-Daniel Vigne, Chemins de prière à l’écoute des Pères, Toulouse, Éditions du Carmel, 2018, ISBN 978-2-84712-581-7. [éditeur] [chapitre 1]
Chemins de prière à l’écoute des Pères
Avant-propos
La prière n’est pas une chose, un objet à décrire, ni une idée à définir. Elle est un acte, mais si différent de tous les autres qu’elle ressemble plutôt à de l’inaction. Elle n’est pas un exercice mental difficile et rebutant, mais un continent que chacun explore à sa façon. Elle est un voyage immobile. Elle est un mystère.
À celui qui n’a jamais respiré son parfum, ce petit livre ne fera donc pas découvrir la prière, pas plus qu’une partition ne saurait faire découvrir la musique. Mais si tu tiens ces pages entre tes mains, ami, c’est que déjà tu as le goût du large. Que tu es engagé dans ce grand voyage. Que nous marchons vers le même horizon.
Pourtant, nombreux sont les chemins qui y conduisent. Vers le vaste pays de la vie spirituelle, on trouve un réseau de sentiers, larges ou étroits, qui se croisent et se côtoient. Que de traditions et d’écoles, surtout depuis quelques siècles, nous proposent de beaux enseignements et méthodes de prière !
[p. 8] Je n’ai pas la prétention de tracer ici une nouvelle voie, mais plutôt le désir de retrouver, parmi les herbes, des chemins très anciens que nos Pères ont foulés. De recueillir leur témoignage pour le partager. Car cet héritage, bien qu’il nous vienne du passé, n’est pas dépassé : il est toujours vivant et fécond.
Oui, les textes des Pères de l’Église et des Pères du désert fourmillent d’indications précieuses et très actuelles sur la prière. Je les glanerai comme au passage pour te donner envie de mieux connaître ces grands chrétiens des premiers siècles. J’y adjoindrai parfois des auteurs plus récents. Je te confierai des graines de leur sagesse, des cailloux blancs tirés de leurs écrits, comme autant de jalons qui te guideront sur ta propre route.
Ces Chemins de prière comportent six chapitres qui se déploient comme un itinéraire.
1. Tout commence par L’appel intérieur, le désir de se mettre en marche vers Dieu. Sans ce souffle, en effet, pas de voyage possible. Mais ce n’est encore qu’une aspiration, parfois un peu vague…
2. Puis t’est accordée la grande découverte, dans laquelle la prière prend forme et te donne force. Cette expérience fondatrice, je l’évoquerai à travers Trois secrets qui permettent de la décrire.
3. Après le temps des commencements, celui de la persévérance. Car la route est longue, mais nous disposons [p. 9] de Trois soutiens sur lesquels tu ne négligeras pas de prendre appui.
4. Tu n’oublieras pas non plus que cette aventure engage tout ton être, y compris Le corps priant que Dieu t’a donné. Ne le perdons pas en chemin ! Mais comment participe-t-il à notre prière ?
5. Car il s’agit bien de Devenir prière, et non pas seulement de faire des prières. C’est toute ta vie qui peu à peu, malgré les épreuves, sera soutenue et transformée par notre relation avec Dieu.
6. Enfin, au terme du chemin et déjà à certains moments du parcours, tu ressentiras les Frissons de l’aube, les prémices du Royaume qui vient. Car sois-en sûr, ce grand voyage tiendra ses promesses…
1. L’appel intérieur
[p. 11] Si les chemins de la prière doivent nous mener très haut, c’est en partant du plus profond. Le priant ne méprise pas la sagesse antique qui lui dit : « D’abord et avant tout, connais-toi toi-même. » Il n’est pas étranger au mouvement de descente en soi qui caractérise, comme chacun sait, la méditation. La prière chrétienne n’est pas incompatible avec cet effort d’introspection spirituelle que les religions asiatiques encouragent, et que pratiquent beaucoup de nos contemporains.
Mais le chrétien ne se contente pas d’une telle plongée dans les profondeurs. Dans la chambre intérieure, il se prépare à une rencontre. Dans la solitude intime, il creuse le désir d’un Autre. Dans le silence, il écoute une voix. « Je me suis cherché moi-même », disait le philosophe Héraclite, et cela est beau. Mais la foi chrétienne nous révèle peu à peu une chose bien plus merveilleuse : c’est que Dieu lui-même cherche l’homme parce qu’il l’aime.
