La Relation infinie. La philosophie de Lanza del Vasto – vol. II : L’être et l’esprit

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D. Vigne, La Relation infinie, vol. 2, - couverture

189 D. Vigne, La Relation infinie, La philosophie de Lanza del Vasto, vol. 2

2010 Livres

Daniel Vigne, La Relation infinie. La philosophie de Lanza del Vasto, vol. II, L’être et l’esprit, Paris, Cerf, 2010, 766 p., ISBN 978-2-204-09123-7. [éditeur] [présentation]

La Relation infinie. La philosophie de Lanza del Vasto – vol. II : L’être et l’esprit

Fruit d’une thèse de doctorat en philosophie soutenue en 2006 à l’Université Paris IV-Sorbonne, cette œuvre en deux volumes synthétise la pensée théorique et métaphysique de Lanza del Vasto. On lira ci-dessous une brève présentation du second volume, suivie des recensions de François Gachoud (La Liberté), Frédéric Rognon (Revue des sciences religieuses), Jean-Michel Counet (Revue Philosophique de Louvain) et Simon Decloux (Nouvelle Revue Théologique), puis les recensions des deux volumes par Paolo Trianni (Gregorianum) et Jean-Michel Maldamé (Revue thomiste).

Présentation du vol. II

Le vol. I, paru en 2008, s’intitulait Les arts et les sciences. Il présentait les idées esthétiques de Lanza del Vasto, sa conception de la connaissance et sa vision du monde. Ce vol. II, sous le titre L’être et l’esprit, approfondit sa philosophie proprement dite, ses principes théoriques et ses bases conceptuelles.

Un chapitre d’introduction montre comment Lanza del Vasto conçoit et pratique cette discipline si particulière. Car la philosophie, « sagesse d’amour », est une manière plus qu’une matière. Elle découle de la connaissance de soi, mais en vue d’une ouverture totale au réel. Elle est l’étreinte de l’esprit et de l’être. D’où les deux parties de ce livre :

  1. Métaphysique. L’être en quête de l’esprit, où l’auteur s’approche de cette réalité impalpable et frémissante, face cachée de toute réalité : l’esprit. Quelle est sa nature, sa structure, sa finalité ? L’esprit, qu’il ne faut pas confondre avec l’intelligence, sous-tend toute chose et pénètre toutes les dimensions de l’humain. L’erreur de Descartes est de le réduire à la pensée rationnelle. Aussi Lanza del Vasto fait une critique serrée du Cogito cartésien et propose une philosophie de l’esprit beaucoup plus ample, où toutes les expressions de la culture (arts, sciences, philosophie, morale et religion) convergent et s’équilibrent, culminant en Dieu qui est à la fois leur source et leur lien.
  2. Ontologie. L’esprit en quête de l’être, où la réflexion se porte sur l’essence même du réel. Quelle est-elle, et comment la connaître ? C’est ici la philosophie de Kant qui est examinée et critiquée dans sa tendance à idéaliser la réalité, en perdant de vue la « présence » au profit de la représentation. Mais entre réalisme et idéalisme, le débat est vain tant qu’on n’accède pas au concept-clé de relation, en qui s’unissent l’objectif et le subjectif. Hegel l’avait perçu, et sa dialectique est géniale, mais elle comporte des confusions logiques que Lanza del Vasto analyse avec finesse. Le dernier chapitre du livre met ainsi en lumière l’idée qui sous-tend toute la pensée de l’auteur : « Si tout est relatif, l’absolu par soi-même se pose : c’est la relation. »

Recension par François Gachoud

Daniel Vigne nous avait permis de découvrir voici deux ans (cf. Liberté du 16 mai 2009) comment se construisait l’oeuvre philosophique de Lanza del Vasto. En explorant pendant des années un vaste champ d’archives où se croisaient, sur des milliers de pages, thèses, manuscrits, carnets intimes, cahiers de notes, correspondance, il nous proposait un premier volume consacré à l’effort sensible de la pensée. Celle-ci donnait naissance aux arts et au savoir conçu comme science de la vérité. Le second volume expose le noyau central de l’œuvre : la métaphysique et l’ontologie.

Ce qu’il y a de tout à fait original, c’est la manière avec laquelle Lanza del Vasto explore ces domaines. La métaphysique s’occupe de l’être en quête de l’esprit alors que l’ontologie propose le rapport inverse : l’esprit en quête de l’être. Ce qui conduit Lanza à cette double conception inédite : la relation devient le principe suprême de la philosophie car elle exprime les liens de l’esprit et de l’être ; du même coup, la philosophie elle-même se présente comme une « sagesse d’amour » puisqu’elle voit dans cette étreinte de l’esprit et de l’être la révélation de notre rapport le plus intime, le plus profond avec la vie et ce qui la constitue en son fond : l’amour.

Ce qui compte avant tout pour Lanza del Vasto, ce n’est pas la matière sur laquelle la pensée travaille, mais la manière dont l’esprit du philosophe travaille cette pensée. Il doit épouser son caractère dynamique et incarné, car la relation par laquelle le sujet s’inscrit dans le monde doit être vivante et sans cesse en train d’élaborer des rapports, rapports qui sont à déchiffrer. Ainsi, le moi vivant et personnel est-il fondamentalement et d’abord, non ce qui est pensé, mais ce qui est senti : « Je sens, je m’éprouve en relation aux personnes et aux choses, donc je suis. » Plus précisément encore, « je sens, donc je vis », car c’est par le côté sensible de l’esprit que je construis mes relations. Nous sommes là devant une vision trinitaire. L’esprit n’est pas seulement capacité de connaître, il est un équilibre relationnel entre le sens que cherche l’intelligence, la sensibilité qui fait signe et la volonté qui tend à se dépasser dans une quête sans fin : quête éthique vers le bien, mais aussi quête mystique qui nous porte à l’invisible et à l’infini.

