Comme nous pardonnons aussi
Le Seigneur nous oblige à remettre nous-mêmes les dettes de nos débiteurs, comme nous, nous demandons qu’on nous remette les nôtres (Mt 6, 12). Nous devons savoir que nous ne pouvons pas obtenir ce que nous demandons à propos de nos péchés, si nous n’en faisons pas autant pour ceux qui ont péché envers nous. C’est pourquoi le Christ dit ailleurs : « C’est la mesure dont vous vous servirez qui servira de mesure pour vous » (Mt 7, 2). Et le serviteur qui, après avoir été libéré de toute sa dette, n’a pas voulu à son tour remettre celle de son compagnon de service est jeté en prison. Parce qu’il n’avait pas voulu faire grâce à son compagnon, il a perdu ce dont son maître lui avait fait grâce. Cela, le Christ l’établit avec plus de force encore dans ses préceptes, lorsqu’il décrète…: « Quand vous êtes debout en prière, si vous avez quelque chose contre quelqu’un, pardonnez, pour que votre Père qui est aux cieux vous pardonne vos fautes. Mais si vous ne pardonnez pas, votre Père qui est aux cieux ne vous pardonnera pas non plus vos fautes » (Mc 11, 25-26)…
Lorsque Abel et Caïn, les premiers, ont offert des sacrifices, ce n’est pas leurs offrandes que Dieu regardait mais leur cœur (Gn 4, 3s). Celui dont l’offrande lui plaisait, c’est celui dont le cœur lui plaisait. Abel, pacifique et juste, en offrant le sacrifice à Dieu dans l’innocence, enseignait aux autres à venir avec la crainte de Dieu pour offrir leur présent à l’autel, avec un cœur simple, le sens de la justice, la concorde et la paix. En offrant avec de telles dispositions le sacrifice à Dieu, il a mérité de devenir lui-même une offrande précieuse et de donner le premier témoignage du martyre. Il a préfiguré, par la gloire de son sang, la Passion du Seigneur, parce qu’il possédait la justice et la paix du Seigneur. Ce sont des hommes semblables qui sont couronnés par le Seigneur, et qui, au jour du jugement, obtiendront justice avec lui.
Cyprien de Carthage – La Prière du Seigneur, 23-24 (trad. bréviaire et DDB 1982, p. 56)
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Contre les « aquariens »
Sachez donc qu’il nous a été commandé d’avoir, dans l’oblation du calice, à garder la tradition, et à ne point faire autre chose que ce que le Seigneur a fait le premier, en offrant avec un mélange de vin et d’eau le calice qui est offert en sa mémoire. Quand le Christ dit : « Je suis la vraie vigne », le Sang du Christ n’est pas de l’eau, à coup sûr, mais du vin. Il ne peut paraître que le Sang du Christ, par lequel nous avons été rachetés et vivifiés, soit dans le calice lorsqu’il n’y a pas de vin, attendu que le vin représente le Sang du Christ, annoncé par des figures et des témoignages de toutes les Écritures.
La Genèse en effet nous offre aussi un signe précurseur de ce mystère et une figure typique de la Passion du Seigneur dans l’histoire de Noé. Il but du vin, il s’en enivra, il se dépouilla de ses vêtements dans sa maison et resta couché sur le dos, les cuisses nues, à découvert ; cette nudité fut remarquée par le second de ses fils, qui la fît connaître au dehors, mais elle fut voilée par l’aîné et le plus jeune, et le reste qu’il n’est pas nécessaire de rappeler. Il suffit de retenir que Noé, présentant une figure de la réalité à venir, n’a pas bu de l’eau, mais du vin et a ainsi préfiguré la passion du Seigneur.
Cyprien de Carthage – Lettre 63, 2-3, trad. Bayard, Les Belles Lettres, t. II, p. 200-201
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Divergence Carthage-Rome
Il ne faut point se retrancher derrière la coutume, mais vaincre par la raison. Pierre, que le Seigneur a choisi tout d’abord, et sur lequel il a bâti son Église, se trouvant par la suite en désaccord avec Paul au sujet de la circoncision, ne montra point d’arrogance ou de prétention insolente ; il ne dit point qu’il avait la primauté, et que les nouveau venus et les moins anciens devaient plutôt lui obéir, et il ne méprisa point Paul, sous le prétexte qu’il avait été persécuteur de l’Église, mais il se rendit de bonne grâce à la vérité et aux justes raisons que Paul faisait valoir. Il nous donnait ainsi une leçon d’union et de patience, et nous apprenait à ne point nous attacher avec obstination à notre propre sentiment, mais à faire plutôt nôtres, quand elles sont conformes à la vérité et à la justice, les idées bonnes et salutaires qui peuvent nous être suggérées par nos frères et nos collègues.
C’est ce même intérêt que Paul ménageait, quand, travaillant fidèlement au bien de la concorde et de la paix, il disait dans son Épître : « Pour les prophètes, que deux ou trois parlent, et que les autres délibèrent ; si quelque autre qui est assis a une révélation, que le premier se taise » (1 Co 14, 29). Par quoi il nous montre qu’il y a bien des choses sur lesquelles d’autres personnes peuvent être mieux inspirées que nous, et que chacun doit, non pas défendre opiniâtrement ses premières idées, mais, si quelque idée meilleure et plus utile est exprimée, l’adopter de bon cœur. Nous ne sommes pas vaincus, en effet, mais armés, quand on nous offre un avis meilleur, surtout en ce qui concerne l’unité de l’Église et la vérité de notre espérance et de notre foi. Ainsi nous savons, nous les évêques de Dieu, qu’il a daigné mettre à la tête de son église, que la rémission des péchés peut se faire dans l’Église seulement, et que les adversaires du Christ ne se peuvent rien attribuer de ce qui regarde sa grâce.
Cyprien de Carthage – Lettre 71
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Divine patience
Quelle grande patience que celle de Dieu !… Il fait naître le jour et se lever la lumière du soleil à la fois sur les bons et sur les méchants (Mt 5, 45) ; il arrose la terre de ses pluies, et personne n’est exclu de ses bienfaits, si bien que l’eau est accordée indistinctement aux justes et aux injustes. Nous le voyons agir avec une égale patience envers les coupables et les innocents, les fidèles et les impies, ceux qui rendent grâce et les ingrats. Pour eux tous, les temps obéissent aux ordres de Dieu, les éléments se mettent à leur service, les vents soufflent, les sources jaillissent, les moissons croissent en abondance, le raisin mûrit, les arbres regorgent de fruits, les forêts verdissent et les prés se couvrent de fleurs…
Bien qu’il ait le pouvoir de la vengeance, il préfère patienter longtemps et il attend et diffère avec bonté pour que, s’il était possible, la malice s’atténue avec le temps et que l’homme… se tourne enfin vers Dieu, selon ce qu’il nous dit lui-même en ces termes : Je ne veux pas la mort de celui qui meurt, mais plutôt qu’il revienne à moi et vive (Éz 33, 11). Et encore : Revenez à moi, revenez au Seigneur votre Dieu, car il est miséricordieux, bon, patient et très compatissant (Jl 2, 13)…
Or Jésus nous dit : Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait (Mt 5, 48). Par ces paroles il nous montre que, fils de Dieu et régénérés par une naissance céleste, nous atteignons le sommet de la perfection lorsque la patience de Dieu le Père demeure en nous et que la ressemblance divine, perdue par le péché d’Adam, se manifeste et brille dans nos actes. Quelle gloire de ressembler à Dieu, quel grand bonheur que d’avoir cette vertu digne des louanges divines !
Cyprien de Carthage – Des bienfaits de la patience, 3-5 ; PL 4, 624-625 (trad. Orval)
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Éloge des confesseurs
Quelle joie pour nous de contempler les confesseurs qu’auréole un nom apprécié, qu’illustrent les prérogatives de la vertu et de la foi ; nous tenant unis à eux, les désirés de nos cœurs, par de saints baisers et ayant longtemps soupiré après eux, nous les étreignons avec une insatiable avidité. Voici donc la blanche cohorte des soldats du Christ qui, par la fermeté de leur union, ont opposé une barrière à la férocité et aux troubles d’une accablante persécution, prêts à supporter la prison, armés pour subir la mort.
Vous avez renié le siècle ; vous avez donné à Dieu un glorieux spectacle, tout en servant d’exemple aux frères qui devaient suivre. Votre voix a prononcé religieusement le nom du Christ, en qui elle confesse avoir cru une fois pour toutes. Illustres sont ces mains qui n’ont jamais servi qu’à l’œuvre divine, se refusant à offrir des sacrifices sacrilèges. Sanctifiée par la céleste nourriture, votre bouche ne s’est prêtée, après avoir reçu le corps et le sang du Seigneur, à aucun contact profane ni à l’absorption des restes de ce qui était offert aux idoles. Du voile impie et criminel dans lequel les sacrificateurs tenaient serrées leurs têtes, vous êtes restés affranchis. Votre front, purifié par le signe divin, n’a pu supporter la couronne du diable, se réservant pour la couronne du Seigneur. Avec quelle joie la mère Église ne vous reçoit-elle pas dans son sein, vous qui revenez du combat ; avec quel bonheur, avec quelle allégresse ne vous ouvre-t-elle pas ses portes pour vous faire entrer dans l’unité du troupeau, vous qui rapportez les trophées de l’ennemi abattu !
