Clément d’Alexandrie – textes

Retour
Clément d’Alexandrie (v. 150-215), par Guillaume Chaudière, 1584

Clément d’Alexandrie (v. 150-215), par Guillaume Chaudière, 1584

Textes

Voir aussi Clément d’Alexandrie – Le Protreptique, trad. M. de Genoude, éd. A. Royer, 1838 (résumé-citations D. Vigne). [pdf]

Veillez

Dans le sommeil il faut être prêt à se réveiller facilement. En effet l’Écriture dit : Que vos reins soient ceints et vos lampes allumées. Soyez semblables à des gens qui attendent leur maître à son retour des noces, afin de lui ouvrir dès qu’il arrivera et frappera (Lc 12, 35-36). Car un homme endormi ne sert à rien de plus que celui qui est mort. C’est pourquoi il faut se lever fréquemment pendant la nuit pour bénir Dieu.

Heureux ceux qui veillent pour lui ; ils se rendent pareils aux anges que nous appelons des « veilleurs ». Un homme endormi ne vaut rien, pas plus qu’un homme sans vie. Mais celui qui a la lumière est éveillé et les ténèbres n’ont pas de prise sur lui, ni le sommeil, tout comme les ténèbres. Il est donc éveillé à Dieu, celui qui a été illuminé, et celui-là vit, car ce qui a été fait en lui c’était la vie (Jn 1, 4). Heureux l’homme, dit la Sagesse, qui m’écoutera, et celui qui sera fidèle à mes voies, veillant à ma porte jour après jour et gardant le seuil de ma maison (Pr 8, 34).

Donc, ne nous endormons pas comme le reste des hommes, mais restons éveillés et sobres, ainsi que le dit l’Écriture. Car ceux qui dorment dorment la nuit, et ceux qui s’enivrent le font la nuit, c’est-à-dire dans l’obscurité de l’ignorance. Mais nous puisque nous appartenons au jour, soyons sobres (1 Th 5, 6-8). Car vous tous vous êtes des fils de la lumière et du jour ; nous n’appartenons pas à la nuit ni aux ténèbres (1 Th 5, 5).

Clément d’Alexandrie – Le Pédagogue, II, 9 (trad. cf. SC 108 et Migne 1991, p. 183)

____

Use bien de tes richesses

Il ne faut pas rejeter les biens susceptibles d’aider notre prochain. La nature des possessions est d’être possédées ; celle des biens est de répandre le bien ; Dieu les a destinés au bien-être des hommes. Les biens sont entre nos mains comme des outils, des instruments dont on tire un bon emploi si on sait les manier. (…) La nature a fait de la richesse une servante, non une maîtresse. Il ne faut donc pas la décrier, puisqu’elle n’est en soi ni bonne ni mauvaise, mais parfaitement innocente. De nous seuls dépend l’usage, bon ou mauvais, que nous en ferons : notre esprit, notre conscience sont entièrement libérés de disposer à leur guise des biens qui leur ont été confiés. Détruisons donc, non pas nos biens, mais les passions qui en pervertissent l’usage. Lorsque nous serons devenus honnêtes, nous saurons alors user honnêtement de notre fortune. Ces biens dont on nous dit de nous défaire, comprenons bien que ce sont les passions de l’âme. (…) Vous ne gagnez rien à vous appauvrir de votre argent, si vous demeurez riches de passions. (…)

Voilà comment le Seigneur conçoit l’usage des biens extérieurs : nous devons nous défaire non pas d’un argent qui nous fait vivre, mais des forces qui nous en font mal user, c’est-à-dire les maladies de l’âme, les passions. (…) Il faut purifier notre âme c’est-à-dire la rendre pauvre et nue et écouter en cet état l’appel du Sauveur : « Viens, suis-moi ». Il est la voie où marche celui qui a le cœur pur. (…) Celui-ci considère sa fortune, son or, son argent, ses maisons comme des grâces de Dieu, et lui témoigne sa reconnaissance en secourant les pauvres de ses propres fonds. Il sait qu’il possède ces biens plus pour ses frères que pour lui-même ; il reste plus fort que ses richesses, bien loin d’en devenir l’esclave ; il ne les enferme pas en son âme (…). Et si un jour son argent vient à disparaître, il accepte sa ruine d’un cœur aussi joyeux qu’aux plus beaux jours. Cet homme, dis-je, Dieu le déclare bienheureux et l’appelle « pauvre en esprit » (Mt 5, 3), héritier assuré du Royaume des cieux qui sera fermé à ceux qui n’auront pu se passer de leur opulence.

Clément d’Alexandrie – Homélie « Quel riche peut être sauvé ? » (Riches et pauvres dans l’Église ancienne ; trad. France Quéré-Jaulmes et rév. Dom Juglar ; coll. Lettres chrétiennes n° 6 ; Icthus ; Grasset 1962 p. 33-34 rev.

____

Une âme désencombrée

Il y a une richesse qui sème la mort partout où elle domine : libérez-vous-en et vous serez sauvés. Purifiez votre âme, rendez-la pauvre pour pouvoir entendre l’appel du Sauveur qui vous redit : « Viens et suis-moi ». Il est la voie où marche celui qui a le cœur pur : la grâce de Dieu ne se glisse pas dans une âme encombrée et déchirée par une multitude de possessions.

Celui qui regarde sa fortune, son or et son argent, ses maisons, comme des dons de Dieu, celui-là témoigne à Dieu sa reconnaissance en venant en aide aux pauvres avec ses biens. Il sait qu’il les possède plus pour ses frères que pour lui-même ; il reste maître de ses richesses au lieu d’en devenir esclave. Il ne les enferme pas en son âme, pas plus qu’il n’enserre sa vie en elles, mais il poursuit sans se lasser une œuvre toute divine. Et si un jour sa fortune vient à disparaître, il accepte sa ruine d’un cœur libre. Cet homme-là, Dieu le déclare bienheureux, il l’appelle « pauvre en esprit », héritier assuré du Royaume des Cieux (Mt 5, 3)…

Il y a, à l’opposé, celui qui blottit sa richesse en son cœur, au lieu du Saint Esprit. Celui-là garde en lui son argent ou ses terres ; il accumule sans fin sa fortune, et ne s’inquiète que d’amasser toujours davantage. Il ne lève jamais les yeux vers le ciel ; il s’embarrasse dans les pièges de ce monde, car il n’est que poussière et il retournera à la poussière (Gn 3, 19). Comment peut-il éprouver le désir du Royaume, celui qui, au lieu du cœur, porte un champ ou une mine, lui que la mort surprendra fatalement au milieu de ses désirs déréglés ? « Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » (Mt 6, 21).