Cet appel intérieur est d’abord un murmure, un souffle ténu, un bruit de brise légère. Ce n’est pas une voix connue, mais une suggestion très douce et mystérieuse. Les premiers pas de la prière se font [p. 12] comme dans l’obscurité et à tâtons. Tu éprouves le désir de te retrouver toi-même, mais en devinant que dans cette recherche, tu trouveras plus que toi-même. Tu ne t’adresses pas encore à Dieu, mais tu portes en toi le désir du divin.
Comment décrire cet état initial dont tous font l’expérience, et qui est comme la toile de fond de toute vie spirituelle ? Je propose de l’évoquer en trois formules courtes, à la fois distinctes et complémentaires : « Rentre en toi-même », « Goûte le silence », « Creuse ton attente ». L’ordre de ces formules, on le devine, est discrètement progressif.
Rentre en toi-même
On oppose quelquefois méditation et prière comme relevant de deux spiritualités opposées : l’une centrée sur le Soi, l’autre tournée vers un Autre. Ne faut-il pas plutôt relier ces deux principes, les compléter l’un par l’autre ? La méditation n’est-elle pas l’arrière-fond nécessaire de la prière, son préalable indispensable et permanent ? Par le recueillement et la « pleine conscience », elle nous dispose et nous prépare à nous tenir en présence de Dieu. De plus, elle nous simplifie et nous purifie, ce qui est très utile à la vie spirituelle.
Il ne faut pas craindre de pratiquer, sous une forme ou l’autre, ces exercices de retour à soi et de concentration que symbolisent l’image du yogi méditant, du Bouddha souriant. C’est une sagesse immémoriale [p. 13] que nous transmettent ces exercices. Ils nous rendent le précieux service d’apaiser nos passions et nos pensées, effaçant ainsi bien des mauvaises habitudes qui nous endommagent. La vie moderne a fait de nous des êtres inquiets et agités. Combien nous avons besoin de nous retrouver nous-mêmes dans une certaine sérénité !
Arrête-toi donc, ami, à certains moments de la journée, pour « revenir à toi », comme on dit de quelqu’un qui s’est évanoui. Dans tes nombreuses activités, n’es-tu pas en train de perdre conscience ? Si ton travail est ennuyeux ou harassant, te voilà devenu machine. De façon plus dangereuse encore, si ton métier est exaltant et gratifiant, te voilà devenu ta propre idole. Il est temps de retrouver ta vraie grandeur. Brise la chaîne des automatismes et des vains désirs ! Tu n’es ni un esclave asservi à des maîtres, ni une star esclave de sa célébrité. Mais qui es-tu ? Prends-tu le temps d’y réfléchir en profondeur ?
Si tu veux t’engager sur le chemin intérieur, tu cesseras aussi de consulter compulsivement tes messages. Tu comprendras que le besoin d’être en permanence « connecté » te vide de ta substance. Ils sucent le sang de ton âme, les innombrables correspondants et annonceurs qui te sollicitent à longueur de journée. Laisse-les patienter ou envoie-les butiner ailleurs. Toi, recueille-toi. Rassemble et concentre les morceaux épars de toi-même. Retrouve ou refais ton unité.
