Anonyme – Récits d’un pèlerin russe

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Pèlerin russe - Nicolas Ivanovitch Lepetov, 1855

Pèlerin russe - Nicolas Ivanovitch Lepetov, 1855

Livres religieux

Anonyme, Récits d’un pèlerin russe, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Points Sagesse » n° 14, 1978 (résumé-citations D. Vigne). [pdf]

Anonyme,

Récits d’un pèlerin russe

Premier récit

Vocation. Par la grâce de Dieu je suis homme et chrétien, par actions grand pécheur, par état pèlerin sans abri, de la plus basse condition, toujours errant de lieu en lieu. Pour avoir, j’ai sur le dos un sac avec du pain sec, dans ma blouse la sainte Bible et c’est tout.

 

Le vingt-quatrième dimanche après la Trinité, j’entrai à l’église … on lisait l’Épître, au passage dans lequel il est dit : Priez sans cesse. Cette parole pénétra profondément dans mon esprit(page 21). J’irai par les églises où prêchent des hommes en renom, et, là peut-être, je trouverai ce que je cherche. Et je me mis en route.

Vains enseignements. J’ai entendu beaucoup d’excellents sermons sur la prière. Ils étaient tous des instructions sur la prière en général … Mais comment arriver à prier véritablement, là-dessus on ne disait rien20.

(Un monsieur dévôt) – « Prie plus et avec plus de zèle, la prière te fera comprendre d’elle-même comment elle peut devenir perpétuelle21 ; pour cela il faut beaucoup de temps » … Mais il n’avait rien expliqué22.

(Un supérieur pieux) – « Expliquez-moi comment l’intelligence peut être toujours plongée en Dieu sans distraction et le prier sans cesse ». – « C’est là chose fort difficile, si Dieu n’en fait pas don lui-même », dit le supérieur. Mais il n’avait rien expliqué23.

Sagesse du starets. – « On prêche beaucoup sur la prière et il existe là-dessus de nombreux ouvrages récents, mais tous les jugements de leurs auteurs sont fondés sur la spéculation intellectuelle, sur les concepts de la raison naturelle et non sur l’expérience nourrie par l’action26.

Beaucoup commettent une grande erreur, lorsqu’ils pensent que les moyens préparatoires et les bonnes actions engendrent la prière, alors qu’en réalité c’est la prière qui est la source des œuvres et des vertus27. Viens chez moi, je te donnerai un livre des pères qui te permettra de comprendre » 29.

Prière de Jésus et Philocalie. – « La prière de Jésus intérieure et constante est l’invocation continuelle et ininterrompue du nom de Jésus par les lèvres, le cœur et l’intelligence, dans le sentiment de sa présence, en tout lieu, en tout temps, même pendant le sommeil. Elle s’exprime par ces mots : Seigneur Jésus-Chist, ayez pitié de moi ! Celui qui s’habitue à cette invocation ressent une grande consolation et le besoin de dire toujours cette prière ; au bout de quelque temps, il ne peut plus demeurer sans elle et c’est d’elle-même qu’elle coule en lui29.

Comment on apprend la prière, nous le verrons dans ce livre. Il s’appelle Philocalie29. Pour contempler le roi des astres et supporter ses rayons enflammés, il faut employer un verre artificiel, infiniment plus petit et plus terne que le soleil. Eh bien, l’Écriture est ce soleil resplendissant et la Philocalie ce morceau de verre » 30.

Apprentissage. Pendant une semaine, je m’exerçai. Au début, tout semblait aller bien. Puis je ressentis une grande lourdeur, de la paresse, de l’ennui32. – « Frère bien-aimé, c’est la lutte que mène contre toi le monde obscur, car il n’est rien qu’il redoute tant que la prière du cœur » 32.

Le starets chercha dans les enseignements du moine Nicéphore et lut : « Tu sais que la raison de tout homme est dans sa poitrine… À cette raison enlève donc toute pensée (tu le peux si tu veux) et donne- lui le Seigneur Jésus-Christ, ayez pitié de moi »34.

– « Récite exactement trois mille oraisons par jour sans en ajouter ou retrancher aucune ».