Clément d’Alexandrie – Homélie « Quel riche peut être sauvé ? » (trad. Cf. coll. Icthus, t. 6, p. 34)

____

Tendresse du Père

La mère attire dans ses bras ses petits enfants et nous, nous recherchons notre mère, l’Église. Ce qui est faible et tendre et qui du fait même de cette faiblesse a besoin de secours, cela est agréable, plai­sant et charmant, et Dieu ne ménage pas à un tel être son secours. De même que les pères et les mères voient avec plus de plaisir leurs petits – les chevaux, leurs poulains ; les bêtes à cornes, leurs petits veaux ; le lion, son lionceau ; le cerf, son faon, et l’homme, son enfant –, ainsi également le Père de l’univers accueille volontiers ceux qui se sont réfugiés près de lui ; lorsqu’il les a régénérés par son Esprit et adoptés comme fils, il apprécie leur dou­ceur, il les aime seuls, il les aide, combat pour eux et, pour cela, il leur donne le nom de « petit enfant ».

Clément d’Alexandrie – Le Pédagogue I, 5, 23-24 (SC 70, p. 153-155)

____

Tel est notre Éducateur

Malades, nous avons besoin du Sauveur ; égarés, de celui qui nous conduira ; assoiffés, de la source d’eau vive ; morts, nous avons besoin de la vie ; brebis, du berger ; enfants, de l’éducateur ; et toute l’humanité a besoin de Jésus…

Si vous le voulez, nous pouvons comprendre la suprême sagesse du très saint pasteur et éducateur, qui est le Tout-Puissant et le Verbe du Père, lorsqu’il se sert d’une allégorie et se dit le pasteur des brebis ; mais il est aussi l’éducateur des tout-petits. C’est ainsi qu’il s’adresse longuement aux anciens, par l’intermédiaire d’Ézéchiel, et qu’il leur donne l’exemple de sa sollicitude : Je soignerai celui qui est boiteux, et je guérirai celui qui est accablé ; je ramènerai celui qui s’est égaré, et je les ferai paître sur ma montagne sainte (Ez 34, 16). Oui, maître, conduis-nous vers les gras pâturages de ta justice. Oui, toi notre éducateur, sois notre pasteur jusqu’à ta montagne sainte, jusqu’à l’Église qui s’élève au-dessus des nuages, qui touche aux cieux. Et je serai leur pasteur, dit-il, et je serai près d’eux (Ez 34, 12). Il veut sauver ma chair en la revêtant de la tunique d’incorruptibilité… Ils m’appelleront, dit-il, et je dirai : Me voici (Is 58, 9)…

Tel est notre éducateur ; il est bon avec justice. Je ne suis pas venu pour être servi, dit-il, mais pour servir (Mt 20, 28). C’est pourquoi, dans l’Évangile, on nous le montre fatigué (Jn 4, 5), lui qui se fatigue pour nous, et qui promet de donner sa vie en rançon pour la multitude (Mt 20, 28). Il affirme que seul le bon pasteur agit ainsi. Quel donateur magnifique, qui donne pour nous ce qu’il a de plus grand : sa vie ! Quel bienfaiteur, l’ami des hommes, qui a voulu être leur frère plutôt que leur Seigneur ! Et il a poussé la bonté jusqu’à mourir pour nous.

Clément d’Alexandrie – Le Pédagogue, 9, 83s (trad. SC 70, p. 258 ; cf. Delhougne, p. 63)

____

Si tu veux

Ce jeune homme sent bien que si rien ne manque à sa vertu, la vie lui fait encore défaut. C’est pourquoi il vient la demander à celui-là seul qui peut l’accorder. Il est sûr d’être en règle avec la Loi ; cependant il implore le Fils de Dieu. D’une foi il passe à une autre foi. Les amarres de la Loi le défendaient mal du roulis ; inquiet, il quitte ce mouillage dangereux et vient jeter l’ancre au port du Sauveur.

Jésus ne lui reproche pas d’avoir manqué à quelque article de la Loi, mais il se met à l’aimer (Mc 10, 21), ému par cette application de bon élève. Toutefois il le déclare encore imparfait… : il est bon ouvrier de la Loi, mais paresseux pour la vie éternelle. C’est déjà bien, sans aucun doute ; « la sainte Loi » est comme un pédagogue (Rm 7, 12 ; Ga 3, 24) qui instruit par la crainte et achemine vers les commandements sublimes de Jésus et vers sa grâce. « Jésus est la plénitude de la Loi pour justifier tous ceux qui croient en lui » (Rm 10, 4). Il n’est pas un esclave fabriquant d’esclaves, mais il donne la qualité de fils, frères, cohéritiers, à tous ceux qui accomplissent la volonté du Père (Rm 8, 17 ; Mt 12, 50)…

Ce mot « si tu veux » montre admirablement la liberté du jeune homme ; il ne tient qu’à lui de choisir, il est maître de sa décision. Mais c’est Dieu qui donne, parce qu’il est le Seigneur. Il donne à tous ceux qui désirent et y emploient toute leur ardeur et prient, afin que le salut soit leur propre choix. Ennemi de la violence, Dieu ne contraint personne, mais il tend la grâce à ceux qui la cherchent, l’offre à ceux qui la demandent, ouvre à ceux qui frappent (Mt 7, 7).

Clément d’Alexandrie – Homélie « Quel riche peut être sauvé ? », 8-9 PG 9, 603 (trad. coll. Ichtus, t. 6, p. 29 rev.)

____

Priez en tout temps

Vénérer et honorer celui que nous croyons être le Verbe, notre Sauveur et notre chef, et par lui le Père, tel est notre devoir, et non pas à certains jours particuliers comme d’autres le font, mais continuellement, pendant toute la vie, et de toutes les manières. Sept fois le jour j’ai chanté ta louange (Ps 118, 164), s’écrie le peuple élu… Ce n’est donc pas en un lieu déterminé, ni dans un temple choisi, ni à certaines fêtes ou à certains jours fixes, mais c’est durant toute la vie, en tous lieux, que le vrai spirituel honore Dieu, c’est-à-dire proclame son action de grâces de connaître la vraie vie.

La présence d’un homme de bien, par le respect qu’il inspire, rend toujours meilleurs ceux qui le fréquentent. Combien plus celui qui est continuellement en présence de Dieu par la connaissance, la manière de vivre et l’action de grâces n’en deviendrait-il pas chaque jour meilleur en tout : actions, paroles et dispositions ?… Vivant donc toute notre vie comme une fête, dans la certitude que Dieu est totalement présent partout, nous labourons en chantant, nous naviguons au son des hymnes, nous nous comportons à la manière de citoyens des cieux (Ph 3, 20).