[p. 14] Renouer avec soi-même, redéfinir « son essentiel », c’est poser un point à partir duquel un tracé est possible. Arrête-toi donc en ce point, et qu’il soit un point de départ. Tu ne sais pas encore dans quelle direction tu marcheras. Tu ignores si le chemin sera long ou court, droit ou sinueux. Mais ce qui est indispensable, c’est l’arrêt préalable. Seul le point donne naissance à la ligne. Puissance de ce presque-rien, de cet espace infime qui marque un commencement, un centre. Qui te permet enfin de dire : je suis ici. Grégoire de Nazianze a fait cette expérience :
| [p. 15] Rien ne me paraissait aussi beau que de fermer la porte des sens, de sortir de la chair et du monde, de me ramasser sur soi-même, de n’avoir aucun contact avec les choses humaines sauf pour le strict nécessaire, de m’entretenir avec moi-même et avec Dieu […]. Si l’un de vous est habité par ce désir, il sait ce que je veux dire et comprendra ce que j’ai éprouvé. Quant aux hommes du commun, ils ne croiront sans doute pas ce que je leur en dirai[1]. |
Jésus, dans l’Évangile, conseille de s’asseoir et de réfléchir avant de bâtir une maison ou de partir en guerre (Lc 14, 28-32). Le premier acte de la prière, dit-il, c’est d’entrer dans sa chambre et fermer la porte (Mt 6, 6). Ces recommandations sont à prendre au sérieux, rappelle Jean Cassien, qui les commente ainsi :
| Nous devons soigneusement suivre le précepte évangélique qui nous demande d’entrer dans notre chambre et d’en fermer la porte pour prier notre Père. Voici comment l’accomplir. Nous prions dans notre chambre quand nous retirons entièrement notre cœur du tumulte des pensées et des soucis, et que dans une sorte de tête-à-tête secret et d’amitié très douce, nous découvrons au Seigneur nos désirs. Nous prions la porte fermée quand nous l’invoquons sans ouvrir les lèvres […] et ne manifestons qu’à lui nos dispositions, si bien que les puissances ennemies ne peuvent en deviner la nature. Telle est la raison du profond silence qu’il convient de garder dans la prière[2]. |
Goûte le silence
Te voici donc dans la chambre intérieure. Quel bonheur de puiser, ici et maintenant, même pour peu de temps, aux sources du silence ! Il est vrai que ce moment passera : dans dix minutes ou dans une heure, tu devras renouer avec tes activités, tes affaires. Mais cet instant unique dépose en toi quelque chose qui ne passera pas. Il grave en ton cœur comme un talisman de sérénité, un signe d’éternité. Oui, celui qui respire le parfum du silence, même s’il n’est pas croyant, s’approche un peu de Dieu et Dieu de lui. Tous les spirituels nous le recommandent, ainsi Évagre le Pontique, Jean Chrysostome et Aphraate le Syrien :
| [p. 16] Quand tu te mets en prière, que ta langue ne prononce aucune parole[3]. |
| Lance ton appel et dis : Aie pitié de moi ! sans bouger les lèvres, mais en criant par la pensée, car Dieu entend même ceux qui restent silencieux[4]. |
| Le silence, joint à une conscience sincère, surpasse la voix forte de celui qui crie[5]. |
Ce que nous découvrons ici est un grand paradoxe. Dans la prière, l’opposition entre parole et silence s’efface. La prière est silence parlant, parole silencieuse. C’est bien souvent en te taisant que tu apprendras à parler à Dieu, comme c’est dans le silence que tu entendras sa voix. Ignace d’Antioche transmet cet enseignement précieux, que commente Paul Evdokimov :
| Celui qui comprend véritablement la parole de Jésus peut entendre même son silence. C’est alors qu’il sera parfait : il agira par sa parole et se fera connaître par son silence[6]. |
| Pour entendre la voix du Verbe, il faut savoir écouter son silence, l’apprendre surtout, car c’est le langage du siècle à venir. […] L’expérience des maîtres est catégorique : si l’on ne sait pas faire [p. 17] dans sa vie une place au recueillement, au silence, il est impossible d’arriver à un degré plus élevé[7]. |
Tu diras peut-être : s’arrêter pour méditer ou prier, ce n’est pas facile ! De fait, nous le faisons trop peu. Nous voudrions prendre du temps, faire silence, faire oraison et autres bonnes intentions… que nous avons beaucoup de mal à mettre en œuvre. Car la faiblesse de ces bonnes résolutions, c’est qu’elles conjuguent toujours le verbe prier au futur. Autrement dit, elles éloignent de nous cet acte au moment même où elles en font un projet. Demain, dis-tu, je commence ! Très bien, mais c’est demain…
Et si tu conjuguais plutôt ce verbe au présent ? Si tu le mettais en œuvre ici et maintenant, sans aucun souci de durée ? Alors la prière n’est plus un créneau à « bloquer » sur ton emploi du temps, mais une respiration, un regard levé, une seconde d’intimité avec le Seigneur, possible à tout moment et en toute circonstance.
