p. 97 et 191-193
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Un roi serviteur
Certains sont plongés dans l’incertitude par les stigmates de la Passion sur le corps du Christ et se posent la question : « Qui est ce Roi de gloire ? » (Ps 23, 7) Réponds-leur que c’est le Christ fort et puissant (v. 8) en tout ce qu’il a toujours fait et qu’il continue de faire… Fais-leur voir la beauté de la robe portée par le corps souffrant du Christ, embelli par la Passion et transfiguré par l’éclat de la divinité, cette robe de gloire qui en fait l’objet le plus beau et le plus digne d’être aimé au monde… Est-il petit du fait qu’il s’est fait humble à cause de toi ? Est-il méprisable du fait que, Bon Berger offrant sa vie pour son troupeau (Jn 10, 1), il est venu chercher la brebis égarée, et l’ayant trouvée, la ramène sur ses épaules qui ont porté pour elle la croix, et l’ayant ramenée, l’a mise au nombre des brebis fidèles qui sont restées au bercail ? (Lc 15, 4s) Est-ce que tu l’estimes moins grand parce qu’il se ceint d’un linge pour laver les pieds de ses disciples, leur montrant que le plus sûr moyen de s’élever, c’est de s’abaisser ? (Jn 13, 4 ; Mt 23, 12) parce qu’en inclinant son âme vers la terre il s’abaisse afin de relever avec lui ceux qui plient sous le poids du péché ? Lui reproches-tu d’avoir mangé avec les publicains et les pécheurs pour leur salut ? (Mt 9, 10)
Il a connu la fatigue, la faim, la soif, l’angoisse et les larmes, suivant la loi de notre nature humaine. Mais, comme Dieu, que n’a-t-il pas fait ?… Nous avions besoin d’un Dieu fait homme, devenu mortel, pour pouvoir vivre. Nous avons partagé sa mort qui nous purifie ; par sa mort, il nous donne de partager sa résurrection ; par sa résurrection, il nous donne de partager sa gloire.
Grégoire de Nazianze – Homélie pour la fête de Pâques ; PG 36, 624 (trad. Homéliaire patristique, coll. Lex orandi n° 8, p. 223 rev.)
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Une épreuve paternelle
Dieu plaça l’homme dans le paradis – quel que fût d’ailleurs ce paradis – il lui donna le libre arbitre, pour que le bonheur de l’obligé ne fût pas moindre que celui du bienfaiteur ; il lui ordonna de veiller aux plantes immortelles, peut-être les pensées divines, aussi simples que parfaites, nu dans sa simplicité et sa vie sans artifices, éloigné de tout secret et duperie. Ainsi convenait-il que fût le premier homme, auquel Dieu donna une loi comme matière à son libre arbitre.
Cette loi était un commandement : les arbres dont il pouvait cueillir les fruits et celui qu’il ne pouvait toucher ; cet arbre était celui de la science ; Dieu ne l’avait pas planté à l’origine pour la perte de l’homme et ne lui en avait pas défendu l’approche par jalousie – que les adversaires de Dieu ne fassent pas intervenir ici leur langue, qu’ils n’imitent pas le serpent – mais par bonté, si on interprète cette défense correctement ; – car c’était là, à mon jugement, l’arbre de la contemplation que seuls pouvaient pénétrer sans dommage, ceux dont le comportement moral avait atteint une perfection suffisante – mais cet arbre ne pouvait être que néfaste aux âmes trop simples, douées d’un appétit trop violent ; de même une nourriture solide est nuisible aux trop jeunes enfants qui ont encore besoin de lait.
Lorsque, par la haine du diable et par le piège tendu à la femme, qui fut tentée parce que plus faible et abordée parce que plus facile à convaincre – ah ! combien triste est ma faiblesse ! car c’est ma faiblesse, celle de mon lointain ancêtre – oublieux du précepte reçu, le premier homme eut succombé à la tentation minime du goût, dès ce moment-là, par son péché il fut séparé de l’arbre de vie, du paradis et de Dieu lui-même et il revêtit des tuniques de peau, ce qui peut-être veut dire une chair plus épaisse, mortelle et récalcitrante ; et pour la première fois il reconnut sa propre indignité et tenta de se soustraire à Dieu . Mais il y gagna aussi la mort et ainsi l’extirpation du péché, afin que le mal ne soit pas immortel ; le châtiment devint ainsi de l’amour pour l’humanité ; telle est, je pense, la manière divine de punir.