La prière est, si j’ose dire, un entretien intime avec Dieu. Même si nous murmurons doucement et que, sans remuer les lèvres, nous parlons en silence, nous crions intérieurement. Et Dieu prête constamment l’oreille à cette voix intérieure… Oui, le vrai spirituel prie durant toute sa vie, car prier est pour lui effort d’union à Dieu et il rejette tout ce qui est inutile parce qu’il est parvenu à cet état où il a déjà reçu, en quelque sorte, la perfection qui consiste à agir par amour… Toute sa vie est une liturgie sacrée.

Clément d’Alexandrie – Stromates VII, 7 (PG 9, 450s. ; trad. Orval)

____

Prière au Christ

Aie pitié, maître, de tes petits enfants…

Frein des poulains indociles,

Aile des oiseaux qui ne s’égarent pas,

Vrai gouvernail des navires,

Pasteur des agneaux royaux,

Tes simples enfants,

Rassemble-les,

Pour louer saintement.

Pour chanter sincèrement

Le Christ, guide des enfants.

Sois guide, ô Pasteur,

Des brebis raisonnables.

Conduis, ô saint,

Les enfants sans tache.

Dieu de ceux qui chantent,

Ô Jésus Christ.

Clément d’Alexandrie – Le Pédagogue (cité dans E. Mersch, Corps mystique, DDN, 1936, t. I, 354)

____

Nouvelle naissance

À l’instant où nous sommes baptisés, nous sommes illuminés ; sitôt illuminés, nous devenons fils ; deve­nus fils, nous sommes rendus parfaits ; et rendus parfaits, nous recevons l’immortalité. Je le dis, parole du Seigneur, vous êtes tous dieux et fils du Très-Haut ! (Ps 81, 6).

À cette opération du baptême, on donne divers noms : on l’appelle grâce, illumination, bain, par­achèvement. Bain, puisque nous y sommes purifiés de nos fautes ; grâce, puisque le châtiment dû pour nos péchés est levé ; illumination, puisque nous contemplons la sainte lumière de notre salut et pénétrons du regard les choses divines ; parachè­vement, puisque rien ne manque.

Sitôt convertis, et refusant de subir les dommages de nos péchés, nous sommes comme filtrés par le baptême : nous nous hâtons vers la lumière éter­nelle, enfants courant vers leur Père !

Notre Pédagogue et Maître nous appelle des « petits », nous qui sommes bien mieux disposés au salut que les plus avisés de ce monde : car eux, tout en passant pour sages à leurs propres yeux, en réalité ne connaissent que l’aveuglement.

Clément d’Alexandrie – Stromates IV, 4 (G. Bady, p. 207-208)

____

Mystère de l’amour

Observe les mystères de l’amour, et alors tu contempleras le sein du Père, que le Fils unique, Dieu lui-même, est le seul à avoir montré. C’est bien lui, le Dieu-amour, et c’est par amour pour nous qu’il s’est laissé saisir.

Ce qui est inexprimable en lui est père ; ce qui a de la compassion pour nous est devenu mère. En aimant, le Père est devenu féminin, et le grand signe en est celui qu’il a engendré à partir de lui-même : le fruit enfanté par amour est amour.

S’il est descendu lui-même, a revêtu l’humanité et accepté de subir les souffrances des hommes, c’était pour être mesuré à notre faiblesse par amour et nous mesurer en retour à sa propre puissance. Au moment de verser son sang et de s’offrir lui-même en rançon, il nous laisse une nouvelle alliance : « Je vous donne mon amour ». Quel est cet amour ? Quelle est sa grandeur ? Pour chacun de nous, il a livré sa vie, aussi précieuse que l’univers ; en retour, il nous demande de donner la nôtre les uns pour les autres.

Si nous devons donner notre vie à nos frères et si nous avons conclu un pacte de ce genre avec le Sauveur, allons-nous économiser et garder en réserve les biens de ce monde, pauvres, extérieurs et fugaces ? Allons-nous nous refuser les uns aux autres ce qui, bientôt, appartiendra au feu ?

Clément d’Alexandrie – Quel riche peut être sauvé, 37 (SC 537, p. 195-197)

____

Les portes du pardon

Admettons que, par ignorance, faiblesse ou circonstance involontaire, on tombe dans des fautes ou des erreurs après avoir reçu le sceau et la rédemption, au point d’être totalement abattu : Dieu ne prononce pas pour autant une condamnation définitive !

Les portes restent ouvertes à tout homme qui se tourne en vérité vers lui de tout son cœur, et le Père reçoit avec une immense joie le fils qui se repent vraiment. Le repentir véritable consiste à ne plus retomber dans les mêmes fautes et à extirper complètement de l’âme celles qui avaient entraîné une condamnation à mort : dès qu’elles auront été éliminées, Dieu viendra de nouveau habiter en toi.Il est dit que la joie et la fête du Père et des anges dans les Cieux sont grandes et insurpassables, lorsqu’un seul pécheur se convertit et se repent …

Le Seigneur nous recommande de pardonner chaque jour à nos frères qui se repentent. Or, si nous, qui sommes mauvais, savons donner de bonnes choses, combien plus le Père des miséricordes, le Père bon et riche de toute consolation, le Dieu de grande tendresse et de grande pitié est naturellement rempli de longanimité ; il attend ceux qui se convertissent. Se convertir, c’est mettre un terme réel à ses fautes et ne plus regarder en arrière.

Clément d’Alexandrie – Quel riche peut être sauvé, 39 (SC 537, p. 201-203)

____

Les deux commandements

Lorsqu’on a demandé au Maître quel était le plus grand des commandements, il a répondu : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur et de toute ta force. Il n’est pas de plus grand commandement ». Je le crois, puisqu’il concerne l’être essentiel et premier, Dieu notre Père, par qui tout a été fait, tout demeure, et à qui reviendront tous ceux qui seront sauvés. C’est lui qui nous a aimés le premier, qui nous a fait naître ; il serait sacrilège de penser qu’il existe un être plus ancien et plus sage. Notre reconnaissance est infime comparée à ses immenses bienfaits, mais nous ne pouvons lui en offrir d’autre témoignage, lui qui est parfait et qui n’a besoin de rien. Aimons notre Père de toute notre force et de toute notre ferveur et nous acquerrons l’immortalité. Plus on aime Dieu, plus notre nature se mêle et se confond avec la sienne.

Le deuxième commandement, dit Jésus, ne le cède en rien au premier : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même »… Lorsque le docteur de la Loi demande à Jésus : « Et qui est mon prochain ? » (Lc 10, 29), celui-ci ne lui répond pas par la définition juive du prochain — le parent, le concitoyen, le prosélyte, l’homme qui vit sous la même loi ; mais il raconte l’histoire d’un voyageur qui descendait de Jérusalem à Jéricho. Blessé par des larrons…, cet homme a été soigné par un Samaritain, qui « s’est montré son prochain » (v. 36).

