Méditation de Pâques avec Lanza del Vasto
Dans son Commentaire de l’Evangile, Lanza del Vasto relit de façon très profonde les récits de la Passion. Du dernier repas du Christ à sa crucifixion et à sa résurrection, c’est tout le mystère de notre salut qu’il nous aide à accueillir. Une émission préparée par Daniel Vigne et enregistrée pour Radio Présence en 2014, en collaboration avec Isabelle Du Ché, Francky Guéret et Louis-Marie Soler.
Première partie : De la Cène à la Croix [pdf]
Deuxième partie : Du Golgotha au lac de Tibériade [pdf]
1ère partie : De la Cène à la Croix
La figure de Judas
Pendant qu’ils étaient à table et qu’ils mangeaient, Jésus dit : « En vérité, je vous le dis, l’un de vous me livrera, un qui mange avec moi. » Ils devinrent tout tristes et se mirent à lui dire l’un après l’autre : « Serait-ce moi ? » Il leur dit : « C’est l’un des Douze, qui plonge avec moi la main dans le même plat. Car le Fils de l’homme s’en va selon qu’il est écrit de lui ; mais malheur à cet homme-là par qui le Fils de l’homme est livré ! Mieux eût valu pour cet homme-là de ne pas naître[1]. »
Ces courtes phrases, énigmatiques et contradictoires, ont troublé et fait réfléchir toute la chrétienté. Sujet de mystère et de drames, de poésies sans nombre, de méditation. Qui est Judas ? Pourquoi Judas a-t-il trahi ? Judas a-t-il vraiment trahi ? Judas est-il vraiment perdu ? Mais s’il était nécessaire pour la rédemption du monde que Judas trahît, si Judas était prédestiné à trahir, s’il était l’instrument et comme le doigt de Dieu, comment lui en faire un blâme ? Était-il libre de trahir ou de ne point trahir ? Qu’est-ce qu’être libre ? Tout le problème du mal, du bien, de la liberté, du jugement, du salut, tout ce problème insoluble par la voie philosophique et spéculative est soulevé et remué par la figure de Judas.
Je pense que beaucoup de faux arguments et de mauvaises raisons ont été émis à ce sujet et que même les bonnes raisons ont pu se trouver mauvaises. Je pense en effet que la seule façon de le traiter avec compréhension est de se faire une forte représentation du drame comme drame intérieur (…) La Pâque et la Passion ne sont pas simplement des événements, mais d’abord des enseignements. Tout est là pour nous enseigner. (…) Si le Christ nous intéresse à un si haut degré, c’est parce que son histoire est la nôtre, parce qu’il est nous, parce que nous sommes lui. Il faut étendre cette vérité et se dire que nous sommes aussi les disciples, que nous sommes aussi les Douze : ils sont en nous, et Judas est en nous. Voilà pourquoi ce n’est pas un ennemi qui a trahi le Christ, mais l’ami, un des Douze, un des choisis, un apôtre, un qui montrait toutes les apparences de la pureté et de la sainteté même. La question que, dans leur humilité, les autres apôtres se posent : Serait-ce moi, Seigneur ?, voilà plutôt la question que chacun de nous doit se poser. (…)
J’ai passé plusieurs années de ma vie à méditer sur la figure de Judas et sur les quelques mots qui en sont dits dans l’Évangile. (…) J’ai cherché à découvrir qui pouvait être le traître, et non seulement le traître voleur, le banal espion, le mauvais homme, mais l’apôtre, celui qui pendant trois ans au moins avait eu la plénitude de la lumière à côté de lui, celui qui peut-être avait lui-même réalisé des miracles au nom de son Maître, celui qui avait suivi et aimé son Maître ; le plus curieux, le plus brillant, le plus intelligent, le plus subtil, le plus désinvolte, le plus libre, le joueur, celui qui tourne les obstacles, celui qui se donne à lui-même l’apparence du détachement parce qu’il sait jouer avec la loi, celui qui fait de la vérité un sujet de curiosité, celui qui fait des choses saintes un objet de jouissance, celui qui fait de l’exercice ascétique une expérience intéressante, celui qui sait se diviser en lui-même, s’oublier à tout instant, rebondir, vivre d’une vie multipliée, celui qui aime également le pour et le contre, celui qui trouve une saveur égale à la vérité et au mensonge, celui qui, à force de mentir, oublie qu’il ment et se trompe lui-même, l’homme d’aujourd’hui enfin, celui pour qui rien n’est sacré, celui qui touche à tout et qui retourne tout, l’homme d’aujourd’hui le plus proche, le mieux connu de nous : vous et moi. Serait-ce moi, Seigneur ?
Le reniement de Pierre
Jésus leur dit : « Vous serez tous scandalisés à mon sujet cette nuit. Car il est écrit : ‘Je frapperai le pasteur et le troupeau sera dispersé.’ Mais quand je serai ressuscité, je vous précéderai en Galilée ». Pierre lui répondit : « Même si tous sont scandalisés à ton sujet, moi je ne le serai jamais. » Jésus lui dit : « En vérité, je te le dis, cette nuit même, avant que le coq ait chanté, tu me renieras trois fois[2]. »
Après Judas qui trahit, voici Pierre qui renie. Quant aux disciples, vous savez ce qu’ils feront : ils s’enfuiront tous. (…) Et voilà comment commence l’histoire de la chrétienté, voilà comment commence une grande œuvre qui va bousculer le monde. La venue de Jésus a remué des foules pendant trois ans, a produit des miracles et des prodiges, a agité les gens ; on a pensé que le royaume de Dieu était venu, les moins disposés à croire s’écriaient qu’au moins un grand prophète était venu dans le monde, et voilà l’heure la plus sombre : celle où tout retombe à rien. Voilà l’heure de l’épreuve de la foi, et celui qui est un rocher de foi, celui qui a été nommé Pierre, ou Rocher, à cause de sa foi inébranlable, c’est celui-là et non pas un autre qui va renier trois fois. Ce sont les choisis, ce sont les douze plus proches, ce sont ceux qui ont assisté aux miracles, ce sont ceux qui ont écouté l’enseignement, ce sont ceux qui ont dit : Comment te quitterions-nous, toi qui as les paroles de vie, ce sont eux qui vont fuir.
