Daniel Vigne, « Le berger : autorité et obéissance », dans Revue du Renouveau charismatique en Belgique, n° 8 (1980 ), p. 11-17. [pdf]
Le berger : autorité et obéissance
Je voudrais nourrir cet exposé de la Parole de Dieu, car elle est notre source, en citant certains passages qui pourront nous aider à réfléchir sur ce qu’est le ministère du berger et sur ce qu’est l’obéissance. J’essaierai aussi de témoigner de ce que nous avons pu vivre dans notre communauté, où ce ministère de berger est apparu au fur et à mesure des années, où il nous a fallu faire nos expériences, et où nous apprenons lentement la volonté de Dieu.
1. Le troupeau
Le troupeau d’abord
Pour parler du berger, il faut d’abord parler du troupeau. C’est de là qu’il faut partir. Ce n’est pas le berger qui fait le troupeau, mais tout part du troupeau, et dans la mesure où celui-ci doit être conduit, Dieu lui donne un berger. C’est important de partir de là, pourquoi ? Parce que la réalité fondamentale, que nous avons à vivre, c’est l’Église. La réalité, c’est le corps du Christ, comme le dit saint Paul (Col 2, 17).
Nous sommes le troupeau du Christ, son Église. Nos groupes de prière sont des petites cellules d’Église, mais bien souvent ce sont des cellules toutes jeunes, naissantes, et il ne faut pas forcément vouloir tirer de ce qui est jeune et naissant ce qu’il n’est pas encore temps d’attendre…
À quatre pattes
Quand les enfants marchent trop tôt, quand on veut tout de suite leur mettre la tête en haut et les pieds en bas, c’est artificiel et quelquefois même dangereux : leurs petites jambes sont encore trop frêles…
Nos groupes de prière, souvent, sont comme les petits enfants qui marchent à quatre pattes. Il ne faut pas trop se hâter de leur mettre la tête en haut et les pieds en bas, les jambes pourraient plier, c’est-àdire que le groupe pourrait être écrasé sous une structure qui ne lui convient pas. Il faut partir de ce que nous sommes, de ce que nous vivons vraiment. Il faut d’abord bien savoir marcher à quatre pattes, sans projeter des schémas tout faits, en se disant : « Tiens, voilà ce qui se fait ailleurs, voilà comment ils sont organisés chez eux, nous allons faire comme eux. » Non, la sagesse est d’apprendre à bien marcher à quatre pattes, et peut-être de s’agripper aux meubles afin de pouvoir se tenir debout.
Il y a des étapes que nos groupes de prière doivent franchir et par lesquelles Dieu va en faire un vrai troupeau, un corps : non plus seulement un groupe occasionnel, mais quelque chose qui est d’Église, qui vit le mystère de l’Église, et dont les structures apparaîtront progressivement, naturellement.
Engagements progressifs et concrets
Voici quelques conseils tirés de notre expérience de vie en communauté. Le passage du groupe de prière à une formule plus communautaire et plus engagée doit se faire, non pas d’une façon brutale, mais d’une façon progressive. Ce fut notre expérience, notamment à Bruxelles. Les frères progressent dans un engagement auquel ils se sont sentis appelés, mais cela par étapes.
Une première façon de s’engager fut de le faire pour un an. Pourquoi ne pas s’engager dans nos groupes de prière pour un temps déterminé ? Cela leur donnerait déjà une certaine consistance.
Et le partage des biens ? Nous le voyons clairement dans la première communauté chrétienne comme un fruit spontané de la vie dans l’Esprit. Pourquoi ne pas s’orienter progressivement vers cela ? Pourquoi ne pas mettre en commun la dîme de nos revenus, par exemple ? C’est une pratique qui tend à être redécouverte dans l’Église, particulièrement dans le Renouveau Charismatique. Offrir à Dieu le dixième de nos revenus, non pas comme un devoir qu’on impose, non pas comme une nouvelle loi, mais comme un geste très concret de notre appartenance au Seigneur dans l’Église.