La force et l’originalité de cette vision, c’est qu’aucun des binômes traditionnels ne peuvent être appliqués à l’esprit en quête de ses relations à l’existence : les oppositions entre sujet et objet, être et non-être, liberté et déterminisme, fini et infini, doivent être dépassées en étant repensées de façon relationnelle. On se trouve là devant une option philosophique ouverte à la créativité : l’homme est cet être capable de créer sans cesse de nouveaux liens et ces liens sont toujours enracinés dans l’expérience. Si l’esprit apparaît comme insaisissable dans la mesure où il n’est ni dans le temps ni dans l’espace puisqu’il les contient dans la pensée, il n’est jamais hors du monde. « Il fait corps avec les corps pour les rendre transparents à la lumière ». Autrement dit, il ne spiritualise le réel qu’en s’y incarnant. Ce qui ne l’empêche pas d’aspirer à une dimension qui dépasse notre condition, celle de la transcendance. Dieu nous échappe, mais l’esprit y tend.

Les deux volumes désormais complets publiés par Daniel Vigne constituent une somme incontournable. L’œuvre immense de Lanza del Vasto nous est enfin accessible et la synthèse offerte par l’auteur représente la vision d’un grand sage. Il y a du bonheur à s’en inspirer.

La Liberté, 28 mai 2011 [pdf]

Recension par Frédéric Rognon

Il est rare qu’une thèse de cette ampleur soit publiée (1568 pages en deux volumes, le premier ayant été recensé in RevSR 84/3, 2010, p. 425). Mais cette publication, totalement justifiée, permettra de faire enfin connaître et reconnaître à sa juste valeur la philosophie de Lanza del Vasto, qui se veut de part en part philosophie de la relation. Le premier volume était consacré aux arts et aux sciences, celui-ci aborde de front les questions spécifiquement philosophiques.

Le premier chapitre (p. 15-88) explicite l’idée que Lanza del Vasto se faisait de la philosophie : davantage un art de vivre qu’une façon de raisonner (« La philosophie n’est pas une matière : c’est une manière » : p. 49), sagesse d’amour plutôt qu’amour de la sagesse (p. 82-83) ; affectionnant les oxymores, Lanza del Vasto parlait du philosophe comme d’un « fou de sagesse » (p. 62, 87).

Les trois chapitres suivants (p. 89-425) sont consacrés à la métaphysique, que l’A. présente comme la discipline de « l’être en quête de l’esprit » (p. 89). Dans la pensée de Lanza del Vasto, l’esprit est moins une substance particulière, opposable à la matière, qu’une forme pénétrant toutes choses et leur imprimant sa nature relationnelle. Le Cogito cartésien est à cette occasion revisité, et reformulé en ces termes : « Je pense donc je relie » (p. 99-102), « J’aime, donc tu es » (p. 119-123).

Les trois derniers chapitres (p. 427-696) concernent plus spécifiquement l’ontologie, qui devient selon l’A. la discipline de « l’esprit en quête de l’être » (p. 427). À ce sujet, Lanza del Vasto prône un réalisme relationnel susceptible de nous libérer aussi bien de la « prison de verre » où nous enferme l’idéalisme kantien, que de la dialectique hégélienne. Ici encore, se trouvent subverties certaines formules classiques, tant de Spinoza (« Deus sive Relatio » : p. 685-688, 717) que de Hegel (« Ce qui est réel est relationnel, ce qui est relationnel est réel » : p. 610-633, 717). Ainsi, l’ontologie contemple l’être non dans les choses, mais dans les relations qui les lient, et en chaque chose, dans le lien de son essence et de son apparence (p. 717).

L’A. ne se contente pas de rendre compte avec brio, limpidité de style, et une érudition inégalée, de l’œuvre philosophique de Lanza del Vasto : il la critique (p. 57, 82-83, 703-706, 715), notamment à propos de ses préjugés à l’égard de l’Université, de l’imprécision de ses citations, et surtout de son refus de tout débat avec ses contemporains, alors que toute pensée s’élabore en dialogue, c’est-à-dire (comble du paradoxe !) en relation (p. 57). Mais V. relativise ces critiques, pour considérer que « parmi les philosophes français ou d’expression française du siècle passé, Lanza est de ceux qui méritent de passer à la postérité » (p. 696) ; et il ajoute, en guise d’envoi pour le lecteur : « Si nous avons ranimé le flambeau, qui portera plus loin la flamme ? » (p. 696).

On ne saurait trop saluer le travail considérable accompli par V. pour sortir la philosophie de Lanza del Vasto d’un ghetto culturel par trop confidentiel, et pour mettre en évidence l’intérêt proprement philosophique d’une œuvre jusqu’ici bien moins connue que la critique sociale, les engagements communautaires ou l’enseignement éthique et spirituel de son auteur : philosophie de la relation, que V. finit par identifier comme philosophie de l’amour (p. 718).

