Daniel Vigne, « Lanza del Vasto, prophète et précurseur d’une écologie intégrale », dans « Laudato Si’ : pour une écologie intégrale », éd. Gilles Danroc – Emmanuel Cazanave, Presses Universitaires de l’ICT/Artège-Lethielleux, coll. Sciences Religieuses, Actes de la Session interdisciplinaire organisée par la Faculté de théologie et l’IERP (Institut d’Études Religieuses et Pastorales) de l’Institut Catholique de Toulouse (Toulouse, 4-5 janvier 2016), 2016, p. 389-403. [pdf]
Lanza del Vasto, prophète et précurseur d’une écologie intégrale
Déjà dans Le Pèlerinage aux sources (1942), puis dans Les Quatre Fléaux (1959), Lanza del Vasto posait un regard extraordinairement lucide sur la société occidentale. Dénonçant le mythe du progrès indéfini par la machine, critiquant l’idéologie libérale autant que la dictature communiste, il proposait une véritable conversion collective, une révolution spirituelle inspirée de la non-violence gandhienne.
Chrétien et catholique, il préparait par sa parole et par ses actes le « rendez-vous » historique de l’écologie et du christianisme, et leur alliance désormais scellée par l’encyclique Laudato si’.
1. Un double anniversaire
Les racines des grands arbres plongent très loin sous la terre. Ainsi, à l’arrière-plan de l’encyclique qui nous rassemble, nous découvrons depuis hier les hautes figures qui ont ouvert la voie au discours du pape François. Des papes, bien sûr, dans le sillage de Rerum Novarum et des encycliques sociales. Mais aussi d’autres témoins, parmi lesquels Lanza del Vasto occupe une place de choix. Il a été, de façon éminente et évidente, le précurseur des intuitions exprimées par ce texte. [p. 390] C’est ce qu’il me revient de montrer, de façon malheureusement trop brève par rapport à la richesse du sujet, mais en me réjouissant d’abord d’un double anniversaire.
Il y a en effet dix ans, en 2006, l’Institut Catholique de Toulouse consacrait à Lanza del Vasto un colloque rassemblant plus de 300 personnes, et dont les Actes ont été publiés sous le titre Lanza del Vasto, un génie pour notre temps[1]. Le lien de notre Faculté avec ce personnage est donc déjà bien établi, et l’ayant personnellement connu, c’est avec joie que j’évoque son œuvre aujourd’hui.
Mais c’est aussi avec émotion, car il se trouve que ce jour est l’anniversaire de sa mort, le 5 janvier 1981. Lanza animait alors, dans le sud de l’Espagne, une session de chant sacré et de poésie. Malgré l’hiver glacial, à près de 80 ans, il avait pris sa douche froide matinale. Pendant une conférence, il fut pris d’un malaise et ne pouvait plus parler. Il écrivit aux membres de sa communauté :
| Du fond de mon lit, dans un état de faiblesse extrême. Nous préparons l’Épiphanie. À l’entour tout brille, les oliviers brillent, le ruisseau brille, eau pure, air pur et froid, ciel pur, azur inaltérable et profond… Grâces Te soient rendues, Seigneur, pour la beauté des choses[2] ! |
Ce sont les dernières lignes écrites de sa main. Cet hommage à la Création ne pourrait-il pas être de saint François d’Assise ? « Merci, Seigneur, pour la beauté des choses… » On pourrait traduire, dans sa propre langue: Laudato si’ ! [p. 391] Qu’il soit permis de penser que sa grande âme, dans la communion des saints, est avec nous ce matin.
2. Un témoin solitaire
Revenons aux liens unissant son message à celui de l’encyclique. Que Lanza del Vasto n’y soit pas explicitement cité n’ôte rien à cette parenté, mais illustre au contraire un fait paradoxal. Les vérités que Lanza del Vasto clama dans le désert, dès les années 1940 puis pendant les Trente glorieuses, ces « vérités qui dérangent », comme dit le titre du film d’Al Gore, et qu’il était alors presque seul à énoncer, sont désormais si largement admises qu’il ne semble plus nécessaire, pour les exprimer, de se référer à lui. Destin ingrat de certains grands esprits : de leur vivant, parce qu’ils ont raison, on les critique ; par la suite, puisqu’ils ont eu raison, on les oublie.