Pendant deux jours j’eus quelque difficulté, puis cela devint facile … Je le dis au starets, qui m’ordonna de réciter six mille oraisons par jour34. Qu’arriva-t-il ? Je m’habituai si bien à la prière que si je m’arrêtais un court instant, je sentais un vide comme si j’avais perdu quelque chose35.

– « Ne perds pas de temps et, avec l’aide de Dieu, prends la résolution de réciter douze mille oraisons par jour35.

Je ressentis d’abord de la fatigue, une sorte de durcissement de la langue et une raideur dans les mâchoires, mais sans rien de désagréable ; ensuite j’eus légèrement mal au palais, puis au pouce de la main gauche qui égrenait le rosaire, tandis que mon bras s’échauffait jusqu’au coude, ce qui produisait une sensation délicieuse. Et cela ne faisait que m’inciter à réciter encore mieux la prière36.

En marche vers la prière pure. – « Dieu t’a donné le désir de prier et la possibilité de le faire sans peine. C’est là un effet naturel produit par l’exercice et l’application constante, de même qu’une machine36. Mais quel degré de perfection, de joie et de ravissement n’atteint pas l’homme lorsque le Seigneur veut bien lui révéler la prière spirituelle spontanée et purifier son âme des passions ! … Désormais, je te permets de réciter autant d’oraisons que tu le veux37 ».

Parfois, je fais plus de soixante-dix verstes en un jour et je ne sens pas que je vais ; je sens seulement que je dis la prière. Quand un froid violent me saisit, je récite la prière avec plus d’attention et bientôt je suis tout réchauffé39. Je suis devenu un peu bizarre. Je n’ai souci de rien … rien de ce qui est extérieur ne me retient, je voudrais être toujours dans la solitude40.

Naturellement ce ne sont là que des impressions sensibles ou, comme disait le starets, l’effet de la nature et d’une habitude acquise ; mais je n’ose, encore me mettre à l’étude de la prière spirituelle à l’intérieur du cœur, je suis trop indigne et trop bête. J’attends l’heure de Dieu, espérant en la prière de mon défunt starets. Ainsi, je ne suis pas encore parvenu à la prière spirituelle du cœur, spontanée et perpétuelle ; mais, grâce à Dieu, je comprends clairement maintenant ce que signifie la parole de l’Apôtre que j’entendis jadis : Priez sans cesse40.

Deuxième récit

Je ne pouvais m’employer à aucun travail manuel, car j’avais perdu l’usage de mon bras gauche dès ma petite enfance41.

Vers le « lieu du cœur ». Au bout de quelque temps, je sentis que la prière passait d’elle-même dans mon cœur c’est-à-dire que mon cœur, en battant régulièrement, se mettait en quelque sorte à réciter en lui-même les paroles saintes sur chaque battement, par exemple : 1. Seigneur, 2. Jésus, 3. Christ, et ainsi de suite42.

Je ressentis une légère douleur au cœur et dans mon esprit un tel amour pour Jésus-Christ qu’il me semblait que, si je l’avais vu, je me serais jeté à ses pieds42. Bientôt apparut dans mon cœur une bienfaisante chaleur qui gagna toute ma poitrine42.

Le capitaine ivrogne. – « Le père spirituel lui donna un Évangile et lui ordonna d’en lire un chapitre chaque fois qu’il aurait envie de boire ; et si l’envie revenait, il devait lire le chapitre suivant. Mon frère mit ce conseil en pratique et, au bout de peu de temps, la passion de boire le quitta50. Ça ne fait rien si tu ne comprends pas, lis seulement avec attention. Un saint a dit : si tu ne comprends pas la Parole de Dieu, les diables comprennent ce que tu lis et ils tremblent51.

Je commençai à lire le premier chapitre de Matthieu. Je le lus jusqu’au bout sans rien y comprendre ; mais je me rappelai ce qu’avait expliqué le moine …Eh ! me dis-je, essayons encore un chapitre. La lecture m’en parut plus claire51. Voyons aussi le troisième : je ne l’avais pas commencé qu’une sonnerie retentit : c’était l’appel du soir. Il n’y avait plus moyen de quitter la caserne ; ainsi, je restai sans boire52.

