L’Église, un volcan de sainteté

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La communion des saints, Le Petit Palais, Paris © D.Vigne 2024

La communion des saints, Le Petit Palais, Paris © D.Vigne 2024

2002 Articles

Daniel Vigne, « L’Église, un volcan de sainteté », revue inconnue, septembre 2002. [pdf]

L’Église, un volcan de sainteté

Comment « prouver » la vérité du christianisme ? Comment amener un esprit honnête à admettre que l’Église n’est pas une simple secte parmi d’autres ? Dans son célèbre Traité des Principes, Origène se posait déjà la question. Il cherchait à montrer que la religion chrétienne est non seulement respectable, mais vraie. Fiable, dirait-on aujourd’hui. Origène veut prouver la vérité des Écritures, et quel argument invoque-t-il ? À quoi a-t-il recours ? Un passage-clé du livre nous le montre. L’auteur n’argumente pas avec des raisonnements abstraits, des idées ou des systèmes, mais en se référant simplement au courage des apôtres.

« Si l’on considère les voyages des apôtres du Christ à travers tous les lieux où, envoyés par lui, ils ont proclamé l’Évangile, on découvrira que ce qu’ils ont osé entreprendre dépasse les forces de l’homme, et que leur succès dans ce qu’ils ont osé vient de Dieu […] Rien en cette affaire n’a été obtenu par les forces humaines, mais tout l’a été par la puissance et la providence divines » (IV, 1, 5).

Cet argument est tellement important pour Origène, que c’est par lui qu’il conclut l’ensemble de sa démonstration. Le christianisme est vrai, son message est divin, pourquoi ? Parce que des témoins en sont la preuve vivante.

Ainsi la véritable « preuve » du christianisme ne réside ni dans des doctrines particulièrement convaincantes, ni dans des exigences morales éminentes, ni dans une mystique séduisante, ni même dans une liturgie attrayante, mais dans des personnes transformées. L’unique preuve du christianisme, ce sont les Saints. L’audace des apôtres, le courage des martyrs, le témoignage de tous ceux qui ont porté jusqu’à nous la Bonne Nouvelle, nous entraînent dans leur sillage. Chacun de nous n’a-t-il pas été conduit au Christ par des personnes particulières, des « saints locaux », pour ainsi dire, qui nous ont attiré vers Lui ? Si nous sommes aujourd’hui membres de l’Église, ce n’est pas par adhésion idéologique à une doctrine ou à un groupe, mais parce que nous avons perçu en elle ce courant de vie, d’humanité véritable (c’est-à-dire divinisée), d’amitié vibrante, en un mot de sainteté, qui est l’essence même de l’Église.

Oui, l’Église est un volcan, dans lequel couve la lave de la sainteté de Dieu. Dans ses profondeurs se cache un feu divin, souvent souterrain, parfois visible et manifeste. Des éruptions périodiques, imprévisibles, révèlent les prodigieuses réserves d’énergie qu’elle contient. Ces éruptions, ce sont les Saints. En eux la lumière, la chaleur de l’Esprit se montrent de façon exceptionnelle, surgissant des profondeurs de l’Église, qui semblait parfois endormie. Par eux nous nous souvenons de la parole que nous professons chaque dimanche : « Je crois en l’Esprit Saint […] Je crois en l’Église sainte ». Parce que nous croyons en celui qui nous a promis l’Esprit Saint, nous croyons en l’Église habitée par le Dieu trois fois saint. Le Christ tient ses promesses : l’Église est bien ce peuple d’hommes porteurs de la sainteté du Dieu vivant. Les Saints que nous vénérons sont des icônes de la sainteté divine, des flambeaux allumés à la lumière d’en haut.

Saint Jean Damascène, auteur syrien du huitième siècle, recourt aux mêmes images pour décrire ce qui se passe dans l’homme que Dieu sanctifie. Les saints sont à ses yeux des êtres embrasés par le feu céleste. « Autant que cela soit possible, ils sont semblables à Dieu, par leur libre choix, par l’inhabitation en eux de Dieu et de son énergie. C’est ainsi qu’on les appelle dieux, non par nature, mais par don, comme le fer brûlant est appelé feu non par nature, mais par don et participation du feu » (Défense des icônes, trad. E. Ponsoye, p. 233). Nous pourrions dire la même chose de la lave volcanique : en elle-même, elle n’est que terre, roche pesante, minerai opaque. Mais que l’incandescence du magma se communique à elle, et elle jaillit en flamme brûlante, illuminant la nuit, consumant tout sur son passage. L’homme consumé par le feu de Dieu acquiert, oserait-on dire, des propriétés nouvelles. Il est présent d’une présence plus qu’humaine, et qui réchauffe tout ce qu’il touche, tant il est vrai que la sainteté communiquée à un homme se communique à tous ceux qui l’approchent.