Mais le temps est venu de rendre hommage à un croyant qui a eu le courage de vivre en résistant, à la fois par la parole et par les actes, à l’idéologie du Progrès. Après la folie sanglante de la Seconde Guerre mondiale, n’est-ce pas cette ivresse-là, plus encore que les idéologies politiques, qui a brouillé l’esprit des hommes et qui s’est imposée à eux pendant un demi-siècle ? La course en avant du productivisme, le mythe de la consommation sans frein, l’idolâtrie de la science, sont alors devenus notre destin : une force à laquelle on n’échappe plus, une absence de maîtrise de notre propre maîtrise. « On ne reviendra pas en arrière ! », disaient les conducteurs de ce train fou écrasant tout sur son passage. Face à une telle machine infernale, tel le jeune Chinois de la place Tienanmen, se dressa un chrétien qui ne cédait pas aux sirènes de la croyance commune. Qui en appelait à une révolution sans violence, une métanoïa, un grand retour à l’essentiel. « On ne pourra pas ne pas revenir en arrière », disait-il parfois avec perspicacité…
[p. 392] Un de ses premiers livres s’intitule justement Principes et préceptes du retour à l’évidence[3]. Ce recueil de pensées, je l’ai lu à l’âge de 15 ans et son message de sagesse m’a saisi. Il invitait avec tant de force à un retournement, une teshouva ! Mon ami Frédéric Rognon, professeur de théologie à l’Université de Strasbourg, vient de publier une étude[4] qui montre en lui un des plus anciens « précurseurs de la décroissance », titre de la collection dirigée par Serge Latouche. Mais il faut reconnaître qu’à cette époque, Lanza était très seul. Combien sont-ils, parmi les penseurs catholiques (on peut penser à Jacques Ellul chez les protestants), à avoir vu aussi clair, et surtout à avoir tenté un autre mode de vie ? À avoir été, non seulement prophète par son message, mais aussi précurseur par ses actes, du changement de paradigme et de mode de vie auquel nous nous préparons aujourd’hui ? À ce degré de cohérence et d’engagement, je n’en connais aucun.
3. Pèlerin et fondateur
Pour comprendre sa trajectoire si originale, il faut remonter aux années 1920. Le jeune aristocrate, poète et penseur talentueux, vit alors à Florence et à Pise. Après quelques années d’athéisme libertin, il est revenu de toute son âme vers la religion de ses pères, grâce à la lecture de de saint Thomas d’Aquin (avec lequel il a des liens de parenté). Le récit de sa conversion à la foi catholique, tel qu’on peut le lire dans ses carnets intimes[5] de 1925, est un morceau d’anthologie.
[p. 393] En 1927, le voici docteur en philosophie de l’université de Pise en 1927, auteur d’une thèse intitulée Approches de la Trinité spirituelle. Ce jeune intellectuel aurait pu entamer une brillante carrière universitaire, mais c’est dans une autre direction qu’il se tourne, précisément à cause de sa foi retrouvée, car cet horizon spirituel l’engage désormais tout entier. « Je veux mettre mes pas dans les pas de ma pensée, dit-il, je veux tâter avec mes mains ce que sait mon savoir[6]. » Et le voici qui prend la route et la mer, avec pour seul livre l’Évangile dans sa besace, afin de « regarder le monde dans les yeux[7] ». Il se fait pèlerin solitaire, et après de longues marches en Italie, en Grèce et plus tard en Terre Sainte, il s’embarque pour l’Inde en 1936 à la rencontre de Gandhi.
C’est le tournant de sa vie. Magnifiquement relaté dans le Pèlerinage aux sources, son chef-d’œuvre (traduit en sept langues et dont je viens de publier une nouvelle édition[8]), ce voyage n’a rien d’une quête exotique ou romantique. Si Lanza veut connaître de près le père de la non-violence, c’est, dit-il clairement, « pour y apprendre à devenir meilleur Chrétien[9] ». C’est pour comprendre comment les Béatitudes évangéliques, prises comme règle et modèle de vie concrète, peuvent changer la société. C’est, dira la formule d’engagement des membres de sa communauté, « afin de trouver pour nous et pour les autres hommes une issue aux misères, aux abus, aux servitudes et aux troubles du siècle[10]. »
En 1939, revenu en France, sa patrie d’adoption, Lanza assiste à l’ouragan qui déferle sur l’Europe. « C’était la nuit où l’on ne peut rien faire », dira-t-il, citant l’Évangile[11]. [p. 394] Il détient un trésor, car Gandhi l’a chargé de faire connaître la non-violence à l’Occident, mais il ne sait pas encore à qui le confier. Il fait paraître le Pèlerinage aux sources en 1942, en pleine Occupation, comme on lance une bouteille à la mer. Le livre a un succès immense, mais Lanza doit encore patienter. C’est seulement en 1948, à la mort de Gandhi, qu’avec son épouse et ses premiers compagnons, il donnera naissance à la communauté de l’Arche et au grand mouvement dont elle est solidaire. Car pendant 33 ans, jusqu’à sa mort en 1981, Lanza del Vasto voyagera partout, en France, en Europe, en Amérique et jusqu’en Australie, donnant des conférences, fondant des groupes d’amis, appelant à des changements de vie radicaux.