Il y a aussi l’engagement de toute la vie. Vous le savez : parfois, dans un groupe de prière, au moment d’envisager un engagement plus sérieux, on se rend compte qu’il y a certains frères ou certaines sœurs pour qui cet engagement de vie n’est pas du tout évident. Ils veulent bien venir au groupe de prière tous les vendredis soir ou tous les mercredis soir, mais tous les samedis après-midi il y a le golf, ou autre chose… Nos groupes peuvent-ils cheminer vers un engagement plus profond ? Oui, si chacun accepte de mettre vraiment sa vie, petit à petit, en partage avec les autres, quitte à ce qu’il s’aperçoive que celle-ci doit être ressaisie, corrigée, remodelée.
Ne pas jouer au berger ou à la bergère…
Ne jouons pas au berger et à la bergère, mais prenons nos groupes là où ils en sont et permettons-leur de devenir un petit troupeau, une cellule de l’Église, un membre du corps du Christ, et pour cela recherchons les moyens d’avancer vers un engagement plus concret et plus complet.
En attendant, bien sûr, le groupe doit vivre, et cela à travers certains services et certaines responsabilités. Il faut qu’un frère anime le groupe, le prenne particulièrement en charge ; il faut aussi qu’une équipe porte le groupe des frères qui l’ont particulièrement à cœur.
Mais c’est toute l’assemblée en partant de là où elle en est et en posant des actes qui l’engagent vers une vie plus communautaire, vers une consécration plus complète qui doit prendre conscience petit à petit qu’elle n’est plus seulement le petit groupe du vendredi. Elle est devenue autre chose. On ne s’oublie plus, pendant la semaine… Peu à peu, je compte pour mon frère, il compte pour moi ; si je suis dans le pétrin, même financier, je saisque je peux compter sur lui. [p. 12] Et s’il y a des difficultés dans le groupe, il y a quand même quelque chose de plus profond : son unité se fait.
2. Le « petit troupeau » du Seigneur
Consistance
Qu’est-ce qui va caractériser l’apparition de ce que j’appellerais un corps ecclésial, un petit troupeau ? Je crois d’abord que c’est tout simplement : la consistance, la durée. Cela aussi fut l’expérience de notre communauté. Il y eut un moment où nous nous sommes dit : « Mais cela dure, cela tient, oh, par la grâce de Dieu ! Nous sommes des pauvres, mais il y a quelque chose dans ce que Dieu nous donne de vivre.
On nous disait parfois que nous ne passerions pas le cap des deux ou trois ans, puis des cinq ans, et cela fait sept ans maintenant… La durée est signe de la volonté de Dieu. Si nos groupes vivent et durent, disons-nous que c’est peut-être un appel à aller plus profond,
Esprit de consécration
Autre caractéristique de la formation du corps ecclésial : un esprit de consécration chez ceux qui en font partie. On ne se paie pas de mots, non : on engage sa vie, on la donne au Seigneur et aux frères, on va de l’avant. On se rend compte de la dignité extraordinaire de notre appel, et on se dispose à y répondre avec tout son être.
Le témoignage intérieur du Saint-Esprit
Un autre élément très important, est le « témoignage intérieur » du Saint-Esprit ; ce n’est pas un vague sentiment, c’est une réalité. Lorsqu’un groupe prend une solidité ecclésiale, il reçoit ce témoignage intérieur du Saint-Esprit. Une conviction intérieure grandit, non pas dans l’imagination de tel ou tel, mais dans le cœur de tous : « On est là pour quelque chose ».
Pour quoi ? Pour quelle mission ? Là encore, il y a de la diversité, ne nous fixons pas sur des modèles tout faits. Mais avec l’épreuve du temps, laissons apparaître peu à peu cette mission que le Seigneur nous propose, écoutons cette parole qui est pour nous ; soyons attentifs à ce témoignage intérieur du Saint-Esprit. Il vous enseignera tout (Jn 14, 26).