Tout cela vient pour notre enseignement. Pierre, que dit-il quand on lui annonce qu’il reniera, quand on lui annonce seulement qu’il sera troublé ? Moi ? non, jamais ! Que tout le monde le soit, mais moi, non ! Et voilà déjà la cause de la chute : moi non, moi je ne suis pas comme tous les autres, moi je suis à l’abri des faiblesses, moi je ne crains pas la mort. Ô Pierre, ô Pierre, ô rocher humain ! Chef de l’Église, voilà ton premier enseignement. Il est beau que cette tache sur l’Église naissante n’ait pas été cachée, mais étalée, et qu’elle soit venue jusqu’à nous par l’œuvre de l’Église, comme tous les plus terribles verdicts contre l’Église sont venus à nous par elle, comme toutes les vérités au nom desquelles il nous est facile de l’accuser. C’est par là que le Nouveau Testament est dans la tradition de l’Ancien, et l’Église dans celle du peuple d’Israël.
Que sont les Écritures saintes du peuple hébreu ? Une histoire. Voyez toutes les histoires : l’histoire grecque et l’histoire romaine et l’histoire de France, l’éloge qu’un peuple se donne à soi-même, la glorification des aïeux, le mensonge avantageux, la justification posthume, pour servir à la justification présente et future. Mais l’Écriture, mais la Bible n’est pas une histoire : c’est une confession, c’est la confession d’un peuple qui ne manque aucune occasion de se reconnaître abject, et qui ne présente presque aucun héros sans nous montrer aussi son côté d’ombre, sans le charger de ses crimes et de ses hontes. Voilà pourquoi cette histoire peut s’appeler : Histoire sainte…
L’agonie à Gethsémani
Ayant pris avec lui Pierre et les deux fils de Zébédée, Jésus commença à ressentir tristesse et angoisse. Alors il leur dit : « Mon âme est triste à en mourir, demeurez ici et veillez avec moi[3]. » Entré en agonie, il priait de façon plus instante et sa sueur devint comme de grosses gouttes de sang qui tombaient à terre[4].
Voici le temps de la puissance des ténèbres. Rien de l’enseignement de celui qui a parlé pendant trois ans ne reste, même au cœur de ses plus intimes, rien ne reste de son œuvre, car c’est le moment de la puissance des ténèbres et du déchaînement des démons. Et celui qui a montré tant de puissance dans ses miracles semble absolument abandonné de sa propre force et il l’est, mais il l’est volontairement, ce qui prouve qu’il y a en lui une force qui dépasse sa force. (…)
Voici le temps de l’agonie au jardin des Oliviers. L’agonie sous les oliviers, une agonie où le corps de chair n’a point part, sinon par une sueur de sang qui jaillit directement du cœur affligé – sous les oliviers qui sont l’arbre de paix, l’arbre couronné de pâleur transparente, d’un feuillage d’une verdure non verte mais blanche, et de tronc tout fendu, l’arbre de paix, tordu et déjeté, écartelé, ouvert par la nature et par la main des hommes pour que la lumière y descende jusque dans les entrailles desséchées. (…)
Voici un récit consternant, et une réponse à cette question : Jésus-Christ était-il un dieu, Jésus-Christ était-il un sage ? Et la réponse est : non. Un sage n’est tel que par le détachement parfait, par l’impassibilité, par une vertu que rien n’ébranle, par un courage qui ne recule pas devant la mort et qui n’hésite pas. Voici qu’on nous présente le Maître comme suant le sang à l’approche de la mort, et suppliant Dieu que cela lui soit épargné. Quant aux dieux, ils règnent dans l’éther et nos misères ne les touchent pas, nos défauts ne les atteignent pas, ils vivent dans la lumière et leur omniscience les porte à ignorer les malheurs de ce monde.
Mais Jésus-Christ n’est pas un dieu, car il est Dieu incarné, et il n’est point un sage, mais il est la Sagesse faite homme. Cette scène unique et nouvelle dans tous les livres sacrés de l’humanité marque un renversement (…) de la conception de la divinité et de la conscience religieuse des hommes. (…) C’est par là surtout qu’on peut parler de la religion chrétienne comme d’une religion nouvelle, car cette méditation n’a que peu de chose à faire avec les lamentations des femmes sur la mort et le démembrement d’Osiris, ou sur Adonis déchiré par le sanglier, qui devaient, eux aussi, dans la fable du moins, ressusciter avec la saison nouvelle.
Voici donc la Sagesse de Dieu à l’agonie, voici donc le démembrement de Dieu, la chute de Dieu, la descente de Dieu non seulement à terre mais en enfer. Voici donc le renversement étonnant, déchirant, écrasant. Jésus-Christ n’était point un sage, on parle même de la « folie » de la croix, et bien des auteurs nous ont présenté la Sagesse divine incarnée comme un fou, comme un cas clinique. (…)
Jésus-Christ est le contraire d’un sage, j’entends par là que c’est en sens contraire qu’il s’avance : car le sage part de l’ignorance, du trouble, de la confusion, de la faiblesse qui sont le lot de notre nature et peu à peu, par efforts successifs, par exercices, par études, par réflexions, s’élève, s’approche du détachement, transforme sa nature, se délie non pas seulement du péché comme fait le saint, mais aussi des racines du péché en opérant sur la direction de ses désirs, en éteignant avec les désirs extérieurs les regrets, les chagrins, les peines, les soucis qui sont le fait de l’attachement. C’est ainsi que, né homme, il se fait peu à peu semblable à un dieu.
