Avant-propos de Lanza del Vasto, Commentaire de l’Évangile

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Lanza del Vasto (1901-1981), Commentaire de l’Évangile (1951), rééd. DDB, 2015

Lanza del Vasto (1901-1981), Commentaire de l’Évangile (1951), rééd. DDB, 2015

2015 Articles

Daniel Vigne, Avant-propos de Lanza del Vasto, Commentaire de l’Évangile, nouvelle édition, Desclée de Brouwer, 2015, p. 7-10. [pdf]

Avant-propos de Lanza del Vasto, Commentaire de l’Évangile

Faut-il présenter Lanza del Vasto ? À la génération d’hier, sa haute figure était connue, presque familière, quoiqu’un peu mystérieuse. On savait qu’après son célèbre Pèlerinage aux sources, il avait transmis à l’Occident le message de la non-violence. On admirait en lui l’écrivain engagé, homme de sagesse, fondateur de communautés et serviteur de paix : Shantidas, selon le nom que lui avait donné Gandhi. On connaissait son visage patriarcal et prophétique, parfois associé à des combats de plein vent. Mais savait-on vraiment d’où sa pensée tirait sa sève, de quelles sources spirituelles découlait son action ?

Les nouvelles générations ont la chance de redécouvrir Lanza del Vasto au-delà de l’image parfois superficielle que son époque a eue de lui. Par la réédition de ses œuvres, et spécialement de ce Commentaire de l’Évangile, c’est bien plus qu’un auteur à succès ou un personnage médiatique qui vient à nous : c’est un homme de Dieu, dont la mémoire est digne de traverser les siècles ; un croyant inspiré, dont la parole s’est nourrie de la Parole divine ; un maître qui voulut, avant tout, se faire disciple du Christ.

Car Lanza del Vasto n’est pas de ces penseurs pour qui la Bible serait une source parmi d’autres, au gré de leur doctrine personnelle. Son immense respect des autres religions ne l’a jamais fait glisser vers le syncrétisme, tentation facile et stérile. C’est en chrétien authentique, et pleinement catholique, qu’il a ouvert des chemins de rencontre avec des croyants venus d’autres horizons. Ce livre le prouve avec force : la personne, la vie et les paroles du Christ sont, dès le début, au centre de son propre enseignement. Rappelons-en le contexte. Au sortir de la guerre qui a dévasté l’Europe, après bien des années d’attente, Lanza voit enfin venir à lui des personnes désireuses de fonder leur vie sur des bases nouvelles. À Paris, rue Saint-Paul, se retrouve chaque vendredi un groupe d’auditeurs attentifs. Dès la fin de 1944 et tout au long de l’année 1945, il leur prodigue semaine après semaine des conseils spirituels et moraux. Ces leçons de sagesse aujourd’hui inédites, parsemées de citations bibliques, manifestaient déjà une belle maturité. Mais elles ouvraient la voie à un enseignement plus ample, délivré d’octobre 1946 à juin 1948 : le commentaire de l’Évangile. En une soixantaine de rencontres, la vie entière de Jésus y est traversée avec une étonnante maîtrise.

Ces causeries n’étaient pas lues, mais improvisées de façon grave et lente. Le vendredi étant jour de jeûne, l’orateur s’y préparait dans le silence. On est impressionné, rétrospectivement, par la profondeur et la limpidité de ces lectures dénuées de tout appareil technique. Lanza, bien que philosophe de formation, ne se pose pas en spécialiste, ne revendique nul titre universitaire. Il prend la Parole à pleines mains, comme tout croyant peut et doit le faire. Il accueille et explore, par l’intelligence, les mystères de la foi. Il lit la Bible à la manière des Pères, à la fois libre, respectueuse et inspirée.

Cette parole vive, une fois mise par écrit, a gardé un caractère singulier, à mi-chemin entre oralité et écriture. Comme si l’auteur continuait à nous parler. On sera sensible à l’atmosphère de proximité spirituelle que renforcent parfois les questions des auditeurs. On appréciera la sagesse pédagogique de l’orateur, méditant à voix haute, ciselant sa pensée, soulignant les idées essentielles. On se laissera surprendre par tel rapprochement inattendu, telle interprétation originale. Mais on vérifiera aussi l’exacte orthodoxie de sa doctrine : dès sa première édition en 1951, le Commentaire de l’Évangile reçut l’aval des autorités ecclésiastiques. Son style sobre et cordial contraste avec d’autres ouvrages plus expressément littéraires de l’auteur. Lanza se garde ici de tout lyrisme, bien qu’il soit par ailleurs un authentique poète. Son but est de déchiffrer à voix haute, porté par sa propre inspiration, l’Écriture inspirée. Il ne prétend pas l’expliquer : il vise à la comprendre pour la communiquer. Il en cherche l’essence, comme on le dit d’un parfum, pour mieux la diffuser. Il ne vise pas seulement à instruire nos intelligences, mais à faire résonner en elles une Parole.

Pour cela, il doit se mettre lui-même à son écoute. D’où les silences qui se devinent parfois d’une phrase à l’autre, et la grande attention de l’orateur à son auditoire, plus encore qu’à ses propres idées. Tel un chef de chœur, soucieux d’harmonie et de justesse, Lanza del Vasto se fait l’interprète, au sens musical, du texte sacré. Il écoute l’Évangile pour nous, avec ferveur et respect. Il se veut auditeur, avec nous, de la Parole sainte.

Comment, à notre tour, accueillir et lire ce commentaire ? À chacun de choisir. On peut le parcourir d’un bout à l’autre, en faire une sorte de retraite spirituelle dans les pas du Christ, jusqu’au mystère de Pâques en lequel culminent les derniers chapitres. Cette lecture suivie ne décevra pas ; on en gardera une impression forte et dense. Mais on pourra aussi, de façon plus libre, y puiser au gré des lectures de l’année liturgique. Sur tel miracle, telle parabole, telle parole de Jésus, chaque chapitre apporte un éclairage sobre et original. En complément d’approches plus savantes de l’Écriture, celle de Lanza del Vasto a l’avantage d’ouvrir toujours sur la dimension intérieure. Elle parle à la fois à l’intelligence et au cœur. En 1977, dans le volume II de ses Œuvres complètes, l’auteur a réédité le livre en apportant une quarantaine de changements et d’ajouts, parfois discrets, parfois substantiels, au texte de 1951. C’est cette version, la plus récente, qui est ici présentée, avec les dessins de l’auteur illustrant parfois la fin des chapitres. Mais il nous a semblé important d’y intégrer le texte de l’édition d’origine, soit en note, soit en annexes à la fin du volume. Ainsi le lecteur dispose des deux versions en une seule.

La relecture attentive des textes exigeait d’autres aménagements, notamment de la ponctuation. La saisie écrite d’une parole comporte en effet, inévitablement, des marges d’interprétations parfois discutables ou erronées ; en maints endroits, elle a été améliorée. Les citations bibliques, souvent données de mémoire, ont été vérifiées et référencées, ainsi que les citations provenant d’autres sources, lesquelles ont été, autant que possible, identifiées. Enfin, nous avons introduit des titres de paragraphes qui, sans être de la main de l’auteur, permettront au lecteur de mieux suivre sa pensée.

C’est donc une édition vraiment nouvelle, à la fois plus lisible et plus précise, que nous mettons ici entre les mains du lecteur. À l’image du scribe de la parabole « qui tire de son trésor du neuf et du vieux », que chacun reçoive ce précieux livre comme une parole ancienne et toujours vivante. Les mots qu’il nous transmet sont d’immortelles semences.

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