Et qui est davantage mon prochain que le Sauveur ? Qui nous a pris davantage en pitié lorsque les puissances des ténèbres nous avaient abandonnés et blessés de coups ?… Seul Jésus a su guérir nos plaies et extirper les maux enracinés en nos cœurs… C’est pourquoi nous devons l’aimer autant que Dieu. Et aimer le Christ Jésus c’est accomplir sa volonté et garder ses commandements.

Clément d’Alexandrie – Homélie « Quel riche peut être sauvé ? » (trad. coll. Icthus, vol. 6, p. 42 rev.)

____

Les boiteux marchent

Nous étions autrefois des insensés, rebelles, égarés, esclaves de toutes sortes de plaisirs et de convoitises, vivant dans le mal et l’envie, odieux et nous haïssant les uns les autres, écrit l’apôtre Paul. Mais lorsque Dieu notre Sauveur a fait paraître sa bonté et son amour pour les hommes, il nous a sauvés…selon sa miséricorde (Tt 3, 3-5). Voyez la force du « chant nouveau » (Ps 149, 1) du Verbe de Dieu : des pierres il a fait des hommes (Mt 3, 9) ; ceux qui agissaient comme des bêtes sauvages, il les a transformés en hommes civilisés ; et ceux qui étaient morts, qui n’avaient pas part à la vie vraie et réelle, quand ils ont entendu ce chant, ils sont redevenu vivants.

Il a tout ordonné avec mesure…, pour faire du monde entier une symphonie… Ce descendant du musicien David qui existait avant David, le Verbe de Dieu, délaissant la harpe et la cithare (Ps 57, 9), instruments sans âme, régla par l’Esprit Saint tout l’univers et tout particulièrement cet abrégé du monde qu’est l’homme, son corps et son âme. Il joue de cet instrument aux mille voix pour célébrer Dieu, et il chante lui-même en accord avec cet instrument humain… Le Seigneur, envoyant son souffle dans ce bel instrument qu’est l’homme (cf. Gn 2, 7), l’a fait à sa propre image ; mais il est lui aussi un instrument de Dieu, harmonieux, accordé et saint, Sagesse d’au-delà de ce monde et Parole d’en haut. Que veut-il donc cet instrument, le Verbe de Dieu, le Seigneur, et son chant nouveau ? Ouvrir les yeux des aveugles et les oreilles des sourds, conduire les estropiés ou les égarés à la justice, montrer Dieu aux hommes insensés, arrêter la corruption, vaincre la mort, réconcilier avec le Père des fils désobéissants…

Ce chant sauveur, ne croyez pas qu’il est nouveau comme un meuble ou une maison sont neufs, car il était avant l’aurore (Ps 109, 3), et au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu et le Verbe était Dieu (Jn 1, 1).

Clément d’Alexandrie – Protreptique I, 4-7 (trad. SC 2, p. 38-39 rev.)

____

L’Enfant annoncé

Le Saint-Esprit, parlant par la bouche d’Isaïe, applique au Seigneur lui-même le terme de petit enfant : Voici qu’un petit enfant nous est né, un fils nous a été donné ; sa puissance est sur son épaule et son nom est : messager du grand conseil (Is 9, 5). Quel est donc ce petit enfant, ce nouveau-né, à l’image de qui nous sommes de petits enfants ? Par le même prophète, l’Esprit nous décrit sa grandeur : Conseiller admirable, Dieu puissant, père éternel, prince de la paix, parce qu’il répand son éducation, et sa paix n’a pas de fin (Is 9, 5-6).

Ô le grand Dieu ! Ô l’enfant parfait ! Le Fils est dans le Père et le Père est dans le Fils ! Pourrait-elle n’être pas parfaite, l’éducation que donne ce petit enfant ? Elle nous englobe tous pour nous guider, nous, ses petits enfants. Il a étendu sur nous les mains, et nous avons mis en elles toute notre foi. À ce petit enfant, Jean, lui aussi, rend témoignage : il est le plus grand prophète parmi les fils des femmes (Lc 7, 28). Voici, dit-il, l’agneau de Dieu (Jn 1, 29 & 36). Puisque l’Écriture nomme agneaux les tout petits enfants, il a appelé agneau de Dieu le Verbe Dieu qui pour nous s’est fait homme et a voulu nous être en tout semblable, lui, le Fils de Dieu, le petit enfant du Père.

Clément d’Alexandrie – Le Pédagogue I, 24, 1, trad. B. Troo et P. Gauriat, Migne (coll. « Les Pères dans la foi » n° 44-45, p. 46-47).

____

Le Verbe nous appelle

Personne ne saurait être touché des exhortations des autres saints comme de celles du Seigneur lui-même, avec tout son amour pour les hommes, car il n’a pas d’autre préoccupation que celle de sauver l’homme. Il crie donc, pour presser les hommes de se sauver : « Le Royaume des cieux est proche » (Mc 1, 15). Il cherche à convertir les hommes qui viennent à lui. De la même façon l’apôtre du Seigneur se fait…l’interprète de la voix de Dieu : « Le Seigneur est proche ; prenez garde que nous ne soyons surpris et trouvés vides » (cf. Ph 4, 5 ; 1 Th 5, 4).

Mais vous, ressentez-vous si peu de crainte, ou plutôt, êtes-vous assez incrédules pour ne pas croire ni au Seigneur lui-même ni à Paul, surtout quand il est enchaîné pour le Christ ? (Ph 1, 13) « Goûtez et voyez combien le Seigneur est bon ! » (Ps 33, 9) La foi vous introduira, l’expérience vous enseignera, l’Écriture, comme un pédagogue, vous guidera. Elle vous dit : « Écoutez-moi, mes petits, je vais vous apprendre la crainte du Seigneur », puis, quand déjà on croit, elle ajoute : « Quel est l’homme qui veut la vie, qui désire voir de beaux jours ? (Ps 33, 12-13) – C’est nous, dirons-nous, les adorateurs du bien, les émules des bons. — Écoutez donc, ‘vous qui êtes loin’, écoutez, ‘vous qui êtes près’ » (Is 57, 19) Le Verbe ne s’est caché de personne ; c’est une lumière commune. Il brille pour tous les hommes ; il n’y a pas d’étranger pour lui.

Hâtons-nous donc vers le salut, vers la nouvelle naissance. Hâtons-nous, nous qui sommes le grand nombre, de nous réunir en un seul troupeau (Jn 10, 16), poursuivons l’unité en suivant le seul Christ. Ainsi l’union de beaucoup de voix, quand leur dissonance et leur dispersion auront été soumises à l’harmonie divine, constituera finalement une seule symphonie. Et le chœur, obéissant à son maître, le Verbe, ne trouvera son repos qu’en la vérité même, quand il pourra dire : « Abba, Père » (Mc 14, 36).