Revue des sciences religieuses, 85/3, 2011, p. 456-457 [pdf]

Recension par Jean-Michel Counet

|suite] Le deuxième volume, centré sur le Moi, l’esprit et l’être, contient une critique intéressante du cogito. Comment Descartes peut-il conclure de l’existence de ma pensée au fait que je suis une res cogitans ? En quoi la pensée s’identifie-t-elle à l’essence du Moi ? Il n’est même pas sûr que cette pensée soit mienne, elle pourrait simplement se dérouler en moi ; en réalité, le Moi reste foncièrement inconnu dans son essence, quand bien même la pensée lui reviendrait à titre de faculté. Se connaître soi-même est un processus lent et long, qu’ont illustré à leur manière bien des sages et des ascètes de multiples obédiences : Lanza se souvient ici d’avoir été à l’école de maîtres hindous et voit dans leurs pratiques de méditation et d’ascèse une porte étroite vers la connaissance de soi : il proposera d’ailleurs à ses disciples occidentaux un cheminement analogue dans les communautés de l’Arche. La pensée n’est pas le Moi ; elle est une relation entre le Moi et le monde extérieur. Selon son mode normal, elle est ainsi intentionnelle : en des termes proches de la phénoménologie (qu’il n’a cependant guère fréquentée), Lanza souligne que la pensée est pensée de quelque chose ; aussi est-il vain de prétendre s’assurer de la pensée pure, tout en doutant radicalement d’un monde, puisque celui-ci est le corrélat naturel de la pensée. Ce n’est qu’en se retournant vers elle-même, en une démarche nécessairement seconde, que la pensée est susceptible de sonder ce Moi, en une démarche demandant discipline, ascèse, silence et attention.

Dieu est conçu par Lanza comme la relation infinie : l’esprit en prise sur le monde extérieur comprend celui-ci en un réseau relationnel le mettant au contact des « choses mêmes ». Mais ces relations peuvent elles-mêmes être considérées comme les termes de relations d’ordre supérieur. S’élevant ainsi de degré en degré dans la hiérarchie des relations, et le nombre de relations diminuant lorsqu’on s’élève au niveau supérieur, on en arrive à une relation suprême englobant dans ses liens la totalité du réel : c’est Dieu qui, pour être cette relation infinie, doit être compris comme possédant une structure trinitaire. On voit ici comme la démarche de Lanza del Vasto se veut essentiellement philosophique et ne rencontre le dogme que dans le prolongement et l’approfondissement de sa propre logique.

Il n’est pas possible ici d’entrer dans des développements plus précis, nous devons nous contenter de considérations très générales, que nous espérons tout de même suffisamment suggestives. L’entreprise de D. Vigne nous semble une réussite, disions-nous : elle introduit d’une façon claire en même temps que profonde aux axes fondamentaux de la philosophie de Lanza del Vasto, tout en n’hésitant pas à exprimer occasionnellement des réserves voire des critiques devant des prises de position jugées excessives (les pages sur Teilhard de Chardin sont particulièrement significatives à cet égard). Les limites de l’approche trinitaire de Lanza (lecture très augustinienne du dogme trinitaire, sans prise en compte des autres options) sont aussi clairement soulignées. On peut regretter l’absence de la philosophie pratique dans ce qui se veut un parcours de l’œuvre dans sa globalité. D. Vigne justifie son choix par le fait que la partie éthique et politique de l’œuvre est déjà mieux connue et que les documents à son sujet ne manquent pas, tandis que la philosophie théorique et l’architectonique globale demeurent une terra incognita pour le public cultivé.

Certes, ce n’est là qu’une première approche frayant quelques sentiers balisés dans une grande forêt qui demeure mystérieuse et qui requerra pour être vraiment connue de nombreuses approches complémentaires, mais l’impulsion est donnée. D. Vigne voit dans l’œuvre de Lanza une pensée profonde, d’une très haute tenue, qui restera et s’insérera, le temps venu, dans l’histoire de la philosophie du XXe siècle. Il est difficile pour le lecteur qui ne l’aborde que par l’intermédiaire de ces deux volumes, de s’assurer que cette appréciation est vraiment justifiée, mais incontestablement ce qui nous est livré par l’interprète témoigne d’un vrai questionnement philosophique et, qui plus est, d’un questionnement philosophique intéressant. C’est déjà beaucoup. Que Lanza soit resté à l’écart des grandes controverses philosophiques de son siècle pourrait s’avérer en définitive autant un avantage qu’un inconvénient. Nous espérons que des études complémentaires et surtout la parution de l’œuvre elle-même en librairie permettront de se faire une idée plus précise de la véritable qualité de cette entreprise intellectuelle inédite.

Revue Philosophique de Louvain 109, 2011, p. 794-796 [pdf]

Recension par Simon Decloux

Après la réflexion sur les arts et les sciences offerte par Lanza del Vasto dans le premier volume de La relation infinie publiée par Daniel Vigne, lequel mettait ainsi en ordre des milliers de pages d’archives inédites, voici – du même auteur – un second volume, consacré à « L’être et l’esprit ».Le premier chapitre, sous le titre « La sagesse d’amour », précise l’idée que se fait Lanza del Vasto de la philosophie. Viennent ensuite deux parties. La première, divisée en trois chapitres, est intitulée : « Métaphysique. L’être en quête de l’esprit». Elle fait passer l’intelligence du plan de la connaissance empirique à celui de la connaissance spirituelle, à travers la connaissance de soi.

La seconde partie, divisée également en trois chapitres, est intitulée : «Métaphysique. L’esprit en quête de l’être» ; elle ne quitte pas le champ de la métaphysique, mais fait en quelque sorte redescendre la pensée vers l’être, pour retrouver les «choses mêmes», les vérités supérieures aperçues par l’intelligence. Dans l’ensemble, les sept chapitres de ce second volume suivent un ordre progressif, reflétant le caractère architectural de la pensée de Lanza del Vasto.

