Qui est mon frère ? Construire la fraternité aujourd’hui

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D. Vigne (éd.) - Qui est mon frère ?

D. Vigne (éd.) - Qui est mon frère ?

2019 Livres

Daniel Vigne, Tanguy-Marie Pouliquen, Jean-Michel Poirier (éd.), Qui est mon frère ? Construire la fraternité aujourd’hui, Actes du Colloque de la Faculté de Théologie et de l’Institut d’Études Religieuses et Pastorales de l’Institut Catholique de Toulouse (Toulouse, 25-26 janvier 2018), Paris, Parole et Silence – Presses Universitaires de l’ICT, 2019, 250 p., ISBN 978-2-88959-019-3. [éditeur]

Qui est mon frère ? Construire la fraternité aujourd’hui

Ce volume à plusieurs voix s’interroge sur le sens de la fraternité dans le contexte actuel. Face à l’urgence d’un vivre-ensemble de qualité et à l’attente sociétale d’une fraternité partagée par tous dans un esprit de solidarité, à quels grands enjeux sommes-nous confrontés ? Qu’est-ce que la tradition chrétienne peut apporter de spécifique alors que déjà dans les temps bibliques ces questions fondamentales étaient soulevées : « Qui est mon prochain ? » « Suis-je responsable de mon frère ? ». Biblistes, théologiens, historiens mais aussi des acteurs engagés sur divers terrains tentent d’apporter des éléments de réflexion pour des engagements concrets et responsables.

Présentation par Tanguy-Marie Pouliquen : « Suis-je responsable de mon frère ? »

L’ouvrage que nous présentons à votre lecture, finalisé avec Jean-Michel Poirier et Daniel Vigne, est le fruit d’une session interdisciplinaire qui s’est déroulée les 25 et 26 janvier 2018 à l’Institut Catholique de Toulouse et qui avait pour thème « Qui est mon frère ? Construire la fraternité aujourd’hui ». Rassemblant tant des étudiants en théologie qu’en recherches pastorales, nous nous demandions, et c’était notre argument de départ, lité et à l’attente sociétale d’une fraternité partagée par tous,  s’interroger sur les raisons d’être de cette fraternité et sur  ses enjeux actuels. Qui est mon prochain ? Suis-je responsable de mon frère ? Depuis l’origine, la foi chrétienne s’est confrontée à ces questions fondamentales, en a formulé des principes majeurs, ce qui a suscité des engagements concrets et responsables, au service de tous.

Le déroulement de ces deux journées d’études était progressif, partant de la réflexion fondamentale, à son application la plus singulière : construire concrètement cette fraternité. Nous avons traité successivement des thèmes de la genèse de la fraternité, de ses dimensions théologique et ecclésiale, enfin de la mission propre des chrétiens dans cette construction et nous constations que la manière de faire est plurielle ! Nous évoquerons dans cette présentation quelques traits significatifs des réflexions qui ont été partagées, tant pour mettre en valeur la complexité que la beauté de la fraternité : loin de toute perfection requise, elle est une « vie bonne» toujours à construire en vue d’un engagement pour l’autre, si proche, si riche, si différent.

Le sens de la fraternité apparaît comme pluriel, de la fraternité de sang au projet divin qui traverse l’humanité pour lui donner sa vraie dimension. Le récit de Caïn et Abel, avec la violence jalouse de l’aîné contre le cadet, appelle en creux une fraternité paisible et universelle qui transcende les clivages : « l’unité du genre humain ». L’amour dans de petites fratries est le premier levier du dépassement de ce vis-à-vis relationnel direct, passant de la famille, au lieu-dit, puis au village, de la Cité à la communauté des nations… Être pour l’autre traverse la posture cachée de l’être humain en relation qui ne se satisfait pas de son simple je. Déjà « soi-même comme un autre », le je se perçoit fait pour la relation de qualité en se décentrant de lui-même.