Mais Jésus-Christ est le Fils de Dieu et il est Dieu lui-même ; il est descendu d’en haut, et c’est pourquoi je dis qu’il fait le chemin inverse. (…) Ce n’est pas au détachement progressif qu’il se prépare à travers toute sa vie, mais plutôt à un enfoncement progressif, qui commence par la naissance, qui recommence par le baptême, qui continue par la prédication, qui s’achève dans l’agonie et dans la Passion. Et ce n’est point par faiblesse ou abandon ou crainte qu’il sue le sang avant le supplice, mais c’est de par une volonté délibérée qu’il entre dans la souffrance. (…)
Étant allé un peu plus loin, il tomba sur la face en faisant cette prière : « Mon Père, s’il est possible, que ce calice passe loin de moi… Cependant, non pas comme je veux, mais comme tu veux[5]. »
Il était venu ici-bas pour souffrir, il voulut souffrir, il voulut descendre par une voie qui nous est à tous donnée, mais que tous nous ne savons pas suivre. Il a voulu descendre pour que nous puissions remonter par le même chemin, mais sa voie n’était pas la nôtre, ou plutôt le sens dans lequel il suivit sa voie n’était pas le sens dans lequel nous la suivons ; c’est pourquoi nous ne pouvons pas imiter le Christ sinon du dedans. Il ne nous convient pas seulement de l’imiter comme un modèle, mais de le recevoir comme une graine qui pousse, comme une sève qui monte, comme une voie qui s’ouvre, comme une vie qui commence, et comme une vérité conduisant à la Vérité. (…)
Il voulut donc souffrir, mais comment alors se peut-il que par trois fois il prie Celui qui pouvait lui éviter toute cette souffrance, pourquoi le prie-t-il d’éloigner de lui ce calice ? C’est qu’en assumant la douleur humaine, il assume tout ce que comporte cette douleur. Il veut ignorer ce qu’il sait, comme il veut refuser la consolation. Et il veut être tenté. (…)
Il est dit à la fin de la tentation dans le désert : Alors Satan se retira de lui, attendant le moment favorable. Or rien de vain n’est dit dans l’Évangile. Quand donc revient-il le moment favorable ? Maintenant : à l’heure de l’agonie, maintenant Satan revient et, sachons-le et croyons-le bien, l’angoisse que Jésus ressent dans l’agonie n’est pas la peur des coups ni des clous ni du bois ni de l’éponge de vinaigre. La peine dont il souffre ici n’est point la peine de son corps martyrisé, mais c’est un premier martyre avant l’autre : celui du cœur.
L’agonie du Christ touche (…) le cœur du Christ. (…) Non, ce n’est pas la crainte des clous et des coups qui fait entrer le Seigneur dans l’agonie. Le fardeau que son cœur porte est autre. Comme le dit le bienheureux Newman : « Hélas ! C’est un fardeau que nous connaissons bien, qui nous est familier, mais qui pour lui était un tourment inexprimable. Il eut à porter un poids que nous portons si aisément, si naturellement, si volontiers que nous avons peine à nous le représenter sous les espèces d’un grand tourment, mais qui, pour lui, avait l’odeur empoisonnée de la mort. Il eut, mes chers frères, à porter le poids du péché ; il eut à porter vos péchés ; il eut à porter les péchés du monde entier. (…) Il était là, à genoux, immobile et silencieux, tandis que l’impur démon enveloppait son esprit d’une robe trempée dans tout ce que le crime humain a de plus odieux et de plus atroce, et qui se resserrait autour de son cœur. (…) Son cœur était glacé par l’avarice, la cruauté et l’incrédulité. Sa mémoire même était chargée de tous les péchés commis depuis la Chute, dans toutes les régions de la terre. » Et Newman ajoute : « Il n’y avait que Dieu qui pût porter ce fardeau. » (…)
Et pendant ce temps, pendant que l’Innocent absolu souffre pour tous les coupables, nous savons ce que font les méchants : ils intriguent, ils marchandent, ils trahissent, ils s’avancent dans la nuit avec des épées, des bâtons et des torches. (…) Mais que font les bons, les disciples fidèles, les apôtres, les saints, que font-ils donc ? Ils dorment.
Le procès
Après l’avoir ligoté, ils l’emmenèrent et le livrèrent à Pilate. Le gouverneur l’interrogea en disant : « Tu es le Roi des Juifs ? » Jésus répliqua : « Tu le dis. » Puis, tandis qu’il était accusé par les grands prêtres et les anciens, il ne répondit rien[6].
Après la fuite des disciples, le reniement de Pierre, du meilleur de ses disciples, l’acharnement des prêtres ses ennemis, les hurlements de la foule qui hier l’acclamait au cri de : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur, voici le jugement des autorités civiles étrangères, tellement étrangères et civiles qu’elles ne le jugent même pas, ne comprennent pas de quoi il s’agit et s’en lavent les mains, puis le flagellent et le crucifient avec indifférence.
Et même, chez l’un des Évangélistes, un supplément de parodie juridique chez le roi Hérode, le « renard », le mondain, amusé de voir enfin ce prophète dont tout le monde a parlé, et dont il voudrait tirer pour le plaisir de ses hôtes un petit miracle bien fait, mais qui n’obtient de Jésus (comme d’ailleurs toutes les autorités de ce monde n’obtiennent jamais de Jésus) qu’un regard de juge et le silence. C’est pourquoi, d’amusé, le roi devient méprisant à son tour et renvoie l’accusé à la mort, vêtu d’un vêtement écarlate et ridicule.
Car la mascarade commence en même temps que le supplice : après la flagellation (dont il est parlé rapidement dans le texte, mais qui en elle-même est déjà un supplice effroyable et peut entraîner la mort), voici les moqueries du prétoire, le déguisement du vrai roi en faux roi, et la pourpre dérisoire du déguise-ment, et la pourpre réelle du sang et la couronne de rire qui est la couronne d’épines qui entre dans la chair, et touche jusqu’à l’os de la pensée. Et enfin le dénouement.
