Daniel Vigne, « Trois témoins de la non-violence : Gandhi, Martin Luther King et Lanza del Vasto », conférence à l’Institut Catholique de Toulouse, 20 novembre 2003. [pdf]
Trois témoins de la non-violence : Gandhi, Martin Luther King et Lanza del Vasto
Chers amis, nous inaugurons ce soir un cycle de conférences dont il vaut la peine de regarder le titre : « D’une culture de guerre à une culture de paix », Traduisons : des bouillons de culture malsains de la violence, aux oasis du respect et de l’amour. Mais la question, n’est-ce pas, c’est de savoir : de ceci à cela, comment passer ? Entre les désordres de la guerre et le désir de la paix, quel est le chemin ?
Désordres de la guerre. Nous en avons fait mémoire il y a quelques jours, en nous souvenant des millions de victimes (8 millions !) de la première guerre mondiale. Carnage abominable. Et on se dit : comment a-t-on pu faire ça ? Désordres de la guerre. Nous les voyons se perpétuer tous les jours, en Irak, en Palestine. Engrenage implacable de la violence. Et on se dit : comment va-t-on arrêter ça ?
Quant au désir de la paix, il est en nous comme un espoir lointain, comme une attente un peu vague. Oui, nous espérons la paix comme une terre promise. Mais l’atteindrons-nous ? Les bons vœux de l’an 2000, les bonnes résolutions du nouveau millénaire, sont fanés. Ce siècle a commencé dans la joie et les feux d’artifice, il continue au son des bombes et des canons. Et derrière les images (complaisantes, quelquefois) qu’en donnent les médias, des hommes saignent, encore et toujours, et des hommes souffrent. La paix, n’est-ce donc qu’un rêve, chers amis, un mirage ? Les pièges de la violence sont-ils sans issue ?
De la guerre à la paix, il y a un chemin, et c’est la non-violence. Qui dit non à la violence sans lui dire oui par un autre côté, c’est-à-dire sans la redoubler en lui opposant une autre violence (car là est le piège). Qui dit non à la violence par la force de l’esprit. Qui se dégage du piège avec intelligence, avec génie. Qui surmonte la haine par l’amour.
Ce chemin est étroit, exigeant. Mais il est praticable. Des hommes l’ont emprunté, expérimenté pour nous. Mohandas Karamchand Gandhi, Martin Luther King, Giuseppe Giovanni Lanza di Trabbia (pour les nommer, au moins une fois, de manière exacte) : trois grandes figures du XXe siècle à avoir fait le choix de la non-violence, de manière radicale et, pour deux d’entre eux, jusqu’à la mort.
Diversité : Gandhi est hindou, Luther King pasteur baptiste, Lanza del Vasto laïc catholique. Universalité : l’Asie, l’Europe, l’Amérique, une même lumière sur trois continents. Continuité : c’est en Orient que s’allume cette lumière, avant de se diffuser en Occident ; c’est auprès de Gandhi que Lanza va la chercher en 1937, et c’est dans les livres de Gandhi que Luther King, dans les années 1950, puisera son inspiration.
Mohandas Gandhi
Car il faut bien marquer, pour commencer, que c’est lui qui est la figure fondatrice de ce courant non-violent, à la fois spirituel et moral, philosophique et politique, si profond et si original, qui nous intéresse ce soir.
« Les générations à venir auront peine à croire, disait Einstein, qu’un homme tel que celui-ci ait pu exister ». Einstein disait encore : « Je ne suis pas un grand homme. Il n’y a qu’un seul grand homme dans ce siècle, c’est Gandhi ». Quel éloge ! Et pourtant, quel contraste entre de telles paroles et l’apparence de cet homme frêle, au crâne rasé, aux oreilles décollées, de ce « fakir à moitié nu », comme disaient les journaux anglais avec ironie, du temps où il défiait l’Empire britannique ! Et comment penser que les méthodes d’action qu’il allait mettre en œuvre – le jeûne, le filage à la main, du jamais vu en politique ! – que des « armes » si peu conventionnelles auraient une telle efficacité ? Comment imaginer qu’à cause de cet homme, la première puissance mondiale de l’époque renoncerait à une colonie grande comme l’Europe, qu’elle qu’occupait depuis un siècle ? « Je suis un homme tout à fait ordinaire », disait Gandhi. Si c’est cela, être un homme ordinaire, hâtons-nous de le devenir !
Gandhi est une énigme. Je voudrais l’éclairer sous quelques aspects qui nous aideront, un tant soit peu, à la comprendre. Car il ne suffit pas d’avoir pour lui l’admiration vague de tous ceux à qui vous en parlez (« Ah, oui, Gandhi… »). Il faut admettre qu’il nous résiste, étant à la fois très connu et très mal connu.
L’an dernier, voyageant en Inde, j’ai vu la statue de Gandhi aux carrefours, son effigie sur les billets de banque, et sa pensée reniée. Que dirait le « père de la nation » de l’urbanisation galopante, de l’industrialisation polluante, de la nucléarisation inquiétante après lesquelles court son pays ? Sans parler des fondamentalismes religieux, contre lesquels il s’est toujours élevé. L’image de Gandhi est partout, mais où sont ses idées ?
En Occident aussi, son nom est parfois cité de manière un peu rapide ou erronée. Tel conférencier disait récemment que Gandhi avait contesté le système des castes ; ce n’est pas tout à fait exact. Tel militant, que Gandhi tenait des propos « d’une violence inouïe » contre les Anglais ; je ne vois pas cela dans les textes. Et lorsque ce leader syndicaliste (de la Confédération paysanne, pour ne pas le nommer) dit s’inspirer de Gandhi, on aimerait le voir aller encore plus loin dans la fidélité à ses méthodes et son esprit.
Mais si les malentendus sont possibles, c’est bien parce que cet homme dépasse tous les clichés. Il n’est pas un politicien, et il s’engage en politique. Il n’est pas un religieux, et toute sa vie est pénétrée de spiritualité. Il est non-violent, mais d’une manière qui n’a rien à voir avec un pacifisme passif ou utopique. Il est un écrivain prolifique (ses œuvres complètes comptent plus de 100 volumes !), mais il filait au rouet quatre heures par jour, et dans les ashrams qu’il a fondés, c’était lui qui nettoyait les latrines !