Nouvelle Revue Théologique 133/2, 2011 [pdf]

Recension par Paolo Trianni (vol. 1 et 2)

Diplômé en philosophie à Pise en 1928, Lanza del Vasto est surtout connu du grand public comme interprète théologique de la non-violence gandhienne et comme poète. Il l’est moins en tant que philosophe. Il n’est toutefois pas surprenant que Daniel Vigne, docteur en philosophie et en théologie et professeur agrégé de philosophie à l’Institut catholique de Toulouse, ait décidé de consacrer deux volumes à sa réflexion philosophique. Car le peu de renommée de Lanza del Vasto dans ce domaine est en effet, pourrait-on dire, accidentelle, dans le sens où, de retour à Paris après ses études universitaires, il s’est intégré dans les cercles philosophiques de la ville, alors dominés par le spiritualisme et le néocriticisme, en retravaillant sa thèse de doctorat et en essayant de la faire publier. C’est ainsi, par exemple, qu’il entra en contact avec Gabriel Marcel, qui devint son ami ; avec Emmanuel Mounier, qui le voulait dans la rédaction d’Esprit ; avec Jacques Maritain, avec lequel il eut une correspondance, et avec d’autres figures marquantes du panorama culturel français d’avant-guerre. Son départ pour l’Inde et sa rencontre avec Gandhi, ainsi que la mission qui en découla de promouvoir la non-violence dans une Europe dévastée par la Seconde Guerre mondiale et par les blocs idéologiques opposés, l’amenèrent cependant à interrompre et à sacrifier ses recherches philosophiques, ainsi que son activité poétique.

Les mille six cents pages qui composent les deux volumes de D. Vigne, au-delà de la production philosophique limitée de l’auteur – la seule œuvre purement et entièrement philosophique de Lanza del Vasto reste La Trinité spirituelle de 1971 – restituent à l’histoire de la discipline un penseur aux qualités spéculatives indéniables. C’est d’ailleurs l’objectif sous-jacent à l’engagement littéraire de Vigne qui, par son travail, rend justice à une méditation philosophique qui, comme le montrent les journaux intimes et les lettres, a accompagné tout au long de son existence ce personnage polyvalent né à San Vito dei Normanni en 1901 et mort en Espagne en 1981. La particularité de ce double essai réside en effet dans le fait qu’il a bénéficié du privilège, trop exclusif puisqu’aucun autre avant lui n’en a bénéficié, de pouvoir s’appuyer directement sur les sources inédites et manuscrites de Lanza del Vasto.

En s’appuyant sur ces documents, D. Vigne démontre que le disciple occidental de Gandhi a certes peu publié en tant que philosophe, mais qu’il a écrit sans interruption sur la philosophie de 1920 à 1976. On peut même affirmer que Lanza del Vasto, bien que loin des cercles universitaires et souvent avec un style divulgatif visant à retrouver son ancienne fonction sapientielle et spiritualisante, n’a jamais cessé, dans ses diverses activités de conférencier et de publiciste, de faire de la philosophie. Le double essai de D. Vigne, de ce point de vue, en passant outre ces particularités, qui n’en conditionnent pas moins l’étude scientifique de la production intellectuelle de Lanza, donne une illustration de sa philosophie organique et systématique. C’est sans aucun doute là le premier mérite du professeur de Toulouse, qui a réussi à rassembler dans une organisation unitaire, comme le montrent les index respectifs des deux livres, la réflexion variée et multiforme de l’Italien. De ce point de vue, il est même allé au-delà des résultats obtenus par le témoin gandhien lui-même qui, bien que la réécriture de la thèse qu’il a développée au début des années 1930 révèle une intention allant exactement dans ce sens, n’est jamais parvenu à proposer une représentation complète de sa propre pensée. Il convient de préciser que, bien que D. Vigne accompagne son texte de nombreuses citations précises, il propose en réalité une représentation de la philosophie de Lanza qui est une réinterprétation personnelle et inévitable. C’est précisément parce qu’il a été contraint de travailler principalement sur l’ambiguïté des journaux intimes qu’il a dû intervenir de manière marquée afin de donner une systématique, une cohérence et une continuité aux réflexions disséminées par Lanza del Vasto au cours de cinq décennies dans ses différents écrits. Le résultat de cette opération est que l’on a parfois l’impression de suivre ses propres déductions et reconstructions plutôt que la réflexion originale de l’auteur avec lequel il se mesure. D. Vigne ne trahit toutefois pas la pensée authentique de Lanza, même s’il insiste peut-être trop sur sa prétendue autonomie et indépendance par rapport aux courants et aux philosophies de l’époque. Il est symptomatique, par exemple, qu’il ait choisi de ne pas organiser sa présentation de la philosophie de Lanza à partir de ses critiques de Descartes, Kant et Hegel, qui, dans un certain sens, auraient placé la réflexion de l’Italien dans un horizon de soumission et de dépendance non seulement à ces auteurs, mais aussi aux courants et aux écoles dont ils sont les fondateurs. D. Vigne prend également soin de replacer les critiques de Lanza del Vasto à l’égard de ces penseurs dans une vision philosophique antérieure et originale. Cette dernière, avec une synthèse nécessaire qui fait toutefois violence à la complexité de la pensée de Lanza et à sa compréhensibilité, renvoie à la conception de l’esprit comme tissu de relations en tant que trinitaire : « L’esprit est en soi une relation. Et cela en raison de sa trinité » (p. 255). C’est précisément parce qu’il est trinitaire, c’est-à-dire qu’il englobe la sensibilité, l’intellectualité et l’altérité, que la pensée philosophique de Lanza del Vasto dépasse a priori le dualisme et l’idéalisme. En effet, il identifie des catégories constituées de trois relations triadiques dont le troisième terme n’est pas une synthèse à la manière hégélienne, mais une conciliation des deux opposés à un niveau supérieur, en vertu de laquelle le monde émerge comme une structure pyramidale dont le sommet est la relation trinitaire du Dieu chrétien. Comme il l’explique lui-même, la logique suivie par D. Vigne dans la construction des index de ses deux volumes suit précisément cette conception trinitaire de l’esprit : « La philosophie de Lanza del Vasto, à l’image de sa conception de l’esprit, comprend une dimension esthétique, une dimension cognitive et une dimension morale et religieuse. Elles correspondent aux facultés ou aux pouvoirs de l’esprit qui s’y manifestent : la sensibilité, l’intelligence et la volonté » (p. 26).