4. Une marginalité créatrice
Marginal, si l’on veut, ce personnage à la stature biblique, ce patriarche renversant les idoles de son temps. Mais sur combien de points l’histoire lui donne raison ! Pionnier de l’entente interreligieuse[12] (et non pas d’un syncrétisme douteux), apôtre d’une non-violence active (et non pas d’un pacifisme nuageux), penseur critique d’une modernité qui prend enfin conscience de ses erreurs et de ses dégâts (espérons que ce n’est pas trop tard), Lanza del Vasto anticipait de très loin ce que Jean-Pierre Dupuy appelle désormais un catastrophisme éclairé[13], c’est-à-dire le constat lucide que quelque chose, dans notre civilisation ou même au-delà d’elle, doit changer et est déjà en train de changer.
Tel est le constat que fait aussi le pape François, non seulement sur un plan théorique, mais en nous invitant à tirer les conséquences pratiques, comme en témoignent la quatrième et la cinquième partie de l’encyclique : « Une écologie intégrale » [p. 395] et « Lignes d’orientation et d’action ». Comment ne pas voir que les grandes lignes de cet appel rejoignent ce que Lanza del Vasto, lui-même héritier du message de Gandhi, a clamé pendant tant d’années. « N’attendez pas mille ans pour commencer ! », aimait-il dire aux jeunes de son temps. On oserait dire aujourd’hui : n’attendez pas trop de la COP 21, ni de belles déclarations de principes… Prenez, prenons maintenant notre avenir en mains ! Les solutions vers lesquelles nous avançons relèvent de la responsabilité de chacun, plus encore que des décisions de l’État ou des États, toujours suspectes de calcul électoral, de collusions financières ou d’opportunisme médiatique.
À chacun de nous, donc, de « vivre plus simplement, pour que simplement d’autres puissent vivre », comme disait Gandhi. À nous d’aller vers la « sobriété heureuse », selon la belle expression de Pierre Rabhi[14]. À nous de favoriser l’économie locale, les cultures vivrières, les modes de production agricole et industrielle qui n’abîment ni la terre, ni les hommes. À nous, peut-être, de refuser paisiblement de consommer des produits dont nous réprouvons l’existence ou les modes de fabrication. À nous encore de prendre conscience de l’intérêt et de l’actualité du végétarisme, non seulement à cause de la brutalité de l’élevage industriel, mais aussi des monocultures désastreuses que cette industrie exige. À nous de remettre en question nos propres habitudes de consommateurs – et à nous chrétiens, autant que possible, de réduire l’écart entre une vie spirituelle parfois ambitieuse et une vie matérielle souvent conformiste.
À ceux qui souhaiterait en savoir davantage sur l’aventure de l’Arche, je recommande un recueil de textes et de souvenirs que Lanza publia en 1978 : L’Arche avait pour voilure une vigne. On y verra comment l’écologie intégrale appelée de ses vœux par le pape François avait trouvé par avance des disciples audacieux. Les membres et amis de cette communauté [p. 396] formaient et forment encore une grande famille bariolée et ouverte – tout l’inverse d’une secte –, une sorte de laboratoire humain où ce que pourrait être la société de demain, en termes d’alimentation, d’agriculture, de construction, de chauffage, de gouvernance, de simplification de vie, de développement personnel, est expérimenté avec des succès variables, mais de façon toujours stimulante. À ceux qui les accusaient de vouloir revenir au Moyen Âge, j’entends encore tel Compagnon de l’Arche répondre, il y a quarante ans : – « Non, nous tentons de vivre comme on le fera au prochain siècle. » Le temps a passé… et aujourd’hui, n’’est-ce pas dans cette direction que les plus sages, et même les plus savants, nous invitent à avancer ?