Cyprien de Carthage – De ceux qui ont failli, 2 ; trad. D. Gorce, p. 65-66
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Être chrétien : un délit ?
Quelle est cette rage insatiable du bourreau, cette volupté, jamais assouvie, de cruautés ? Que ne te résous-tu pas plutôt à choisir de deux opinions l’une : être chrétien est un crime ou n’en est pas un ; si c’est un crime, pourquoi ne pas mettre à mort celui qui en fait l’aveu ? Si ce n’en est pas un, pourquoi poursuivre un innocent ?
En cas de négation, j’aurais mérité la torture. Si, craignant ton châtiment, j’avais caché sous une menteuse allégation ce que j’avais été réellement jusque là, si j’avais dissimulé le fait que je n’avais pas rendu le culte à tes dieux, alors il eût fallu me torturer et me réduire par la contrainte des souffrances à avouer mon crime. C’est ainsi que, dans tous les autres procès, on torture les accusés qui se déclarent exempts du crime dont on les charge afin que la réalité du forfait, faute d’être révélée par une parole d’aveu, le soit par la torture corporelle. Mais dans le cas présent, étant donné que je confesse spontanément, proclame et atteste, le criant et le répétant un grand nombre de fois, que je suis chrétien, pourquoi soumettre à la torture celui qui avoue et déclare la guerre à tes dieux, et cela non pas dans un lieu caché et retiré, mais en public et devant tout le monde, dans le forum même, au vu et au su des magistrats et des chefs ?
Comme si ta première accusation était insuffisante, voilà que s’augmente ce que tu auras à détester et à punir. Comment se fait-il qu’alors que je me déclare chrétien en un lieu public et au milieu de la foule et que je vous couvre de confusion vous et vos dieux, par une déclaration claire et nette, tu t’en prends à un pauvre corps et entres en lutte avec une chair terrestre et fragile ? Mesure-toi plutôt à la force de l’âme, brise la vigueur de l’esprit, détruis la foi et, si tu peux, aie raison d’elle en argumentant ; sois victorieux par le raisonnement. Ou, si tes dieux ont quelque puissance et quelque action, qu’ils se dressent eux-mêmes pour leur propre vengeance ; que leur propre majesté les défende.
Mais que peuvent bien donner à leurs adorateurs ceux qui n’ont pas le pouvoir de tirer vengeance de qui leur refuse l’adoration ? Car si celui qui exerce la vengeance vaut plus que celui qui en bénéficie, te voilà au-dessus des dieux. Mais si tu es supérieur à ces dieux que tu adores, tu ne dois pas les adorer ; c’est eux qui doivent te rendre un culte et te craindre comme leur seigneur. Votre vengeance défend ces dieux offensés à la façon dont votre garde protège et empêche de périr des gens emprisonnés. Aie honte d’adorer ceux que tu défends toi-même ; aie honte d’attendre une protection de ceux que toi-même tu protèges.
Cyprien de Carthage – À Demetrianus (consul d’Afrique), XIII ; trad. D. Gorce, p. 128-130
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Exhortation aux vierges
Écoutez-moi donc, vierges, comme un père ; écoutez, je vous en prie, quelqu’un qui vous révère tout en vous avertissant, qui a le souci fidèle de vous être utile et avantageux. Soyez telles que Dieu votre créateur vous a faites ; soyez telles que vous a établies la main du Père.
Qu’en vous le visage reste intact, le cou pur d’ornement, l’aspect extérieur sans dissimulation. Ne vous faites pas de plaies aux oreilles ; que ni vos bras ni votre cou ne soient serrés dans des chaînes de prix tels que bracelets et bijoux ; n’ayez point aux pieds de liens dorés ; ne teignez vos cheveux d’aucune couleur ; que vos yeux soient dignes de contempler Dieu. Lavez-vous avec les femmes qui ont parmi vous la réputation de le faire de manière pudique ; évitez les réjouissances malséantes des noces et les repas lascifs où périlleuses sont les rencontres. Montrez-vous supérieure à l’habit, en vierge que vous êtes ; supérieure à l’or, vous qui triomphez de la chair et du siècle. Il n’est pas permis à une même personne de se montrer supérieure dans les grandes choses et inférieure dans les petites.
Rude et étroite est la voie qui mène à la vie ; rude et ardu le sentier qui conduit à la gloire. C’est en s’y maintenant strictement que cheminent les martyrs, que vont les vierges, que s’avancent tous les justes ; les routes larges et spacieuses, évitez-les. Il s’y rencontre des séductions et des voluptés mortelles. Là, le diable cajole pour tromper ; il sourit pour nuire, attire pour donner la mort. Le premier fruit, symbolisé par le chiffre cent, est celui des martyrs ; le second, symbolisé par le chiffre soixante, est le vôtre. De même que, chez les martyrs, il n’y a de pensée ni pour la chair, ni pour le siècle, pas plus que le plus petit et le plus léger commerce voluptueux, de même, chez vous qui, dans l’ordre de la grâce, venez au second rang, se doit remarquer une vertu prête à tout supporter.
On n’atteint pas facilement les cimes. Quelles sueurs n’essuyons-nous pas, quelle fatigue, quand nous essayons de gravir les collines et les sommets des montagnes ? Que sera-ce dès lors pour monter jusqu’au ciel ? Si vous considérez la récompense promise, moindre vous paraît l’effort. C’est à qui persévère qu’est donnée l’immortalité, promise la vie éternelle, offert par le Seigneur son royaume.
Cyprien de Carthage – De la conduite des vierges, XXI ; trad. D. Gorce, p. 58-59
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Garder l’unité
Frères, qui donc serait assez criminel et assez forcené dans sa passion de discorde, pour s’imaginer qu’on puisse mettre en cause et pour oser lui-même déchirer l’unité de Dieu, le vêtement du Seigneur, l’Église du Christ ? (cf. Jn 19, 24) Dans son Évangile, Dieu ne fait-il pas entendre cet avertissement : « Il y aura un seul troupeau et un seul berger » ? (Jn 10, 16) Quelqu’un pense-t-il après cela que dans un même lieu il puisse y avoir normalement plusieurs bergers et plusieurs troupeaux ? Voyez comment l’apôtre Paul nous recommande pareillement cette unité : « Mes frères, je vous exhorte au nom de notre Seigneur Jésus Christ à être tous vraiment d’accord ; qu’il n’y ait pas de division entre vous ; soyez bien unis dans le même esprit et dans les mêmes sentiments » (1 Co 1, 10). « Supportez-vous les uns les autres avec amour ; ayez à cœur de garder l’unité dans l’Esprit par le lien de la paix » (Ep 4, 2-3).
Toi donc, crois-tu pouvoir rester debout et en vie si tu abandonnes l’Église pour établir ta demeure ailleurs et éloigner d’elle ton foyer ?… A propos de la Pâque n’est-il pas dit dans l’Exode que l’agneau, immolé en préfiguration du Christ, doit être mangé dans une seule et même maison ? (Ex 12, 46) La chair du Christ, la chose sainte du Seigneur, on ne peut la jeter dehors ; pour les croyants, il n’y a pas d’autre demeure que l’Église une. Cette maison, cette demeure d’une famille unie, est désignée par l’Esprit Saint quand il dit dans un psaume : « Dieu fait habiter dans une même maison des cœurs unanimes » (cf. 86, 7). C’est dans la maison de Dieu, dans l’Église du Christ, qu’habitent ces cœurs unanimes ; c’est là qu’ils peuvent demeurer dans la paix et dans la simplicité.
Cyprien de Carthage – L’Unité de l’Église, § 8 (cf. coll. Pères dans la foi, n° 9, p. 32)
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Hors de l’Église, point de baptême ?
Je ne sais quelle présomption conduit certains de nos collègues à penser que ceux qui ont été immergés chez les hérétiques, n’ont pas à être baptisés quand ils viennent à nous, parce que, disent-ils, il n’y a qu’un baptême. Mais ce baptême unique est à coup sûr dans l’Église catholique qui est une, et hors de l’Église il ne peut y avoir de baptême. Car, comme il ne peut y avoir deux baptêmes, si les hérétiques baptisent véritablement, ce sont eux qui ont le baptême. Et celui qui leur accorde sur ce point le patronage de son autorité, leur cède et accorde qu’un ennemi, un adversaire du Christ, semble posséder le pouvoir de laver et de purifier l’homme. Nous, au contraire, nous disons que ceux qui viennent de là ne sont pas rebaptisés chez nous, mais baptisés. Ils ne reçoivent rien, en effet, là où il n’y a rien, mais ils viennent à nous pour recevoir chez nous, où est toute grâce et toute vérité, car il n’y a qu’une grâce et qu’une vérité.