Cela n’exclut pas, bien sûr, des rendez-vous plus longs et plus réguliers. Mais ne visons pas trop haut : commençons petit, commençons tout de suite, avec ferveur. « Vous n’avez pas eu la force de prier une heure », dit Jésus à ses disciples (Mt 26, 40). Moi non plus, je l’avoue, Seigneur : mais je t’offre cet instant, cet instant minuscule, avec mon cœur ! [p. 18] En bon pédagogue, saint Padre Pio savait que tout repose sur d’infimes décisions. Qui veut découvrir la prière, dit-il, commencera par de courts moments de solitude :
| Si tu le peux, parle au Seigneur dans l’oraison, loue-le. Si tu n’y parviens pas parce que tu n’es pas encore avancé dans la vie spirituelle, ne t’inquiète pas : retire-toi dans ta chambre et mets-toi en présence de Dieu. Il te verra et appréciera ta présence et ton silence. […] Arrête-toi, reste devant lui ; ne te donne pas d’autre peine[8]. |
Le silence est l’écrin de la Parole, le milieu naturel où s’épanouit la prière. Non seulement chaque âme est invitée à y entrer, mais l’univers entier y aspire, car c’est à travers lui que tout s’accomplira. Selon l’Apocalypse (8, 1), quand l’Agneau ouvrira le septième sceau, il y aura un immense silence. Pour saint Augustin, ce silence de toutes choses, intérieures et extérieures, serait précisément l’avant-goût du paradis :
| Supposons que dans une créature se taisent les agitations de la chair, que se taisent toutes les illusions de la terre, des eaux, de l’air et des cieux. Supposons que l’âme elle-même fasse silence et se dépasse en ne pensant plus à soi. […] Supposons que toutes choses fassent silence, attentives à leur Créateur, et qu’alors lui seul parle, non par ses œuvres, mais par lui-même, [p. 19] nous faisant entendre sa Parole […]. Ne serait-ce pas alors l’accomplissement de cette parole : Entre dans la joie de ton Seigneur[9] ? |
Creuse ton attente
Le goût de l’intériorité et du silence fait naître en nous un sentiment de pauvreté. Il nous donne la conscience de notre indigence. Loin de nous combler, il nous dénude et nous évide. Il nous rend dépendants. N’ayons pas peur de le dire : celui en qui la prière s’implante éprouvera de plus en plus le besoin de prier. C’est un des secrets de la vie monastique : au fil des années, l’office quotidien habite tellement le moine que s’il en est privé, il dépérit comme un poisson hors de l’eau !
Mais ce qui peut sembler une aliénation est en réalité une libération. La prière, comme l’amour, est un joug qui rend le cœur plus léger. Bien qu’il nous devienne indispensable, le besoin de prier ne nous détruit pas mais nous rend plus libres. On n’est pas « addict » à la prière, comme le toxicomane l’est à son produit : elle n’est pas un poison illicite, mais un remède béni. On peut la respirer sans honte et sans danger.