La crucifixion
Alors Pilate le leur livra pour être crucifié. Ils prirent donc Jésus, et il sortit, portant sa croix, et vint au lieu dit du Crâne, ce qui se dit en hébreu Golgotha, où ils le crucifièrent et avec lui deux autres : un de chaque côté et Jésus au milieu[7].
Le récit est bref, il n’abonde pas en détails, et pourtant il est vif et essentiel. Le supplice de la croix – nous avons trop vu des crucifix d’ivoire ou de bois de forme plus ou moins gracieuse –, il nous est rarement arrivé d’essayer de nous figurer ce que ce supplice pouvait être. Il est, entre tous les supplices qui ont pu être inventés par la malice des hommes, le plus atroce, inimaginablement atroce, et c’est pourquoi il a été choisi entre tous. (…)
Le Saint Suaire de Turin, qui nous apporte en premier lieu la preuve irréfutable de la véracité des quatre récits des Évangélistes et qui garde les traces nettes de tout ce qui a été souffert par l’Homme de douleur, nous apporte sur cette pratique, Dieu merci aujourd’hui supprimée, des détails que nous ne connaissions point. Il est avéré aujourd’hui que (d’ailleurs la logique l’exige) les clous de la croix n’étaient point plantés au milieu des mains, mais en deçà de l’os des poignets, que le crucifié n’était pas comme mis là au pilori, mais très exactement pendu sur ses tendons, que, donc, sans atteindre aucun des organes vitaux, le supplice tenait tout l’homme accroché à quatre plaies, tiré sur les muscles au point que dès le premier moment, la crampe saisissait le corps tout entier. En outre, l’affaissement du corps rendait la respiration extrêmement difficile et provoquait une suffocation qui pourtant n’étouffait pas immédiatement le patient, car celui-ci se redressait avec effort, avivant ainsi les plaies et les crampes. Dès que le supplice commençait, le corps se couvrait de sueur froide et la suffocation mettait sur le visage cette lividité dont il est parlé en Isaïe tant de siècles auparavant : sa maladie nous a rendu la santé – et le terme employé par le prophète, c’est livore suo, sa lividité. (…)
Voilà donc le supplice auquel l’homme était attaché jusqu’à ce que mort s’ensuive. Pour Jésus c’était le dernier supplice que plusieurs autres avaient précédé, si bien qu’il y arrivait déjà exténué et il y mourut assez vite. Mais ce qui nous consterne plus encore que cet abîme de souffrances corporelles, c’est le dernier mot de la dernière angoisse : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? Source de stupeur pour le chrétien, pour celui qui croit que Jésus est le Fils de Dieu, Dieu lui-même en perpétuelle contemplation du Père, perpétuellement consolé par la connaissance de son essence profonde et du dénouement béatifique et glorieux de tout cela. (…) Car le Fils éternel a voulu lui-même se retirer le support de sa divinité et descendre dans notre ignorance. (…)
Mais si telle est l’explication qu’on en peut donner verbalement, le mystère de ce drame reste voilé pour nous. (…) Pour certains cela a été une occasion d’humaniser entièrement le Christ, d’affirmer que ce cri était comme la confession de la faillite de toute son œuvre et le désespoir final. Mais ceux qui parlent ainsi oublient que ce qui jaillit de la bouche du Crucifié comme un cri de désespoir est une citation et une prière consacrée, et que Jésus, sur le point de mourir, choisit la prière qui s’approprie exactement à la circonstance. C’est un hymne de David, je dirai plus : un hymne prophétique qui est ici rappelé à temps, et enfin un hymne d’espoir et un cri de louange. C’est le Psaume 22 : (…)
Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? Loin de me sauver, les paroles que je rugis (…) Mon cœur est pareil à la cire, il fond au milieu de mes viscères ; mon palais est sec comme un tesson et ma langue collée à ma mâchoire.
Une bande de vauriens m’assaille, ils me lient les mains et les pieds et me couchent dans la poussière de la mort. (…) Ils partagent entre eux mes habits et tirent au sort mon vêtement. (…)
Mais toi, Seigneur, ne sois pas loin, ô ma force, vite à mon aide. (…) J’annoncerai ton nom à mes frères, en pleine assemblée je te louerai. (…)
La terre entière se souviendra et reviendra vers le Seigneur. (…) Et mon âme vivra pour lui, ma race le servira, on annoncera le Seigneur aux âges à venir, sa justice aux peuples à naître : telle est son œuvre.