5. Aux racines du mal
Car pour agir avec justesse, il faut penser. À la différence des utopistes de salon, des « écolos » d’occasion, il faut savoir que Lanza del Vasto a réfléchi en profondeur aux problèmes de son temps. Au risque de surprendre, il faut dire qu’il a très peu parlé de protection de la nature. Le mot écologie, à ma connaissance, n’apparaît nulle part dans son œuvre. Loin du « naturocentrisme » ou du « biocentrisme » qui marque certains milieux écologiques, il place résolument le souci de l’homme au centre de ses préoccupations. Non pour légitimer un anthropocentrisme exacerbé, non justifier pour une exploitation tyrannique de la nature, mais pour permettre à l’homme d’y trouver sa place et d’y jouer son rôle : celui de gardien de la création, de jardinier du monde, et cela avec d’autres hommes, dans des rapports économiques, sociaux, politiques équilibrés. C’est de là qu’il faut partir pour sauver notre environnement. C’est l’homme qu’il faut sauver pour sauvegarder la planète.
[p. 397] À ce sujet, le livre majeur de Lanza del Vasto qu’il faut citer est Les Quatre Fléaux[15], paru en 1959. Vous le trouverez dans notre bibliothèque universitaire, qui a le privilège de posséder l’intégralité de son œuvre (une quarantaine d’ouvrages dont plusieurs sont épuisés). C’est dans ce livre que se trouve la conviction commune la plus profonde entre sa pensée et celle du pape François : le lien entre violence et environnement, entre mépris de l’homme et mépris de la création. La première page de l’encyclique l’affirme avec force : « La violence qu’il y a dans le cœur humain blessé par le péché se manifeste à travers les symptômes de maladie que nous observons dans le sol, dans l’eau, l’air et les êtres vivants[16]. » Plus loin, le pape affirme, en lien direct avec le titre de notre session : « Une écologie intégrale est faite de gestes quotidiens par lesquels nous rompons la logique de la violence[17]. » Comment ne pas prendre au sérieux ce lien de cause à conséquence, et comment ne pas retourner l’équation pour la résoudre ? Si la violence est cause de notre destruction de la nature, quel en sera le remède, sinon la non-violence ?
Mais par où passe exactement le lien entre violence et écologie ? Quelle analyse de la société peut permettre de comprendre comment ce piège de la violence s’est refermé sur nous au point de formater notre raison, notre civilisation, notre économie ? Dans Les Quatre Fléaux, Lanza décrit avec précision les mécanismes sociaux par lesquels l’esprit de profit et l’esprit de puissance, le goût du lucre et la soif de pouvoir [p. 398] (qui sont, disait-il, les deux cornes du diable) emprisonnent notre économie, conditionnent nos rapports humains, façonnent nos mentalités, et cela sous le couvert de la plus honnête morale.
Car tel est le ressort caché, la puissante ruse du mal : de savoir se faire passer pour un bien. On a su mettre en œuvre ce procédé, non seulement au temps de l’esclavage et de l’hégémonie colonialiste, présentés comme un élan civilisateur, mais encore aujourd’hui – car sous couvert de libre concurrence et de prospérité générale, la mondialisation de l’économie ultralibérale perpétue la volonté de quelques-uns de dominer le monde.
Mais devant les dérèglements sociaux et planétaires engendrés par ce modèle économique, devant les plaies béantes que nos modes de production et de consommation infligent aux peuples et aux cultures, une prise de conscience s’impose. Sous le masque de la rationalité et du calcul, c’est l’idolâtrie de l’argent qui triomphe, et qui s’impose partout avec cynisme. L’interdiction, prônée par certaines multinationales, du droit immémorial de replanter ses propres semences, lesquelles seraient désormais remplacées par des Organismes Génétiquement Modifiés que l’agriculteur doit obligatoirement acheter, en est un exemple frappant. La violence s’habille parfois en blouse blanche…
6. Pour une économie non-violente
Comment donc promouvoir une économie non-violente ? Comment penser la production comme une œuvre humaine, et non pas comme une simple activité mécanique, suspendue aux jeux des échanges ? « C’est en faisant les choses que l’homme se fait[18] », rappelait Lanza del Vasto, qui soulignait la valeur formatrice du travail des mains. Il souhaitait [p. 399] réhabiliter l’artisanat, le contact avec la matière, le souci du beau comme signature créatrice. Il fut lui-même sculpteur, ciseleur, orfèvre. La noblesse des matériaux, même ceux des objets quotidiens, lui importait au plus haut point. Pauvreté n’est pas laideur, rappelait-il, au contraire : la simplicité de vie appelle une forme d’élégance et de dignité que les milieux monastiques ont toujours cultivée – et l’on sait que les abbayes sont aussi des lieux de respect de la terre. Que nous sommes loin de cette sobriété féconde, de cette belle lenteur, nous qui vivons à cent à l’heure, entourés de nos gadgets informatiques !