Ouvre donc les mains comme un pauvre pour accueillir Celui que tu désires. Fais-toi mendiant. Ne crois pas que la prière soit une espèce de gymnastique de l’âme, [p. 20] destiné à te rendre spirituellement plus musclé. Ceux qui en parlent de cette façon se trompent, car la prière n’est pas une technique. Nul ne mettra la main sur elle pour la maîtriser. La vraie prière est toujours pénétrée du sentiment qu’on ne sait pas prier ! Elle est un élan aveugle, une pure attente, ainsi décrite par Macaire le Grand :
| L’âme doit se livrer à la supplication et à l’amour de Dieu […] en se rassemblant elle-même avec toutes ses pensées et en se consacrant à l’attente du Christ. Alors il l’illuminera, lui apprendra la vraie supplication et lui fera don d’une prière pure[10]. |
| Dieu est le bien suprême. Rassemble vers lui les pensées de ton esprit et ne songe à rien d’autre qu’à guetter sa venue. […] Attends-le sans cesse dans ton cœur, cherche-le par tes pensées, incite ta volonté et tes sentiments à tendre constamment vers lui. Tu verras alors comme il vient à toi et comme il fait en toi sa demeure[11]. |
Il vient à toi : cette précision est capitale. Dans la prière, ce n’est pas nous qui nous hissons vers Dieu ou qui le forçons à s’approcher de nous. La distance entre lui et nous est si grande qu’elle ne peut être franchie par notre volonté. Le Dieu que nous cherchons est si grand que nous sommes, devant lui, totalement transcendés. C’est gratuitement et comme par miracle [p. 21] que notre attente sera un jour exaucée. Saint Augustin l’affirme :
| J’ai cherché la substance de Dieu en moi-même, comme s’il était semblable à ce que je suis, et je ne l’ai pas trouvé, car je sens combien mon Dieu est bien au-delà de mon âme. Alors, pour le toucher, j’ai médité ces choses et répandu mon âme au-dessus de moi-même[12]. […] En effet, c’est là, au-dessus de mon âme, qu’est la demeure de mon Dieu. Là il habite, de là il me voit, de là il m’a créé. […] De là il me suscite et m’appelle, de là il me conduit et me mène au port[13]. |
À ce sujet, une belle image est proposée par Denys l’Aréopagite :
| Si nous étions sur un bateau et qu’on nous ait lancé, pour nous porter secours, des cordages attachés à un rocher, ce n’est évidemment pas nous qui tirerions le rocher à nous, mais nous et le bateau qui serions tirés vers le rocher. […] C’est pourquoi nous devons entrer dans la prière, non pour attirer à nous cette Puissance qui est à la fois partout et nulle part, mais pour nous mettre entre ses mains et nous unir à elle[14]. |
Si le silence et l’attente nous rendent disponibles et réceptifs, ce n’est pas à des énergies cosmiques, à des forces impersonnelles. La prière ne nous lance pas dans le vide : elle est l’espérance d’une rencontre. [p. 22] Le propre de la foi chrétienne est de nous engager dans une relation personnelle et aimante avec le Dieu vivant. Un grand mystique du Ve siècle, Diadoque de Photicé, en témoigne humblement comme s’il parlait d’un autre :
| Je connais quelqu’un qui aime tellement Dieu (bien qu’il s’afflige de ne pas l’aimer comme il le voudrait) que son âme éprouve sans cesse ce désir fervent : que Dieu soit glorifié en lui, et que lui-même s’efface. […] Dans son extrême disposition d’amour pour Dieu, il cache le souvenir de sa propre dignité dans l’abîme de son amour pour Dieu […] à cause de la richesse débordante d’amour du Seigneur qui nous a tant aimés[15]. |
Un auteur anonyme du XXe siècle fait écho à ces paroles en écrivant :
| Où naît cette flamme qu’est la prière ? Son point de jaillissement, ce n’est ni l’intelligence, ni les livres, c’est le cœur ; le lieu où je dis moi, le lieu où je me décide, le point où naît en moi tout amour[16]. |
Oui, la prière est avant tout une affaire de cœur, une histoire d’amour. Non au sens seulement affectif de ces termes, mais au sens radical et profond, qui nous implique tout entiers, corps, cœur et âme. Si ce n’est pas ainsi que tu t’engages sur le chemin de la prière, mieux vaut pour toi te promener ailleurs. [p. 23] Si tu n’y vois qu’une obligation ecclésiale ou un exercice de piété, c’est en vain que tu te fatigues. De façon unanime, les Pères de l’Église nous invitent à entrer dans la prière de toute notre âme et amoureusement. Citons ici saint Jean Chrysostome et un de ses émules :