Reconnaissons toutefois que les Saints, ceux que l’Église vénère, sont des êtres d’exception que l’on rencontre rarement – ne serait-ce parce qu’ils ne sont canonisés qu’après leur mort ! Certains êtres, en qui nous avions cru percevoir la lumière divine, s’avèrent plus opaques que nous ne l’aurions cru. D’autres sont d’authentiques relais, que nous aurons la chance d’apercevoir. Toute époque de l’histoire comporte, heureusement, quelques-unes de ces figures d’exception ; mais leur témoignage semble rapidement enseveli sous la cendre des légendes, des images pieuses, des commentaires… Des institutions naissent, fidèles à leur mémoire, mais elles gardent difficilement intacte la flamme des commencements. Bref, la lave retombe et refroidit, devenant une terre apparemment ordinaire. L’Église alors, tel un volcan éteint, semble alors une montagne comme les autres, voire plus usée que d’autres, érodée par les siècles et par ses gloires passées.

Pourtant les pentes d’un volcan, chacun le sait, sont particulièrement fertiles – c’est pourquoi elles continuent d’être habitées par les hommes. Car ce sol vient d’ailleurs, des profondeurs de la Terre, comme la sainteté de l’Église lui vient des profondeurs du ciel. Il est différent : et le moindre acte « ordinaire » qui s’effectue dans l’Église est en réalité extraordinaire. Ce sol fertile, c’est celui de la foi persévérante, de la sainteté au quotidien. Il forme le corps du volcan, et grandit de siècle en siècle. Chaque irruption de sainteté l’augmente, et fertilise à nouveau les pentes du volcan. Et nous, qui habitons la montagne de Dieu, nous participons à sa croissance. Si petits que nous soyons, nous bénéficions de ce prodige colossal. Nous sentons sa chaleur sous nos pieds, nous en percevons les grondements, nous en devinons les profondeurs. Il est bon qu’il nous préserve de secousses trop fréquentes, et nous laisse cultiver la précieuse lave fertile. Ainsi nous prendrons le temps de nous enraciner en lui, et serons comme des « paysans de montagne », à la tâche difficile, mais bénie.

L’Église, montagne de Dieu, signe parmi les nations, ne se distingue pas par des pics redoutables, des hauteurs surhumaines, des glaciers orgueilleux – lorsqu’elle cherche à le faire, elle trahit sa nature profonde. Elle n’a pour elle que que ce feu inextinguible, cette matière en fusion qui l’habite, la traverse et la constitue. Elle n’est pas l’Èverest de l’univers, mais plutôt son Etna frémissant, voire son Massif Central apparemment éteint. Celui qui veut s’en tenir aux apparences ne verra pas en elle grand-chose de plus qu’une montagne ordinaire ; il verra en elle un simple groupe humain, un agrégat sociologique assez médiocre. Mais celui qui s’en approche, et qui creuse vers le centre, en ressentira la chaleur brûlante. Et s’il trouve le feu, il deviendra lui-même feu !

Nous fêtons ces jours-ci les saints : tous les saints, ceux que nous sommes et ceux que nous vénérons, ceux que nous portons en nous comme des promesses, et ceux que nous reconnaissons comme des êtres accomplis. Ne les séparons pas, car c’est ensemble que nous habitons la montagne de Dieu, ensemble que nous formons ce volcan que l’Esprit Saint embrase et fertilise, pour en faire la demeure du Christ parmi les hommes. Acceptons ce don qui fait de chacun de nous, qu’il soit prophète brûlant ou simple « paysan de montagne », un porteur du feu divin. Vénérons la sainteté exceptionnelle, mais aussi la sainteté cachée, car il n’y a qu’une sainteté, qui est la participation à la vie divine, et qui confère aux hommes une dignité infinie. « Il faut vénérer les saints, écrit encore Jean Damascène. Ils sont les amis du Christ, les enfants, les héritiers de Dieu […] Si le Créateur et Seigneur de toutes choses est appelé le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs et le Dieu des dieux, les saints sont des dieux, des seigneurs et des rois » (La foi orthodoxe, IV, 15). Quelle grâce ! Et quelle bénédiction d’habiter les pentes de cette montagne invisible !

L’Église est un volcan, mais un volcan spirituel, que seuls le cœur et la foi discernent en ce monde. L’auteur de l’Épître aux Hébreux nous le rappelle, en montrant combien le mystère de l’Église sainte dépasse toutes les images terrestres qu’on pourra lui appliquer : « Vous ne vous êtes pas approchés d’une réalité palpable : feu ardent, obscurité, ténèbres, ouragan, bruit de trompette et clameur de paroles telle que ceux qui l’entendirent supplièrent qu’on ne leur parlât pas davantage » : car l’image du volcan, si forte qu’elle soit, est encore bien en-dessous de la réalité qu’elle désigne. « Mais vous vous êtes approchés de la montagne de Sion et de la cité du Dieu vivant, de la Jérusalem céleste, et de myriades d’anges, réunion de fête, et de l’assemblée des premiers-nés qui sont inscrits dans les cieux, d’un Dieu juge universel, et des esprits des justes qui ont été rendus parfaits…» (12, 18-22). À cette réunion de fête de tous les saints, puissions-nous participer ces jours-ci d’un cœur réchauffé par le feu de l’Esprit.

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