Clément d’Alexandrie – Le Protreptique, 9, 87-88 SC 2 (trad. SC p. 146)

____

Le secret des saints

Tous les croyants sont généreux et font honneur à Dieu, dignes du nom qu’ils portent comme un diadème. Cependant, dès maintenant, certains sont élus parmi les élus, et ils le sont d’autant plus qu’ils se font moins remarquer, retirés en quelque sorte des flots agités de ce monde et réfugiés en lieu sûr. Ils ne veulent pas avoir l’air d’être des saints et ils rougissent d’être ainsi nommés. Ils cachent les mystères ineffables au plus profond de leur esprit et ils dédaignent de faire voir leur noblesse dans le monde. Le Verbe les appelle lumière du monde et sel de la terre.

Car il est la semence, l’image et la ressemblance de Dieu, son Fils légitime et son héritier, envoyé ici-bas comme sur une terre étrangère par un grand dessein harmonieux du Père. Par son intermédiaire, le monde visible et le monde invisible ont été créés, que ce soit pour son service, son entraînement ou sa formation. Tant que cette semence demeure ici-bas, tout se maintient avec cohérence, mais, dès qu’elle sera récoltée, tout se défera très vite.

Clément d’Alexandrie – Quel riche peut être sauvé, 36 (SC 537, p. 193-195)

____

Le piège des richesses

Il y a une richesse qui sème la mort partout où elle domine : libérez-vous-en et vous serez sauvés. Purifiez votre âme ; rendez-la pauvre pour pouvoir entendre l’appel du Sauveur qui vous redit : « Viens et suis-moi » (Mc 10, 21). Il est la voie où marche celui qui a le cœur pur ; la grâce de Dieu ne se glisse pas dans une âme encombrée et déchirée par une multitude de possessions.

Celui qui regarde sa fortune, son or et son argent, ses maisons, comme des dons de Dieu, celui-là témoigne à Dieu sa reconnaissance en venant en aide aux pauvres avec ses biens. Il sait qu’il les possède plus pour ses frères que pour lui-même. Il reste maître de ses richesses au lieu d’en devenir esclave ; il ne les enferme pas en son âme pas plus qu’il n’enserre sa vie en elles, mais il poursuit sans se lasser une œuvre toute divine. Et si un jour sa fortune vient à disparaître, il accepte sa ruine d’un cœur libre. Cet homme-là, Dieu le déclare bienheureux ; il l’appelle « pauvre en esprit », héritier assuré du Royaume des cieux (Mt 5, 3)…

A l’opposé, il y a celui qui blottit sa richesse en son cœur, au lieu du Saint Esprit. Celui-là garde en lui ses terres, il accumule sans fin sa fortune, et ne s’inquiète que d’amasser toujours davantage. Il ne lève jamais les yeux vers le ciel ; il s’enlise dans le matériel. En fait, il n’est que poussière et il retournera à la poussière (Gn 3, 19). Comment peut-il éprouver le désir du Royaume, celui qui, au lieu du cœur, porte en lui un champ ou une mine, lui que la mort surprendra inévitablement au milieu de ses désirs déréglés ? « Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur. » (Mt 6, 21)

Clément d’Alexandrie – Quis dives salvetur

____

Le Christ, notre Prochain

Élevant au premier rang l’amour de Dieu, il réserve le second commandement à l’amour du prochain. Or, ce prochain, qui peut-il être, sinon le Sauveur lui-même ? Qui, plus que lui, a eu pitié de nous, qui étions pour ainsi dire mis à mort par les puissances du monde des ténèbres, accablés par une multitude de blessures, de craintes, de désirs, de colères, de chagrins, de mensonges et de plaisirs ?

L’unique médecin de ces blessures, c’est Jésus, qui extirpe radicalement nos passions : à la différence de la Loi, qui se contente d’enlever les bourgeons et les fruits des mauvaises plantes, il fait aller sa propre cognée jusqu’aux racines du mal. Sur nos âmes blessées, il a versé le vin, le sang de la vigne de David. Il a offert la miséricorde issue des entrailles du Père et l’a prodiguée généreusement. Il a montré les liens indissolubles de la santé et du salut, l’amour, la foi et l’espérance. Il a donné aux anges, aux principautés et aux puissances l’ordre de nous servir, moyennant une forte récompense, car ils seront eux aussi libérés de la vanité du monde, par la révélation de la gloire des fils de Dieu.

Il faut donc l’aimer à l’égal de Dieu. Or, aimer le Christ Jésus, c’est faire sa volonté et garder ses commandements.

Clément d’Alexandrie – Quel riche peut être sauvé, 29 (SC 537, p. 177-179)

____

Le chrétien, un enfant

« Leurs petits enfants, dit l’Écriture, seront portés sur les épaules et consolés sur les genoux. Comme un enfant que sa mère console, moi aussi je vous consolerai » (Is 66, 12-13). La mère attire à elle ses petits enfants et nous, nous cherchons notre mère, l’Église. Tout être faible et tendre, dont la faiblesse a besoin de secours, est gracieux, doux, charmant ; Dieu ne refuse pas son secours à un être si jeune. Les parents vouent une tendresse particulière à leurs petits… De même, le Père de toute la création accueille ceux qui se réfugient auprès de lui, les régénère par l’Esprit et les adopte pour ses fils ; il connaît leur douceur et c’est eux seuls qu’il aime, secourt, défend ; c’est pourquoi il les nomme ses petits enfants (cf. Jn 13, 33)…

Le Saint Esprit, parlant par la bouche d’Isaïe, applique au Seigneur lui-même le terme de petit enfant : « Voici qu’un petit enfant nous est né, un fils nous a été donné… » (Is 9, 5). Quel est donc ce petit enfant, ce nouveau-né, à l’image de qui nous sommes de petits enfants ? Par le même prophète, l’Esprit nous décrit sa grandeur : « Conseiller admirable, Dieu puissant, Père éternel, Prince de la paix » (v. 6).

Ô le grand Dieu ! Ô l’enfant parfait ! Le Fils est dans le Père et le Père est dans le Fils. Pourrait-elle n’être pas parfaite, l’éducation que donne ce petit enfant ? Elle nous englobe tous pour nous guider, nous, ses petits enfants. Il a étendu sur nous les mains, et nous avons mis en elles toute notre foi. À ce petit enfant, Jean Baptiste rend témoignage lui aussi : « Voici, dit-il, l’agneau de Dieu » (Jn 1, 29). Puisque l’Écriture nomme agneaux les tout petits enfants, il a appelé « agneau de Dieu » le Verbe Dieu qui pour nous s’est fait homme et a voulu être en tout semblable à nous, lui, le Fils de Dieu, le petit enfant du Père.