Oui, Gandhi est une énigme, et Einstein avait raison de dire que nous aurions du mal à comprendre cette vie étonnante. Je ne vois pas de meilleur moyen, pour cela, que de m’appuyer sur des dates. J’en ai retenu une dizaine. Elles ne permettront pas de retracer toutes les péripéties de son existence, mais au moins, d’en retenir le message. J’insisterai volontiers, dans ce parcours, sur des aspects peu connus de sa biographie.
1869. Naissance du petit Mohandas, « serviteur de l’amour ». Un nom prédestiné ! De milieu modeste, mais cultivé, il appartient à la troisième caste de la société hindoue, celle des vaïshas ou commerçants. Sa famille est vishnouite, une des formes principales de l’hindouisme. Son enfance est marquée par deux grands textes sacrés : la Bhagavad-Gîta et le Râmâyana,
La Bhagavad-Gîta raconte comment Krishna, qui est Vishnou incarné, enseigne à un jeune homme, Arjuna, le courage dans l’action et le détachement à l’égard des fruits de l’action. C’est un récit de guerre, où Arjuna doit combattre ses propres frères. Mais Gandhi aime ce texte ; lui aussi, au fond, est un guerrier. Il y voit l’image de ses luttes, et de leur caractère désintéressé. Il dira souvent : « Qu’importe si je ne vois pas les résultats de mon action ? Je ne peux que faire la volonté de Dieu telle que je la sens. C’est à Dieu de décider quels seront les fruits67. » La Bhagavad-Gîtâ n’enseigne pas autre chose : agir sans s’attacher aux résultats. « Ma philosophie correspond en tout point, dit-il, au sens profond de la Bhagavad-Gîtâ59. »
Le Râmâyana, d’autre part, raconte la vie de Râma, autre incarnation divine, que Gandhi vénèrera toute sa vie à travers le Râm-nâm, la répétition incessante de son nom. « Lorsque j’invoque Dieu sous le nom de Râma, ce nom m’émeut profondément et m’enthousiasme. Il a une telle poésie ! Je sais que mes ancêtres ont connu Dieu sous ce nom […] Je ne peux admettre l’idée que Râma selon laquelle ne serait pas Dieu pour moi66. » Il récita ce nom jusqu’à son dernier souffle.
Une enfance, donc, pénétrée par l’hindouisme, religion que Gandhi n’a jamais reniée. « Je suis hindou par toutes les fibres de mon être55. » « Rien ne me transporte autant que la musique de la Bhagavad–Gîtâ et du Râmâyana55. » Mais nous verrons bientôt son ouverture aux autres religions, notamment au christianisme.
1883. À 13 ans, il est marié avec une fillette du même âge, Kasturbaï. Illettrée, mais autoritaire, elle sera pour lui une compagne précieuse, mais qu’il devra apprendre à respecter. « C’est ma femme qui m’a enseigné la non-violence lorsque j’ai essayé de la plier à ma volonté », dira-t-il. « J’ai été guéri de ma stupidité à croire que j’avais de naissance le droit de la dominer. Elle est devenue mon professeur de non-violence18. » Les époux auront quatre enfants, puis vivront comme frère et sœur, car à 38 ans, Gandhi fait vœu de chasteté. J’insisterai plus loin sur l’importance de l’ascèse dans sa vie et dans sa mission.
1888. À 19 ans, Gandhi, qui est déjà père d’un enfant, embarque pour l’Angleterre. Il promet de respecter les lois de pureté alimentaires : ni alcool, ni viande, ni aucune nourriture d’origine animale – sa famille est strictement végétalienne. Mais ce contact avec l’Occident le fait déchoir de sa caste : il devient pour les siens, et pour un temps, un hors-caste, un intouchable. De cela aussi, nous reparlerons.
Pendant ses études de droit et dans les années qui suivent, Gandhi découvre la Bible, qu’il lit en entier. À Paris, il prie dans les églises, notamment à Notre-Dame. Il est fasciné par le Sermon sur la montagne. Le Christ est pour lui « le modèle suprême », « une resplendissante révélation de Dieu », celui qui a « exprimé comme aucun autre l’esprit et la volonté de Dieu ». « Jésus est un des maîtres qui ont eu sur ma vie une influence considérable71 », dira-t-il. « L’esprit du Sermon sur la montagne a sur mon cœur une emprise presque égale à celle de la Bhagavad-Gîtâ72. » Et encore : « Si je n’avais devant moi que le Sermon sur la montagne et l’interprétation que je lui donne, je n’hésiterais pas à dire que je suis chrétien73. »
Pourtant, Gandhi n’adhère pas au christianisme. D’une part, parce que l’idée de Révélation unique lui paraît trop exclusive : pour l’hindouisme, Dieu se manifeste et même s’incarne de multiples façons. D’autre part et surtout, parce que la religion chrétienne lui paraît solidaire d’une civilisation mercantile, matérialiste, dominatrice, qu’il désapprouve. « Il me semble que la forme de christianisme adoptée par l’Occident est la négation même du Sermon sur la montagne74 », dit-il. « Le Christ est venu d’Orient, mais le christianisme a aujourd’hui un aspect trop spécifiquement occidental75. » Devant l’horreur des conflits européens, il s’interroge : « Les violences inouïes qui se déchaînent en Europe montrent peut-être que le message de Jésus de Nazareth a été peu compris en Occident, et que c’est peut-être à l’Orient qu’il reviendra de l’éclairer74. » Ces critiques sont rudes, certes. Mais il est clair qu’au cours du XXe siècle, l’Église, notamment catholique, a tenté de entendre et de les prendre au sérieux. Quarante ans après Vatican II, que dirait Gandhi aux chrétiens ? On peut se le demander.
1893. Le jeune avocat a obtenu son diplôme. Il est timide, inexpérimenté, mais intelligent et très volontaire. Il exerce son métier à Bombay, lorsqu’une firme indienne d’Afrique du Sud l’invite à plaider sa défense dans un procès. Gandhi accepte, et réussit à concilier les parties adverses de manière originale, hors tribunal, sans vainqueur ni vaincu. Mais il découvre et subit, à cette occasion, les humiliations racistes que subissent ses compatriotes en Afrique du Sud (on se souvient qu’il fut jeté d’un train réservé aux Blancs), et décide de prolonger son séjour pour prendre leur défense. Il y restera plus de vingt ans ! Emprisonné, lynché, conspué, il persévère, et obtient en 1913, sans aucune violence, l’abolition des mesures discriminatoires contre les Indiens. Première victoire de ce que, déjà à l’époque, Gandhi nomme le satyagraha, la force de la vérité. Et première preuve de son efficacité, car la lutte violente contre l’apartheid va prendre beaucoup plus de temps, et faire couler beaucoup trop de sang, avant que l’esprit de non-violence et de pardon l’emporte. Mais aujourd’hui, les commissions Vérité et réconciliation voient peut-être germer, de manière magnifique, la semence semée par Gandhi en terre d’Afrique…
On oublie parfois ce fait important, que Gandhi a passé autant de temps de sa vie publique en Afrique du Sud qu’en Inde. Sa lutte politique pour l’indépendance s’enracine dans une longue lutte juridique contre l’exclusion et le mépris de la personne. Gandhi n’est pas d’abord un militant de la décolonisation : il est, d’abord et avant tout, un avocat de la dignité des personnes. Et même en Inde, nous le verrons, la cause des personnes passe à ses yeux avant celle de la nation.