Grégoire de Nazianze – Homélie XLV, Pour la sainte Pâque, VIII ; trad. E. Devolder ; éd. Soleil levant – Les écrits des saints, p. 128-129
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Une sainte épouse
Gorgonie a été un modèle accompli de chasteté : elle a dépassé toutes les femmes de son époque et même, peut-être, celles des âges précédents les plus réputées pour leur vertu. Voici la leçon de cette vie : alors que nul n’a le choix qu’entre deux états de vie, mariage ou célibat, celui-ci plus sublime et plus divin, mais aussi plus difficile et plus périlleux, celui-là, en revanche, plus modeste mais aussi plus sûr, Gorgonie a su éviter les inconvénients de chacune de ces vocations, pour n’en retenir que les beautés, en alliant la noblesse de l’une aux garanties de l’autre.
Étant chaste sans nulle ostentation, elle a joint les avantages du célibat à ceux de la vie conjugale, faisant ainsi la preuve que, par lui-même, aucun des deux états ne nous lie ni ne nous aliène infailliblement soit à Dieu soit au monde ; il ne saurait être question de fuir à tout prix l’un des deux états, ni de recommander ou d’embrasser l’autre sans discernement ; c’est l’esprit seulement qui confère au mariage comme à la virginité leur orientation et leur valeur morale. Ils sont tous deux comme une matière informe que l’art souverain du Verbe doit modeler jusqu’à la perfection.
Tout en se liant à la chair, Gorgonie ne se sépara donc pas de l’esprit ; la soumission qu’elle avait pour son mari ne lui faisait pas oublier son véritable Maître. Loin de là ! Aussi bien, après avoir payé son tribut au monde et à la nature, pour peu de temps d’ailleurs et dans la mesure exigée par la loi de la chair, disons mieux par le législateur de la chair, elle se consacra finalement tout entière à Dieu. Bien plus, elle réussit à gagner même son époux à sa résolution, associant ainsi au service de Dieu celui qui aurait pu n’être pour elle qu’un maître importun ! J’y vois un sommet de la beauté morale. Elle a fait mieux encore : au lieu de ne sanctifier qu’une seule âme par l’approche de Dieu, elle a conduit à Dieu toute une famille, toute une maison, en engendrant à la vie de l’esprit les enfants et petits-enfants qu’elle avait fait naître selon la chair. Elle honora le mariage par les vertus éminentes de sa vie conjugale non moins que par la belle descendance qui en était issue. Tant qu’elle vécut, elle offrit à ses enfants l’exemple de toutes les vertus ; maintenant Dieu l’a rappelée, elle continue à faire entendre aux siens l’exhortation muette de son héroïsme.
Grégoire de Nazianze – Éloge funèbre de (sa sœur) Gorgonie
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Vaincre les tentations
Si, après le baptême, tu es entrepris par le persécuteur, le tentateur de la lumière – il t’attaquera certainement, puisqu’il s’en est pris aussi au Verbe, mon Dieu, trompé par l’apparence humaine qui lui dérobait la lumière incréée – tu auras matière à victoire ; ne redoute pas le combat. Oppose-lui l’eau du baptême, oppose-lui l’Esprit-Saint, dans lequel s’éteignent tous les traits enflammés lancés par le malin. C’est un esprit mais il dissout des montagnes ; ce n’est que de l’eau mais elle éteint le feu de Satan. S’il te propose le besoin qui t’accable – il n’a pas manqué de le faire à Jésus – et t’ayant mis ta faim devant les yeux, te demande de changer les pierres en pains, ne feins pas d’ignorer ses propositions. Apprends-lui ce qu’il ne connaît pas ; oppose-lui ce sermon de vie, pain envoyé du ciel et qui donne la vie au monde. S’il te tend le piège de la vanité – il en usa contre le Christ, lorsqu’il le fit monter sur le pinacle du temple et lui dit « jette-toi à bas » pour manifester ta divinité – prends garde de ne pas déchoir pour avoir voulu t’élever. Car s’il est vaincu sur ce point, il ne s’arrêtera pas pour cela. Il est inépuisable en stratagèmes ; tous les moyens lui sont bons. D’apparence honnête, il séduit, mais son but est le mal. Telle est sa tactique. Mais il a aussi l’expérience