Des services variés
L’apparition des ministères et des services dans toute leur diversité est aussi le signe que le groupe de prière devient un petit troupeau du Christ. Au bout de quelques années de vie avec quelqu’un, on se rend compte des dons que le Seigneur lui a faits, on se fait aussi moins d’illusions sur les qualités qu’on croyait qu’il avait. Chacun apparaît tel qu’il est en vérité et sa mission, elle aussi, apparaît petit à petit.
Cette mission, cette charge doit être confirmée le groupe : on ne se l’attribue pas soi-même. Elle doit aussi être soutenue : on ne se regarde pas les uns les autres en se demandant : « Que va-t-il donner, celui-là ? » Au contraire, on s’encourage, on se soutient, et dans la mesure où le groupe grandit, il apparaît que celui-ci est pour l’accueil, celui-ci sait chanter et faire chanter, celui-ci sait organiser, celui-ci sait ranger les chaises… et ainsi de suite.
Tous ces services sont importants, car par eux chacun se définit dans le groupe. Il ne s’agit pas « d’avoir sa place », son petit domaine à soi : attention, c’est moi qui range les chaises ! Chacun n’a pas son petit domaine dans l’Église de Dieu, nous sommes au service les uns des autres. Il faut que cette éclosion des ministères se fasse dans un climat de générosité, de simplicité, de santé spirituelle. Il ne s’agit pas de s’accaparer des responsabilités mais de se mettre au service de ses frères.
Dans la soumission et la confiance
L’esprit d’obéissance, au sens d’abord de soumission mutuelle, est fondamental. Le frère responsable du groupe demande qu’on commence la prière. Va-t-il devoir le demander pendant dix minutes, ou bien le groupe se met-il spontanément en prière ? Le frère responsable du chant [p. 13] propose une répétition ; doit-il insister ? À un moment le frère responsable du groupe demande au responsable du chant de s’arrêter. Celui-ci va-t-il le faire ? Si l’assemblée reçoit du Seigneur une parole et sent que telle ou telle chose doit être faite, on en parle au responsable. Va-t-il écouter en esprit d’obéissance mutuelle ?
Dans la communauté chrétienne, l’obéissance fonctionne d’abord dans tous les sens, et si elle marche dans tous les sens, elle pourra se vivre de façon plus précise à travers les ministères. Mais la base et le fondement de l’obéissance est l’esprit de soumission mutuelle. C’est quelque chose de très concret et je vous assure que c’est notre expérience. Dans la vie communautaire, s’il n’y a pas d’obéissance, rien n’est possible. Il faut une atmosphère de soumission et de confiance mutuelles.
Cohésion et amour
En apprenant à nous connaître, nous ne nous faisons plus trop d’illusions les uns sur les autres, mais en même temps nous devenons plus sensibles à l’action unifiante de Dieu, au ministère de l’Église. Écoutons la parole de Dieu : la Lettre aux Éphésiens nous dit ce mystère et comment il grandit : Il n’y a qu’un corps, il n’y a qu’un esprit. […] Le Seigneur donne aux uns d’être apôtres, aux autres d’être prophètes ou encore évangélistes, ou bien pasteurs (bergers) et docteurs, organisant ainsi les saints pour l’œuvre du ministère en vue de la construction du corps du Christ (4, 4.11-12).
Ainsi le corps du Christ se construit, tous les services apparaissent : les grands, les petits, les moyens… Vivant selon la vérité et dans la charité, nous grandirons de toutes manières vers Celui qui est la tête, le Christ, dont le corps tout entier reçoit concorde et cohésion. Je vous l’ai dit, cela se tient, il y a de la cohésion par toutes sortes de jointures qui le nourrissent et l’actionnent selon le rôle de chaque partie. Il y a celui qui range les chaises, il y a celui qui fait chanter… opérant ainsi sa croissance et se construisant lui-même dans la charité (4, 15-16).