Lanza del Vasto, Commentaire de l’Évangile, Paris, Denoël, 1951
Textes choisis par Daniel Vigne pour Radio Présence, Pâques 2014
2ème partie : Du Golgotha à Tibériade
Le quadruple supplice
La Passion du Christ, la « folie » de la croix, est une leçon de sagesse démesurée. Ce terrible événement n’est pas seulement réel, c’est aussi un drame éternel. Il a été un sujet de méditation assidu pour les saints, il a été revécu à travers les siècles par des inspirés ; il est un thème universel de réflexion et de méditation. (…)
Car cette Passion n’est autre chose qu’un itinéraire de la vie spirituelle et de son aboutissement dernier et suprême. L’enseignement qui en résulte pourra ne pas nous plaire, mais il est d’une évidence éclatante : pour entrer dans le royaume, pour atteindre la résurrection, il faut passer par le dépouillement absolu. Le détachement du sage ne suffit pas, il faut aussi le déchirement de l’être entier ; on ne peut pas outrepasser le voile de la connaissance sans déchirer la chair et l’intelligence et l’honneur aussi, et toutes les affections du cœur. Suivons ces étapes dans le récit de la Passion. (…)
1) Le premier supplice, le premier arrachement est celui du cœur et des nobles affections. C’est l’agonie au jardin des Oliviers, où le cœur du Christ souffre d’abord d’être en butte aux siens qui ne l’ont point reçu, comme il est dit dès la première page de l’Évangile de Jean, d’être condamné par le peuple d’Israël, son peuple, d’être honni par ceux qui sont les siens comme il avait été honni dans son village. Ainsi est-il renié par toute sa nation et par tous les représentants de sa nation, et nous ne devons pas croire que cette circonstance ne lui ait pas été particulièrement pénible. En plusieurs passages de l’Évangile, nous voyons de quels liens puissants il est attaché à sa patrie. Ne dit-il pas à la femme cananéenne : Comment donnerai-je aux chiens le pain qui doit être donné aux enfants ? Je suis venu pour réunir les enfants d’Israël. Il dit encore : Combien de fois n’ai-je pas voulu réunir autour de moi les enfants d’Israël comme la poule réunit ses poussins ! et sur la destruction prédite de Jérusalem il a pleuré. Ô Jérusalem, ô Jérusalem, qui tues les prophètes ! Nul n’est prophète en son pays. Ô Jérusalem, qui n’as pas connu que tu étais visitée… Voilà un premier déchirement. (…)
2) Le second est dans la trahison, le reniement ou la fuite de ceux qu’il avait choisis entre tous pour les enseigner, de ses disciples qui à l’heure tragique feront tous défaut. (…)
3) Le troisième déchirement est dans son amour des hommes, dans son amour de la pureté, puisque ce sont les péchés de l’humanité entière qu’il assume et qui le torturent ainsi au point de faire jaillir de sa peau la sueur de sang. (…)
Cette troisième espèce de supplice inclut la crucifixion de l’honneur. Il est à remarquer de ce Christ dont on nous parle souvent comme d’un doux et humble de cœur, et il le fut en effet, qu’il ne manqua jamais à la dignité et à l’honneur. Moi j’honore mon Père, et vous me déshonorez, dit-il à ses interlocuteurs, à ses accusateurs pendant la fête des Tabernacles. Il ne baisse pas la tête devant les puissants de ce monde qui lui font remarquer qu’ils ont pouvoir de le crucifier. Il ne baisse point la tête devant le roi Hérode. Quand la pécheresse brise sur lui le vase d’albâtre empli de parfums précieux, et qu’on lui fait remarquer qu’avec le prix de ce parfum on pourrait soulager les pauvres, il dit : Vous aurez toujours des pauvres parmi vous, mais moi vous ne m’aurez pas toujours. Et aussi : Elle a fait cela pour honorer ma sépulture. Vous m’appelez Maître et Seigneur, et vous faites bien car je le suis, dit-il sans fausse modestie. Celui qui me voit voit le Père. Celui qui m’honore honore le Père. Est-il vrai que tu es roi ? lui demande Pilate. Et Jésus lui répond : Tu l’as dit.
Après l’entrée à Jérusalem sur un âne au milieu des acclamations d’une foule ignorante et douteuse, voici la scène horrible du prétoire où le vrai Roi plus que roi se voit udéguisé en roi, où le Fils de l’homme se voit nommé par Pilate : Voici l’homme. La couronne est devenue couronne d’épines. Les rayons de l’auréole se sont durcis, retournés, et entrent dans la chair avec douleur. Le sceptre, symbole de puissance virile et de domination, est remplacé par le roseau du marécage, signe de fragilité et de bassesse. Et comme si les plaies de la flagellation ne suffisaient pas, il y a aussi les gifles et les crachats, et ce roseau arraché des mains et dont on le frappe sur la tête. Il y a aussi la pancarte au-dessus du gibet : Jésus de Nazareth, Roi des Juifs, et dont les Juifs eux-mêmes s’alarment puisqu’ils protestent devant Pilate pour que l’écriteau soit modifié ; ils en reçoivent une réponse symbolique et pleine de sens (comme toutes les réponses de Pilate) : Ce qui est écrit est écrit.
4) Enfin il y a le quatrième supplice qui est l’arrachement de la chair, le dépouillement et le dévêtement de la chair point par point et bouton par bouton, dans le supplice le plus atroce que l’on puisse imaginer. Il y a les cinq plaies, comme pour marquer que tous les éléments qui composent l’homme doivent être atteints et frappés, arrachés à la vie bribe par bribe. Jésus souffre ce quadruple martyre (…), et rend l’esprit en poussant un grand cri.
Accepter la souffrance
Une leçon qu’il convient de tirer de ce récit, c’est l’attitude que nous devons adopter à l’égard de la douleur nécessaire. Nous devons savoir que pour entrer dans le royaume, il nous faut souffrir, que cette douleur est nécessaire, que ce dépouillement est indispensable. Et pourtant il nous est défendu de le vouloir directement et de l’opérer sur nous-même, car il faut remarquer que la Passion du Christ est subie et non voulue : Seigneur, si tu peux éloigner ce calice de moi, je t’en prie fais-le, mais que ta volonté soit faite.
Voilà l’attitude juste à l’égard de la douleur. Il nous est défendu de la rechercher autant qu’il nous est défendu de la fuir. Il nous est défendu de la rechercher comme il nous est défendu de nous donner la mort. Pour nous donner la mort ou nous infliger des souffrances, il nous faudrait violer l’ordre de la nature qui, dans un certain sens et jusqu’à un certain point, est l’ordre de Dieu. Il ne nous faut pas non plus essayer de l’éluder, cette souffrance, car elle est nécessaire, et une souffrance, pour être vraie, doit être soufferte.
J’ai l’air de balbutier ici, mais en fait nous savons qu’il y a des manières d’éluder la souffrance tout en subissant des sévices. Nous avons tous connu ou entendu parler de tels fakirs assis sur la planche à clous ou se lardant de coups de poignard. La Passion du Christ n’a aucun rapport avec ces sortes d’exhibitions. Ces sortes d’exhibitions peuvent soulever en nous quelque étonnement, mais ne nous inspireront pas de la vénération. Nous y verrons plutôt un tour d’adresse qu’une grâce divine. (…)
Nous connaissons aussi ceux qui recherchent la douleur et qui la cultivent, c’est même une mode qui s’est considérablement développée depuis l’époque dite romantique. Dans toutes les époques il y a eu des gens qui ont chéri tout ce qui pouvait les détruire. Et nous pourrions dire que toute passion et tout vice sont une recherche du poison et de ce qui peut nous détruire. C’est une recherche du plaisir dans la souffrance.