des Écritures, le brigand ! C’est de là qu’il tire son fameux « il est écrit » au sujet du pain, « il est écrit » au sujet des anges. « Il est écrit », dit-il, « que les anges ont reçu l’ordre de veiller sur toi et ils te porteront sur leurs mains ». Ô spécialiste du faux-semblant ! Pourquoi as-tu supprimé la suite ? Cela en effet je le comprends fort bien, malgré ton silence, que je marcherai sur toi comme sur l’aspic et le basilic, que je foulerai aux pieds serpents et scorpions, entouré comme d’un rempart de la Sainte Trinité. S’il te tente par l’ambition, en te montrant dans la vision d’un instant tous les royaumes de la terre comme dépendant de lui et exige de toi l’adoration, méprise-le : c’est un pauvre frère. Dis-lui, confiant dans le sceau divin : « Je suis moi aussi l’image de Dieu ; je n’ai pas encore été, comme toi, précipité du haut de ma gloire à cause de mon orgueil ; je suis revêtu du Christ ; je revendique le Christ par mon baptême ; c’est à toi de m’adorer ». Il s’en ira, j’en suis sûr, vaincu et mortifié par ces paroles : venant d’un homme illuminé par le Christ, elles seront ressenties par lui comme si elles émanaient du Christ, la lumière suprême.
Grégoire de Nazianze – Homélie XL, Pour le saint baptême ; trad. E. Devolder ; éd. Soleil levant – Les écrits des saints, p. 67-69
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Venir à la lumière
Nous te bénissons, Père des lumières,
Christ, Verbe de Dieu, splendeur du Père,
Lumière de lumière, et source de lumière,
Esprit de feu, souffle du Fils comme du Père.
Trinité Sainte, lumière indivise.
Tu dissipas les ténèbres pour créer
Un monde lumineux, d’ordre et de beauté,
Qui porterait ta ressemblance.
De raison et sagesse tu éclairas l’homme,
L’illuminas du sceau de ton Image,
Pour que dans ta lumière, il voie la lumière (Ps 36, 10),
Et tout entier devienne lumière.
Tu fis briller au ciel d’innombrables lumières,
Ordonnas au jour et à la nuit
De s’entendre à se partager le temps
Tour à tour, paisiblement.
La nuit met fin au travail du corps fatigué,
Le jour appelle aux œuvres que tu aimes,
Nous apprend à fuir les ténèbres, à nous hâter
Vers ce jour qui n’aura plus de nuit.
Grégoire de Nazianze – Hymne 32, PG 37, 511-512
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Vers la vérité toute entière
Au cours des âges, deux grandes révolutions ont ébranlé la terre ; on les nomme les deux Testaments. L’une a fait passer les hommes de l’idolâtrie à la Loi ; l’autre, de la Loi à l’Évangile. Un troisième bouleversement est prédit : celui qui, d’ici-bas, nous transportera là-haut où il n’y a plus ni mouvement ni agitation. Or ces deux Testaments ont présenté le même caractère…: ils n’ont pas tout transformé soudainement, dès la première impulsion de leur mouvement… C’était pour ne pas nous faire violence, mais nous persuader. Car ce qui est imposé de force n’est pas durable…
L’Ancien Testament a clairement manifesté le Père, obscurément le Fils. Le Nouveau Testament a révélé le Fils et a insinué la divinité de l’Esprit. Aujourd’hui l’Esprit vit parmi nous, et il se fait plus clairement connaître. Il aurait été périlleux, alors que la divinité du Père n’était pas reconnue, de prêcher ouvertement le Fils, et, tant que la divinité du Fils n’était pas admise, d’imposer…le Saint Esprit. On aurait pu craindre que, comme des gens chargés de trop d’aliments ou comme ceux qui fixent le soleil avec des yeux encore faibles, les croyants ne risquent de perdre ce qu’ils avaient la force de porter. La splendeur de la Trinité devait donc rayonner par développements successifs ou, comme dit David, « par degrés » (Ps 83, 6) et par une progression de gloire en gloire…
J’ajouterai encore cette considération : le Sauveur savait certaines choses dont il estimait que ses disciples ne pouvaient pas encore les porter malgré tout l’enseignement qu’ils avaient déjà reçu. Pour les raisons que j’ai dites plus haut, il tenait ces choses cachées. Et il leur répétait que l’Esprit, lors de sa venue, leur enseignerait tout.