On oublie aussi que pendant très longtemps, Gandhi s’est voulu un loyal sujet de l’Empire britannique. Pendant la guerre des Boers, comme pendant la guerre des Zoulous, en Afrique du Sud, il est sur le front, portant secours aux blessés de manière intrépide, et sera trois fois médaillé. En 1914, arrivé à Londres au moment de la déclaration de guerre à l’Allemagne, il forme aussitôt un corps d’ambulanciers indiens qu’il met à la disposition du gouvernement. Non, Gandhi n’est pas un pacifiste bêlant, ou timoré !
Mais il n’est pas non plus un contestataire insolent. Ce n’est qu’en 1920, et à contrecœur, qu’il renoncera à sa « fidèle coopération » au gouvernement de Sa majesté. « Chers amis, nul Anglais n’a coopéré plus étroitement que moi à l’Empire », écrira-t-il. « J’ai mis ma vie quatre fois en danger pour l’Angleterre […] Pendant vingt-neuf ans d’activité publique, j’ai parlé en faveur de la coopération, une coopération sincère140. » Lorsqu’on se demande comment cet Indien fluet a pu mettre en échec la fierté britannique, on doit se souvenir qu’elle fait aussi partie de son éducation. Il fut, à sa manière, un gentleman en sandales.
1915. Revenu au pays, Gandhi entreprend la longue série de luttes qui mènera, quelque trente ans plus tard, à l’indépendance de l’Inde. Impossible de raconter cet itinéraire, même à grands traits. Le film de Richard Attenborough a mis dans nos mémoires des images inoubliables : la marche du sel, le massacre d’Amritsar (souvenez-vous : cette foule mitraillée à bout portant par les Anglais), les emprisonnements… et surtout, cette silhouette unique, à la fois si fragile et si forte, magnifiquement incarnée par Ben Kingley. Mais nous avons aussi des documents d’époque. Revoyons quelques images :
C’est ici le Gandhi de l’image, presque de la légende. Je préfère attirer l’attention ce soir sur des aspects moins connus, mais essentiels, de la vie du personnage. Cinq points qui nous feront mieux comprendre l’esprit de non-violence qui l’anime. J’aimerais donc parler, successivement, de son rapport avec les musulmans ; de l’importance du rouet ; de son rapport avec les Intouchables ; de la fondation des ashrams ; enfin, de la place du jeûne. Pour plus de clarté, comme vous le voyez, je rattache chacun de ces points à une date.
Et d’abord, 1920, l’entrée en lutte de Gandhi contre l’Empire. C’est à ce moment-là, nous le savons, qu’il lui retire sa « loyale coopération ». Mais sait-on ce qui en fut l’occasion ? C’est l’affaire du califat, autorité suprême du monde musulman, qui en faisait l’unité politique jusqu’à la première guerre mondiale. Ce pouvoir, l’Occident voulait le faire tomber, et y parviendra en 1924. Stratégie dominatrice qui humiliait gravement la conscience musulmane. On peut y voir une des causes lointaines du radicalisme islamiste.
Gandhi a perçu l’enjeu. Il écrit au vice-roi : « Dans l’affaire du califat (il faudrait dire aujourd’hui : dans l’affaire des puits de pétrole, je veux dire : dans les deux guerres du Golfe), le gouvernement impérial s’est conduit de manière mensongère, injuste et sans scrupules ». Gandhi refuse d’être complice de l’arrogance britannique (j’ai failli dire : anglo-américaine). Lui, l’hindou, veut comprendre et respecter les musulmans. Ce n’était pas plus facile pour lui que pour nous, ni à l’époque qu’aujourd’hui. Mais c’était, déjà, urgent.
De fait, Gandhi a consacré une grande part de son activité au rapprochement entre hindous et musulmans, qui représentent une communauté importante en Inde (comme demain en France). Il citait les textes spirituels de l’islam. Il avait beaucoup d’amis musulmans, et s’affichait avec eux de manière si fraternelle que cela gênait ses coreligionnaires. Lui-même ne pardonnait pas aux Anglais d’avoir attisé les dissensions entre hindous et musulmans en Inde, et d’avoir favorisé, en 1947, la partition Inde-Pakistan, source de tant de violences, et aujourd’hui encore, menace pour la paix du monde. Comme si cet homme avait compris, déjà, que la paix ne se fera pas contre le monde musulman, mais avec lui.
1924 : fondation de l’Association indienne du filage, c’est-à-dire du filage au rouet. Voilà un point qu’on oublie volontiers, et qui, à l’époque, n’a pas été bien vu par les intellectuels. Comment ? Refuser la mécanisation, le progrès ? Disons plus simplement : faire fonctionner le bon sens, qui est parfois un des noms de la non-violence. « La mécanisation est une bonne chose lorsqu’on manque de bras, disait Gandhi, mais elle est un mal lorsqu’il y a plus de bras que le travail n’en requiert, comme c’est le cas pour l’lnde119. » « Je ne suis pas en guerre contre les usines de tissage. Mais l’Inde a besoin d’ajouter à sa principale occupation, l’agriculture, un autre emploi. Le filage à la main est le seul emploi qui convienne à les millions de gens118. » Ainsi le but essentiel de Gandhi était de fournir aux villageois une occupation lucrative pendant les six mois de l’année où ils ne travaillaient pas aux champs.