Or, certains de nos collègues aiment mieux faire honneur aux hérétiques plutôt que de penser comme nous (…) Ils disent qu’ils suivent en cela l’antique usage. Mais celui-ci avait cours autrefois, quand c’étaient encore les premiers temps de l’hérésie et du schisme et que leurs adeptes sortant de l’Église, y avaient été déjà baptisés. Ceux-là, quand ils revenaient à l’Église et faisaient pénitence, il n’était pas nécessaire de les baptiser. C’est ce que nous observons aujourd’hui encore : ceux dont on sait pertinemment qu’ils ont été baptisés ici et nous ont quittés pour aller aux hérétiques, reviennent-ils ensuite, reconnaissant leur faute et quittant leur erreur, à la vérité et au giron maternel, il suffit de leur imposer la main pour les recevoir comme pénitents. Ainsi la brebis d’autrefois, un moment détournée et errante est reprise par le pasteur et rentre en son bercail, Si, au contraire, celui qui vient de l’hérésie n’a pas été baptisé dans l’Église, il doit être baptisé pour devenir une brebis du troupeau, parce qu’il n’y a qu’une eau dans l’Église catholique qui introduise au troupeau du Christ.
Cyprien de Carthage – Lettre 70
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Humilité du Christ
Lui, le Fils de Dieu, qui descend du haut du ciel sur la terre, ne dédaigne pas de revêtir une chair humaine, et, n’étant point lui-même pécheur, de porter les péchés des autres. Laissant un instant l’immortalité, il accepte de se faire mortel et de mourir pour le salut des coupables.
Tout maître qu’il est, il est baptisé par un serviteur ; lui qui devait apporter la rémission des péchés, ne dédaigne pas de laver son corps dans le bain de régénération. Il jeûne quarante jours, lui qui pourvoit à la nourriture des autres ; il ressent la faim afin que ceux qui avaient faim de paroles et de grâces fussent rassasiés du pain céleste. Il entre en discussion avec le diable qui le tente et, se tenant pour suffisamment satisfait de l’avoir vaincu, n’use pas à son égard d’autre chose que de paroles.
Pour ce qui est des disciples, il ne s’imposa pas à eux comme un maître à des esclaves, mais, bienveillant et doux, les aima d’un amour fraternel. Il daigna laver aussi les pieds des apôtres afin que ce que le maître avait fait pour ses serviteurs, fût un exemple et un enseignement de ce qu’ils devraient faire, eux, pour leurs pareils et leurs égaux.
Et qu’on ne s’étonne pas qu’il se montrât tel à l’égard des égaux qui lui obéissaient, lui qui put supporter Judas jusqu’au bout avec une longue patience ; prendre ses repas avec un ennemi, savoir qu’il avait chez lui quelqu’un de tel sans le laisser paraître, ne point refuser le baiser du traître.
Cyprien de Carthage – Des bienfaits de la patience, 6 ; trad. D. Gorce, p. 158-159
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Invitation à la pénitence
Vous, frères, qui êtes disposés à la crainte de Dieu et dont le cœur, tout rongé qu’il est d’iniquité, a conscience de sa malice, considérez, dans la pénitence et la douleur, vos péchés ; reconnaissez le crime qui vous accable ; ouvrez les yeux de votre cœur et comprenez votre faute sans désespérer de la miséricorde du Seigneur, mais sans revendiquer aussi un pardon immédiat. Si Dieu a la pitié d’un père et est constamment indulgent et bon, il n’en a pas moins la majesté d’un juge redoutable. Qu’à la grandeur de nos fautes s’accorde l’abondance de nos larmes. Quand profonde est la blessure, il lui faut des soins appliqués et prolongés. La pénitence doit égaler la faute. Croyez-vous pouvoir si vite apaiser le Seigneur que votre langue perfide a renié, à qui vous avez préféré votre patrimoine, dont votre infection sacrilège a souillé le temple ? Croyez-vous qu’aisément il aura pitié de vous, Celui que vous avez renié ? Il convient donc de mettre plus d’effort à votre prière et à vos demandes ; de passer les jours dans le deuil et de consacrer vos nuits aux veilles et aux sanglots. Que votre temps soit tout occupé aux larmes et aux lamentations ; que le sol vous serve de couche ; roulez-vous dans la cendre, le cilice et la crasse ; ayant perdu la robe du Christ, refusez tout autre vêtement ; après avoir goûté aux mets diaboliques, choisissez de pratiquer le jeûne ; adonnez-vous aux œuvres de justice qui ôtent la souillure des péchés ; multipliez sans cesse les aumônes qui délivrent l’âme de la mort.
De ce que vous enlevait de force l’adversaire, que le Christ reçoive le don. Il ne faut ni s’attacher ni s’affectionner à un patrimoine qui n’est cause pour chacun de nous que de tromperie et de déception. On doit éviter la richesse comme une ennemie, la fuir comme un voleur, la redouter quand on la possède, à l’égal du glaive et du poison. Si on l’a gardée, que sa seule utilité soit de nous permettre le rachat de nos péchés et de nos fautes. Que l’opération se fasse sans délai et sans ménagements ; que toutes nos ressources soient attribuées à la cure de nos blessures ; qu’au Seigneur, qui sur nous prononcera son jugement, aillent les intérêts de tous nos biens.
Voilà l’esprit de foi qui florissait au temps des apôtres ; voilà de quelle manière la première génération des croyants observait les préceptes du Christ. Ils n’hésitaient pas un instant ; ils étaient généreux, distribuant par le ministère des apôtres la totalité de leurs biens, et n’avaient cependant pas à racheter les péchés dont vous êtes chargés.
Cyprien de Carthage – De ceux qui ont failli, 35 ; trad. D. Gorce, p. 91-92
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Je suis au milieu d’eux
Le Seigneur a dit : « Si deux d’entre vous sur la terre unissent leurs voix pour demander quoi que ce soit, cela leur sera accordé par mon Père qui est aux cieux. Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là au milieu d’eux ». Il montre ainsi que ce n’est pas le grand nombre de ceux qui prient, mais leur unanimité, qui obtient le plus de grâces. « Si deux d’entre vous sur la terre unissent leurs voix » : le Christ met en premier l’unité des âmes, il met en avant la concorde et la paix. Qu’il y ait plein accord entre nous, voilà ce qu’il a constamment et fermement enseigné. Or, comment peut-il s’accorder avec un autre, celui qui n’est pas en accord avec le corps de l’Église et avec l’ensemble des frères ? (…) Le Seigneur parle de son Église, il parle à ceux qui sont dans l’Église : s’ils sont d’accord entre eux, s’ils font leur prière conformément à ses recommandations et à ses conseils, c’est-à-dire même si à deux ou trois seulement ils prient d’une seule âme, alors même à deux ou trois seulement, ils peuvent obtenir ce qu’ils demandent à la majesté de Dieu.
« Partout où deux ou trois sont réunis en mon nom je suis avec eux » : c’est-à-dire il est avec les pacifiques et les simples, avec ceux qui craignent Dieu et observent ses commandements. Il dit qu’il est avec deux ou trois seulement comme il était avec les trois jeunes gens dans la fournaise ; parce qu’ils demeuraient simples envers Dieu et unis entre eux, il les a réconfortés d’un souffle de rosée au milieu des flammes (Dn 3, 50). Il en a été de même pour les deux apôtres enfermés en prison ; parce qu’ils étaient simples, parce qu’ils étaient unis de cœur, il les a assistés, il a brisé les portes de leur cachot (Ac 5, 19)… Quand donc le Christ inscrit parmi ces préceptes cette parole : « Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je serai au milieu d’eux », il ne sépare pas des gens de l’Église qu’il a lui-même instituée. Mais il reproche aux égarés leur discorde et recommande la paix à ses fidèles.
Cyprien de Carthage – De l’unité de l’Église, 12 (trad. DDB 1979, p. 36 rev.)
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L’Église, arche unique
Que l’Église soit une, l’Esprit saint le déclare dans le Cantique des Cantiques, quand Il dit au nom du Christ : « Une seule est ma colombe, ma perfection ; elle est l’unique de sa mère, la préférée de celle qui lui donna le jour ». Il dit encore d’elle : « C’est un jardin fermé que ma soeur fiancée ; c’est une fontaine scellée, un puits d’eau vive. » Mais si l’Épouse du Christ qu’est l’Église est un jardin fermé, une chose fermée ne peut être ouverte à des étrangers et à des profanes ; si elle est une fontaine scellée, celui-là n’y peut boire, ni y recevoir la marque du sceau, qui, étant du dehors, n’a point accès à la fontaine. Et si un puits d’eau vive est unique et à l’intérieur, celui qui est dehors ne peut être vivifié et sanctifié par cette eau, dont ceux-là seuls qui sont à l’intérieur peuvent user et boire.