C’est pour cette raison que Vigne, dans le premier volume sous-titré Les arts et les sciences, commence son étude de la philosophie de Lanza en partant de la sensibilité et de l’esthétique, même si dans la deuxième partie, il analyse spécifiquement les catégories de la connaissance. Le deuxième volume, quant à lui, qui a pour sous-titre L’être et l’esprit, est divisé en une partie consacrée à la métaphysique et une autre consacrée à l’ontologie, dans lesquelles est étudiée la trinité de l’esprit dans le monde, dans l’homme et dans le divin.

Ces deux textes ont donc le grand mérite d’organiser la pensée de Lanza del Vasto à travers son intuition clé. Ils donnent ainsi une illustration représentative et ordonnée d’une spéculation philosophique non seulement fondamentale, mais aussi disséminée dans des écrits différents tant par leur contenu que par leur genre littéraire, tels que, par exemple, les journaux intimes, qui sont notoirement difficiles et d’interprétation douteuse. Vigne a donc accompli, à divers égards, un travail monumental. Une telle reconnaissance n’élude toutefois pas certaines considérations qu’il convient de faire sur les résultats et la méthodologie de la recherche qu’il a mise en œuvre. Au-delà du fait, par exemple, qu’on remarque ici et là une certaine dépendance affective à l’égard de Lanza del Vasto, il aurait pu développer davantage une critique contextuelle des propositions de Lanza, en se référant aux articles spécialisés qui traitent des mêmes questions. On peut toutefois supposer que le professeur français a intentionnellement évité un tel travail qui, bien que nécessaire, aurait rendu l’ouvrage encore plus volumineux et difficile à consulter. À l’avenir, cependant, la recherche sur la philosophie relationnelle de Lanzo devra certainement combler ces lacunes. Les essais négligent également la formation philosophique reçue par Lanza del Vasto à l’université de Pise, ainsi que ses relations philosophiques parisiennes, qui auraient pu être approfondies davantage. Une étude plus approfondie de ses sources éventuelles pourrait en effet nuancer l’indépendance et l’autonomie de pensée sur lesquelles Vigne insiste un peu trop. À notre avis, par exemple, et nous le disons pour lancer le débat, la réflexion de Lanza s’inscrit paisiblement dans le spiritualisme chrétien et en dépend de manière significative. En revanche, là où la méditation de Lanza del Vasto est absolument originale et innovante, même si l’idéalisme allemand ne méconnaissait pas du tout la mystique hindoue et bouddhiste, c’est dans son ouverture à la pensée indienne. À cet égard, D. Vigne aurait dû souligner plus fortement qu’il est l’un des premiers penseurs chez qui les Upanishads védiques entrent en contact avec la Bible et le néoplatonisme chrétien.

Au-delà de ces remarques, cependant, grâce au travail de D. Vigne, l’histoire de la philosophie gagne un penseur et une philosophie de la relation qui méritent d’être étudiés plus en profondeur. À cet égard, ceux qui souhaitent approfondir cette vision philosophique trouveront dans la bibliographie du deuxième volume un outil précieux. Il est donc souhaitable que cette recherche importante et précieuse marque le début d’autres investigations susceptibles de mieux clarifier la conception triadique de l’esprit mentionnée ci-dessus, capable non seulement de dépasser l’idéalisme et le dualisme, mais aussi de fournir un soutien théorique et une justification philosophique à la foi chrétienne en Dieu trinitaire.

Gregorianum 92/4, 2011, p. 848-850 (traduit de l’italien) [pdf]

Recension par Jean-Michel Maldamé (vol. 1 et 2)

1. Lanza del Vasto a été une figure du désir de renouveau qui a habité la jeunesse du monde européen dans l’après-guerre mondiale. Il s’est aussi imposé par la fondation d’une communauté de type monastique où vivaient des couples et des familles. Il s’est fait connaître par ses œuvres de grande qualité littéraire. Cet italien, formé dans les capitales européennes, a rencontré Gandhi ; à son école, il a entrepris une rénovation des cœurs par le service de la vérité. Il reste un modèle pour ceux qui sont inquiets de l’avenir de la société dans la faillite de ses idéaux de respect de la vie et de promotion d’une vie dépouillée. Sa figure reste exemplaire en raison de son combat pour la paix et la justice, utilisant les moyens et les stratégies de la non-violence. Or cet homme était philosophe dans la tradition antique pour qui la philosophie était d’abord un art de vivre.

Le travail de doctorat en philosophie soutenu en Sorbonne par Daniel Vigne est enfin paru en deux gros volumes. Ceux-ci permettent de découvrir la démarche philosophique originale de Lanza del Vasto, en contraste avec la pensée dominante en Europe. L’étude entend se cantonner à la « philosophie théorique » (t. II, p. 703) ; pour cette raison, elle est fort érudite conformément aux exigences des travaux universitaires. Fort heureusement, la qualité d’écriture de l’A. permet de la lire avec un intérêt toujours soutenu. L’ordre imposé par le genre littéraire des thèses est respecté, puisque l’A. a construit un exposé systématique selon l’ordre des concepts que couronne un exposé métaphysique.