Il avait vu aussi, bien sûr, la portée spirituelle du travail manuel, lorsque celui-ci n’est pas aliénant ou éreintant. Il savait la noblesse des gestes simples. « Les quatre heures que je consacre à ce travail sont à mes yeux plus importantes que toutes les autres117 », disait-il. « Le rouet est la plus grande de mes activités117. » « Le message du rouet est message de simplicité, de service de l’humanité, d’une vie dans laquelle on ne nuit pas à son prochain116. » Le rouet, symbole d’une économie non-violente, qui part de l’homme et retourne à lui. Qui simplifie les problèmes qu’elle aborde. Qui ne fait pas du travailleur un rouage d’une énorme mécanique, mais qui lui rend, à hauteur d’homme, sa dignité. Qui tire de la complexité un fil d’Ariane capable de nous guider, de nous sortir du labyrinthe.
Car enfin, qui résoudra le dédale inextricable des problèmes dans lesquels s’enfonce l’économie mondiale ? Qui aura ces initiatives radicales épargnant aux pauvres d’être toujours plus pauvres, aux petits d’être dévorés, à la planète de s’autodétruire ? Si le rouet n’est pas « la » solution, il nous dit le sens dans lequel il faut la chercher. Il est sur le drapeau de l’Inde comme un signe prophétique, comme un appel à « recentrer » la vie économique au lieu de la laisser nous déchirer. Gandhi a eu, sur ce sujet, des intuitions plus pertinentes qu’on ne croit ; il serait peut-être temps de les entendre.
1932. Depuis le succès de la Marche du sel, en 1930, le gouvernement anglais est sur ses gardes. Il a compris qu’il n’avait pas affaire à un simple agitateur, mais à un leader tout à fait inhabituel. Gandhi a été invité à une Conférence au sommet, à Londres, mais on s’est arrangé pour le neutraliser. À son retour, il est arrêté et interné, sans jugement. Dans les jours qui suivent, 60. 000 personnes se portent volontaires pour être emprisonnées. Un journaliste écrit : « Parcourir l’Inde en janvier 1932, c’était visiter un pays en état de siège, voir la police arrêter les cortèges pacifiques, arracher les drapeaux indiens, assommer les volontaires à coups de lathis (bâton ferrés), emmener des centaines de prisonniers en camion… Le bruit des lathis sur la chair humaine, le bruit des chaînes liant les condamnés qu’on emmenait en prison, reste un souvenir cruel33. »
Mais Gandhi, en prison, ne pleure pas sur son sort : il s’attaque à un malheur plus grand que le sien, celui des Intouchables, cette « souillure de l’hindouisme », dit-il. Depuis des années, il a en vue leur émancipation. Face à un projet de loi qui accentuait leur ségrégation, il entreprend un jeûne à mort, pour « aiguillonner la conscience des hindous vers l’action religieuse juste ». C’est ici un aspect essentiel, mais parfois négligé, de son action et de sa personne. « Le problème de l’intouchabilité est encore plus important que celui de l’indépendance108 », disait-il. « Svarâj (indépendance) est un mot dépourvu de sens si nous maintenons en dépendance perpétuelle un cinquième de l’Inde109. »
Précisons que Gandhi ne s’attaque pas au système des castes comme tel : il y voit un ordre traditionnel, respectable et nullement inégalitaire : « Dans la vraie conception de varna, il n’y a absolument aucun concept d’infériorité ou de supériorité105. » Le problème est celui des hors-caste, qui sont justement exclus de l’ordre social. Les restrictions et les humiliations auxquelles sont soumis ces parias lui sont insupportables. Il décide de leur donner un nom nouveau : Harijan ou Enfants de Dieu. « Ce que je veux, ce pourquoi je vis, ce pourquoi je serais trop heureux de mourir, c’est la disparition totale de l’intouchabilité108. » « Je ne désire pas renaître, mais si je dois renaître, je voudrais que ce fût comme intouchable, afin que je puisse partager leurs souffrances, leurs douleurs et les affronts qui leur sont faits109. »
Son appel est entendu. Le pacte de Yeravda (lieu de la prison) déclare : « Désormais, chez les hindous, personne ne sera plus considéré comme intouchable à cause de sa naissance, et ceux qui ont été jusqu’ici considérés comme tels auront le même droit que les autres hindous à faire usage des puits, des écoles, des routes et des institutions publiques34. » Mais le gouvernement et les hindous intégristes résistent à cette émancipation. Gandhi s’imposera, l’année suivante, un nouveau jeûne de 21 jours pour la reconnaissance de leurs droits. Je l’ai dit : plus qu’un indépendantiste, Gandhi est un avocat de la dignité humaine.
Descendons, si vous le voulez, encore plus bas. Gandhi a pour le monde animal, infra-humain, une pitié – j’allais dire une piété – qui va beaucoup plus loin que le végétarisme. Il crée et préside, en ce sens, l’Association indienne pour la protection de la Vache. « Je considère la protection de la vache comme le fait central de l’Hindouisme110 », dit-il. « Quand je vois une vache, je ne vois pas un animal qui doit être mangé. Elle est pour moi un poème de pitié111. » Il ne s’agit pas non plus de sentimentalisme, mais d’une responsabilité ontologique. « La protection de la vache signifie la fraternité des hommes et des bêtes111 », dit-il « elle signifie la protection par l’homme des êtres créés par Dieu. Les espèces inférieures nous adressent un appel, d’autant plus puissant qu’il est muet111. » Nous avons tous mangé de la viande aujourd’hui, je pense, et mon propos n’est pas de réfléchir là-dessus. Mais Gandhi fait entendre un appel auquel nous ne pouvons rester sourds. Oui, pitié pour les bêtes ! Pour ces poules entassées par milliers, qui se mangent l’une l’autre, pour ces vaches inséminées qui portent des veaux plus gros que leur ventre, qu’on leur arrache par césarienne, et qu’elles n’allaitent même plus ! La violence commence là, et une économie non-violente, aussi.
1933. Gandhi, à 64 ans, fonde un ashram près de Wardha, au centre de l’Inde. Il s’agit d’un « laboratoire », une communauté de prière, de travail, de service, expérimentant concrètement de ce que pourrait être une vie non-violente. En fait, c’est la troisième fois qu’il se lance dans une telle entreprise. En Afrique du Sud, il avait fondé, près de Johannesburg, l’ashram Tolstoï, en l’honneur de celui qui fut un de ses maîtres. À son retour en Inde, il fonde près d’Ahmedâbad, au nord de Bombay, l’ashram du Satyâgraha (« Force de la vérité », autre nom de l’Ahîmsa ou non-violence).