La communauté de l’Arche voulut être un appel à un ralentissement volontaire. Bien qu’elle fût composée de familles, elle vivait au rythme de la prière, du rappel (simple temps d’arrêt et de silence, ponctuant les journées) et du travail des mains, comme dans certains ashrams. Lanza lui-même la définissait comme un Ordre, non point religieux, mais laborieux. Il la voyait se développer dans des communautés essentiellement rurales.
L’Arche d’aujourd’hui a renoncé à certains aspects de cette vision initiale. Elle s’est renouvelée, a adopté des formes plus souples et plus variées. Mais l’esprit demeure, le signe persiste, le témoignage continue d’être donné. Il faut dire que par bien des aspects, cette expérience participe aujourd’hui d’un mouvement de société très large. Pour n’en donner qu’un exemple, l’alimentation biologique, autrefois ridiculisée, n’est-elle pas devenue très « tendance » ? Du petit paysan proposant ses carottes dans un coin du marché, elle est passée aux mains d’agriculteurs très efficaces, et conquiert les rayons de tous les grandes surfaces ! Il est encourageant d’observer de tels déplacements, qui laissent présager bien d’autres évolutions possibles.
Il n’est donc pas utopique, mais nécessaire et urgent de réfléchir sérieusement à ce que l’écologie et l’économie ont en commun, à savoir précisément cet oïkos que le pape François nomme « la maison commune ». De repenser en profondeur [p. 400] notre façon d’habiter la terre, et d’y vivre en frères. De répudier progressivement ce que nos modes de production ont d’aliénant et d’inhumain. Les entreprises les plus novatrices l’ont déjà compris : le travail à la chaîne, mécanique et abrutissant, n’est nullement rentable à long terme ; d’autres façons de travailler sont à inventer.
Il sera nécessaire et urgent de repenser aussi l’échelle des échanges et des transports, dont le va-et-vient frise parfois l’absurdité : tel produit de Normandie part en Chine pour y être conditionné, puis revient à Paris pour y être consommé… Cette prise de conscience est d’ailleurs très actuelle : un vaste mouvement de consommateurs éclairés est en train de « relocaliser » intelligemment l’économie. Enfin, il sera nécessaire de repenser en profondeur la question nucléaire, sur le plan militaire, mais aussi civil. Lanza avait à ce propos des intuitions très fortes qui méritent de nous interroger.
7. Chemins de spiritualité
Terminons par quelques regards du côté de la Bible et des sources chrétiennes de son œuvre. Je l’ai dit, Lanza del Vasto était catholique, nourri de la pensée des Pères de l’Église et de leur manière de lire l’Écriture. Je viens de rééditer en ce sens son Commentaire de l’Évangile (1951), un des plus beaux témoignages du fondement biblique de cette œuvre[19]. Il y en aurait d’autres : son premier livre, Judas, fut salué avec admiration par Jacques Maritain[20]. Du côté du théâtre, il faudrait citer La Marche des rois (1944) et La Passion (1951), mystères de Noël et de Pâques[21]. Concernant plus précisément l’écologie intégrale, deux commentaires sont à signaler :
– [p. 401] En direction de la protologie, une lecture détaillée du récit du péché originel, que l’on trouve notamment dans La Montée des âmes vivantes[22] (1968). À ce sujet fut soutenu par Claude Voron, dans notre Faculté, un Mémoire de théologie[23]. Lanza del Vasto disait que cette lecture de la Genèse était la base de tout son enseignement. De fait, tout y est : le rapport heureux de l’homme à la nature, symbolisé par le Paradis. Le rapport faussé de l’homme aux choses, devenues pour lui des proies à consommer. Le rapport faussé des hommes entre eux. Enfin, à l’horizon, le « grand Retour » de l’homme vers Dieu par les chemins inverses de ceux de la désobéissance[24].