De même Pierre, montrant qu’il n’y a qu’une Église, et que ceux-là seuls sont sauvés qui sont dans l’Église, a dit : « Dans l’arche de Noé, un petit nombre de personnes, huit en tout, ont été sauvées à travers l’eau », prouvant et attestant, ainsi que l’arche unique de Noé était la figure d’une Église unique. Si, dans ce grand baptême du monde purifié et nettoyé, celui-là put être sauvé à travers l’eau qui n’était pas dans l’arche de Noé, celui-là peut maintenant encore être vivifié par le baptême qui n’est pas dans l’Église, à laquelle seule a été accordé le baptême. Mais Paul donne encore plus clairement et ouvertement le même enseignement, lorsqu’il écrit aux Éphésiens, « Le Christ a aimé son Église et S’est livré pour elle afin de la sanctifier, en la purifiant par son bain. » Que s’il n’y a qu’une Église aimée du Christ, et seule purifiée par son bain, comment celui qui n’est pas dans l’Église, pourrait-il ou être aimé par le Christ, ou lavé et purifié par son bain ?
Cyprien de Carthage – Lettre 69, 2, trad. Bayard, Les Belles Lettres, t. II, p. 240-241
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L’Église, fontaine scellée
Il y a un seul Dieu, un seul Christ, une seule espérance et une seule foi, une seule Église et un seul baptême qui n’est que dans l’Église, de laquelle on ne peut se séparer sans se trouver avec les hérétiques et sans attaquer l’enseignement sacré de la tradition divine, en les soutenant contre l’Église. C’est le mystère de cette unité que nous voyons exprimé au Cantique des Cantiques ou, parlant au nom du Christ, quelqu’un dit : « Ma sœur est un jardin fermé, mon épouse une fontaine scellée, un puits d’eau vive, un jardin avec le fruit de ses arbres » (Can 4, 12). Mais si son Église est un jardin fermé, une fontaine scellée, comment pourrait-il entrer dans ce jardin, ou boire à cette fontaine, celui qui n’est pas dans l’Église ?
De même, Pierre, signifiant lui aussi et défendant l’unité, nous fait remarquer que nous ne pouvons être sauvé que par le baptême unique d’une unique Église : « Dans l’arche de Noé, dit-il, peu de monde c’est-à-dire huit personnes, furent sauvés à travers l’eau. C’est de la même manière que le baptême vous sauvera. » (1 P 3, 20-21). Dans ce résumé bref et symbolique, il a exprimé le mystère de l’unité. De même, en effet, que dans ce baptême du monde, qui le purifia de la perversité d’autrefois, celui qui n’était pas dans l’arche, ne put être sauvé à travers l’eau, de même maintenant on ne peut être tenu pour sauvé par le baptême, si l’on n’a été baptisé dans l’Église, qui selon le symbole de l’arche unique a été fondée sur l’unité.
Cyprien de Carthage – Lettre 74, 11, trad. Bayard, Les Belles Lettres, t. II, p. 287-288
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La gloire des vainqueurs
« Il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire que Dieu va bientôt révéler en nous » (Rm 8, 18). Qui donc ne travaillerait pas de toutes les façons possibles à obtenir une telle gloire pour devenir l’ami de Dieu, se réjouir aussitôt en compagnie de Jésus Christ, et recevoir les récompenses divines après les tourments et les supplices de cette terre ?
Pour les soldats de ce monde, il est glorieux de rentrer triomphalement dans leur patrie après avoir vaincu l’ennemi. N’est-ce pas une gloire bien supérieure de revenir triomphalement, après avoir vaincu le démon, au paradis d’où Adam avait été chassé à cause de son péché ? D’y rapporter le trophée de la victoire après avoir abattu celui qui l’avait trompé ? D’offrir à Dieu comme un butin magnifique une foi intacte, un courage spirituel sans défaillance, un dévouement digne d’éloges ?… De devenir cohéritier du Christ, d’être égalé aux anges, de jouir avec bonheur du royaume céleste avec les patriarches, les apôtres, les prophètes ? Quelle persécution peut vaincre de telles pensées qui peuvent nous aider à surmonter les supplices ?…
La terre nous emprisonne par ses persécutions, mais le ciel reste ouvert… Quel honneur et quelle sécurité de sortir de ce monde avec joie, d’en sortir glorieux en traversant les épreuves et les souffrances ! De fermer un instant les yeux qui voyaient les hommes et le monde, pour les rouvrir aussitôt afin de voir Dieu et le Christ !… Si la persécution assaille un soldat ainsi préparé, elle ne pourra pas vaincre son courage. Même si nous sommes appelés au ciel avant la lutte, la foi qui s’était préparée ainsi ne sera pas sans récompense… Dans la persécution Dieu couronne ses soldats ; dans la paix il couronne la bonne conscience.
Cyprien de Carthage – Exhortation au martyre, 13 ; CSEL 3, 346 (trad. bréviaire 14/10)
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La prière parfaite
Parmi les avertissements bienfaisants et les préceptes divins par lesquels le Seigneur a pourvu au salut de son peuple, il nous a donné le modèle de la prière ; c’est lui-même qui nous a enseigné ce que nous devons demander dans la prière. Lui qui nous fait vivre nous apprend aussi comment prier, avec cette bonté qui l’a poussé à nous accorder tant d’autres bienfaits. Ainsi lorsque nous parlons au Père avec la prière que le Fils nous a enseignée, nous sommes plus facilement écoutés. Il avait prévu que viendrait l’heure où « les vrais adorateurs adoreraient le Père en esprit et en vérité » (Jn 4, 24) et il a accompli ce qu’il avait promis. Sanctifiés par l’Esprit et la vérité qui viennent de lui, nous pouvons également, grâce à son enseignement, adorer en Esprit et en vérité.
Quelle prière pourrait être plus spirituelle que celle que le Christ nous a donnée, car c’est grâce à lui que nous avons reçu l’Esprit ? Quelle prière peut être plus vraie que celle-là, puisqu’elle est sortie de la bouche du Fils qui est la Vérité ?
Prions donc, frères bien-aimés, comme notre divin Maître nous l’a enseigné. Implorer Dieu avec les paroles qui viennent de lui est une prière qu’il trouve aimable et filiale ; c’est faire parvenir à ses oreilles la prière du Christ. Que le Père reconnaisse la voix de son Fils quand nous lui adressons notre demande. Que celui qui habite notre cœur soit également notre voix. Il est notre avocat auprès du Père ; il intercède pour nos péchés quand nous, pécheurs, nous demandons le pardon de nos fautes. Prononçons donc les paroles de notre avocat, car il a dit : « Tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous l’accordera » (Jn 15, 16).
Cyprien de Carthage – La Prière du Seigneur, 2-3 (trad. DDB 1982, p. 41 rev. ; cf. bréviaire, 1er mardi de Carême)
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La volonté du Père
La volonté de Dieu, c’est ce que le Christ a fait et enseigné : l’humilité dans la conduite, la fermeté dans la foi, la retenue dans les paroles, la justice dans les actions, la miséricorde dans les œuvres, la rectitude dans les mœurs ; être incapable de faire du mal, mais pouvoir le tolérer quand on en est victime ; garder la paix avec les frères ; chérir le Seigneur de tout son cœur ; aimer en lui le Père et craindre Dieu ; ne préférer absolument rien au Christ, car lui-même n’a rien préféré à nous ; s’attacher inébranlablement à son amour ; se tenir à sa croix avec force et confiance ; quand il faut lutter pour son nom et son honneur, montrer de la constance dans notre confession de foi ; montrer, sous la torture, cette confiance qui soutient notre combat et, dans la mort, cette persévérance qui nous obtient la couronne. C’est cela, vouloir être héritier avec le Christ. C’est cela, obéir au précepte de Dieu. C’est cela, accomplir la volonté du Père.
Cyprien de Carthage – La Prière du Seigneur (trad. cf. bréviaire, 11e mercredi)
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Le COMMANDEMENT DE L’AMOUR
Le Christ nous a donné la paix, il nous a fait un devoir de la concorde, de l’union des cœurs ; il nous a recommandé les liens incorruptibles et inviolables de l’amour et de la charité. On n’a pas le droit de se donner pour martyr, du moment qu’on n’observe pas la charité fraternelle. C’est ce que l’apôtre Paul enseigne et affirme J’aurais beau avoir la foi jusqu’à transporter les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien.
Jamais, dit l’apôtre, l’amour ne passera. En effet, il sera toujours dans le Royaume, et durera éternellement grâce à l’unité de toute une fraternité en pleine harmonie. Impossible à la discorde d’accéder au Royaume des cieux. La récompense promise par le Christ, qui a dit : Mon commandement, le voici : Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés, ne pourra être donnée à celui qui, par un désaccord sans foi, a outragé l’amour du Christ. Qui ne possède pas l’amour, ne possède pas Dieu.