Que retenir de ces expériences, sinon que Gandhi n’a rien d’un utopiste ? Toute sa pensée est tournée vers l’action, toute sa spiritualité est concrète et pratique. « L’ahimsâ, dit-il, est une science. Or, le terme échec n’a pas sa place dans le vocabulaire scientifique. Lorsqu’on n’obtient pas le résultat voulu, c’est l’annonce de nouvelles découvertes. C’est dans cet esprit qu’il faut agir86. » Vaincre le mal par le bien n’est pas une idée folle : c’est la seule solution. C’est mathématique : « Un levier ne peut mouvoir un corps que s’il a pris un point d’appui en dehors du corps auquel il s’applique. De même, pour surmonter le mal, il faut se tenir en dehors de lui, sur la terre ferme du bien88. » « Partout où il y a conflit, partout où vous êtes en face d’un opposant, triomphez de lui par l’amour. C’est selon cette méthode rudimentaire que j’ai fait entrer cette loi dans ma vie. Cela ne signifie pas que tous mes problèmes s’en soient trouvés résolus. Mais j’ai vu que cette loi de l’amour se montre plus efficace que ne l’a jamais été la loi de la destruction86. »
On dira : pour un individu, oui, mais à l’échelle d’un peuple ? Gandhi répond : « C’est une erreur de croire de dire que la non-violence ne peut être pratiquée que par des individus, et pas par des nations qui sont composées d’individus151. » Un peuple est à lui seul une force invincible. Danton disait : « Ce peuple qui n’a qu’à se croiser les bras pour devenir formidable ». Et Gandhi : « Une nation de 350 millions de personnes n’a pas besoin du poignard de l’assassin. Il lui suffit d’avoir sa propre volonté, d’être capable de dire non, et cette nation apprend aujourd’hui à dire non145. » « Si un peuple décide qu’il ne pliera jamais à la volonté du tyran, et qu’il ne se défendra pas par les mêmes méthodes qu’emploie le tyran, le tyran constatera qu’il est inutile d’employer la terreur87. »
On dira : n’y a-t-il pas des situations où le recours à la violence est permis, voire nécessaire ? Gandhi l’admet, et dit clairement : « Si l’on n’avait le choix exclusivement qu’entre la lâcheté et la violence, je crois que je conseillerais la violence94. » Mais elle devra, dit-il, « être brève, réduite au strict minimum, avoir ses racines dans la compassion, s’appuyer sur le discernement, la retenue, le détachement, et dès que possible revenir dans la voie de la non-violence90. » Et surtout, avant de faire ce choix, encore faudra-t-il avoir être certain qu’aucun autre n’est possible. Or, nos stratèges sont comme en panne d’imagination : ils présentent toujours comme étant « la seule solution » le recours à des actes qui ne sont ni la seule, ni la solution, et qui perpétuent le problème au lieu de le résoudre.
Car enfin, où la violence prouve-t-elle son efficacité ? Les braises de toutes les guerres allument d’autres guerres. Dès les années 1920, l’Allemagne écrasée, humiliée par le traité de Versailles, prépare sa revanche. En 1945, le Partage de Yalta inaugure cinquante ans de guerre froide. En Palestine, vingt ans d’Intifada n’ont conduit qu’à une répression plus terrible, et à l’érection d’un nouveau mur de la haine, de la honte. En Irak, l’Occident est peut-être en train de provoquer lui-même le « choc des civilisations » qu’il redoute.
« Le monde est fatigué de la haine88 », disait Gandhi. À ceux pour qui il n’y a pas d’autre solution que la violence, on a envie de répondre : y a-t-il une autre solution que la non-violence ? À la fin de sa vie, Gandhi dira : « J’ai la croyance profondément ancrée – et aujourd’hui plus que jamais, après un demi-siècle de pratique ininterrompue de la non-violence – que l’humanité ne peut être sauvée que par cette non-violence, qui est l’enseignement central de la Bible telle que je le comprends151. » Et de fait : « Heureux les doux, heureux les pacifiques, heureux ceux qui sont persécutés pour la justice »… N’est-il pas remarquable que cet homme, cet hindou, ait vécu comme en plénitude le message des Béatitudes ? Et si Gandhi nous aidait à découvrir la force de l’Évangile ?
1948. Dernière étape de cette vie qu’à défaut de chrétienne, j’oserais dire christique. C’est le chemin de croix de Gandhi, qui, certes, a obtenu l’indépendance pour son pays, mais qui assiste, impuissant, à la partition de ce pays en deux et même trois États, l’Inde et les deux Pakistans – division réclamée par Jinnah, chef de la Ligue musulmane, et acceptée par Nehru, chef du nouveau gouvernement. Les tensions entre hindous et musulmans n’ont jamais été aussi dures. Gandhi, qui a presque 80 ans, a entrepris de longues marches à travers les régions les plus troublées pour réconcilier ses frères. On vient de partout l’écouter sa méditation sur les écritures sacrées, hindoues, musulmanes, chrétiennes. Mais des violences éclatent à la frontière du Pakistan. En janvier 1948, il entame un jeûne à mort, « jusqu’à ce qu’une réconciliation ait lieu, non sous l’effet d’une pression extérieure, mais parce que le sens du devoir se sera éveillé en nous », dit-il. « Plutôt que de voir l’Inde détruite, la mort serait pour moi un grand soulagement40. »
C’est le quatorzième des grands jeûnes publics de Gandhi (qui observait, en outre, un jour de jeûne et de silence par semaine). Il faut bien en comprendre le sens. Ce n’est pas un chantage : c’est une prière, un appel. « Sous aucun de ses aspects, le jeûne ne doit être considéré comme une grève de la faim ou un moyen de pression174. » « Le jeûne ne peut être utilisé que contre quelqu’un qu’on aime, non pas pour obtenir qu’il reconnaisse nos droits, mais pour le réformer, comme lorsqu’un fils jeûne parce que son père boit175. » Le Satyâgraha consiste, disait Gandhi, « à vaincre l’adversaire en prenant sur soi la souffrance25. » Un missionnaire chrétien lui demanda un jour si les jeûnes n’étaient pas une contrainte. Il répondit, hochant la tête : « Oui, une contrainte du genre que celle que Jésus exerça sur les hommes175. » À méditer.