2. Lanza del Vasto s’étant manifesté comme poète, artiste musicien et sculpteur, il était normal que la première partie soit consacrée à l’art. Cette dimension n’est pas réservée au seul moment de l’exposé de ce qui est immédiatement en rapport à l’art ; elle est partout présente, en particulier dans les propos métaphysiques. En effet, si l’art est une manière particulière d’être présent au monde, il implique un rapport global au réel et à la vie ainsi exprimé au seuil de La Trinité spirituelle : « Ô lecteur, mon frère, je n’entends pas t’expliquer ce tableau, ni te conter sa longue histoire, ni te vanter sa portée infinie. […] Je le dépose dans tes mains comme une clef» (cité t. II, p. 608). Cette citation montre que la systématisation ne peut suffire à rendre compte de la pensée ; il faut y entrer par la porte de la sympathie. La pensée de Lanza del Vasto ne se déploie pas comme une doctrine, mais par manière de mystagogie donnant accès à une célébration au terme du chemin d’un esprit en quête d’infini. D. Vigne en rend raison en situant méthodiquement les éléments formels de l’itinéraire qu’il retrace.

3. Le premier volume s’attache, comme le dit le titre, aux arts et aux sciences. Une longue introduction donne des repères biographiques (de 1901 à 1981), puis des éléments bibliographiques relevant les ouvrages publiés et les textes inédits. C’est un des grands mérites de cette thèse que de donner accès à ces textes pour saisir le jaillissement de la pensée. En effet, Lanza del Vasto s’est imposé par son rayonnement dû à ce qui relève des « beaux-arts » ; ils étaient plus qu’une activité de « loisir » ; ils étaient à la racine de sa pensée, qui est longuement exposée dans la première partie consacrée à « la sensibilité et les arts ». Il y a là bien plus qu’une esthétique au sens universitaire du terme, mais une ontologie du sensible et de la connaissance qui enracine le génie et la pensée dans le corps où naissent la communion et la communication entre les êtres.

Vigne consacre un premier chapitre au rapport entre sensibilité et génie artistique. Puis il relève ce qui concerne l’essence et la naissance de l’art. Il expose ensuite dans un troisième chapitre « la triade des arts » selon Lanza del Vasto : musique, peinture et poésie. Le chap. IV traite de l’amour et ainsi entre dans une perspective qui donne les fondements à une éthique de liberté et de salut des forces de la vie. L’analyse des thèmes abordés montre que la démarche de Lanza del Vasto tient à distance la sécularisation qui naturalise et en conséquence matérialise les perspectives ouvertes tant par l’art que par la pensée. La philosophie est ici existentielle et le propos intellectuel toujours relié à la vie telle qu’elle peut être saisie dans des textes personnels qui témoignent de la grande qualité poétique de l’œuvre.

La deuxième partie de ce gros volume entre dans des domaines où la philosophie universitaire européenne se développe à loisir : « L’intelligence et le savoir ». Après un chapitre liminaire, « Lumières de l’intelligence » (chap. V), une première section traite des « savoirs abstraits » : mathématiques (en l’occurrence le chiffre), puis espace et temps. Le chap. IX fait la liaison entre ce savoir théorique et le monde réel en traitant du mouvement. La deuxième section est consacrée aux « sciences concrètes ». Elle commence par un texte épistémologique sur la nature de la science, puis entre dans les deux grandes sciences fondamentales sous les titres de « Matière et énergie » et « La vie et les vivants ». Relevons à ce propos que la démarche doit beaucoup à Aristote qui est placé en dialogue avec la philosophie de Hegel, qui a marqué Lanza del Vasto pendant ses études à Paris ; il s’agit d’une philosophie de la nature. Ce terme n’est pas entendu dans le sens de l’école thomiste ; il est marqué par la tradition romantique allemande de la Naturphilosophie, puisque Lanza del Vasto articule étroitement ce qui est dit de la sensibilité, de l’imagination et de la créativité de l’esprit avec le travail scientifique qu’il connaissait.

4. Dans le deuxième tome, le premier chapitre, « Philosophie, sagesse d’amour », présente la conception de la philosophie de Lanza del Vasto comme un art de vivre et donc un rapport à soi, à autrui et au monde. Ce chapitre mérite d’être relu après la lecture des sept autres étapes du parcours ; en effet, d’une certaine manière, s’il situe la philosophie et l’enracine, il la synthétise en son lieu de naissance. Il permet de bien saisir l’originalité du propos philosophique ensuite analysé de manière minutieuse. D. Vigne inscrit la philosophie dans son dynamisme en la présentant comme « quête » (première partie : « Métaphysique : l’être en quête de l’esprit »).