Quand, dans l’Évangile, le Seigneur veut, en un raccourci sommaire, nous tracer la route de notre espérance et de notre foi, il dit : Le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur… Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit. Voilà le grand, le premier commandement. Et voici le second, qui lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Tout ce qu’il y a dans l’Écriture – dans la Loi et les Prophètes – dépend de ces deux commandementsUnité, amour, voilà ce qu’enseigne notre maître : c’est en ces deux préceptes qu’il résume la Loi et les Prophètes.
Cyprien de Carthage – De l’Unité de l’Église catholique, 14-15
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Le lien de la paix
« La charité aime tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout. » (1 Co 13, 7) Par là l’apôtre Paul montre que, si cette vertu peut se maintenir avec une telle fermeté, c’est qu’elle a été trempée dans une patience à toute épreuve. Il dit encore: « Supportez-vous les uns les autres dans l’amour, faisant tout ce qui est en votre pouvoir pour garder l’unité de l’esprit dans le lien de la paix. » (Ep 4, 2)
Il n’est pas possible de maintenir l’unité ni la paix, si les frères ne s’appliquent pas à garder la tolérance mutuelle et le lien de la concorde grâce à la patience. Que dire encore, sinon de ne pas jurer, ni maudire, de ne pas réclamer ce qu’on nous enlève, de présenter l’autre joue à qui nous frappe, de pardonner au frère qui a péché contre nous, non seulement soixante-dix fois sept fois, mais de lui remettre tous ses torts, d’aimer nos ennemis, de prier pour nos adversaires et ceux qui nous persécutent ?
Comment parvenir à accomplir tout cela si l’on n’est pas fermement patient, tolérant ? C’est ce que fit saint Étienne quand, loin de crier vengeance, il demanda grâce pour ses bourreaux en disant : « Seigneur, ne leur impute pas ce péché. » (Ac 7, 60)
Cyprien de Carthage – Des bienfaits de la patience
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L’eau mêlêe au vin eucharistique
L’eau figure le peuple, le vin le sang du Christ. Quand donc dans le calice l’eau se mêle au vin, c’est le peuple qui se mêle avec le Christ, et la foule des croyants qui se joint et s’unit à celui en qui elle croit. Ce mélange, cette union du vin et de l’eau dans le calice du Seigneur, est indissoluble. De même l’Église, c’est-à-dire le peuple qui est dans l’Église et qui fidèlement, fermement, persévère dans la foi, ne pourra jamais être séparée du Christ, mais lui restera attachée par un amour qui des deux ne fera plus qu’un.
Mais quand on consacre le calice du Seigneur on ne peut offrir l’eau seule, pas plus qu’on ne peut offrir le vin seul. Car si l’on offre le vin seul, le sang du Christ est présent sans nous ; si l’eau est seule, voilà le peuple sans le Christ. Au contraire quand l’un est mêlé à l’autre et que, se confondant, ils ne font plus qu’un, alors le mystère spirituel et céleste est accompli.
Le calice du Seigneur n’est donc pas plus la seule eau ou le vin seul, sans mélange des deux, que le corps du Seigneur ne peut être la farine seule ou l’eau seule sans le mélange des deux et sans leur union pour composer du pain. Par là encore se trouve figurée l’unité du peuple chrétien : de même que des grains multiples réunis, moulus et mêlés ensemble, font un seul pain, ainsi dans le Christ qui est le pain du ciel il n’y a, sachons-le bien, qu’un seul corps, avec lequel notre pluralité est unie et confondue.
II n’y a donc pas lieu de penser, frère très cher, que l’on doive suivre l’usage de certains, qui ont pensé jadis que l’on devrait offrir de l’eau seulement dans le calice du Seigneur : il n’y a qu’à se demander qui ils ont eux-mêmes suivi. Car si dans le sacrifice que le Christ a offert, on ne doit suivre que le Christ, nous devons immédiatement obéir et faire ce que le Christ a fait et prescrit de faire, puisqu’il dit lui-même dans son Évangile : Si vous faites ce que je vous prescris, je ne vous appellerai plus mes serviteurs, mais mes amis.
Cyprien de Carthage – Lettre 63, trad. Bayard, p. 68
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L’Église une
Nul ne peut avoir Dieu pour père s’il n’a pas l’Église pour mère… Le Seigneur nous en avertit en disant : Qui n’est pas avec moi est contre moi, et qui ne rassemble pas avec moi dissipe. Celui qui brise la paix et la concorde du Christ agit contre le Christ ; celui qui rassemble en dehors de l’Église dissipe l’Église du Christ.
Le Seigneur dit : Le Père et moi nous sommes un (Jn 10, 30). Il est écrit encore à propos du Père, du Fils et du Saint Esprit : Ces trois sont un (1Jn 5, 7). Qui dès lors croira que l’unité, qui tient son origine dans cette harmonie divine, qui est liée à ce mystère céleste, puisse être morcelée dans l’Église … par des conflits de volonté ? Quiconque n’observe pas cette unité n’observe pas la loi de Dieu, ni la foi au Père et au Fils ; il ne garde pas la vie ni le salut.
Ce sacrement de l’unité, ce lien de la concorde dans une cohésion indissoluble, nous est montré dans l’Évangile par la tunique du Seigneur. Elle ne peut pas du tout être divisée ni déchirée, mais elle est tirée au sort pour savoir qui revêtira le Christ (Jn 19, 24)… Elle est le symbole de l’unité qui vient d’en haut.
Cyprien de Carthage – De l’unité de l’Église catholique (cf. coll. Pères dans la foi, DDB 1979, p. 31)
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L’Église, une et multiple
L’Église est une, elle forme une multitude toujours plus étendue grâce à une fécondité toujours plus grande. Ainsi les rayons du soleil sont nombreux, mais sa lumière est unique ; nombreuses sont les branches de l’arbre, mais unique le tronc vigoureux, planté sur des racines tenaces ; d’une seule source viennent bien des ruisseaux, et bien que leur multiplicité ne découle que de la surabondance des eaux, leur origine est cependant unique. Sépare un rayon de soleil de sa masse, et l’unité de la lumière n’en subit pas de division ; arrache une branche à l’arbre, et la branche arrachée ne pourra plus germer ; coupe un ruisseau de sa source, et coupé il tarit.
Il en est de même de l’Église. Illuminée de la lumière du Seigneur, elle répand ses rayons dans le monde entier ; mais une est sa lumière partout diffusée, sans que l’unité de son corps en soit morcelée. Ses branches couvrent la terre entière de leur vitalité exubérante, ses ruisseaux s’épanchent au loin avec largesse : pourtant unique est la tête, unique la source, unique la mère aux fécondes et successives maternités.
Cyprien de Carthage – De l’Unité de l’Église catholique, 5
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Notre pain de ce jour
« Donne-nous notre pain quotidien. » Ces paroles peuvent s’entendre au sens spirituel ou au sens littéral : dans le dessein de Dieu, les deux interprétations doivent contribuer à notre salut.
Notre pain de vie c’est le Christ, et ce pain n’est pas à tout le monde, mais il est à nous. Comme nous disons « notre Père », parce qu’il est le Père de ceux qui ont la foi, ainsi nous appelons le Christ « notre pain », parce qu’il est le pain de ceux qui forment son corps. Pour obtenir ce pain, nous prions tous les jours ; nous ne voudrions pas…à cause d’une faute grave…nous priver du pain du ciel, nous séparer du corps du Christ, lui qui a proclamé : « Je suis le pain vivant descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Et le pain que je donnerai c’est ma chair pour la vie du monde » (Jn 6, 51)… Le Seigneur nous a mis en garde : « Si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, et ne buvez son sang, vous n’aurez pas la vie en vous » (Jn 6, 53). Nous demandons donc tous les jours de recevoir notre pain, c’est-à-dire le Christ, pour demeurer et vivre dans le Christ, et ne point nous écarter de sa grâce et de son corps.
Nous pouvons aussi comprendre cette demande de la façon suivante : nous avons renoncé au monde ; par la grâce de la foi nous avons rejeté ses richesses et ses séductions ; nous demandons simplement la nourriture… Celui qui commence à être le disciple du Christ et renonce à tout selon la parole du Maître (Lc 14, 33), doit demander la nourriture de chaque jour et ne pas se préoccuper à longue échéance. Le Seigneur a dit : « Ne vous inquiétez pas pour demain ; demain s’inquiètera de lui-même ; à chaque jour suffit sa peine » (Mt 6, 34). Le disciple demande donc avec raison sa nourriture du jour, puisqu’on lui interdit de se préoccuper du lendemain.
Cyprien de Carthage – La Prière du Seigneur, 18 (trad. Hamman, DDB 1982, p. 52 rev. ; cf. bréviaire)
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Notre patrie
Il convient de ne jamais perdre de vue, chers frères, que nous avons renoncé au monde et que nous vivons ici-bas comme des hôtes de passage, comme des étrangers (He 11, 13). Bénissons le jour qui assigne à chacun sa demeure véritable, et qui, après nous avoir arrachés à ce monde et dégagés de ses liens, nous rend au paradis et au Royaume des cieux. Quel est celui qui ne se hâterait pas de regagner sa patrie après quelque temps passé à l’étranger ? Quel est celui qui…ne souhaiterait pas un vent favorable pour voguer pour embrasser les siens plus rapidement ? Notre patrie, c’est le paradis ; dès le début, nous avons eu les patriarches pour pères.