Dans les derniers jours de la vie de Gandhi, comme dans celle du Christ, lumière et ombres se mêlent. Lui-même a sans doute eu le sentiment d’un complet échec. Pourtant, miraculeusement, la guerre cesse ; les protagonistes se réconcilient à son chevet. Fait unique dans l’histoire : y a-t-il un autre cas de guerre arrêtée par un jeûne ? Quelques jours plus tard, alors que le vieil homme, affaibli, se rend à la prière, un jeune hindou s’approche, s’incline pour le saluer (on pense à Judas…) et décharge sur lui son revolver. Gandhi s’écroule : « oh, Dieu ! (hé, Râm !) ». C’était le 30 janvier 1948. Nehru dira, en annonçant à l’Inde la terrible nouvelle : « La lumière de nos vies s’est éteinte ». En réalité, cette lumière ne cesse plus de briller.
Martin Luther King
1947. Peu avant l’assassinat de Gandhi, de l’autre côté de la planète, un jeune Noir Américain est devenu assistant pasteur dans l’église de son père, à Atlanta, en Géorgie. Il vient d’avoir 19 ans. Il appartient à milieu aisé, mais il a fait très tôt l’expérience des brimades infligées à sa race : quand il avait 6 ans, on a interdit à des enfants blancs de le fréquenter. Il entame des études de théologie brillantes : licence, puis doctorat en théologie systématique, à 26 ans, avec une thèse sur la conception de Dieu chez Paul Tillich. Il est marié avec Coretta Scott, une jeune Noire à la voix splendide.
Martin Luther King porte en lui les valeurs de la société américaine : démocratie, liberté, mais aussi les souffrances et les espérances du peuple noir. Le Gospel, le Negro spiritual, résonnent profondément en lui et accompagneront ses luttes. En 1950, après avoir entendu une conférence sur Gandhi, il achète tous ses livres et se pénètre de son enseignement. Il dira : « Le concept gandhien de satyagrâha eut sur moi une influence profonde. Comme je creusais toujours davantage la philosophie de Gandhi, mon scepticisme sur le pouvoir de l’amour diminua progressivement. Je compris enfin que la doctrine chrétienne de l’amour, mis en œuvre par la méthode gandhienne de la non-violence, est une des armes les plus puissantes dont dispose un peuple opprimé dans sa lutte pour la liberté ». Il dira souvent : « Mon idéal vient de la Bible, ma stratégie me vient de Gandhi ».
La foi de cet homme, sa force morale, et même physique, sont impressionnantes. Une silhouette trapue, des épaules robustes : une sympathie puissante émane de lui. Il y a dans son visage, aux yeux légèrement bridés, quelque chose d’étrange et d’attirant, renforcé par une voix chaleureuse et sur d’elle. Intellectuellement, c’est un surdoué, qui doit parfois faire effort sur lui-même pour supporter la lenteur de ses collaborateurs. Mais c’est aussi un homme gai, joueur, d’un optimisme inouï. « Dans les moments cruciaux de son existence, dira sa femme, il éclairait notre vie intime et familiale par ce don qu’il avait de voir le côté cocasse, dérisoire des situations les plus tendues et les plus difficiles… C’était un homme spirituel dans tous les sens du mot ».
1955. Le 1er décembre, date historique, marque le début de son engagement. Dans un autobus de Montgomery, en Alabama, une ouvrière noire épuisée, Rosa Parks, a refusé de céder sa place à un Blanc. Elle est emprisonnée, ce qui soulève l’indignation des Noirs. Un an avant, en 1954, la Cour suprême les États-Unis avait déclaré la ségrégation raciale contraire à la Constitution. En théorie donc, l’apartheid est aboli ; mais dans les États du Sud, marqués par des siècles d’esclavagisme, ces textes sont restés lettre morte.
Martin Luther King, qui vient d’obtenir son doctorat en théologie, se retrouve à la tête d’un mouvement de protestation qu’il oriente, conformément au principe de nonviolence, vers le boycott des autobus par les Noirs, c’est-à-dire un acte qui déstabilise l’adversaire de manière inattendue. Pendant des jours, des semaines, des mois, les ouvriers marchent à pied ou s’entraident pour leurs déplacements. Non seulement les bus tournent à vide, mais les Blancs qui les empruntent sont indisposés. King le sait. « La méthode non-violente est efficace parce qu’elle désarme les adversaires. Elle met à découvert leur défense spirituelle, affaiblit leur moral et inquiète leur conscience », dit-il.
Ce bras de fer va durer 381 jours, au terme desquels il obtient l’abolition de la ségrégation dans les transports en commun de la ville. Dès lors, il apparaît comme le héros national du mouvement résistant, et multiplie les actions. En marge des mouvements de protestation violente, il fonde en 1957 la Southern Christian Leadership Conference (SCLC), Conférence directrice chrétienne du Sud, dont il devient le président. King a évité de faire figurer le mot « noir » dans l’appellation pour y substituer « chrétienne », avec un sens politique d’une très grande finesse. Cette année-là, il parcourt 1. 500. 000 km et prononce 208 discours.
Partout où il passe, et dans toutes les actions qu’il encourage, des instructions détaillées sont données aux volontaires : Se renseigner exactement sur l’état de la situation, Prendre contact avec la population par tous les moyens, y compris le porte-à-porte, pour l’informer de ce qui se prépare et des raisons de l’action. Faire jouer toutes les bonnes volontés, où qu’elles se trouvent. Et surtout, préparer l’opinion des Blancs aux changements inévitables, car aucun progrès ne sera bâti sur de la rancœur : il s’agit de gagner les Blancs à la bonne cause, et non pas d’obtenir sur eux une victoire ; il faut ménager leur susceptibilité afin qu’ils n’aient pas le sentiment d’une défaite s’ils accordent aux Noirs ce que ceux-ci revendiquent.
1959. Voyage en Inde. Gandhi était ce que Martin admirait le plus au monde, l’homme auquel il rêvait de ressembler. L’influence de l’Inde était si forte sur sa conscience d’homme d’église qu’il ne cessait de remettre en question la qualité de sa non-violence et de son ascétisme. Il sentait que plus il avancerait dans le Mouvement et moins il pourrait consacrer de temps à sa famille.
1963. À Birmingham, en Alabama, il donne l’impulsion à une grande campagne de lutte pour les droits civiques, pour la juste répartition des salaires, et contre la ségrégation qui sévissait encore dans la plupart des boutiques de la ville. Il est arrêté en avril. Les « Lettres de la prison de Birmingham » devinrent vite la « Bible » du mouvement. Les événements de Birmingham commencèrent à s’étendre, à une échelle moindre, dans quelques 800 autres villes des États-Unis.
« Si un peuple est capable de trouver cinq pour cent de ses hommes prêts à aller volontairement en prison pour une cause qu’il croit juste, alors aucun obstacle ne pourra l’arrêter ».