Grégoire de Nazianze – Discours 31, 5ème théologique, 25-27 ; PG 36, 159 (trad. Orval rev.)
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Viens, Esprit de Vérité
L’Esprit fait de nous ses temples, il nous divinise, il est notre perfection, si bien qu’il précède le baptême et qu’on a besoin de lui aussi après le baptême. Il fait tout ce que fait Dieu, il est manifesté sous forme de langues de feu, il distribue ses dons, il fait les Apôtres, les Prophètes et les Évangélistes, il est intelligent, multiple, clair, pénétrant et pur, il ne connaît pas d’obstacle, il est la Sagesse très-haute, il manifeste son action sous mille formes, il explique tout, il révèle tout.
Je ne puis me contenter des comparaisons et des images d’un aussi grand mystère ; je ne trouve aucune image qui me satisfasse pleinement. Il faudrait avoir la sagesse de n’emprunter à ces images que certains traits en rejetant le reste. Aussi ai-je fini par me dire qu’il valait mieux abandonner mes images et les ombres qui sont trompeuses et demeurent trop loin de la vérité. Je préfère m’attacher aux pensées plus conformes à la foi, me contenter de peu de mots et prendre pour guide l’Esprit, pour garder jusqu’à la fin la lumière que j’ai reçue de lui. Il est mon ami, mon intime et je passe dans la vie présente en invitant les autres, autant que je le puis, à adorer le Père, le Fils et l’Esprit Saint.
Grégoire de Nazianze – Discours théologique 31, 29
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Voici l’époux !
Aussitôt après ton baptême, tu te tiendras debout devant le grand sanctuaire, pour signifier la gloire du monde à venir. Le chant des psaumes qui t’accueillera est le prélude des louanges célestes. Les lampes que tu allumeras préfigurent ce cortège des lumières qui conduira au-devant de l’Époux nos âmes resplendissantes et vierges, munies des lampes étincelantes de la foi.
Prenons garde à ne pas nous abandonner au sommeil, par insouciance, de peur que celui que nous attendons ne se présente à l’improviste, sans que nous l’ayons vu venir. Ne restons pas sans provision d’huile et de bonnes œuvres, de crainte d’être exclus de la salle des noces… L’Époux fera son entrée en grande hâte. Les âmes prudentes entreront avec lui. Les autres, tout occupées à préparer leurs lampes, ne trouveront pas le temps d’entrer et seront laissées dehors au milieu des lamentations. Elles se rendront compte trop tard de ce qu’elles auront perdu par leur insouciance…
Elles ressembleront aussi à ces autres invités des noces qu’un noble père célèbre en l’honneur d’un noble époux, et qui refusent d’y prendre part : l’un, parce qu’il vient de prendre femme ; un autre, parce qu’il vient d’acheter un champ ; un troisième, parce qu’il a acquis une paire de bœufs (Lc 14, 18s)… Car il n’y a pas de place dans le ciel pour l’orgueilleux et l’insouciant, pour l’homme sans habit convenable, qui ne porte pas le vêtement de noce (Mt 22, 11), même s’il s’est cru, sur terre, digne de la splendeur céleste, et s’est introduit furtivement dans le groupe des fidèles en se berçant de faux espoirs.
Qu’adviendra-t-il ensuite ? L’Époux connaît ce qu’il nous enseignera quand nous serons au ciel, et il sait quelles relations il entretiendra avec les âmes qui y seront entrées avec lui. Je crois qu’il vivra en leur compagnie, et qu’il leur enseignera les mystères les plus parfaits et les plus purs.
Grégoire de Nazianze – Sur le saint baptême, Discours 40, 46 ; PG 36, 425 (trad. Delhougne, Les Pères commentent, p. 154)
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