Cette parole de Dieu sur la communauté chrétienne et sur les ministeres nous décrit plutôt un mouvement de vie qu’un ordre juridique. On ne se dit pas : bon, aujourd’hui, on va décider qui est le berger, le sous-berger… Non, il y a un moment où, dans le Saint-Esprit, le groupe comprend que tel type de responsabilité correspond à ce qu’il est actuellement dans la vérité.
3. Le berger, discernement et vie
Vécu, puis reconnu
Envisageons maintenant le ministère pastoral et d’abord son apparition. Si nos groupes de prière sont devenus un peu plus communautaires et si le Seigneur nous montre que le moment est venu d’attribuer à un frère la responsabilité de berger, celui-ci ne doit pas être quelqu’un dont on se dit : Il fera sûrement l’affaire. Non, c’est quelqu’un qui, déjà, doit faire l’unité de la communauté ou du groupe : autour de lui on se rallie déjà volontiers. Je crois que le ministère ou le service pastoral doit être vécu avant d’être connu. On ne fait pas un pari en disant : Essayons celui-là, nous verrons bien ! Il faut qu’il y ait déjà du vécu, quelque chose à partir de quoi l’on discerne.
Ainsi la façon dont l’unité se fait autour de tel ou de tel frère sera marquée non par sa personnalité, mais par la vie même de l’Église. Et si l’unité se réalise autour de plusieurs frères ? On les aime bien tous les deux, tous les trois : comment choisir ? Le groupe hésite : faut-il se rassembler autour de celui-ci, de celui-là ? Le bon sens nous dira de laisser passer le temps, de laisser à Dieu le temps de nous parler. Faisons-lui confiance, prenons s’il le faut une solution transitoire de quelques mois et voyons venir.
C’est une expérience que toute communauté peut transmettre : le temps parle. Ne nous jetons donc pas sur ce qu’on ne sent pas tout à fait mûr. Ce qui n’est pas évident le deviendra alors, et bien souvent de façon paisible. On pensait à deux ou trois frères pour la responsabilité du groupe. On s’aperçoit alors à l’évidence qu’il ne faut choisir aucun des trois, mais celui-là qui était à côté, ou bien l’un des trois, mais cette fois dans l’accord général.
Un serviteur
Je ne vous donnerai pas des critères du « bon » berger : Dieu est tellement plus sage que nous, et il s’empare de toutes façons de nos faiblesses… Il n’y a pas de berger-type, gloire à Dieu !
Mais ce qui est certain – et on en a la preuve dans la Parole de Dieu – c’est que le berger doit être essentiellement un serviteur. Cela ne le définit pas négativement, par une espèce d’absence, d’humilité effacée : plus il serait gris, neutre et indifférent, mieux cela conviendrait ! Non, Dieu nous a donné des dons, des personnalités et il ne faut pas en avoir mauvaise conscience, ni le groupe, ni celui qui en reçoit la responsabilité.
Que chacun, et d’abord le berger, ait plutôt le souci et le zèle d’investir tout ce qu’il est, tout ce qu’il a dans le service. Ne soyons pas des loups déguisés en brebis ; sous une peau de mouton et sous un langage doucereux, se cache l’ambition ou la volonté de puissance. Au contraire, sous un franc-parler et un caractère in peu direct, on trouvera parfois un grand cœur et une grande volonté de servir. Ne nous arrêtons donc pas à des critères très extérieurs, il faut voir plus profond : encore une fois, le pasteur est par définition un serviteur.
Si un berger doit être choisi dans un groupe, que ce ne soit pas dans un contexte [p. 14] de convoitise, mais bien dans cet esprit de service. C’est de l’Église qu’il faut partir. C’est la vie du groupe qu’il s’agit de servir. Cela ne veut pas dire qu’on ne puisse pas se sentir appelé à cette charge ; on peut très bien s’y sentir appelé par le Seigneur : mais c’est au groupe, à la communauté de discerner.