1963 Le 28 août, la plus grande manifestation en faveur des droits civiques jamais connue dans l’histoire des Etats-Unis, réunit environ 250. 000 personnes, dont 60. 000 blancs, dans une marche sur Washington. Le plus grand moment de cette marche fut l’intervention de King, auprès du mémorial de Lincoln, avec son discours : I have a dream…
1964 Il rencontre Paul VI. Il apprit à son retour aux Etats-Unis qu’il avait été choisi pour recevoir le Prix Nobel de la Paix, qu’il fut, à 35 ans, l’homme le plus jeune à le recevoir.
1958 En septembre, tandis qu’il visite une librairie de Harlem, pour la promotion de son livre, il est poignardé par une noire déséquilibrée.
1964 « Mieux vaut mourir sur la grande route que de massacrer ma conscience ». Arrêté plus de quinze fois, souvent attaqué, continuellement menacé, King symbolise le courage, l’abnégation et la souffrance du militant noir.
1968 Le 4 avril, à Memphis, Tennessee, il s’entretient avec quelques amis, dont son fidèle ami et bras droit : Ralph Abernathy. La fenêtre est ouverte. Il s’adresse au pasteur Branche de Chicago : Mon vieux, n’oublie pas de chanter ce soir « Que le Seigneur soit loué ! », et surtout, chante-le bien ! En prononçant cette phrase, le pasteur s’est baissé. Quand il la termine, il s’écroule, baignant dans son sang. Une balle, tirée de la pension de famille située de l’autre côté de la rue à l’aide d’un fusil à lunette, vient de le frapper. Son assassin, James Earl Ray, alias Galt, un repris de justice, sera arrêté le 8 juin à l’aéroport de Londres. « Dites-leur que j’ai essayé de nourrir ceux qui ont faim. Dites-leur que j’ai essayé de vêtir ceux qui sont nus. Dites-leur que j’ai essayé d’aider quelqu’un ».
Martin Luther King avait un rêve, mais ce n’était pourtant pas un rêveur. Son action non-violente ne se situait pas seulement dans la perspective d’une éthique de la conviction, mais aussi et en même temps d’une éthique de la responsabilité. Sous sa conduite, des millions d’Américains Noirs ont émergé de l’emprisonnement spirituel, de la peur, de l’apathie et sont descendus dans la rue pour proclamer leur liberté. Le tonnerre de millions de pieds en marche a ouvert la voie au rêve.
Martin Luther King, le guerrier pacifique, a révélé à son peuple son pouvoir latent ; des manifestations de masse non violentes soumises à une stricte discipline lui ont permis d’affronter ses oppresseurs en un combat efficace, sans que le sang fût répandu.
Son combat pour les libérations intellectuelles et sociales de ses frères Noirs fut constamment animé à la fois par un souci de fidélité à l’enseignement de l’Évangile et par un souci de fidélité au sérieux de l’engagement politique. Parmi ceux qui se rangent sous la bannière de l’égalité raciale, nul n’a jamais combattu avec tant de lucidité politique et de rigueur morale.
Premier révolutionnaire à s’appuyer non sur la force physique, mais sur la force morale pour ébranler la conscience ségrégationniste du peuple américain..
« L’humanité obéit depuis longtemps à ce soi-disant sens pratique qui l’a menée inexorablement à la confusion et même au chaos. Pour le salut de notre pays, pour le salut de l’humanité, nous devons suivre une autre voie. Nous devons user chaque parcelle de notre énergie à sortir notre pays du marécage la justice raciale. Mais il n’est pas besoin pour cela de renoncer à notre privilège d’aimer, qui est aussi notre devoir ».
« La non-violence, arme essentielle de la lutte des Noirs pour la justice aux Etats-Unis, peut apporter la réponse au besoin de toute l’humanité ».
Lanza del Vasto
Troisième visage : celui d’un homme immense, que certains d’entre vous ont peut-être la chance d’avoir connu. Un homme universel, que l’on connaît mal tant qu’on en reste à l’image du « contestataire barbu qui rejetait le progrès ». Car Lanza, auprès de qui j’ai la chance d’avoir vécu, n’a rien à voir avec cette caricature. Aristocrate italien (de la famille de saint Thomas d’Aquin !), parlant quatre langues, cet homme exceptionnel a traversé le siècle avec une souveraine liberté et une justesse prophétique qui lui donnaient une longueur d’avance sur tous les grands sujets : l’éthique, l’écologie, la rencontre des cultures, le dialogue interreligieux, la critique des idéologies… Partout, celui qu’on soupçonnait d’être un rétrograde a, en réalité, devancé son époque. Un article vient de paraître, intitulé « Lanza del Vasto et la modernité » : l’auteur se demande s’il ne faudrait pas voir en lui, au contraire, un postmoderne et un ultramoderne !
De fait, Lanza est d’abord un authentique penseur, docteur en philosophie de l’université de Pise (où il soutient sa thèse en 1928), auteur d’un système métaphysique complet à peu près inconnu dans l’intelligentsia française – encore que cette année, pour la première fois, un cours sur Lanza del Vasto soit donné à la faculté de théologie de Strasbourg. J’achève moi-même une thèse de doctorat sur sa philosophie pour la Sorbonne, et je peux vous certifier que cette pensée de la Relation, puisque tel en est le concept central, est d’une fécondité étonnante. Mais vous comprendrez que je ne puisse pas, malheureusement, en parler ici.
Lanza del Vasto est aussi un écrivain et un poète, auteur d’une quarantaine de livres, dont l’inoubliable Pèlerinage aux sources, où il relate sa rencontre avec Gandhi en 1937. Lisez ce livre : il vous fera découvrir Lanza, Gandhi, et l’Inde, dans une langue belle et profonde. Dans le Chiffre des choses, son œuvre poétique, il fait un magnifique portrait du Mahatma dont voici quelques lignes :
| Heureux les Doux dont les yeux enfin virent |
| Le vieillard nu sur le seuil de sa hutte |
| Et connurent leur Roi, et le bénirent. |
| Mais plus heureux encor ceux qui suivirent |
| Cette douceur terrible dans la lutte, |
| Son ordre clair, son sourire et son Non |
| Plus forts que la matraque et le canon. […] |
| Gandhi, grande âme. […] |
| Vainqueur serein de la gloire et du blâme, […] |
| Simplicité tranchant toutes les trames, |
| Gloire solaire du rouet, fil de candeur, |
| Gandhi, grande âme. |
Philosophe, poète, Lanza del Vasto est aussi un homme d’action. Un homme engagé dans son siècle, et face à son siècle, avec l’arme des Doux : la non-violence. Un serviteur de paix, Shantidas, selon le nom que lui avait donné Gandhi. Car en 1937, alors que les démons de la guerre commencent à agiter l’Europe, Lanza s’est fait chercheur de paix. Il a pris la route et la mer, et jusqu’en Inde, pour trouver, dit-il, une issue aux troubles et aux malheurs du siècle.