Pourquoi ne nous hâtons-nous donc pas de voir notre patrie, pourquoi ne courons-nous pas saluer nos parents ? Une foule d’êtres chers nous attendent là-bas : des parents, des frères, des enfants, sûrs déjà de leur propre salut mais préoccupés encore par le nôtre ; ils aspirent à nous voir parmi eux… C’est là que se trouvent le chœur glorieux des apôtres, la foule animée des prophètes, l’armée innombrable des martyrs couronnés de leurs succès contre l’ennemi et la souffrance… ; c’est là que rayonnent les vierges… ; c’est là enfin que sont récompensés les hommes qui ont fait preuve de compassion, qui ont multiplié les actes de charité en subvenant aux besoins des pauvres et qui, fidèles aux préceptes du Seigneur, sont parvenus à s’élever des biens terrestres aux trésors du ciel.
Hâtons-nous donc de satisfaire notre impatience de les rejoindre et de comparaître au plus vite devant le Christ. Que Dieu découvre en nous cette aspiration…, lui qui accorde la récompense suprême de sa gloire à ceux qui l’auront désiré avec le plus d’ardeur.
Cyprien de Carthage – Sur la mort ; PL 4, 583s (trad. DDB 1980, coll. Pères dans la foi n° 14, p. 35 rev.)
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Notre Père
Prions donc, mes frères, comme le Maître nous l’a enseigné. La prière qui implore Dieu avec ses propres paroles, qui monte à lui avec la formule même du Christ, lui est douce et familière. Le Père reconnaît les paroles de son Fils quand nous prions. Celui qui habite dans notre cœur s’exprime aussi dans notre parole. Il est auprès du Père notre avocat pour nos péchés ; quand donc nous, pécheurs, nous prions, nous avons sur nos lèvres les paroles de notre avocat. Il a dit : Tout ce que vous demanderez à mon Père, en mon nom, il vous le donnera ; combien plus efficace sera notre prière au nom du Seigneur, si nous demandons avec ses propres paroles !
Et d’abord le Maître de la paix et de l’unité n’a pas voulu que nous priions individuellement et à part, afin que celui qui prie ne prie pas uniquement pour lui. Nous ne disons pas : Mon Père, qui es dans le ciel, ni : donne-moi mon pain quotidien. Et chacun ne prie pas uniquement pour soi que Dieu lui remette sa dette ; ou qu’il ne le soumette pas à la tentation et qu’il le délivre du mal.
Notre prière est publique et communautaire, et quand nous prions, nous ne prions pas pour un seul, nous sommes un.
Cyprien de Carthage – La prière du Seigneur
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Passés par la mort
Nous ne devons pas pleurer nos frères que l’appel du Seigneur a retirés de ce monde, puisque nous savons qu’ils ne sont pas perdus mais partis avant nous : ils nous ont quittés comme des voyageurs, des navigateurs, pour nous précéder. Nous devons donc les envier au lieu de les pleurer, et ne pas nous vêtir ici-bas de sombres vêtements alors qu’ils ont revêtu là-haut des robes blanches. Ne donnons pas aux païens l’occasion de nous reprocher avec raison de nous lamenter sur ceux que nous déclarons vivants auprès de Dieu, comme s’ils étaient anéantis et perdus. Nous trahissons notre espérance et notre foi si ce que nous disons paraît feinte et mensonge. Il ne sert à rien d’affirmer son courage en parole et d’en détruire la vérité par les faits…
Lorsque nous mourons, nous passons par la mort à l’immortalité ; et la vie éternelle ne peut être donnée que si nous sortons de ce monde. Ce n’est pas là un point final mais un passage. Au terme de notre voyage dans le temps, c’est notre passage dans l’éternité. Qui ne se hâterait vers un plus grand bien ? Qui ne désirerait être changé et transformé à l’image du Christ ?…
Notre patrie, c’est le ciel… Là un grand nombre d’êtres chers nous attend, une immense foule de parents, de frères et de fils nous désire ; assurés désormais de leur salut, ils pensent au nôtre… Hâtons-nous d’arriver à eux, souhaitons ardemment d’être vite auprès d’eux et d’être vite auprès du Christ.
Cyprien de Carthage – Sur la mort, 20 ; PL 4, 596s (trad. Orval)
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Patience de la Passion
Frères bien-aimés, Jésus Christ, notre Seigneur et Dieu, ne s’est pas contenté d’enseigner la patience par des paroles ; il l’a aussi montrée par ses actes… A l’heure de la Passion et de la croix, que de sarcasmes outrageants entendus avec patience, que de moqueries injurieuses endurées, au point de recevoir des crachats, lui qui de sa propre salive avait ouvert les yeux d’un aveugle (Jn 9, 6)… ; de se voir couronné d’épines, lui qui couronne les martyrs de fleurs éternelles ; frappé au visage avec la paume des mains, lui qui décerne les palmes véritables aux vainqueurs ; dépouillé de son vêtement, lui qui revêt les autres de l’immortalité ; nourri de fiel, lui qui donne une nourriture céleste ; abreuvé de vinaigre, lui qui fait boire à la coupe du salut. Lui l’innocent, lui le juste, ou plutôt lui l’innocence et la justice mêmes, est mis au rang des criminels ; de faux témoignages écrasent la Vérité ; on juge celui qui doit juger ; la Parole de Dieu est conduite au sacrifice en se taisant. Puis, alors que les astres s’éclipsent, que les éléments se troublent, que la terre tremble…, il ne parle pas, ne bouge pas, ne révèle pas sa majesté. Jusqu’à la fin il supporte tout avec une constance inépuisable pour que la patience pleine et parfaite trouve son achèvement dans le Christ.
Après quoi, il accueille encore ses meurtriers, s’ils se convertissent et reviennent à lui (cf. Ac 3, 19) ; grâce à sa patience…, il ne ferme son Église à personne. Ces adversaires, les blasphémateurs, les ennemis éternels de son nom, il ne les admet pas seulement au pardon s’ils se repentent de leur faute, mais aussi à la récompense du Royaume des cieux. Que pourrait-on citer de plus patient, de plus bienveillant ? Celui-là même qui a versé le sang du Christ est vivifié par le sang du Christ. Telle est la patience du Christ, et si elle n’était pas aussi grande, l’Église ne posséderait pas l’apôtre Paul.
Cyprien de Carthage – Des bienfaits de la patience, 7 (trad. SC 291, p. 199 rev.)
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Patience et douceur
Salutaire est le précepte de Notre Seigneur et Maître : Celui qui aura persévéré jusqu’à la fin, celui-là sera sauvé. Il dit encore : Si vous demeurez dans ma parole, vous serez mes vrais disciples, vous connaîtrez la vérité et la vérité vous délivrera (Jn 8, 31). Il faut supporter et persévérer, frères bien-aimés. Ainsi, admis à l’espérance de la vérité et de la liberté, nous pourrons parvenir à cette vérité et à cette liberté, car si nous sommes chrétiens, c’est l’œuvre de la foi et de l’espérance. Mais pour que l’espérance et la foi puissent porter leur fruit, la patience est nécessaire…
Qu’on ne travaille donc pas dans l’impatience, qu’on ne se laisse pas abattre sur le chemin du Royaume, distrait et vaincu par les tentations. Ne pas jurer, ne pas maudire, ne pas réclamer ce qui nous est enlevé par la force, tendre l’autre joue, pardonner aux frères tous leurs torts, aimer ses ennemis et prier pour ceux qui nous persécutent : comment arriver à faire tout cela si l’on n’est pas ferme dans la patience et la tolérance ? C’est ce que nous voyons chez Étienne… Il ne demande pas la vengeance, mais le pardon pour ses meurtriers : Seigneur, ne leur impute pas leur péché ! (Ac 7, 59) Ainsi le premier martyr du Christ…n’était pas seulement le prédicateur de la passion du Seigneur, mais aussi l’imitateur de son extrême douceur. Quand notre cœur est habité par la patience, il ne peut pas y avoir place pour la colère, la discorde et la rivalité. La patience du Christ chasse tout cela pour construire dans ce cœur une demeure pacifique où se plaît à habiter le Dieu de paix.
Cyprien de Carthage – Des bienfaits de la patience, 13.16 (trad. cf. SC 291, p. 213s.)