Le point de départ (chap. II : « Le moi vivant ») situe la démarche dans le cadre de la pensée classique enseignée dans l’Université au temps des études de Lanza del Vasto ; elle commençait par l’adage socratique (« Connais-toi toi-même ») et se structurait dans la démarche cartésienne ouvrant la modernité par le « cogito ». L’exposé critique des sources permet à la thèse de situer l’originalité de Lanza del Vasto : avoir choisi une voie vers la transcendance à partir de l’expérience spirituelle de soi comme être vivant. La réflexion s’ouvre alors sur la nature et le principe d’unité du moi, dont il s’avère que rien ne peut le circonscrire (chap. III : « Approches de l’esprit »). Lanza del Vasto récuse tout ce qui élude la réalité vivante, sa concrétude charnelle et son dynamisme relationnel. L’esprit n’est pas présenté comme un transcendantal (t. II, p. 244 s.), ni comme une substance (t. II, p. 254 s.), au sens scolaire de ces termes ; il est ce qui vit et ne se fige pas. Il est milieu, force, forme, corps, temps, union et détachement ; le tout étant centré sur l’expérience spirituelle dans un mouvement de création (t. II, p. 269) et de liberté (t. II, p. 273). Ainsi paraît la notion de relation qui est le lien dynamique qui transcende les nécessités de l’existence. Le chapitre suivant, « Trinité de l’esprit », introduit dans le plus original de la pensée de Lanza del Vasto : l’articulation des éléments de la réflexion selon un rythme ternaire. D. Vigne retrace les cheminements de cette conviction ; il relève qu’il y a là une influence de la théologie chrétienne ; ce qui renvoie à l’analyse de la conversion de Lanza del Vasto passant d’un esthétisme hédoniste à une vie de prière et à un engagement pour la paix.

La deuxième partie, « Ontologie : l’esprit en quête de l’être », instaure un dialogue avec les maîtres de la pensée européenne : ceux qui faisaient partie du programme universitaire et que Lanza del Vasto n’a cessé de relire pour affiner ses convictions, mais aussi les contemporains. Les chapitres sont attentifs à suivre l’itinéraire. D’abord (chap. V : « Les profondeurs de l’être »), D. Vigne montre comment son auteur renverse la problématique de Kant et toute forme d’idéalisme. À partir de son expérience, Lanza del Vasto promeut un réalisme renouvelé par une philosophie de la relation. Cette philosophie se déploie dans les grands domaines de toute ontologie : l’être comme objet, comme chose et comme substance ; puis viennent les questions posées par l’expérience du monde (l’apparence, le devenir, le possible, le néant). Ces pages montrent que Lanza del Vasto fut un métaphysicien au sens fort du terme, même si (et peut-être parce que) il n’a pas fait carrière universitaire ou enseignante, mais suivit les voies buissonnières de la liberté de vivre et de penser. Le chapitre suivant (chap. VI : « La première catégorie ») relève comment Lanza del Vasto a construit une systématisation par approches successives, toujours fasciné par le chiffre trois. Là encore, il se réfère aux maîtres à penser de l’Université, tout à la fois pour s’appuyer sur eux et les récuser. Il reprend à Kant la notion de « catégorie » pour placer en premier la relation. Pour Lanza del Vasto, tout est relation, ouvrant ainsi sur un débat avec Hegel, objet du chapitre suivant (chap. VII : « Dialectique de la conciliation »), qui était le maître novateur au temps de la formation philosophique de Lanza del Vasto ; Hegel fut le mentor d’une génération fascinée par la dialectique présente à la fois chez les matérialistes et chez les chrétiens découvrant la théologie de l’histoire et les harmonisant avec les connaissances du temps. C’est donc par rapport aux perspectives de cette grande fresque, où la dialectique jouait un rôle paradigmatique, que Lanza del Vasto a forgé sa pensée. L’intérêt du livre est de montrer minutieusement comment il a su transcender l’abstraction de ces démarches sans renoncer à l’exigence de penser enracinée dans le sensible.

Comme il convient pour une thèse, l’étude est fondée sur des textes minutieusement classés selon leur ordre chronologique ; elle montre la genèse et l’approfondissement d’une pensée où la relation joue un rôle axial. Le lecteur voit naître des intuitions, des exigences de vérifications, des renoncements et des retours développés d’idées restées vacantes pendant un certain temps. La lecture des citations inédites des carnets du Viatique apporte beaucoup par la qualité de leur expression, la force de conviction et l’honnêteté foncière de la recherche d’un au-delà des apparences et de leur séduction. On voit bien comment la pensée se forge dans un souci de classification, par la construction de tableaux ou de diagrammes sans cesse repris et approfondis. Au cours de cette étude, l’importance de l’ouvrage La Trinité spirituelle se confirme – comme l’avait déjà relevé la Revue thomiste (1972, p. 507-510). C’est là sans doute le cœur de la pensée philosophique de Lanza del Vasto, dont la profondeur est éclairée par ces analyses.

5. Le grand service que rend cette thèse en son ampleur est d’intégrer Lanza del Vasto dans la famille des penseurs qui ont fait exister une « philosophie chrétienne » au cours du XXe siècle. Il s’agit chez lui d’une démarche novatrice où la foi n’est pas absente des travaux de réflexion critique, de construction d’une œuvre recouvrant l’ensemble du domaine philosophique et suivie d’une proposition d’action de transformation de la société. Il s’agit d’une authentique philosophie, née des travaux universitaires, lus, analysés, commentés et confrontés, tant à ceux de leurs pairs qu’à la réalité de l’expérience.

Le lieu de naissance et de vérification de la pensée de Lanza del Vasto est en effet celui de la paix dans le monde, de la rencontre entre sagesse de l’Inde et rationalisme européen ; c’est aussi l’enracinement dans l’engagement social par la fondation d’une communauté de vie ; c’est plus encore un croisement de l’expérience esthétique avec l’expérience religieuse. Cette philosophie peut être qualifiée de chrétienne, en ce sens qu’elle témoigne d’une recherche inlassable de la vérité inspirée par des modèles, symboles et concepts, qui font partie de l’héritage chrétien. D. Vigne montre que l’œuvre maîtresse est bien La Trinité spirituelle. Il en rapporte la genèse depuis la thèse de doctorat jusqu’à sa publication en passant par des esquisses et des reprises restées inédites. La référence trinitaire n’est pas dogmatique ; elle apparaît comme le fruit de l’analyse de l’expérience dans les divers domaines étudiés ici : les arts, les sciences, la vie de l’esprit et la métaphysique. Pourtant le rayonnement de la théologie trinitaire est présent d’abord comme confirmation de la valeur des intuitions, puis pour donner plus de force à des affirmations en assumant implicitement des approches du mystère de Dieu telles qu’elles furent présentées dans la théologie médiévale en particulier par des maîtres médiévaux comme Richard de Saint-Victor.