À son retour de l’Inde, Lanza voit l’horreur de la guerre s’étendre sur l’Europe et sur le monde entier. Dans Paris occupé, vivant très pauvrement, il patiente. Il porte la réponse, il se sait appelé à une œuvre, mais laquelle ? Il en mûrit le projet pendant dix ans. À un petit cercle d’auditeurs, rue Saint-Paul, il commente l’Évangile, donne ses premiers enseignements. En 1948, la mort de Gandhi l’afflige, mais lui donne, semble-t-il, le signal attendu. Quelques mois plus tard, avec Chanterelle, sa femme, et quelques compagnons, il fonde une communauté de prière, de travail et d’action, inspirée des ashrams gandhiens : la communauté de l’Arche. C’est le début d’une grande aventure, placée sous le signe d’une non-violence « appliquée à toutes les dimensions de la vie ». Car l’originalité de l’Arche est de tout repenser à la lumière de ce principe.
Et d’abord l’économie, d’où un effort de simplification du mode de vie, la recherche de techniques non-destructrices, la valorisation du travail manuel : des choix qui ont fait sourire, en leur temps, mais qui s’avèrent aujourd’hui prophétiques. Car la violence de notre système économique, tant sur les hommes que sur la nature, le rend invivable à long terme. Nous le savons : à ce système, productiviste et impitoyable, il faudra trouver des alternatives, réalistes, mais radicales. L’idée de Lanza était simple : commençons tout de suite, comme nous pouvons, là où nous pouvons. Les communautés fondées par Lanza furent le signe précurseur de thèmes qui nous sont aujourd’hui familiers : écologie, énergies renouvelables, altermondialisme, commerce équitable, développement durable : ces mots n’existaient pas, que l’Arche, déjà, en portait la semence.
Au-delà de l’économique, c’est le politique, ce sont les rapports humains, qui s’agit de penser de manière non-violente. L’Arche de Lanza fut et reste, en ce sens, un laboratoire de conciliation, une terre de rencontre, y compris entre fidèles de diverses religions. Laissons de côté le spectre de la secte : il s’agit, au contraire, d’un milieu très ouvert, harmonisant des sensibilités et des intérêts différents. Comment des hommes peuvent-ils vivre ensemble, autrement qu’au sein de grandes structures anonymes ? Gandhi proposait ce qu’on a appelé le villagisme, modèle de sociétés à taille humaine, intermédiaires entre la famille et la cité. Lanza s’en inspira. Une idée prophétique ? L’avenir le dira…
1957. Désormais solidaire de sa communauté, le Serviteur de paix s’engage publiquement contre la guerre d’Algérie, son cortège de violences et de mensonges, d’arrestations arbitraires et de tortures. Cinquante ans après, le voile se lève, enfin, sur les faits. Mais Lanza en a tout de suite perçu le caractère inhumain et honteux. Il prend le jeûne. Louis Massignon, François Mauriac et d’autres se joindront à lui. Trente de ses compagnons s’enchaînent sur les places de Paris, d’autres se présentent dans les commissariats : – « Nous aussi, nous sommes suspects ! », c’est-à-dire : comme les Algériens coupables de « délit de faciès ». La police est décontenancée. L’opinion publique s’émeut. De Gaulle ne tardera pas à comprendre qu’il faut prendre une autre voie. Le satyagraha, disait Gandhi, consiste à prendre sur soi la souffrance qu’on veut combattre…
1963. Le Concile Vatican II cherche à redéfinir les rapports de l’Église et du monde, et le rôle des chrétiens dans la société. Lanza va à Rome, et jeûne 40 jours (ou plutôt 39, par humilité !), retiré dans un monastère, pour supplier les évêques d’approuver publiquement la non-violence. Ce qui sera fait : « Nous ne pouvons pas ne pas louer, dit Gaudium et spes, ceux qui renoncent à l’action violente pour la sauvegarde de leurs droits, et qui recourent à des moyens de défense qui sont à la portée des plus faibles » (§ 78). La suite du texte, bien qu’elle n’aille pas aussi loin qu’on pourrait le souhaiter, est la première condamnation solennelle et conciliaire de la guerre dans l’histoire de l’Église catholique. Comme vous le remarquez, les actions non-violentes de Lanza sont ponctuelles et peu spectaculaires, mais significatives et souvent décisives.
1972. L’extension des camps militaires du Larzac, décidée de manière brutale, provoque la protestation de 103 paysans spoliés de leurs terres. L’Arche, implantée non loin de là, ne reste pas sourde à cette injustice. Shantidas se rend auprès d’eux pour un jeûne de 21 jours (une femme d’agriculteur dira : « Il nous a donné trois semaines de sa vie »), et surtout, pour enseigner l’esprit et les méthodes de la non-violence. Opération réussie : sur place, des soldats sont touchés dans leur conscience, les chefs hésitent, les expulsions sont retardées. En haut lieu, on est embarrassé. Ce qui était la simple défense d’un droit, devient un vaste mouvement de société. Contre la militarisation à outrance, pour le respect de la terre, et aujourd’hui, on l’a vu récemment, pour un monde moins injuste, et pour une réflexion de fond sur l’avenir de ce monde, le Larzac est désormais un symbole. La grande ombre du Pèlerin est passée par là.
Il me reste à conclure – ce que je ne ferai pas. Gandhi, Luther King, Lanza del Vasto : il y avait tant à dire qu’en préparant cette conférence, j’ai plusieurs fois envisagé de ne traiter qu’un tiers du sujet ! Je n’ai donc pas de synthèse générale à faire, au nom de la non-violence comme idée ou principe. Car la non-violence, je l’avoue, m’atteint moins comme doctrine que comme témoignage. Elle ne me parle qu’à travers des vies et des visages. Elle n’est pas une recette, une technique, mais plutôt un secret, un « secret énergétique », porté par des hommes vivants, uniques et différents. J’ai évoqué trois visages, différents et uniques. J’espère que vous avez pu percevoir, en chacun d’eux, la force inouïe de ce secret.
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