Clément d’Alexandrie – Le Pédagogue, I, 21-24 (trad. Migne 1991, p. 45)

____

Le chemin du repentir

Celui qui a accompli les plus grandes actions pendant sa vie, mais qui est finalement allé échouer sur le mal, rend inutiles tous ses efforts antérieurs, puisqu’il se disqualifie au terme de la course. En revanche, celui qui a commencé par mener une vie médiocre marquée par la négligence peut ensuite se repentir et compenser une grande période de mauvaise conduite par le temps qui suit son repentir. Toutefois, il y faut beaucoup de vigilance, de même que les corps qui ont souffert d’une longue maladie ont besoin d’un régime et de soins plus soutenus.

Voleur, veux-tu recevoir le pardon ? Ne vole plus ! Adultère, ne t’enflamme plus ! Fornicateur, sois chaste désormais ! Ravisseur, rends et rends davantage ! Faux témoin, exerce-toi à la franchise ! Parjure, ne jure plus ! Romps avec les autres passions, la colère, le désir, la tristesse et la crainte, pour qu’à ton départ, on te trouve déjà réconcilié ici-bas avec ton adversaire.

Sans doute est-il à peu près impossible de supprimer complètement des passions qui ont grandi avec nous, mais elles se corrigent grâce à la puissance de Dieu, à la prière des hommes, à l‘aide des frères, à un repentir sincère et à une attention constante.

Clément d’Alexandrie – Quel riche peut être sauvé, 40 (SC 537, p. 205)

____

Le chant nouveau

Comme le Verbe, la Parole de Dieu, était d’en haut, il était et il est le divin commencement de toutes choses. Mais maintenant qu’il a reçu comme nom Celui-qui-a-été-consacré, le nom de Christ, je l’appelle « un chant nouveau » (Ps 33, 144, 149, etc). Le Verbe nous faisait exister depuis longtemps, car il était en Dieu ; par lui notre existence est bonne. Ce Verbe vient d’apparaître aux hommes, lui Dieu et homme ; il est la cause pour nous de tous les biens. Ayant appris de lui à bien vivre, nous sommes introduits par lui dans la vie éternelle. Car selon l’apôtre du Seigneur « la grâce de Dieu s’est manifestée pour le salut de tous les hommes. Elle nous apprend à rejeter le péché et les passions d’ici-bas, pour vivre dans le monde présent en hommes raisonnables, justes et religieux, en attendant la bienheureuse espérance, la manifestation de la gloire de Jésus Christ, notre grand Dieu et notre Sauveur » (Tt 2, 11-13).

Voilà le chant nouveau : la manifestation du Verbe qui était au commencement et qui vient de briller parmi nous… Car celui qui existait comme Sauveur depuis toujours vient d’apparaître, celui qui est Dieu est apparu comme maître, le Verbe par qui tout a été fait est apparu (Jn 1, 10). Comme créateur, il donnait la vie au commencement ; maintenant, étant apparu comme maître, il enseigne à bien vivre, de façon à nous procurer un jour, en tant que Dieu, la vie éternelle. Ce n’est pas aujourd’hui la première fois qu’il nous a pris en pitié à cause de notre égarement : c’est dès le commencement.

Clément d’Alexandrie – Protreptique 1, 6-8 ; SC 2 (trad. SC p. 50-51 rev.)

____

Le bon berger

Sauver est un acte de bonté. « La pitié du Seigneur est pour toute chair ; il fait des reproches, il forme, il enseigne, comme un berger le fait avec son troupeau. Il a pitié de ceux qui reçoivent sa formation et qui s’empressent de s’unir à lui » (Si 18, 13s)…

Les gens en bonne santé n’ont pas besoin du médecin, tant qu’ils vont bien ; les malades au contraire recourent à son art. De la même manière, dans cette vie, nous sommes malades par nos désirs répréhensibles, par nos intempérances…et autres passions : nous avons besoin d’un Sauveur… Nous les malades, nous avons besoin du Sauveur ; égarés, nous avons besoin de celui qui nous guidera ; aveugles, de celui qui nous donnera la lumière ; assoiffés, de la source d’eau vive dont « ceux qui en boiront n’auront plus jamais soif » (Jn 4, 14). Morts, nous avons besoin de la vie ; troupeau, du berger ; enfants, d’un éducateur : oui, toute l’humanité a besoin de Jésus…

« Je panserai celui qui est boiteux et je guérirai celui qui est accablé ; je convertirai l’égaré et je les ferai paître sur ma montagne sainte » (Ez 34, 16). Telle est la promesse d’un bon berger. Fais-nous paître comme un troupeau, nous les tout-petits ; maître, donne-nous avec abondance ta pâture, qui est la justice ! Sois notre berger jusqu’à ta montagne sainte, jusqu’à l’Église qui s’élève, qui domine les nuages, qui touche aux cieux. « Et je serai, dit-il, leur berger et je serai près d’eux » (cf. Ez 34)… « Je ne suis pas venu, dit-il, pour être servi mais pour servir. » C’est pourquoi l’Évangile nous le montre fatigué, lui qui se fatigue pour nous et qui promet « de donner son âme en rançon pour une multitude » (Jn 4, 5 ; Mt 20, 28).

Clément d’Alexandrie – Le Pédagogue, I, 9 ; SC 70 (trad. Brésard 2000 ans A, p. 136 rev.)

____

La vérité, une et pourtant multiple

La vérité est une, alors que le mensonge dispose de mille moyens pour égarer ; comme les Bacchantes après avoir dispersé les membres de Penthée, chacune des sectes philosophiques grecques et barbares présente orgueilleusement le fragment qu’elle en a reçu comme la vérité tout entière. Mais c’est, à mon avis, quand la lumière se lève que tout est éclairé. Donc tous les Grecs et les Barbares qui ont aspiré à la vérité pourraient être présentés comme possédant, selon le cas, les uns un fragment, les autres une certaine part de la vérité.

L’éternité rassemble en un moment l’avenir, le présent et même le passé ; mais la vérité est bien plus apte que l’éternité à rassembler ses propres semences, même si elles tombent sur une terre étrangère. On pourrait découvrir qu’un grand nombre des idées émises par les sectes – celles qui ne sont pas complètement sourdes ni dénuées de toute logique naturelle à force de découper le Verbe […] –, malgré des différences apparentes, appartiennent à la même famille et s’accordent sur la vérité totale. Elles contribuent à faire un tout comme membres, comme parties, comme espèces, comme genres.

La note la plus grave est à l’opposé de la plus aiguë, mais elles forment ensemble une harmonie ; parmi les nombres, le nombre pair diffère de l’impair, mais tous deux sont d’accord pour l’arithmétique ; de même le cercle, le triangle, le quadrilatère et toutes les figures différentes s’accordent-ils pour la géométrie. Dans l’Univers, également, toutes les parties, quelque distinctes qu’elles soient entre elles, conservent un lien de parenté avec le Tout. Ainsi les philosophies barbare [= juive] et grecque ont-elles imposé à la vérité éternelle un démembrement, non pas celui que la légende attribue à Dionysos, mais celui du Verbe éternel d’après la théologie. Mais en réunissant les lambeaux dispersés et en rétablissant dans son unité le Verbe intégral, on contemplera, sachez-le bien, en toute certitude, la Vérité.