Les personnes pressenties n’ont pour autant à être neutres en disant : « Moi, tout m’est complètement égal… » On peut recevoir de Dieu le sentiment, le témoignage intérieur que l’on est fait pour telle ou telle façon de servir ses frères, par exemple dans un ministère de type pastoral. Mais encore une fois, c’est de la vie du groupe comme cellule d’Église qu’il s’agit, et c’est elle qui prime.
Convoiter une charge, jouer des coudes pour l’acquérir, faire le chef si on l’a reçue ne sont pas des attitudes dignes du Seigneur. Dégageons-nous au maximum de l’esprit d’ambition et de domination. Si le pasteur est et reste un serviteur, il sera libre et il rendra libres aussi les autres.
Sachant bien gouverner sa propre maison…
Saint Paul donne des recommandations à Timothée sur le choix des « épiscopes » (1 Tm 3). La charge des épiscopes de cette époque était plus proche de nos petites responsabilités de berger que de celles de nos évêques, pasteurs de troupeaux immenses. L’épiscope, c’était le surveillant de la communauté ou du groupe, il aidait au bon ordre. Je relève deux petites touches pleines de sagesse dans la lettre de saint Paul. Il dit au verset 4 : Sachant bien gouverner sa propre maison et tenir ses enfants dans la soumission, d’une manière parfaitement digne. Car celui qui ne sait pas gouverner sa propre maison, comment pourrait-il prendre soin de l’Église de Dieu ? C’est de la sagesse élémentaire. Un proverbe chinois dit : « Si l’empereur sait diriger sa maison, il saura conduire la ville ; s’il sait conduire la ville, il saura conduire l’empire. » Et je crois que c’est vrai. C’est bien, bon et fidèle serviteur dit Jésus, tu as été fidèle dans ces petites choses, alors, passe à de plus grandes. Tu sais vraiment élever tes enfants, alors peut-être vas-tu pouvoir aider tes frères.
Plus loin au verset 6, Paul continue : Que ce ne soit pas un converti de fraîche date, de peur que, l’orgueil ne lui tournant la tête, il ne vienne à encourir la même condamnation que le diable. Pas de risque inutile. Laissons l’épreuve du temps se faire. On peut être plein de qualités, plein de zèle, mais si on n’a derrière soi que quelques mois de conversion, ce n’est pas la peine de prétendre servir ses frères, l’orgueil s’en mêlerait ; il faut l’épreuve du temps, qui purifie, qui émonde, qui apprend à aimer et à servir.
Le mode d’apparition des ministères que j’évoque ici en quelques mots est nouveau. Dieu le suscite à une heure difficile de la vie de l’Église ; comme si, à travers lui, il avait quelque chose à dire à son peuple. Comme s’il y avait là une façon nouvelle pour l’Église de vivre, de grandir et de se structurer. Mais précisement parce que ce nouveau mode d’apparition des ministères est plein de promesses, soyons vigilants, soyons sérieux et honnêtes ! Il serait dommage que l’Église ne voie que nos échecs. Il y en aura, bien sûr : mais quant à nous, veillons à être conformes à la Parole de Dieu, à agir en obéissance au Seigneur et dans la communion de l’Église. Mettons aussi toute notre intelligence et notre bon sens à discerner sa volonté. Ce qui se joue en ce moment dans les groupes de prière et les communautés du Renouveau Charismatique est extrêmement important et prometteur pour l’Église. Nous avons dans les mains un trésor ; ne le dilapidons pas.
Délicat et difficile
Quand saint Paul parle du berger, du responsable, c’est toujours avec une certaine compassion. Il dit aux chrétiens : écoutez, soyez gentils avec eux, ne les faites pas trop souffrir ! Ainsi dans la Première Lettre aux Thessaloniciens : Ayez pour eux beaucoup d’affection à cause de leur travail (5, 13), et la Lettre aux Hébreux ajoute : pour qu’ils veillent sur vos âmes avec joie et non pas en gémissant (13, 17).