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Patiente douceur
« Supportez-vous les uns les autres dans l’amour, faisant tout ce qui est en votre pouvoir pour garder l’unité de l’esprit dans le lien de la paix » (Ep 4, 2). Il n’est pas possible de maintenir l’unité ni la paix si les frères ne s’encouragent pas les uns les autres par le soutien mutuel, en gardant le lien de la bonne entente grâce à la patience…
Pardonner à ton frère qui commet des fautes à ton égard non seulement soixante-dix fois sept fois, mais absolument toutes ses fautes, aimer tes ennemis, prier pour tes adversaires et tes persécuteurs (Mt 5, 39.44 ; 18, 22) – comment y arriver si l’on n’est pas ferme dans la patience et la bienveillance ? C’est ce que nous voyons chez Étienne… : loin de demander la vengeance, il a demandé le pardon pour ses bourreaux en disant : « Seigneur, ne leur compte pas ce péché » (Ac 7, 60). Voilà ce qu’a fait le premier martyr du Christ…, qui s’est fait non seulement prédicateur de la Passion du Seigneur mais imitateur de sa très patiente douceur.
Que dire de la colère, de la discorde, de la rivalité ? Elles n’ont pas de place chez un chrétien. La patience doit habiter son cœur ; on n’y trouvera alors aucun de ces maux… L’apôtre Paul nous en avertit : « Ne contristez pas le Saint-Esprit de Dieu… : faites disparaître de votre vie tout ce qui est amertume, emportement, colère, éclats de voix ou insultes » (Ep 4, 30-31). Si le chrétien s’échappe aux égarements et aux assauts de notre nature déchue, comme à une mer en furie, s’il s’établit dans le port du Christ, dans la paix et le calme, il ne doit admettre en son cœur ni colère ni discorde. Il ne lui est pas permis de rendre le mal pour le mal (Rm 12, 17), ni de concevoir de la haine.
Cyprien de Carthage – Des bienfaits de la patience, 15-16 SC 291 (trad. cf. SC p. 221)
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Prier avec humilité
Les hommes de prière doivent expriment leurs suppliques et leurs demandes avec modestie, calme, retenue et discrétion. Rappelons-nous que nous nous tenons en présence de Dieu. Il faut que l’attitude de notre corps, le ton de notre voix soient agréables aux yeux de Dieu. Il ne convient pas de s’épandre en clameurs ; il convient de prier avec modestie et réserve.
Le Seigneur dans son enseignement nous demande de prier à l’écart, dans la solitude et en des lieux retirés, et même en nos chambres (Mt 14, 23 ; 6, 6), ce qui s’accorde mieux avec la foi. Nous savons que Dieu est présent partout, il entend et voit tous les hommes, le regard de sa majesté souveraine pénètre jusque dans le secret. Il est écrit, en effet : « Je suis un Dieu proche et non un Dieu lointain. Quelqu’un peut-il se cacher dans ses cachettes sans que je le voie ? Est-ce que je ne remplis pas le ciel et la terre ? » (Jr 23, 24)
L’homme de prière, frères bien-aimés, ne doit pas ignorer comment le publicain priait dans le Temple, à côté du pharisien. Il ne levait pas les yeux vers le ciel avec effronterie, il ne tendait pas les mains avec insolence. Il se frappait la poitrine, il reconnaissait ses péchés intérieurs et cachés, il implorait le secours de la miséricorde divine. Le pharisien, en revanche, se fiait en lui-même. Et c’est le publicain qui a mérité d’être reconnu juste. Car il priait sans mettre l’espérance de son salut dans son innocence, puisque personne n’est innocent. Mais il priait en confessant ses péchés, et sa prière a été exaucée par Celui qui pardonne aux humbles.
Cyprien de Carthage – La Prière du Seigneur, § 4, 6 (trad. DDB 1982, p. 42 rev.)
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Prier de nuit
Dans les Saintes Écritures, le vrai soleil et le jour véritable, c’est le Christ ; c’est pourquoi pour les chrétiens, aucune heure n’est exclue, et sans cesse et toujours il faut adorer Dieu. Puisque nous sommes dans le Christ, c’est-à-dire dans la lumière véritable, tout au long du jour, soyons en supplications et en prière. Et quand selon le cours du temps, la nuit revient après le jour, rien dans les ténèbres nocturnes ne nous empêche de prier : pour les fils de lumière (1 Th 5, 5), il fait jour même dans la nuit. Quand donc est-il sans la lumière, celui dont la lumière est dans le cœur ? Quand donc fait défaut le soleil, quand donc n’est-ce plus jour pour celui dont le Christ est Soleil et Jour ?
Pendant la nuit, donc, ne laissons pas la prière. C’est ainsi qu’Anne, la veuve, obtenait la faveur de Dieu en persévérant dans la prière et dans les veilles comme il est écrit dans l’Évangile : Elle ne s’éloignait pas du Temple, servant jour et nuit dans les jeûnes et la prière … Que la paresse et le laisser-aller ne nous empêchent pas de prier. Par la miséricorde de Dieu, nous avons été recréés dans l’Esprit et nous sommes renés. Imitons donc ce que nous serons. Nous devons habiter un royaume où il n’y aura plus de nuit, où brillera un jour sans déclin, veillons déjà pendant la nuit comme s’il faisait plein jour. Appelés à prier et à rendre grâces sans fin à Dieu au ciel, commençons déjà à prier sans cesse et à rendre grâces ici-bas.
Cyprien de Carthage – La prière du Seigneur (PL 4, 544 ; trad. R. Bouchet, Lectionnaire, p. 280)
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Puissance de la vie spirituelle
Si tu te tiens dans la voie de l’innocence et de la justice ; si tu t’y avances d’un pas ferme et inébranlable ; si, attaché à Dieu de toutes tes forces et de tout ton cœur, tu es simplement ce que tu as commencé d’être, tu sentiras une liberté d’autant plus grande que plus complète sera en toi la grâce spirituelle. En effet, contrairement à ce qui se passe pour les biens terrestres, il n’y a ni mode ni mesure pour la poursuite du trésor divin.
L’Esprit qui souffle avec largesse ne saurait être maintenu en des limites ; il n’y a pour lui ni barrières ni bornes précises en lesquelles on le puisse enserrer et limiter, Il s’échappe constamment ; il est d’une richesse surabondante. L’essentiel est que notre cœur ait soif et s’ouvre ; plus nous sommes capables de foi, et plus la grâce nous inonde et nous comble. D’où désormais nous sont donnés une sobre chasteté, un esprit intègre, une voix pure, une vertu sincère nous permettant d’éteindre la virulence du venin cruel et de la guérir ; d’effacer les souillures de nos esprits dévoyés et de les rendre à la santé ; d’imposer aux fauteurs de troubles la paix, aux violents le calme, aux féroces la douceur ; de contraindre par la menace les esprits immondes et errants, qui s’insinueraient pour attaquer les hommes, à avouer leurs desseins, comme aussi de les accabler de rudes coups pour qu’ils se retirent ; de les terrasser quand ils livrent bataille, hurlent, gémissent sous le poids du châtiment qui se propage ; de les battre de fouets ; de les faire brûler dans le feu. Invisible est cette action engagée contre eux, cachés les coups qu’on leur porte, mais manifeste la peine qui en résulte. De la sorte, de ce que nous avons commencé d’être, l’Esprit que nous avons reçu s’empare avec la liberté qui est la sienne.
Cyprien de Carthage – Lettre à Donatus, V ; trad. D. Gorce, p. 24-25
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Que ton règne vienne
Que ton règne vienne (Mt 6, 10). Nous demandons que le règne de Dieu se réalise pour nous, dans le sens où nous implorons que son nom soit sanctifié en nous. En effet, quand est-ce que Dieu ne règne pas ? Et quand a commencé ce qui en lui a toujours existé et ne cessera jamais ? Nous demandons donc que vienne notre règne, celui que Dieu nous a promis, celui que le Christ nous a obtenu par sa Passion et son sang. Ainsi, après avoir été des esclaves en ce monde, nous serons des rois, lorsque le Christ sera souverain, comme lui-même nous le promet lorsqu’il dit : Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le royaume préparé pour vous depuis la création du monde (Mt 25, 34).
Mais il est possible, frères bien-aimés, que le Christ en personne soit ce règne de Dieu, dont nous désirons chaque jour la venue, dont nous souhaitons que l’avènement se présente bientôt à nous. Car, de même qu’il est la résurrection (Jn 11, 25), puisque nous ressuscitons en lui, on peut comprendre de même qu’il est le règne de Dieu, puisque c’est en lui que nous régnerons.
Cyprien de Carthage – La prière du Seigneur, 94 (trad. bréviaire)
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TenEZ-VOUS PRÊTS
C’est à notre temps que songeait le Seigneur quand il a dit : Le Fils de l’homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur terre ? (Lc 18, 8) Nous voyons cette prophétie se réaliser. La crainte de Dieu, la loi de la justice, la charité, les bonnes œuvres, on n’y croit plus… Tout ce que craindrait notre conscience, si elle y croyait, elle ne le craint pas, parce qu’elle n’y croit pas. Car si elle y croyait, elle serait vigilante ; et si elle était vigilante, elle se sauverait.