Clément d’Alexandrie – Stromate I, 57. Trad. J. Delfosse

____

La philosophie, impure mais utile

Il est clair que l’ancienne culture grecque, et la philosophie avec elle, sont venues de Dieu chez les hommes, non comme but essentiel, mais à la manière de torrents qui se déversent sur la bonne terre, sur le fumier et sur les maisons. L’herbe et le froment germent en même temps ; sur les tombes poussent des figuiers et toutes sortes de plantes effrontées, et ces végétations sauvages poussent comme les cultures, parce qu’elles ont bénéficié de la même puissance de la pluie, mais elles n’ont pas la même grâce que celles qui poussent en terre fertile: elles se dessèchent ou sont arrachées.

Ici aussi s’applique la parabole de la semence que le Seigneur nous a expliquée. Le seul cultivateur de la terre qui est en l’homme, c’est celui qui, dès la création du monde, semait les graines qui devaient croître, faisait pleuvoir sur elles en toute occasion son Verbe efficace, alors que les temps et les lieux qui les recevaient engendraient les différences. D’ailleurs le cultivateur ne sème pas seulement le blé – quoiqu’il y en ait bien des espèces – mais aussi les autres graines: orge, fève, pois, gesse, plantes potagères et plantes à fleurs. La culture s’occupe aussi du soin des arbres, avec tout ce qui concerne les pépinières, les vergers, les sols saisonniers et en général la production et l’entretien de toute sorte d’arbres. De même non seulement l’élevage des moutons, mais aussi les techniques concernant les bœufs, les chevaux, les chiens, les abeilles, en un mot l’art de tenir des troupeaux et celui de faire venir des bêtes sont plus ou moins différents mais ont tous une utilité vitale.

Quand donc je parle de philosophie, je n’évoque pas celle des Stoïciens, de Platon, d’Épicure ou d’Aristote. Tout ce qui a été dit de bon dans chacune de ces écoles, et qui enseigne la justice accompagnée de pieuse science, c’est cet ensemble choisi que j’appelle philosophie. Mais tout ce qui n’est chez eux qu’extraits de mauvais aloi, issus de raisonnements humains, je ne saurais les appeler divins.

Clément d’Alexandrie – Stromate I, 37. Trad. J. Delfosse

____

La Lumière s’est levée

Quand toi, Seigneur Jésus, tu me conduis à la lumière, et que je trouve Dieu grâce à toi, et que de toi je reçois le Père, je deviens ton cohéritier (Rm 8, 17), puisque tu n’as pas rougi de m’avoir comme frère (He 2, 11). Enlevons donc l’oubli de la vérité, enlevons l’ignorance ; et ayant dissipé les ténèbres qui nous enveloppent comme un nuage sur les yeux, contemplons le Dieu véritable, en proclamant : « Salut, lumière véritable ! »

Car la lumière s’est levée sur nous qui avons été plongés dans les ténèbres et enfermés dans l’ombre de la mort (Lc 1, 79), lumière plus pure que le soleil, et plus belle que cette vie d’ici-bas. Cette lumière est la vie éternelle, et ils vivent, tous ceux qui y participent. La nuit fuit la lumière et, se cachant par peur, cède au jour du Seigneur. La lumière qui ne peut être éteinte s’est répandue partout, et l’Occident a rejoint l’Orient. Voilà ce que signifie la « création nouvelle ». En effet, le soleil de justice (Ml 3, 20) qui illumine toutes choses resplendit sur tout le genre humain, à l’exemple de son Père qui fait lever son soleil sur tous les hommes (Mt 5, 45) et les arrose de la rosée de la vérité.

Clément d’Alexandrie – Stromates (trad. Ephata III, p. 1386 alt.)

____

La lumière de vie

« Le commandement du Seigneur est limpide, il clarifie le regard » (Ps 18, 9). Reçois le Christ, reçois la capacité de voir, reçois la lumière, afin de connaître Dieu et l’homme… Recevons la lumière afin de recevoir Dieu…, recevons la lumière et devenons les disciples du Seigneur…, chassons l’ignorance et les ténèbres qui voilent notre regard comme un brouillard, contemplons le Dieu véritable…

Alors que nous étions ensevelis dans les ténèbres et prisonniers de l’ombre de la mort (Mt 4, 16 ; Is 42, 7), du ciel une lumière plus pure que le soleil, plus douce que la vie d’ici-bas, a resplendi pour nous. Cette lumière est la vie éternelle, et tout ce qui y participe a la vie. La nuit redoute cette lumière ; de peur, elle disparaît, et fait place au jour du Seigneur ; tout est devenu lumière sans déclin.

L’Occident s’est changé en Orient ; c’est « la création nouvelle » (Ga 6, 15 ; Ap 21, 1). Car le « Soleil de justice » (Ml 3, 20), qui passe partout dans sa course, visite tout le genre humain sans distinction. Il imite son Père qui « fait lever son soleil sur tous les hommes » (Mt 5, 45) et il répand sur tous la rosée de la vérité… En crucifiant la mort, il l’a transformée en vie ; il a arraché l’homme à la perdition et l’a fixé dans les cieux ; il a transplanté ce qui était périssable pour le rendre impérissable ; il a changé la terre en ciel…

Il donne la vie de Dieu aux hommes par son enseignement divin, en « mettant ses lois dans leur pensée et en les inscrivant dans leur cœur… : tous connaîtront Dieu, des plus petits jusqu’aux plus grands, et je pardonnerai leurs fautes, dit Dieu, je ne me rappellerai plus leurs péchés » (Jr 31, 33s). Accueillons donc les lois de la vie, obéissons à l’enseignement de Dieu, apprenons à le connaître.

Clément d’Alexandrie – Exhortation aux Grecs, 11, 113 ; GCS 1, 79 (trad. Delhougne, Les Pères commentent, p. 300 rev.)

____

Jésus, notre éducateur

L’Écriture nous appelle tous des « enfants » ; lorsque nous nous mettons à suivre le Christ, nous recevons le nom de « tout-petits » (Mt 18, 3 ; 19, 13 ; Jn 21, 5)… Qui donc est notre éducateur, notre pédagogue, à nous, les tout-petits ? Il s’appelle Jésus. Il se donne lui-même le nom de berger ; il se dit « le bon berger » (Jn 10, 11). Il établit une comparaison entre les bergers qui guident leurs brebis et lui-même, le pédagogue qui dirige les petits enfants, le berger plein de sollicitude pour les tout-petits qui, dans leur simplicité, sont comparés à des brebis. « Et ils seront tous, dit-il, un seul troupeau, car il y aura un seul berger » (Jn 10, 16). Notre pédagogue, c’est donc naturellement le Verbe, la Parole de Dieu, car il nous conduit vers le salut. C’est ce qu’il a dit clairement par la bouche du prophète Osée : « Je suis votre éducateur » (5, 2 LXX).