Le ministère pastoral – nous en avons l’exemple en Jésus – est un ministère marqué de larmes, il est difficile. Servir l’unité d’une communauté, d’un groupe, est délicat, cela ne s’improvise pas ; on apprend doucement. Notre communauté peut en témoigner. On peut être plein de bonne volonté, rempli du désir d’aimer ses frères et de les servir jusqu’à la mort, et pourtant ça ne marche pas. Car aimer les autres est encore assez facile, mais aider les autres à s’aimer, c’est autre chose…
Nous le voyons bien dans une vie de famille : quand deux enfants se jalousent, [p. 15] par quel bout les prendre ? Et au travail, lorsqu’entre nos collègues il y a de la rivalité, de l’incompréhension ? On peut être plein d’amour soi-même, mais aller le mettre dans le cœur de l’autre !
Servir l’unité d’une communauté, servir l’amour mutuel des frères qui la composent, ce n’est pas facile. Et je crois qu’il est salutaire qu’il en soit ainsi, parce qu’en réalité, le Seigneur Jésus est notre seul berger. C’est lui, finalement qui conduit l’ensemble du troupeau. Dans la difficulté, on s’en souvient. Dans l’Évangile de Jean ; quand Jésus dit : Je suis le bon berger, il s’adresse aux brebis, mais je crois qu’il s’adresse aussi aux pasteurs, comme pour leur dire allez, ne vous en faites pas, c’est moi le berger, le vrai berger…
Le berger obéit
Quel est le cœur de ce ministère d’unité ? C’est l’obéissance. Le pasteur est là pour obéir. Il n’y a pas d’un côté l’autorité, détenue par quelques-uns ou par un seul, et de l’autre côté l’obéissance pour tous les autres. Non, plus que n’importe lequel de ses frères, le pasteur est obéissant.
Cela ne signifie pas une espèce de passivité ou d’écrasement devant les événements : si Dieu m’a confié ce service à travers mes frères, cela vient de lui et je dois assumer ma charge avec courage. Obéissance joyeuse, confiante, l’obéissance du berger à son Seigneur devrait même se traduire par une certaine audace. Celui qui est obéissant est libre : celui qui fait la volonté du Père n’a pas de crainte. Il est libre et il rend libres ses frères.
Le berger écoute
Le ministère du berger, pour être vécu comme une obéissance, demande une grande écoute de la volonté de Dieu et de la communauté. De la volonté de Dieu, d’abord. Être pasteur, c’est prier, c’est porter ses frères à l’autel du Seigneur, supplier Dieu pour eux souvent, se laisser enseigner par l’Esprit pour pouvoir les conduire.
Écoute, aussi, de la communauté. Un de nos frères a fait il y a quelques années un stage chez un berger, et pendant tout un temps il a conduit les moutons, avec lui, dans la montagne. Et un jour le berger lui a dit : « Tu crois que c’est le berger qui conduit le troupeau ? Pas du tout, le troupeau sait très bien où il doit aller. Le berger, lui, se tient aux points essentiels pour éviter simplement que le troupeau n’aille dans le ravin. Mais le troupeau a son instinct et il sait bien où l’herbe est bonne et où il y a de l’eau. »
De même, dans nos communautés et nos groupes de prières, dans la mesure où le Seigneur y est vraiment à l’œuvre, il y a une sorte d’instinct du Saint-Esprit. Le berger est soumis à cet instinct-là. Cela ne veut pas dire aux caprices de la communauté, ni non plus à la volonté de la majorité, mais à cet instinct spirituel qui se développe au fur et à mesure de nos engagements. Il s’agit donc d’un ministère d’obéissance, fait à la fois d’écoute et d’audace, de soumission et d’assurance.
La croix comme houlette
Un ministère marqué par la croix du Seigneur. Près de moi, ton bâton, ta houlette sont là qui me consolent, dit le psaume. Je crois que le bâton et la houlette du Seigneur, c’est la croix. C’est à l’ombre de la croix que Jésus guide son peuple. C’est par la croix qu’il en est le berger. Si nous, petits bergers de rien du tout, nous devons conduire à sa suite quelques-uns de nos frères, nous n’aurons pas d’autre houlette, croyez-le, que sa croix.