Une appartenance commune déplace l’appartenance fondatrice qui va du simple fait de partager avec autrui une même humanité, avec sa tentation d’isolement, à des liens plus larges, ethniques, religieux, géographiques, nationaux, toujours appelés à s’ouvrir et à se purifier de leur suffisance. Le quatrième évangile n’hésite pas à mettre en scène une fratrie, celle de Lazare, Marthe et Marie, pour nous faire comprendre comment l’amour divin cimente véritablement les liens, plus profondément que ceux déjà beaux du sang. Toute fraternité est appelée à s’élargir.

La fraternité, telle que le christianisme l’a fait naître, cherche à transcender les inégalités sociales, à ouvrir toujours plus les liens pour reconnaître en autrui la richesse d’un autre frère. En cela, la nouveauté de la fraternité chrétienne transcende le pouvoir des empires et de tout autoritarisme. Cela a été historiquement vrai au début de l’ère chrétienne, mais cela l’est également aujourd’hui, à notre porte. Les clivages s’amenuisent, non pour maintenir des oppositions, mais pour favoriser une construction commune, partager, bâtir une communauté de sens, finalement spirituelle : pensons à l’atmosphère fraternelle qui régna dans les catacombes romaines entre citoyens et esclaves, civilisés et barbares, savants et ignorants. Ce frère rencontré est autre, il est unique : lui aussi est de la même famille, reste à définir au quotidien laquelle. Dieu ne nous a pas choisis contre les autres ou à l’exclusion des autres, mais « pour les autres ». Le chrétien participe de la mission du Christ et non de la sienne. Si ceux qui ont beaucoup reçu devront beaucoup donner (Lc 12,48), c’est que l’homme a le devoir de s’engager pour ses frères en humanité afin de former « un corps de charité sur la terre », sans ghettoïsation ni apartheid larvés. La fraternité est cette « charge structurelle et dynamique » qui doit innerver toutes les activités sociales : l’histoire du lien entre naissance de la République et insertion de la fraternité dans sa devise en dévoile le sens caché, non sans paradoxes.

Indiciblement, mais en toute certitude, l’homme est désireux de fraternité. La raison de ce travail mystérieux a sa source en haut : plus que de désirer Dieu, l’homme est désiré par Lui. La fraternité est un projet divin. Elle a aussi son expression en bas. Parce que Dieu désire tout homme, la fraternité chrétienne n’est pas un « entre nous », mais « entre nous tous », ouverture à l’appel premier d’une fraternité la plus large possible, universelle, mais surtout une fraternité pétrie de charité, « à hauteur d’homme ». Si le baptême fait de nous des fils de Dieu, c’est en tant que cette filiation divine, où tout subsiste dans le Christ (Col 1,12-19), trouve sa manifestation adéquate dans une fraternité élargie à tous. La fraternité universelle renvoie néanmoins chacun à ses racines, là où la sève monte réellement pour porter du fruit, en son temps. Si le « Christ est le premier né d’une multitude de frères » (Rm 8,29), c’est bien pour ouvrir les liens à l’infini du ciel et à l’universalité sur la terre. C’est à cause de Jésus que les chrétiens sont des frères les uns pour les autres. Pas seulement pour eux-mêmes, mais « pour tous ». Chaque personne a une vocation fraternelle en raison de ses origines tant spirituelle et sociale que politique. Tous sont égaux, chacun pouvant apporter sa pierre à l’édifice commun. Elle est aussi un partage de biens. La fraternité est un enfantement tant de solidarité que de gratitude, capacité à remercier autrui pour ce qu’il nous apporte d’unique. Dans la vie monastique, « la stabilité des liens, le roulement des responsabilités, l’attention aux plus faibles, la prise en compte du temps long », sont autant de repères pour enraciner la fraternité. En cela le droit qui régit la vie communautaire apporte « sa force institutionnelle » à la fraternité spirituelle. Au plus près des relations, le personnalisme, qui tend à déployer le meilleur de chacun, est un « personnalisme fraternel », finalisé par la construction d’une commune unité entre tous : une authentique communauté où les visages se croisent. Le personnalisme fraternel se vérifie ainsi dans l’ouverture à l’altérité. Le Christ n’est-il pas « l’être totalement ouvert » (Joseph Ratzinger) ? En fait, le personnalisme est communautaire, il est fraternel ou il n’est pas !