Quant à sa pédagogie, c’est la religion : elle nous enseigne le service de Dieu, nous forme à la connaissance de la vérité, nous conduit droit au ciel… Le navigateur dirige le bateau avec l’intention de mener les passagers à bon port ; de même, notre pédagogue indique aux enfants de Dieu le mode de vie qui conduit au salut, en raison de sa sollicitude pour nous… Celui qui nous conduit donc, c’est le Dieu saint, Jésus, la Parole de Dieu, guide de l’humanité entière ; Dieu lui-même nous conduit, dans son amour pour nous… Pendant l’Exode, le Saint-Esprit dit de lui : « Il a fourni tout le nécessaire à son peuple dans le désert, dans la soif ardente, dans les lieux arides ; il l’a entouré, il l’a éduqué, il l’a gardé comme la prunelle de son œil. Comme un aigle veille sur sa couvée, il a étendu ses ailes sur son peuple ; il l’a pris et l’a porté. Le Seigneur était seul à le conduire » (Dt 32, 10-12).

Clément d’Alexandrie – Le Pédagogue, I, 53-56 ; SC 70 (trad. cf. SC p. 207 et coll. Les Pères dans la foi, n° 44-45, p. 69)

____

Je t’ai libéré

Écoute le Sauveur : « C’est moi qui t’ai régénéré, toi qui, malheureusement, avais été engendré par le monde et destiné à mourir. Je t’ai libéré, guéri et racheté. Je te donnerai une vie sans fin, éternelle et surnaturelle. Je te montrerai moi-même le visage du Père, le Dieu bon. Ne donne à personne le nom de père sur terre. Que les morts enterrent les morts, mais toi, suis-moi !

Je te ferai monter vers le repos donné par des biens mystérieux et indicibles que l’œil n’a pas vus, l’oreille pas entendus, qui ne sont pas montés au cœur des hommes, sur lesquels les anges désirent porter leurs regards, et je te ferai voir les biens que Dieu a préparés pour les saints et pour ses enfants qui l’aiment.

C’est moi qui te nourris en me donnant moi-même comme pain. Quiconque a goûté de ce pain n’est plus soumis à l’épreuve de la mort, et je lui donne chaque jour un breuvage d’immortalité. Je suis le maître qui enseigne des connaissances supra-célestes. Pour toi j’ai combattu jusqu’à la mort, j’ai payé une rançon pour t’arracher à la mort que tu devais subir à cause de tes fautes antérieures et de ton manque de foi en Dieu. »

Clément d’Alexandrie – Quel riche peut être sauvé, 23 (SC 537, p. 161)

____

Illuminés

À l’instant où nous sommes baptisés, nous sommes illuminés ; illuminés, nous devenons fils ; devenus fils, nous sommes rendus parfaits ; et rendus parfaits, nous recevons l’immortalité. « Je le dis, parole du Seigneur, vous êtes tous dieux et fils du Très-Haut ! » (Ps 81, 6 ; cf. Jn 10, 34)

À cette action du baptême, on donne divers noms : on l’appelle grâce, illumination, bain, parachèvement. Bain, puisque nous y sommes purifiés de nos fautes ; grâce, puisque le châtiment dû pour nos péchés est levé ; illumination, puisque nous contemplons la sainte lumière de notre salut en laquelle nous pénétrons du regard les choses divines ; parachèvement, puisque rien ne manque. Que manquerait-il, en effet, à celui qui a connu Dieu ? Et comment pourrait-on appeler « grâce de Dieu » quelque chose qui ne serait pas parfait ? Car, étant lui-même parfait, Dieu ne saurait donner que des choses parfaites…

À peine donc quelqu’un est-il régénéré que, comme son nom l’indique, il a été « illuminé » : le voilà libéré des ténèbres et, du même coup, gratifié de la lumière… Nous sommes débarrassés de nos péchés, qui, comme un nuage, couvraient l’Esprit divin, et voilà l’œil de notre esprit libéré, découvert, lumineux, cet œil qui seul nous fait contempler les choses divines.

Clément d’Alexandrie – Le Pédagogue, 1, 6 (trad. Brésard 2000 ans B)

____

Heureuse Loi nouvelle

Nous avons les dix commandements, donnés par Moïse…, et tout ce que recommande la lecture des livres saints, dont ce qu’Isaïe nous a transmis : « Lavez-vous, purifiez-vous, ôtez le mal devant mes yeux. Apprenez à faire le bien, recherchez ce qui est juste ; prenez la défense de l’opprimé, de la veuve, de l’orphelin. Venez et parlons ensemble, dit le Seigneur » (Is 1, 16s)… Mais nous avons aussi les lois du Verbe, la Parole de Dieu, les paroles d’encouragement non écrites sur des tables de pierre par le doigt du Seigneur (Ex 24, 12), mais inscrites dans le cœur des hommes (2 Co 3, 3)… Ces deux lois ont servi au Verbe pour la pédagogie de l’humanité, d’abord par la bouche de Moïse, ensuite par celle des apôtres…

Mais nous avons besoin d’un maître pour expliquer ces paroles saintes… ; c’est lui qui nous enseignera les paroles de Dieu. L’école, c’est notre Église ; notre unique Maître, c’est le Fiancé, volonté bonne d’un Père bon, sagesse originelle, sainteté de la connaissance. « C’est lui la victime offerte pour nos péchés », dit saint Jean (1Jn 2, 2) ; c’est lui qui guérit nos corps et nos âmes, l’homme tout entier, lui Jésus qui est « la victime offerte non seulement pour nos péchés, mais pour ceux du monde tout entier. Et voici comment nous pouvons savoir que nous le connaissons : c’est en gardant ses commandements » (v. 3)… « Celui qui déclare demeurer en lui doit marcher dans la voie où lui, Jésus, a marché » (v. 6)

Nous qui sonnes les élèves de cette bienheureuse pédagogie, parachevons le beau visage de l’Église et accourons comme des petits enfants vers cette mère pleine de bonté. Écoutons le Verbe de Dieu ; glorifions la bienheureuse disposition qui nous guide par cet Enseignant et nous sanctifie comme enfants de Dieu. Nous serons citoyens du ciel si nous sommes les élèves de cet Enseignant sur la terre, et là-haut nous comprendrons tout ce qu’il nous a enseigné concernant le Père.

Clément d’Alexandrie – Le Pédagogue, III 89, 94, 98-99 (trad. cf. SC 158, p. 171s et coll. Pères dans la foi n° 44, Migne 1991, p. 294)

____

To top