Le déroulement de la pensée se fait en dialogue avec les grands auteurs : Descartes, Kant et peut-être plus encore Hegel. Mais là encore, D. Vigne a le souci de montrer que si leur lecture est rigoureuse, elle ne s’enferme jamais dans le commentaire des textes, pour aller à la racine de leur expérience philosophique. Celle de Lanza del Vasto ne récuse pas la dimension religieuse de l’être humain. Elle se réfère au christianisme en ce qu’il a de spécifique.

6. La philosophie de Lanza del Vasto peut surprendre un lecteur formé à la pensée scolastique par la distance qu’il prend avec les notions classiques de cette tradition. Le primat ontologique est accordé à la relation et non à la substance ou à son équivalent dans le langage moderne. La pensée de D. Vigne est attentive à montrer la raison de ce primat de la relation : l’acte d’être n’est pas solipsiste : il est toujours relation à soi, au monde et aux autres, et par là transcendance surmontant la suffisance du moi ou de tout ce qui s’enferme dans son identité ou sa « mêmeté ». La relation est ainsi la catégorie la plus importante d’une pensée qui fuit tout enfermement dans un sujet qui serait constitué hors de son déploiement dans l’être par l’action – la plus haute étant la contemplation et la rencontre de Dieu. Le primat de la relation est justifié par Lanza del Vasto qui a trouvé chez saint Thomas d’Aquin la définition théologique de la personne divine. C’est ce modèle qui lui a permis de sortir de la fascination égoïste du moi et de l’hédonisme.

Lanza del Vasto s’est toujours gardé de se présenter comme théologien. Il s’est toujours référé pour la vie spirituelle et les sacrements à des religieux (dominicains souvent) dans un souci de fidélité à la doctrine de l’Église. Dès le moment de sa conversion, il avait intégré la rencontre avec l’Inde où il a trouvé un espace lui permettant de prendre ses distances vis-à-vis du rationalisme européen et de promouvoir une vie réconciliée avec les symboles et les arts ; mais aussi pour promouvoir une action politique qui ne prenne pas les moyens de la puissance, tant celle du marxisme, du fascisme ou du capitalisme… Lanza del Vasto est le prophète d’une utopie communautaire qui anticipait sur les soucis actuels – ce point n’entre pas dans la thèse ; il n’est que mentionné rapidement, mais il n’est pas sans importance pour l’équilibre de la pensée.

D. Vigne situe Lanza del Vasto dans le monde des penseurs européens. Hegel joue un rôle important. Il nous semble dommage que la thèse n’ait pas développé la comparaison avec Nietzsche. La pensée de Lanza del Vasto se développe en effet dans une opposition résolue qui croise les mêmes fondements. Cette divergence est sans doute ce qu’il importe de saisir pour apprécier les débats actuels dans le monde intellectuel – ce qui souligne l’actualité de la démarche de Lanza del Vasto.

7. La lecture de la première partie du deuxième tome vient également à point dans le contexte actuel de l’anthropologie. Les découvertes scientifiques faites sur le cerveau humain induisent une anthropologie où la pensée est réduite au calcul (dans le paradigme de l’intelligence artificielle en informatique avec l’élaboration de systèmes experts) et où les neurosciences se présentent comme « science de l’esprit » réduisant l’esprit à un mécanisme. Face à ces réductionnismes, cette thèse ouvre des voies pour attester que cette réduction laisse passer l’essentiel ; la proposition de centrer l’analyse sur la relation permet un dialogue avec cette vision de la nature dans la mesure où son enracinement dans l’art permet de rester au contact avec le concret, sans se limiter à une philosophie de l’expérience. Lanza del Vasto promeut en effet une approche de l’esprit qui est puissance et non seulement reflet ou abstraction, mais force, milieu, forme, union et détachement (t. II, p. 255). L’anthropologie qui en découle est spécifiquement chrétienne puisqu’elle insiste sur la force de création de l’esprit (t. II, p. 268), lieu de liberté (t. II, p. 273). Tout advient dans un mouvement qui est relation dynamique dans un rythme trinitaire.

La thèse de D. Vigne montre que la relation entre raison et foi peut s’enraciner dans la vie présentée comme poème (t. II, p. 221) ou comme feu dévorant (t. II, p. 222) dans la mesure où elle touche aux limites de l’existence dans un acte d’amour. Il est sans doute très éclairant de relever un point de cet ouvrage. D’une manière habituelle, après avoir cité des textes abstraits et des analyses formelles, D. Vigne éprouve le besoin de conclure par un ou plusieurs vers des poèmes de Lanza del Vasto, publiés dans Le Chiffre des choses. La poésie est une porte ouverte sur l’infini.

Enfin, redisons que le mérite de ces deux volumes est de permettre de placer Lanza del Vasto dans la lignée de philosophes qui ont donné des éléments pour la construction d’une philosophie chrétienne. Chez lui en effet les sources chrétiennes de la pensée sont privilégiées parce qu’elles donnent non seulement des concepts, mais surtout une ouverture : la dimension d’infini qui est présente en tout esprit.

Revue thomiste 2011/4, p. 691-696.

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