Reste à se demander comment, en pratique, construire cette fraternité ? C’est une réelle préoccupation pastorale pour l’Église, mais également pour la République ! Si la fraternité est citoyenne, c’est parce qu’elle est d’abord sociale. Fraternité à construire jusqu’à accueillir « l’étrangeté » de l’autre pour qu’il demeure autre. Accueillir l’irréductibilité de son visage qui met « en question ». Consentir à « l’alliance tragique » du « je » avec le « tu » et le « nous », du tiers qui fait advenir le sujet. Consentir inévitablement à l’asymétrie de la relation qui requiert une exigence de justice concrète : le regard étonné de la présence d’autrui nous renvoie ce qu’il est en droit d’attendre. Contre un intellectualisme de pure intention, la fraternité est incarnée : vivre ensemble en réalisant en commun des projets. Se projeter en se reliant. La vie appelle la vie, les relations aussi. Il y a aussi la posture : se sentir responsable du plus fragile qui m’est confié. Avoir ce cœur de pauvre, qui n’est pas misérabilisme, mais consentement à une « dépendance partagée ». Croire aussi que « l’utopie, c’est la vérité de demain ». La confiance dans l’autre, dans son avenir, libère des énergies de vie.

Le plus pauvre est le vis-à-vis permanent d’une vraie fraternité. Il est notre chance, celle de pouvoir sortir de soi, parce qu’en sa présence, je découvre mystérieusement que j’ai besoin de lui : « j’ai besoin de toi », de ton regard unique sur la condition humaine. L’option préférentielle pour les pauvres – et même des plus pauvres –, est certes une première réponse à la misère là où autrui ne compte pour rien, mais surtout un ferment de fraternité. Le pauvre, c’est l’homme libre (Mt 5,3), pour autant qu’il est lié à une communauté.

Mais ce n’est pas tout. La communauté est appelée à devenir missionnaire, à s’ouvrir plus largement qu’à son cerclé fermé, en se donnant ensemble pour les autres. Elle peut même devenir une fraternité missionnaire : trouver sa joie dans le don gratuit, vraiment personnellement parce que collectivement. Pour réaliser cette mutation, il est alors heureux de passer du sacrement de l’autel au sacrement du frère que l’on rejoint et avec lequel on s’enrichit, parce qu’il est unique… lui aussi. En le reconnaissant unique, il nous unit à celui qui est Un. C’est mystérieux, mais combien réel ! Cette invitation ecclésiale est valable ad extra, vers les autres, mais aussi ad intra, entre membres d’une même communauté. Comment alors se construit et se renouvelle cette fraternité ? Certes dans la prière commune, dans la réflexion, mais peut-être plus encore concrètement dans le repas et la fête, ensemble. La communauté est lieu de la fête, du pardon et de la fraternisation née du dialogue… à table, tout simplement. « Sola fiesta ».

Le regard sur la fraternité n’est pas qu’interpersonnel : il est aussi politique. Comment accorder l’appel à la fraternité universelle – qui nous fait prendre conscience de notre égalité devant le don de la vie – avec la fraternité au quotidien du tissu local à fortifier. Sortir toujours plus de soi, certes, mais au cœur même des limitations consenties. Accueillir, mais pour s’intégrer à un espace social qui existe déjà et qui a une histoire, des racines, une culture préexistantes, ouvertes certes, également, à la nouveauté. La responsabilité politique a à jouer son rôle dans l’équilibre prudentiel de cette intégration, équilibre entre l’accueil de chacun – aujourd’hui à travers la figure emblématique du migrant – avec le bien commun, pour qu’il reste le bien de tous et de chacun. L’accueil d’autrui n’est pas hors sol, mais dans une terre donnée, toujours située. Comment donc bien « accueillir, protéger, promouvoir, intégrer » ? Comment « bien » le réaliser et le faire accepter pour construire ensemble une même « polis », une cité, une communauté « réellement » fraternelle ?