Toute délectation dans la souffrance, qu’elle soit souffrance du corps ou souffrance du cœur, est de la nature du vice, est maladie et perversion. Telles personnes que nous prenons quelquefois pour des saints n’étaient effectivement que des malades de ce genre, et leurs spectaculaires pénitences n’étaient souvent qu’un vice, un vice religieux, une manie et une folie. Ils ne peuvent pas tirer de la Passion du Christ une règle qui les pousse ou les dirige dans ce sens, et ce qui est dit de la souffrance corporelle et de la souffrance du cœur peut être aussi dit de l’humiliation.
Les romans d’aujourd’hui, les confessions publiées et les journaux intimes nous offrent maints exemples de personnages et d’auteurs qui se pourlèchent de l’affirmation de leur propre infamie, de la délectation de leur turpitude. Ce n’est là qu’une maladie et un renversement de l’orgueil. La plupart du temps, lorsqu’un homme se déclare monstrueux et satanique, il se vante, et serait assez humilié de savoir la réalité : qu’il est un pauvre bonhomme comme tout le monde.
Quel est l’enseignement du Christ et la règle juste ? Accepter. Accepter et comprendre. Il n’est pas besoin que nous nous suicidions pour mourir, nous mourrons bien à temps. Nous ne devons ni fuir ni rechercher la mort, et il est même juste que nous nous en défendions si ce n’est au détriment de personne. Il est juste que nous la retardions jusqu’à son heure. Ce qu’il faut, c’est savoir l’accepter, la comprendre, lui donner un sens quand elle vient, quand elle vient sur nous et quand elle vient sur les nôtres.
Sur l’homme de l’Esprit, elle viendra probablement prématurée et violente. Mais ce n’est pas l’homme de l’Esprit qui se sera fait violence. Le monde est là, et les nécessités du monde ; les hommes sont là, les ennemis et les amis sont là, avec tous les instruments de supplice tout prêts, et il n’est nul besoin que le martyr hâte son heure. Qu’elle ne vienne pas sur lui comme un filet, cela suffit ; qu’il s’attende à la recevoir à toute heure, cela suffit et c’est bien plus difficile. Accepter est bien plus difficile que forcer. Dans l’acceptation, il y a cette juste mesure du vouloir et du non-vouloir, de la vertu, du courage, de la volonté et aussi du renoncement à l’orgueil de la volonté. C’est attendre qu’une autre volonté que la nôtre propre se fasse en nous.
Les apparitions du Ressuscité
Ressuscité le matin, le premier jour de la semaine, Jésus apparut d’abord à Marie de Magdala dont il avait chassé sept démons. Celle-ci alla le rapporter à ceux qui avaient été ses compagnons et qui étaient dans le deuil et les larmes. Et ceux-là, l’entendant dire qu’il vivait et qu’elle l’avait vu, ne la crurent pas. Après cela, il se manifesta sous d’autres traits à deux d’entre eux qui étaient en chemin et s’en allaient à la campagne. Et ceux-là revinrent l’annoncer aux autres, mais on ne les crut pas non plus. Enfin il se manifesta aux Onze eux-mêmes pendant qu’ils étaient à table, et il leur reprocha leur incrédulité et leur obstination à ne pas ajouter foi à ceux qui l’avaient vu ressuscité[1].
Les quatre Évangélistes nous parlent d’une dizaine d’apparitions du Seigneur après sa mort. La première est à Marie de Madgala au tombeau même ; puis aux femmes, au retour du tombeau ; puis aux disciples d’Emmaüs ; puis aux disciples réunis au cénacle sans Thomas ; puis aux disciples, Thomas présent ; puis lors de la pêche miraculeuse relatée par Jean ; puis sur une montagne en Galilée ; puis à Jérusalem ; et enfin lors de l’Ascension. Ces apparitions, dans la simplicité du style évangélique si vivant et si peu descriptif, se présentent comme particulièrement mystérieuses. Il faut d’abord remarquer que dans les premières, les disciples, ses plus intimes, ne reconnaissent pas leur Maître.
Quand Marie de Magdala qui pourtant l’a servi, l’a suivi, l’a oint de parfum de son vivant et après sa mort, a écouté sa parole assise à ses pieds tandis que sa sœur Marthe besognait dans la maison, quand cette Marie le rencontre sur le lieu même de son supplice, pleine de l’image de lui, elle le prend pour le jardinier et lui demande où on a mis son Seigneur. Il est difficile de croire que ce soient les larmes qui l’empêchent de voir qu’elle a devant elle celui qu’elle cherche, il est difficile en pleurant de ne pas reconnaître celui qu’on pleure quand on l’a devant soi, et pourtant Jésus se penche sur elle et lui dit : Femme, pourquoi pleures-tu ? » Mais il faut qu’enfin il lui dise : Marie !, avec une voix que sans doute elle connaît bien, il faut qu’il lui crie son nom, c’est-à-dire le signe de sa naissance et de son âme, il faut qu’il la rappelle à soi, il faut qu’il la fasse rentrer en elle-même pour qu’elle le reconnaisse. (…)
Les disciples d’Emmaüs, qui sans doute connaissent bien son visage et ses gestes familiers, cheminent le long de la route avec lui, parlent et discutent avec lui, l’invitent à l’auberge, s’assoient à table, et croient se trouver avec un passant quelconque jusqu’à ce qu’il rompe le pain. Vous savez ce que signifie pour le Christ rompre le pain ; il faut que véritablement il rompe son apparence présente et qu’il présente son essence, par ce geste qui est un don, pour qu’ils le reconnaissent.