Réveillons-nous donc, frères très chers, autant que nous en sommes capables. Secouons le sommeil de notre inertie. Veillons à observer et à pratiquer les préceptes du Seigneur. Soyons tels qu’il nous a prescrit d’être, quand il a dit : « Restez en tenue de service et gardez vos lampes allumées. Soyez comme des gens qui attendent leur maître à son retour des noces pour lui ouvrir dès qu’il arrivera et frappera à la porte. Heureux les serviteurs que le maître, à son arrivée, trouvera en train de veiller ».
Oui, restons en tenue de service, de peur que, quand viendra le jour du départ, il ne nous trouve embarrassés et empêtrés. Que notre lumière brille et rayonne de bonnes œuvres, qu’elle nous achemine de la nuit de ce monde à la lumière et à la charité éternelles. Attendons avec soin et prudence l’arrivée soudaine du Seigneur, afin que, lorsqu’il frappera à la porte, notre foi soit en éveil pour recevoir du Seigneur la récompense de sa vigilance. Si nous observons ces commandements, si nous retenons ces avertissements et ces préceptes, les ruses trompeuses de l’Accusateur ne pourront pas nous accabler pendant notre sommeil. Mais reconnus serviteurs vigilants, nous régnerons avec le Christ triomphant.
Cyprien de Carthage – De l’Unité de l’Église catholique, 26-27
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Tenir bon
Le Seigneur a voulu que nous nous réjouissions, que nous tressaillions d’allégresse quand nous sommes persécutés (Mt 5, 12), parce que quand les persécutions viennent, c’est alors que se donnent les couronnes de la foi (Jc 1, 12), c’est alors que les soldats du Christ font leurs preuves, c’est alors que les cieux s’ouvrent à ses témoins. Nous ne sommes pas engagés dans la milice de Dieu pour ne penser qu’à la tranquillité, pour nous dérober au service, quand le Maître de l’humilité, de la patience et de la souffrance a fourni lui-même avant nous le même service. Ce qu’il a enseigné, il a commencé par l’accomplir, et s’il nous exhorte à tenir bon, c’est qu’il a souffert lui-même avant nous et pour nous.
Pour participer aux compétitions du stade, on s’exerce, on s’entraîne, et on s’estime très honoré si, sous les yeux de la foule, on a le bonheur de recevoir le prix. Mais voici une épreuve autrement noble et éclatante, où Dieu nous regarde combattre, nous ses enfants, et où lui-même nous donne une couronne céleste (1 Co 9, 25). Les anges aussi nous regardent et le Christ nous assiste. Armons-nous donc de toutes nos forces ; menons le bon combat avec une âme courageuse et une foi entière.
Cyprien de Carthage – Lettre 56 (trad. rev. Tournay)
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Une réintégration trop rapide
Voici, frères très chers, qu’un nouveau genre de calamité s’est fait jour. À peine l’orage des persécutions s’était-il levé que, sous couleur de miséricorde, l’on a vu porté à son comble un mal perfide et, malgré ses apparences, pernicieux. Contrairement à la vigueur de l’évangile, contrairement à la loi du Seigneur Dieu, il s’est trouvé des téméraires pour admettre imprudemment les relaps dans les rangs de l’Église et leur offrir une paix à la fois sans effet et fausse, périlleuse pour qui la donne et sans profit aucun pour qui la reçoit.
L’on ne recherche ni la souffrance qui guérit, ni la vraie médecine satisfactoire. Morte est la pénitence dans les cœurs, ainsi que le souvenir de l’extrême gravité des fautes commises. Un voile est jeté sur les plaies de ceux qui meurent, et la blessure fatale qui existe dans la profondeur des organes, on la cache, ainsi que la douleur qui en résulte.
L’on voit ceux qui reviennent des autels du diable accéder au sanctuaire du Seigneur les mains souillées et infectées de parfums. À peine ont-ils digéré les nourritures mortelles des idoles que, la bouche exhalant encore leur crime et l’odeur des funestes repas où ils ont trempé, ils se précipitent sur le corps du Seigneur. Dédaignant tout cela et le méprisant, voici qu’avant d’avoir expié les délits, avant d’avoir fait l’aveu du crime, avant d’avoir purifié sa conscience par le sacrifice et l’entremise du prêtre, avant d’avoir apaisé l’offense faite au Seigneur indigné et menaçant, on fait violence à son corps et à son sang, et on pèche plus encore de main et de bouche contre lui que quand on l’a renié.
Insensés qui osent appeler paix celle qu’ils vendent par de fallacieuses paroles. Ce n’est pas la paix, cela, mais la guerre. Qui se sépare de l’Évangile ne peut faire partie de l’Église. Pourquoi appeler bienfait un préjudice ; pourquoi appeler piété l’impiété ? Pourquoi faire le simulacre d’accorder aux relaps le retour à la communion chrétienne tout en évitant les gémissements de la pénitence à ceux qui doivent à la fois pleurer et supplier leur Dieu ?
Cyprien de Carthage – De ceux qui ont failli, 15 ; trad. D. Gorce, p. 79-80
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Unité des cœurs
Le Seigneur a dit : « Si deux d’entre vous sur la terre unissent leurs voix pour demander quoi que ce soit, cela leur sera accordé par mon Père qui est aux cieux. Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là au milieu d’eux ». Il montre ainsi que ce n’est pas le grand nombre de ceux qui prient, mais leur unanimité, qui obtient le plus de grâces. « Si deux d’entre vous sur la terre unissent leurs voix » : le Christ met en premier l’unité des âmes, il met en avant la concorde et la paix. Qu’il y ait plein accord entre nous, voilà ce qu’il a constamment et fermement enseigné. Or, comment peut-il s’accorder avec un autre, celui qui n’est pas en accord avec le corps de l’Église et avec l’ensemble des frères ?… Le Seigneur parle de son Église, il parle à ceux qui sont dans l’Église : s’ils sont d’accord entre eux, s’ils font leur prière conformément à ses recommandations et à ses conseils, c’est-à-dire même si à deux ou trois seulement ils prient d’une seule âme, alors même à deux ou trois seulement, ils peuvent obtenir ce qu’ils demandent à la majesté de Dieu.
« Partout où deux ou trois sont réunis en mon nom je suis avec eux » : c’est-à-dire il est avec les pacifiques et les simples, avec ceux qui craignent Dieu et observent ses commandements. Il dit qu’il est avec deux ou trois seulement comme il était avec les trois jeunes gens dans la fournaise ; parce qu’ils demeuraient simples envers Dieu et unis entre eux, il les a réconfortés d’un souffle de rosée au milieu des flammes (Dn 3, 50). Il en a été de même pour les deux apôtres enfermés en prison ; parce qu’ils étaient simples, parce qu’ils étaient unis de cœur, il les a assistés, il a brisé les portes de leur cachot (Ac 5, 19)… Quand donc le Christ inscrit parmi ces préceptes cette parole : « Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je serai au milieu d’eux », il ne sépare pas des gens de l’Église qu’il a lui-même instituée. Mais il reproche aux égarés leur discorde et recommande la paix à ses fidèles.
Cyprien de Carthage – De l’unité de l’Eglise catholique, 12 (trad. DDB 1979, p. 36 rev.)
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Vocation céleste du chrétien
Il n’est qu’une tranquillité paisible et sûre, qu’une sécurité solide, ferme et durable, c’est celle que possède celui qui, s’étant dégagé du tourbillon du monde pervers pour s’établir à demeure dans le port du salut, élève ses regards de la terre vers le ciel, et, admis à jouir du trésor divin, est désormais intérieurement proche de Dieu, estimant ce qui, pour les autres, apparaît dans les choses humaines sublime et grand, pour lui, d’ordre inférieur.
Il ne peut désormais rien attendre, il ne peut rien désirer du siècle, celui qui est plus grand que le siècle. Quel secours permanent et indestructible ! Quelle garantie céleste pour les biens éternels, que d’être dégagé des liens du monde qui nous enveloppe, débarrassé de la contagion terrestre en vue de la lumière de l’éternelle immortalité ?
L’on se rend compte alors à quel point l’ennemi nous avait tout d’abord infectés et comment il nous conduisait insidieusement à notre perte. Nous sommes d’autant plus amenés à aimer ce que nous devons être qu’il nous est donné de savoir, en le condamnant, ce que nous étions. Et il n’est besoin pour cela ni d’argent, ni d’intrigue, ni de puissance, comme lorsqu’il s’agit, pour un homme, d’arriver au prix de patients efforts au comble de la dignité et du pouvoir. Gratuit et facile est le don de Dieu. Comme brille le soleil, comme éclaire le jour, comme coule la fontaine, comme tombe en rosée la pluie, ainsi se répand l’Esprit céleste. L’âme n’a pas plus tôt regardé le ciel et connu son auteur que, plus haute que le soleil, plus sublime que toute puissance terrestre, elle commence à être ce qu’elle croit qu’elle est.
Cyprien de Carthage – Lettre à Donatus, XIV ; trad. D. Gorce, coll. Les écrits des saints, Liège, éd. du Soleil levant, 1958, p. 35-36
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