Le « devoir de fraternité » s’élargit à l’accueil de la différence culturelle dont la différence de culte est peut-être la plus significative. Le dialogue interreligieux, là aussi, se construit dans le quotidien de la vie, de la joie de l’autre en fête, la joie de partager « sa » fête, de dialoguer avec lui en dépassant les préjugés : par la patience, l’écoute, la recherche de même valeurs, en toute liberté. Dieu divinisant ce qui est humanisé, c’est par la rencontre, la relation, la vie ensemble que la fraternité se construit réellement. Une « unité de relation, diversifiée et réconciliée » : tout un programme ! Partager les mêmes espaces pour se rencontrer réellement, signifiant par là combien au cœur de ta différence et avec toi, je veux avoir « des mains solidaires », « des pieds dans la glaise », qui ne sont pas toujours propres ! Où en trouver la force, si ce n’est d’abord dans l’émerveillement du regard que Dieu s’est fait chair, bassar, fragile, et que c’est au cœur des périphéries de la vulnérabilité que la vie se dévoile authentiquement, parce que Dieu est là.

C’est en se faisant donc proche d’autrui et de sa fragilité que le Royaume des cieux est présent. Proximité de Dieu dans la personne d’autrui, dans chaque personne. La proximité fraternelle requiert de trouver des « solutions toujours nouvelles ». Proximité également finalisée par la recherche de la croissance intégrale des personnes qui vise à développer leur capacité à être « donateurs d’eux-mêmes ». À nous d’accompagner leurs projets, leurs talents, et non les nôtres. Se demander toujours ce que j’aimerais que les autres fassent pour moi et le faire… pour eux ! Aucun de nos actes n’est neutre : ils construisent ou ne construisent pas la fraternité. Cela passera toujours d’abord par l’accueil de celui qui est là, maintenant.

La synthèse de la fraternité est toujours à reporter ! Elle est effectivement toujours à construire. Elle est, à la suite du Christ, un choix, un engagement, une mission permanente. Une histoire des Pères du désert racontée durant ces deux jours d’études peut nous rendre responsable quotidiennement de cette fraternité vivante, en germination : « Je cherche une église fraternelle, dit un jour un Père du désert. Un autre Père lui répond : deviens fraternel et tu la trouveras. »

Table des matières

Jean-Michel Poirier – Difficile fraternité ! Une approche biblique.

Bernadette Escaffre – Fraternité au prix du sang, dans l’évangile selon saint Jean.

Daniel Vigne – L’Église-fraternité aux deux premiers siècles.

Philippe Dazet-Brun – Histoire du concept de fraternité et son intégration dans la devise républicaine

Bruno Gautier – Fraternité chrétienne et fraternité universelle.

Tanguy-Marie Pouliquen – Catholicisme. Les aspects sociaux du dogme : la fraternité par la geste du Christ

Odile Hardy – Le Christ, premier-né d’une multitude de frères.

Emmanuel Leclercq – Personnalisme et fraternité.

David d’Hamonville – Vivre en frères : les clés de saint Benoît.

Nilson Leal De Sá – Le droit de l’Église au service de la fraternité.

Christian Delarbre – Fraternité et communautés chrétiennes.

Herizo Rajakoba – Fraternité protestante et œcuménisme aujourd’hui : sola fiesta.

Anne de Ladoucette – Existe-t-il une limite politique à l›accueil des migrants ?.

Xavier Ngandoul – Chrétiens et musulmans au Sénégal : une fraternité au-delà du dialogue des religions

Bernard Devert – Habitat et Humanisme : une expérience de fraternité.

Bernard Ginoux – Aujourd’hui, s’engager comme chrétiens pour une société fraternelle.

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