Daniel Vigne, « Roi céleste, Consolateur : l’Esprit-Saint dans la tradition orthodoxe », dans Tychique n° 123 (1996), p. 37-41. [pdf]
Roi céleste, Consolateur : l’Esprit Saint dans la tradition orthodoxe
Tous les rites de l’Église orthodoxe, qu’il s’agisse des prières quotidiennes, des offices monastiques, de la divine liturgie eucharistique, commencent par une prière à l’Esprit-Saint. Cette invocation, souvent chantée dans les groupes de prière, nous est devenue familière. Je me propose de la commenter verset par verset, en étant attentif aux richesses particulières de la tradition dont elle est issue. Les trois parties de cette « épiclèse » évoquent successivement trois aspects du mystère de l’Esprit-Saint : sa présence dans l’univers, son inhabitation dans l’Église, son action dans nos âmes. Triple révélation qui nous aidera à entrevoir le mystère suprême, celui de son être éternel comme Personne de la sainte Trinité.
« Roi céleste, Consolateur, Esprit de Vérité, Toi qui es partout présent et qui remplis tout »
[p. 38] L’Église orthodoxe apparaît souvent comme soumise aux pouvoirs politiques. Elle honorait l’Empereur qui siégeait à Constantinople, reconnaissant en lui son roi terrestre. Elle connaîtra plus tard, dans les divers pays où elle s’est implantée, des tutelles très lourdes, notamment celles de l’Islam et du communisme. Mais elle ne connaît qu’un seul Basileus céleste, qui ne trône pas seulement au ciel, car sa royauté absolue couvre aussi la terre, et remplit l’univers. Ce Roi divin n’est pas, comme les rois de ce monde, un potentat dominateur : il est un Consolateur souverainement bienveillant. Il est ce Paraclètos que le Christ avait promis de nous envoyer (Jn 14, 16). Le mot grec évoque quelqu’un que l’on appelle auprès de soi, un « avocat » qui prend notre défense et nous soutient. Le secours de l’Esprit-Saint est donc invoqué avant toute prière, car « nous ne savons comment prier » (Rm 8, 26), et l’Adversaire veut nous en empêcher : mais l’Esprit intercède pour nous et en nous. Son Souffle anime nos pauvres mots humains. Il se joint à notre esprit, il le guide vers la plénitude… Il est en effet l’Esprit de Vérité – on pourrait traduire : l’Esprit de la Vérité, celle qui nous rend libres. Celle qui nous affranchit de l’idée fausse d’un Dieu-tyran, esclavagiste, et nous révèle que le vrai Dieu est cet Abba que nous invoquons avec confiance, comme un père. Ainsi l’Esprit-Saint nous est-il révélé, à la source de toute prière, comme celui en qui la prière est possible, et prend naissance. Il est le milieu ambiant de la prière chrétienne, l’air qu’elle respire. « Celui qui a obtenu l’Esprit et se trouve purifié par lui respire la vie divine, il respire l’Esprit-Saint », dit Grégoire le Sinaïte. [p. 39] L’Esprit qui présidait à la création du monde, planant sur l’abîme des eaux primordiales – comme pour couver l’univers en genèse, note saint Basile dans ses Homélies sur l’Hexahémérôn –, préside aussi à notre nouvelle naissance baptismale. Il n’est pas seulement présent (parôn) dans le monde, il le remplit (plérôn) : sa présence est une venue, une parousie.