La croix de Jésus doit être notre critère de discernement dans les difficultés, dans les divisions et les hésitations de la communauté, dans nos problèmes personnels et interpersonnels : Jésus nous a rendus libres [p. 16] par sa mort, Jésus nous a donné la vie en sacrifiant la sienne. Du coup, la croix reste vraiment le critère du ministère pastoral : le bon berger donne sa vie pour ses brebis. Si Jésus a été cela, nous autres aussi, pauvres que nous sommes, nous n’avons qu’à faire un peu comme lui. Dans la mesure où nous participons un petit peu à sa charge de berger, nous donnerons un petit peu notre vie. La houlette, c’est la croix.
Ascèse très simple
Le berger doit savoir que sa charge exige une ascèse personnelle, une ascèse très simple, faite de renoncement à soi-même. Pour comprendre et servir ses frères, il va lui falloir renoncer à des choses auxquelles il tient très fort. Avoir à diriger, à servir des frères, je vous assure que cela bouscule nos conceptions et nos structures intérieures. Je suis… un ouvrier, ou un Français, ou un nerveux, ou un mélomane : cela me définit, et voilà que je me rends compte que tout le monde n’est pas comme moi, loin de là. C’est une expérience très délicate à faire quand on se met au service de ses frères : la remise en question de choses qu’on croyait vraiment évidentes. Vous avez reçu une éducation qui vous disait ceci ou cela, vous allez être amenés à rencontrer des situations complètement différentes. Seul cet apprentissage peut nous permettre de nous y ajuster.
Au départ, il nous faut de la disponibilité : être prêt à juger les situations pas du tout comme on avait l’habitude d’en juger ; s’oublier pour se remettre dans les mains du Seigneur et dans les mains de ses frères. Lâcher un peu nos schémas, nos références, même des choses qu’on croyait très importantes.
Persévérance et disponibilité
Le berger doit avoir et acquérir de la persévérance. Je l’ai dit, ce n’est pas évident de servir ses frères ; celui qui le fait doit être armé de constance et de fidélité. Il faut savoir et vouloir tenir dans les difficultés. Et en même temps, la responsabilité du berger, comme toute autre dans l’Église, doit être exercée dans une grande disponibilité. Il est utile et même vivifiant pour celui qui a cette responsabilité d’être prêt, quand on le lui demande, le lendemain même, à changer de charge ou à l’exercer différemment, et cela sans rancœur, sans esprit de possession, sans calcul pour la suite. Exercer la responsabilité dans cet esprit à la fois de persévérance et de disponibilité entretiendra l’esprit de liberté qui est caractéristique dans la vie chrétienne. Le chrétien est libre. Parce [p. 17] qu’il est libre, il peut être à la fois tenace et détaché, et cela surtout dans le service.
Des petites claques
La grande tentation du ministère pastoral on le sait bien c’est celle de l’orgueil, le grand péché, dit le psalmiste (Ps 18 (19), 14). Cette tendance-là, qui est inscrite dans notre cœur à chacun, dans le cœur des bergers comme dans le cœur de n’importe qui, je ne crois pas qu’on la combat avec des prêches compassés sur l’humilité. C’est sur le terrain qu’on s’en débarrasse, et progressivement. Je crois que l’orgueil ne peut qu’être enfoui dans le combat, dans le travail, dans le service. dans la sueur et les larmes. Alors, à l’intérieur même du service, on prend des petites claques et on apprend à se guérir de son orgueil. Et l’humilité vient toute seule, parce que nos faiblesses et nos incapacités sont révélées, mises à nu, à travers bêtises et erreurs. Combattre mon orgueil, ce n’est pas m’efforcer d’avoir une attitude mijorée et un langage affable, c’est investir tout ce que je suis et tout ce que j’ai dans le service de mes frères, dans la fatigue et les soucis de l’amour. Alors, inévitablement, l’orgueil en prend un coup et c’est une libération.