Et encore lors de la pêche tandis qu’il se tient sur le rivage et que les disciples sont dans la barque, la conversation s’entame entre eux et lui comme avec un passant, puisqu’il leur crie de loin : N’avez-vous rien à manger ? Et ces mêmes gens soudain, mais après le miracle, s’écrient : C’est lui, c’est le Seigneur. On a peine à croire que ce soit la distance de deux cents coudées qui les empêche de reconnaître sa voix et sa figure.
Sous quelle forme donc apparaissait-il à ses disciples, sous quelle forme de chair et dans quelle chair ? On le voit bien une fois manger avec ses disciples après la Résurrection, mais on sait du même coup qu’il est entré dans la salle les portes étant closes ; c’est dire que son corps a passé à travers les murailles. Il montre à ses disciples, et il montre à Thomas les traces de la Passion, mais on dirait que les traits de son visage sont effacés. Il apparaît soudain comme une flamme qui jaillit ou bien comme un passant qui se présente et qu’on ne remarquerait pas d’abord, et l’on ne dit pas comment il disparaît, on ne dit rien de son apparence.
C’est à cette occasion que nous nous apercevons, car nous nous en étions à peine aperçus, que nulle part dans l’Évangile on ne parle de son apparence : qu’il eût une forte barbe, les cheveux divisés tombant sur les épaules, une haute stature, des membres longs, une poitrine de majesté, le nez grand et droit tombant sur la bouche grave, forte et bonne, les sourcils croisant la ligne du nez comme la garde d’une épée croise la lame de l’épée, un front large et paisible, des yeux profonds et sereins. Nous n’apprenons ces choses par aucun texte canonique, nous les savons par la Tradition et par l’image que les peintres n’ont cessé à travers les siècles de nous présenter de lui. Mais nous savons véritablement que l’image que nous nous faisons de lui est sa vraie image. Nous le savons par le Saint Suaire de Turin où sa trace demeure et où nous pouvons encore la contempler, et nous sommes étonnés de ce qu’elle se soit transmise intacte, passant de bouche en bouche, gardée par le souffle des hommes pendant vingt siècles.
Marie, Pierre et Jean
Le premier jour de la semaine, Marie de Magdala vient de bonne heure au tombeau, comme il faisait encore sombre, et elle aperçoit la pierre enlevée du tombeau. Elle court alors et vient trouver Simon-Pierre, ainsi que l’autre disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit : « On a enlevé le Seigneur du tombeau et nous ne savons pas où on l’a mis. » Pierre sortit donc, ainsi que l’autre disciple, et ils se rendirent au tombeau. Ils couraient tous les deux ensemble. L’autre disciple, plus rapide que Pierre, le devança à la course et arriva le premier au tombeau. Se penchant, il aperçoit les linges, gisant à terre ; pourtant il n’entra pas. Alors arrive aussi Simon-Pierre, qui le suivait ; il entra dans le tombeau ; et il voit les linges, gisant à terre, ainsi que le suaire qui avait recouvert sa tête ; non pas avec les linges, mais roulé à part dans un endroit. Alors entra aussi l’autre disciple, arrivé le premier au tombeau. Il vit et il crut[2].
Nous voilà devant le vide du tombeau qui est comme une apparition en creux et comme une ombre de la Résurrection, et la première à s’en étonner, c’est Marie de Magdala, la femme et la pécheresse. Le second et le troisième, ce sont Simon-Pierre et Jean. Et comment se comportent-ils ? L’Évangéliste a soin de nous l’expliquer en détail. Jean se précipite plus vite que Pierre et s’arrête au bord du tombeau. Pierre, qui marche d’un pas plus lent et plus mesuré, arrive après lui, mais entre dans le tombeau le premier. Il ne voit pas seulement les bandelettes et les liens brisés qui retenaient le cadavre, mais aussi le suaire qui garde la trace et l’image enveloppée et cachée.
Pourquoi ces trois-là et non d’autres, pourquoi cet ordre et pourquoi ces gestes ? Les trois, nous les entrevoyons à travers les textes, leur caractère apparaît. Oh ! ils sont décrits avec une sobriété extrême, et sans une attention soutenue nous ne percevrons pas leur signification. Pourtant, elle est nette et se révèle déjà par leur nom même. Les trois sont trois formes d’amour. Le disciple Jean est nommé celui que Jésus aimait. Pierre est celui qui plus que les autres aimait Jésus, comme il est dit un peu plus loin :
Jésus dit à Simon-Pierre : « Simon, fils de Jonas, m’aimes-tu plus que ne m’aiment ceux-ci ? » Il lui répondit : « Oui, Seigneur, tu sais que je t’aime. » Jésus lui dit : « Pais mes agneaux. » Il lui dit une seconde fois : « Simon, fils de Jonas, m’aimes-tu ? » Pierre lui répondit : « Oui, Seigneur, tu sais que je t’aime. » Jésus lui dit : « Pais mes brebis. » Il lui dit pour la troisième fois : « Simon, fils de Jonas, m’aimes-tu ? » Pierre fut attristé de ce qu’il lui avait dit pour la troisième fois : « M’aimes-tu ? » Et il lui répondit : « Seigneur, tu sais toutes choses, tu sais bien que je t’aime. » Jésus lui dit : « Pais mes brebis[3].«
Jean était celui qui reposait sur le sein du Seigneur lors de la Cène, celui qui seul n’a pas dit lorsqu’on a parlé d’un traître : Est-ce moi ?, mais seulement : Qui est-ce, Seigneur ?, et il parlait comme dans un rêve. Jean est celui qui seul est demeuré au pied de la croix alors que tous les autres avaient fui, alors que Pierre lui-même avait renié et avait fui, comme pour montrer que l’amour est le plus grand courage. Jean est celui dont Jésus parmi tous les autres peut dire : Vous ne m’avez pas choisi, c’est moi qui vous ai choisis. C’est celui qui est choisi, qui est appelé et choisi, qui est attiré, qui est assumé, qui est inspiré. Il est le saint de la contemplation intérieure, de la grâce spirituelle. Et de fait son nom signifie : Dieu est gracieux.