« Trésor de biens et Donateur de vie, viens et demeure en nous »
Le deuxième Concile œcuménique, tenu à Constantinople en 381, a complété le Symbole de foi solennel composé lors du Concile de Nicée en 325. À Nicée avait été affirmée la divinité du Fils : « Il est Dieu, né de Dieu […], engendré et non pas créé, consubstantiel au Père ». À Constantinople fut professée la divinité de l’Esprit, en termes simples et denses : « Il est Seigneur et il donne la vie […], il a parlé par les prophètes ». Notre prière s’inspire de cette idée de fécondité vivifiante. L’Esprit-Saint y est invoqué comme le Dispensateur (Chorègos), le « chef d’orchestre » de la vie : l’Animateur par excellence. Par lui les ossements desséchés de nos pauvres existences sont vivifiés, ressuscités et rassemblés. Il est le Seigneur qui inspire et dirige les prophètes, d’hier et d’aujourd’hui. Il est l’âme et la vie de l’Église, à qui il communique les énergies divines, ineffablement distinctes de l’essence divine à jamais mystérieuse, précisera saint Grégoire Palamas, théologien grec du XIVe siècle. Par les dons qu’il nous fait, l’Esprit Saint se donne en effet lui-même. Il habite en nous, mais d’une manière impossible à cerner, à figer : skènôson évoque l’image d’une tente (skènè), frémissante et fragile. Nos fautes l’attristent ; nos prétentions le font fuir. C’est pourquoi il ne suffit pas qu’il vienne, mais il faut encore qu’il demeure en nous et dans l’Église. Si souvent les chrétiens semblent vouloir prendre sa place, et chercher à « animer » par eux-mêmes ce que Lui seul peut vivifier ! Si souvent ils se divisent (le comble : à son sujet !) et l’empêchent de réaliser entre eux son œuvre de communion. Catholiques et Orthodoxes pourraient réciter cette prière comme une prière pour l’unité…
« Purifie-nous de toute souillure et sauve nos âmes, Toi qui es Bonté »
[p. 40] La rupture entre l’Église grecque et l’Église latine, telle qu’elle est intervenue en 1054 et persiste encore, est effectivement une souillure, un déshonneur dont nous devons demander à l’Esprit-Saint de nous purifier. Certes, les anathèmes du XIe siècle ont été supprimés depuis 1975. Mais l’unité se fait attendre, malgré toutes les clarifications et les efforts déployés. Il semble qu’un seuil de conversion, de disponibilité profonde à cet Esprit qui est déjà notre unité, soit encore à franchir. Pour cela, nulle stratégie ecclésiastique, nulle tactique diplomatique ne sont à échafauder. C’est du fond de nos âmes, dans un dépouillement réel et une sincérité inspirée, que montera le désir de cette unité pour laquelle le Christ a prié. C’est à partir d’un amour authentique de l’autre, d’une reconnaissance émerveillée des dons qui lui ont été faits, que seront rendues possibles les ultimes retrouvailles. L’unité commence en chacun, par l’accueil d’un Don qui rend « toutes choses nouvelles », dans la fraîcheur d’un printemps qui n’est pas de ce monde, mais qui vient de plus loin. Ces effusions spirituelles, ces expériences de grâce que reçoit et propose le Renouveau charismatique, sont-elles connues du monde orthodoxe ? Il est vrai que les Églises byzantines sont peu attirées par certaines formes « pentecôtistes » de prière spontanée. Mais on se tromperait à croire que l’Orthodoxie ignore le contact intérieur avec l’Esprit de la Pentecôte. La prière du cœur, invocation du nom de Jésus sur le rythme du cœur ou de la respiration, n’est-elle pas une sorte d’épiclèse incessante ? Saint Jean Climaque écrit : « Que le souvenir de Jésus ne fasse qu’un avec ton souffle, et tu connaîtras l’hésychia » : la paix de l’âme, la douceur de la présence de Dieu. Saint Séraphim de Sarov déclare : « Le but de la vie chrétienne, c’est l’acquisition du Saint-Esprit ». Un des plus grands mystiques de la tradition byzantine, saint Syméon le Nouveau Théologien, insiste sur le caractère conscient de cette expérience : « Comme la femme enceinte sent les mouvements de l’enfant dans son sein, ainsi, par la joie, l’allégresse et l’exultation perçues au-dedans de nous, nous savons que l’Esprit de Dieu habite en nous ».
Qui est l’Esprit Saint ?
[p. 41] Hôte intérieur de nos âmes, l’Esprit-Saint n’est pas une simple force, mais une Présence. Il est une Personne éternelle. Il est Dieu, avec le Père et le Fils, « comme trois soleils l’un dans l’autre », écrit saint Jean Damascène. Leur unité est parfaite, vivante, communionnelle : un don mutuel que la théologie grecque nomme la périchorèse des Personnes divines. Un vieux débat oppose, on le sait, Orient et Occident sur la question du Filioque, mot ajouté au IXe siècle par les Latins au symbole de Nicée-Constantinople, lequel déclarait seulement que l’Esprit procède du Père. Cette querelle peut et doit être dépassée. De grands progrès ont déjà été accomplis dans l’élucidation de ce problème, que l’on ne peut évoquer en quelques lignes. Ici encore, au-delà des négociations humaines, l’ouverture à l’action de l’Esprit lui-même sera décisive. La suite du Credo ne nous invite-t-elle pas à le glorifier d’une seule voix ? Avec le Père et le Fils, il reçoit même adoration et même gloire… Remarquons enfin le nom étonnant que notre prière donne au Saint-Esprit : celui de Bonté. Source de tous biens, il est le Bien en Personne. L’Esprit seul peut combler notre esprit, il est Celui que notre cœur désire. Son nom secret est Amour.
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