Une parole pour les pasteurs
Dans la Première lettre de Pierre, le premier des pasteurs de l’Église, nous lisons ce splendide passage qui résumera bien mieux que je ne pourrais le faire tous ces traits essentiels du ministère du berger : Les anciens qui sont parmi vous (c’est-àdire les responsables), je les exhorte, moi ancien comme eux… Paissez le troupeau de Dieu qui vous est confié, le surveillant, non par contrainte, mais de bon gré (quelquefois il faudrait dire au berger : allez, sois un peu content de ta charge !), selon Dieu ; non pour un gain sordide, mais avec l’élan du cœur (c’est-à-dire non pas pour la puissance, la domination, mais avec la volonté de servir) ; non pas en faisant les seigneurs à l’égard de ceux qui vous sont échus en partage, mais en devenant les modèles du troupeau (tu prêches l’obéissance et l’humilité, eh bien, montre-nous un peu comment tu vis cela). Et quand paraîtra le Chef des pasteurs, vous recevrez la couronne de gloire qui ne se détruit pas (petite parole finale de consolation !) (1 P 5, 1-4).
Une parole pour le troupeau
Être berger est un service, mais un service doit être reçu. Le berger doit être bien disposé, très au clair sur sa charge, etc., mais cela n’est encore que la moitié de l’exercice de sa charge ; il faut, de plus, que les membres du groupes reçoivent ce service. Continuons la lecture de l’Épitre, car c’est exactement à cela que saint Pierre pense : Et vous, les jeunes, soyez soumis aux anciens ; revêtez-vous tous d’humilité dans vos rapports mutuels, car Dieu résiste aux orgueilleux, mais c’est aux humbles qu’il donne sa grâce. Humiliezvous donc sous la puissante main de Dieu, pour qu’il vous élève au bon moment.
Une charge doit être reçue, accueillie par ceux auprès de qui elle s’exerce. Si le berger est regardé de travers par tout le monde, il ne pourra pas aller bien loin, c’est sûr. Il faut même dire c’est une expérience très nette dans notre communauté : le berger ne peut exercer sa charge que dans l’espace qu’on lui laisse et à la mesure de la liberté qu’on lui donne. Il n’en est pas de l’Église de Dieu comme des gouvernements politiques, ou comme des réunions humaines, où la personnalité et tant d’autres choses font pression. Non, il en est de l’Église de Dieu comme d’un corps où tous sont soumis et où celui qui commande dépend le plus des autres, qui doivent recevoir et encourager son service. Il n’y a pas de contrainte dans l’Église : nous y sommes libres. Si vous ouvrez l’espace pour un certain ministère, si vous le recevez et l’encouragez, il va pouvoir s’exercer, grandir, s’affermir ; mais si vous le bloquez par la jalousie, par la méfiance, par des a priori, rien ne sera possible.
Tous des agneaux
Terminons par la finale de la Lettre aux Hébreux : Que le Dieu de la paix, qui a ramené des morts celui qui est devenu par le sang d’une alliance éternelle le grand Pasteur des brebis (car Jésus a payé de sa vie, de son sang, d’être notre berger) notre Seigneur Jésus, vous rende aptes à accomplir sa volonté en toute sorte de bien (13, 17).
Qui est-il, ce grand pasteur, ce grand Berger des bergers ? Qui conduit le troupeau ? C’est un agneau. L’Apocalypse nous le dit : L’Agneau les mènera aux sources d’eau vive (7, 17). Notre berger, c’est un agneau. L’Agneau les mènera vers les sources d’eau vive. On entend derrière ce texte, le psaume 23 : Le Seigneur est mon berger, vers les eaux du repos il me mène… Le berger attendu par David était un agneau : Jésus. Alors si le Berger, le grand Pasteur des pasteurs, le grand Berger des bergers, Jésus est un agneau, c’est que nous tous, bergers ou brebis de son troupeau, nous pouvons être les agneaux de l’Agneau.
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