Simon-Pierre, lui, a un nom qui signifie : Obéissance. Et Jésus remplace ce nom par un mot qui veut dire : Roc, c’est-à-dire fermeté inébranlable, fermeté dans la foi, dans une foi de rocher, une foi qui n’ouvre pas l’œil sur le monde extérieur mais se tient compacte, serrée à soi-même, forte de sa propre substance. Simon-Pierre (et ses deux noms sont ici réunis), c’est l’obéissance et la foi, qui s’expriment par l’action, la grande action de conquête que sera l’établissement de la chrétienté nouvelle, et c’est pourquoi les clefs lui seront remises à lui, lui qui n’est pas le plus aimé, mais qui aime le plus ; lui dont la sainteté est fondée sur ses propres efforts.
Or il est juste que Jean, l’Inspiré, coure le plus vite et arrive le premier ; il est juste aussi que Pierre soit le premier à descendre, à toucher et à voir, et qu’ensuite l’autre descende, touche et voie, ou plutôt ne voie rien et croie. Quant à la troisième et première figure, celle de Marie de Magdala, celle dont sept démons ont été chassés, elle est l’amour affectif et humain d’abord, et elle sera la première à voir.
L’apparition au bord du lac
Jésus se manifesta de nouveau aux disciples sur le bord de la mer de Tibériade. Il se manifesta ainsi : Simon-Pierre, Thomas, appelé Didyme, Nathanaël, de Cana en Galilée, les fils de Zébédée et deux autres de ses disciples se trouvaient ensemble. Simon-Pierre leur dit : « Je m’en vais pêcher. » Ils lui dirent : « Nous venons nous aussi avec toi. » Ils sortirent, montèrent dans le bateau et, cette nuit-là, ils ne prirent rien. Or, le matin déjà venu, Jésus se tint sur le rivage ; pourtant les disciples ne savaient pas que c’était Jésus. Jésus leur dit : « Les enfants, vous n’avez pas du poisson ? » Ils lui répondirent : « Non ! » Il leur dit : « Jetez le filet à droite du bateau et vous trouverez. » Ils le jetèrent donc et ils n’avaient plus la force de le tirer, tant il était plein de poissons[4].
C’est le seul miracle rapporté après la Résurrection. Et, de fait, chacune des apparitions du Seigneur après sa mort est par soi-même un miracle et suffit à combler les siens de stupeur et de joie inquiète.
Voici donc nos sept Apôtres, les voici pêchant, retournés donc à leurs filets. Ont-ils oublié qu’ils ont été envoyés de par le monde pour annoncer le Royaume ? Ont-ils repris leurs occupations paisibles si peu de jours après l’effroyable drame qui a brisé leur vie et tout leur espoir ? Ont-ils abandonné toute prédication ? Rapportons-nous à l’autre pêche miraculeuse qui se conclut sur ces mots : Désormais je vous ferai pêcheurs d’hommes. Cela suffit pour que nous pensions qu’ils n’ont pas abandonné la prédication, qu’ils gardent l’enseignement du Seigneur. Mais ils sont dans la nuit et ils sont sur l’eau, et ils ne prennent rien, car on leur répond : « Votre prophète, les prêtres l’ont pris et ils en ont fait ce qu’ils ont voulu. Le Sauveur des autres s’est perdu lui-même ; quelques femmelettes disent bien qu’elles l’ont rencontré sur les routes, mais tout le monde sait qu’on l’a ravi du tombeau et caché quelque part. »
Ils sont donc livrés à leurs propres moyens et jetés dans le monde, dans ce monde qui est si bien figuré par l’eau mouvante. Ils pêchent et cherchent le poisson, mais vous savez tous ce que le poisson signifie : le poisson, c’est le vivant des profondeurs ; le poisson, c’est l’eau faite vie ; le poisson, c’est le résumé vivant de l’eau ; le poisson, c’est celui dont il est dit dans la première page de Jean : Ce qui a été fait a eu vie en lui. Il était la vie de tout ce qui vit, il est l’essence profonde de tout ce qui est, de toute la création (…). Il est, lui, le poisson, c’est-à-dire l’eau vivante et consciente et libre, allant où elle veut, eau dans l’eau, et vie dans le mouvement.
Le poisson, c’est le Christ, mais c’est le Christ en nous, le Christ dans l’eau. Il est le Christ et il est aussi le chrétien, il est l’essence divine du chrétien, et cette essence est en tout homme. Mais il faut qu’on la pêche pour que l’homme soit nommé chrétien, il faut qu’on prenne le poisson, qu’on connaisse le poisson. Les disciples, pêcheurs d’hommes, ont jeté les filets en vain et ils sont dans leur barque, ils sont au milieu des eaux, et il fait nuit. Mais Jésus paraît à l’aube et il est sur le rivage, car il est arrivé de l’autre côté de l’eau, et de l’autre côté de la nuit, et il leur crie : « N’avez-vous rien à me donner à manger ? » Mais ils ne le reconnaissent pas encore, ils le prennent pour un passant.
Ils le prennent pour un passant, et c’est Jésus ! Jésus aime à être pris pour un passant. Il affirme qu’il est dans tous les passants et dans tous les pauvres. Il est dans l’appel de tous ceux qui ont besoin. Il a besoin, lui, de manger. Il a faim de manger du poisson, de se reprendre lui-même, de se retrouver lui-même en nous.
Jésus leur dit : « Venez et mangez. » Aucun des disciples n’osait lui demander : « Qui es-tu ? », car ils savaient bien que c’était le Seigneur. Alors Jésus s’approche, il prend le pain et le leur donne, et de même le poisson. Ce fut là la troisième fois que Jésus se montra à ses disciples, ressuscité d’entre les morts.
Lanza del Vasto, Commentaire de l’Évangile, Paris, Denoël, 1951
Textes choisis par Daniel Vigne pour Radio Présence – Pâques 2014