| Par prière, je n’entends pas celle qui est seulement dans la bouche, mais celle qui jaillit du fond du cœur. Comme les arbres aux racines profondes ne sont ni brisés ni arrachés par les tempêtes, […] ainsi les prières qui viennent du fond du cœur, bien enracinées, montent vers le ciel en toute sûreté et ne sont détournées par aucune pensée négative. C’est ainsi que le psalmiste dit : Des profondeurs je crie vers toi, Seigneur[17]. |
| Quand je parle de prière, ne t’imagine pas qu’il s’agisse de paroles. Elle est un élan vers Dieu, un amour indicible qui ne vient pas des hommes et dont l’apôtre Paul dit : Nous ne savons pas prier comme il faut, mais l’Esprit lui-même intercède en nous par des gémissements ineffables. Une telle prière, si Dieu en fait la grâce à quelqu’un, est pour lui une richesse perpétuelle, un aliment céleste qui rassasie l’âme. Celui qui l’a goûté est saisi pour le Seigneur d’un désir éternel, comme un feu dévorant qui embrase son cœur[18]. |
[p. 24] Ainsi celui qui veut entrer dans le mystère de la prière sera saisi, au seuil du temple, par sa beauté et sa grandeur. « L’appel des lointains » n’a rien de futile ou de secondaire : c’est un impératif prioritaire, un besoin vital ; une question de vie ou de mort. À ce sujet, laissons un philosophe nous faire une confidence. Dans son Journal métaphysique, Gabriel Marcel note une pensée que les Pères de l’Église ne renieraient pas :
| Une nuit, à Lyon, il y a bien des années, à un moment très douloureux de ma vie, une pensée s’est imposée à moi brusquement : s’abstenir de prier, c’est refuser de se laisser aimer. Cette pensée m’a pris par surprise, moi à qui la prière a toujours été particulièrement difficile. […] Si nous restons enfermés en nous-mêmes, si nous nous abandonnons au sentiment d’une solitude irrémédiable, c’est comme si nous ne permettions pas à Dieu de se donner à nous dans l’acte même par lequel nous nous élevons vers lui[19]. |
Non, nous ne sommes pas seuls au monde. Nous ne sommes pas jetés dans l’existence comme dans un scénario absurde. Si le désir de prier monte en nous, c’est parce que Quelqu’un nous appelle et nous murmure son amour. Si des « lointains » nous attirent, c’est pour nous devenir proches. Il vaut donc la peine de se mettre en route.
2. Trois secrets
[p. 25] La métaphore du chemin […]
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- Discours II, 7 (Sources Chrétiennes [SC] 247 p. 97). Les traductions indiquées entre parenthèses sont ici toutes reformulées et revues, parfois en fonction d’autres traductions existantes. ↑
- Conférences IX, 35-36 (SC 54, p. 71-72). ↑
- Fragment syriaque, dans Orientalia Christiana 30, p. 50 (O. Clément, Sources, Stock 1982, p. 168). ↑
- Sermon sur la Cananéenne 11 ; Patrologie Grecque [PG] 52, 458. ↑
- Les Exposés IV, 1 (SC 349, p. 292). ↑
- Ignace d’Antioche, Lettre aux Éphésiens 15, 2. ↑
- P. Evdokimov, La Prière de l’Église d’Orient, DDB 1985, p. 21-22. ↑
- Une pensée par jour de Padre Pio, Mediaspaul 1991, p. 24. ↑
- Les Confessions IX, 10 (GF Flammarion 26, p. 194-195). ↑
- Homélies spirituelles 33, 1-2 ; PG 34, 741 (Spiritualité Orientale [SO] 40, p. 295). ↑
- Homélies spirituelles 31, 1 et 3 ; PG 34, 728-729 (SO 40, p. 285-286). ↑
- Ps 41 (42), 5 : Haec meditatus sum, et effudi super me animam meam. ↑
- Discours sur le Psaume 41, 8 ; Patrologie Latine (PL] 36, 469. Cf. Ps 41 (42), 5 : aec meditatus sum, et effudi super me animam meam ↑
- Les Noms divins III, 1 ; PG 3, 680 (SC 578, p. 415). ↑
- Cent chapitres gnostiques, 13 (SC 5 bis, p. 90-91). ↑
- Lectures pour chaque jour de l’année, t. V, Cerf – Desclée – Mame, 1972, p. 7. ↑
- Sur l’incompréhensibilité de Dieu 5 ; PG 48, 746. ↑
- Homélie du Ve siècle ; PG 64, 461-464 (2000 ans d’homélies pour l’année A, Soceval-Artège 2001, p. 196). ↑
- Tu ne mourras pas, textes choisis, Arfuyen 2005, p. 38-39. ↑