Depuis ma guérison, je me suis promis de lire chaque jour, ma vie durant, un des quatre Évangiles en entier, sans admettre aucun empêchement53. – Et qu’est-ce qui vaut plus, demanda le Capitaine, la prière de Jésus ou l’Évangile ? – C’est tout un, répondis-je. L’Évangile est comme la prière de Jésus : car le nom divin de Jésus-Christ enferme en lui toutes les vérités évangéliques. Les Pères disent que la prière de Jésus est le résumé de tout l’Évangile53.

Contemplations. Je commençai à lire Théolepte de Philadelphie. Je fus étonné de voir qu’il propose de se livrer au même moment à trois ordres d’activité : assis à table, dit-il, donne à ton corps la nourriture, à ton oreille la lecture et à ton esprit la prière … C’est alors que je compris le mystère de la différence entre le cœur et l’esprit54.

Quand je priais au fond du cœur, tout ce qui m’entourait m’apparaissait sous un aspect ravissant : les arbres, les herbes, les oiseaux, la terre, l’air, la lumière, tous semblaient me dire qu’ils existent pour l’homme, qu’ils témoignent de l’amour de Dieu pour l’homme ; tout priait, tout chantait gloire à Dieu. Je comprenais ainsi ce que la Philocalie appelle « la connaissance du langage de la création », et je voyais comment il est possible de converser avec les créatures de Dieu57.

Le forestier ignare. Il y avait un vieux chantre qui possédait un livre ancien, très ancien, sur le Jugement dernier59… les tortures de l’enfer et quelle poix il y aura et comment les vers dévoreront les pécheurs. Soudain, j’eus une peur effrayante et je me dis : Je n’échapperai pas aux tourments ! Holà, je vais me mettre à sauver mon âme et j’arriverai peut-être à racheter mes péchés60. Mais, à force, je suis assailli de réflexions … Comment l’homme peut-il ressusciter … Et qui sait, y aura-t-il un enfer ou non ? 61

Les savants et les intellectuels deviennent libres penseurs et ne croient plus à rien, mais nos frères, les simples paysans, quelle incroyance ils se fabriquent ! Sûrement le monde obscur a accès à de tous, mais il s’attaque peut-être encore plus facilement aux simples. Il faut raisonner autant que possible et se fortifier contre l’ennemi par la Parole de Dieu62. On ne se retient pas de pécher par la seule crainte du châtiment … Dieu veut que nous venions à lui comme des fils62. Si tu n’as pas toujours Dieu dans l’esprit et la prière de Jésus dans le cœur, tu ne seras jamais à l’abri des pensées mauvaises63.

Songe. Voilà qu’en songe je me vois dans la cellule de mon starets et il m’explique la Philocalie65. Soudain, je vois sur la pierre qui me tenait lieu de table la Philocalie ouverte à la page indiquée par le starets et marquée d’un trait de charbon, exactement comme dans mon rêve67.

L’embrasement du cœur. Je cherchai avant tout à découvrir le lieu du cœur, selon l’enseignement de saint Syméon le Nouveau Théologien68. Bientôt mon cœur apparut et je sentis son mouvement profond ; puis je parvins à introduire dans mon cœur la prière de Jésus et à l’en faire sortir, au rythme de la respiration68. J’inspirais l’air et le gardais dans ma poitrine en disant : Seigneur Jésus-Christ, et je l’expirais en disant : Aie pitié de moi68.

Parfois il y avait comme un bouillonnement dans mon cœur et une légèreté … Parfois, je sentais un amour ardent pour Jésus et pour toute la création divine. Parfois mes larmes coulaient d’elles-mêmes par reconnaissance … Parfois la douce chaleur de mon cœur se répandait dans tout mon être et je sentais avec émotion la présence innombrable du Seigneur69. Les effets de la prière du cœur dans l’esprit, dans les sens, et dans l’intelligence70. Elle se faisait d’elle même sans aucune activité de ma part71.

Récits divers. Le loup éloigné par le chapelet74 : cet objet a été pénétré d’une force sainte75.

Un vieux croyant80.

Fuir au désert ou travailler pour les hommes ? 82-83.

La fiancée convertie84 ; le pèlerin fouetté, il s’en réjouit86.

Le remède de goudron d’os, gage de la résurrection93.

Le polonais critique les techniques hésychastes en les rapprochant de celles des yogis94.

Le pèlerin est pris pour un devin99.

Départ pour Jérusalem100.

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