– En direction de l’eschatologie, une lecture très originale du chapitre 13 de l’Apocalypse, proposée au début des Quatre Fléaux[25]. L’auteur y voit la « Bête qui monte de la mer » comme le symbole de la Science dévoyée, et la « Bête qui monte de la terre » comme le symbole de la Machine, c’est-à-dire de la Technique inhumaine. Ces deux forces sont remises entre les mains du « Dragon » qui est l’État – ou peut-être aujourd’hui, au-dessus des États, les multinationales, véritables superpuissances économiques – et le « chiffre de la Bête » est imposé à tous – comme le seront demain les puces électroniques. À la manière des Pères, mais dans un contexte contemporain, [p. 402] le texte biblique est ici interprété avec une force et une perspicacité qui méritent le détour.
Il resterait beaucoup à dire sur la portée sapientielle et religieuse de l’œuvre de Lanza del Vasto. Au plan philosophique, lui ayant consacré une longue thèse intitulée La Relation infinie[26], je ne peux qu’y renvoyer : elle prouve, si besoin est, que l’auteur a toute sa place parmi les penseurs religieux et les systèmes métaphysiques du XXe siècle. Au plan spirituel, viennent d’être rééditées les Approches de la vie intérieure (1962), où l’on trouve le meilleur de son enseignement de sagesse et de conversion[27]. Publié en 1962, au moment de l’ouverture du Concile Vatican II, ce livre me donne l’occasion de vous signaler un fait capital et pourtant ignoré : pendant les quarante jours du Carême de 1963, Lanza del Vasto a jeûné à l’eau dans un monastère de Rome, en toute discrétion et humilité, priant pour les Pères du Concile et suppliant Dieu d’accompagner l’Église à ce moment décisif de son histoire[28]. Je ne sache pas que quiconque ait fait cela.
8. Note sur le martyre
Concluons, en ce sens, par une brève réflexion sur le martyre. La mise en garde courageuse du pape contre le [p. 403] « paradigme technocratique[29] » qu’il dénonce à cinq reprises, Lanza del Vasto l’a inaugurée en un temps où cela ne pouvait lui attirer que des critiques. Combien de fois fut-il accusé de passéisme, de pessimisme, d’anachronisme ? Il lui était lourd d’avoir à contrecarrer le discours ambiant. En exergue des Quatre Fléaux, il cite la phrase d’Isaïe : « Vous dites : prophète, ne prophétise pas ! Voyant, ne vois pas ! Dis-nous plutôt des choses agréables[30]. » Mais lui-même n’était pas là pour plaire. Comme les prophètes bibliques (pensons à Jonas), il lui incombait parfois d’annoncer des malheurs… afin que ceux-ci ne se produisent pas !
Cette posture inconfortable doit nous faire réfléchir si nous voulons, nous aussi, être un tant soit peu novateurs. Nous serons inévitablement dénigrés. Le témoin, on le sait, est martyr ou peut le devenir. C’est à ce moment que la persévérance nous sera nécessaire, non seulement par fidélité à ce que nous croyons, mais aussi par fidélité à ceux qui nous précèdent et nous ont ouvert la voie. Lanza del Vasto n’avait-il pas reçu de Gandhi[31] l’élan et la mission qui donnèrent sens à toute sa vie ? Aujourd’hui le pape François nous inscrit non seulement dans leur sillage, mais dans celui du Christ qui nous a donné les Béatitudes, dont la plus écologique est sans doute celle-ci : « Heureux les doux, car ils possèderont la terre. » Quelle force pour nous de savoir que les plus hautes autorités de l’Église nous poussent à agir en ce sens et à prendre nos responsabilités ! Avançons donc sans peur sous l’étendard de joie levé par le pape François.
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- Daniel Vigne (éd.), Lanza del Vasto, un génie pour notre temps, Actes du Colloque de la Faculté de théologie de l’Institut Catholique de Toulouse (Toulouse, 20 mai 2006), Institut Catholique de Toulouse (coll. « Cahiers de Théologie spirituelle » n° 3) 2007, avec des articles de Frédéric Rognon, Benoît Huyghe, Arnaud de Mareuil, Yaël Comet, Bernard Ugeux, Claude Voron, Gérard Reynal, Daniel Vigne. ↑
- Arnaud de Mareuil, Lanza del Vasto. Sa vie, son œuvre, son message, Saint-Jean-de-Braye, éd. Dangles, coll. « Grand angle / Biographies », 1998, p. 450. ↑
- Lanza del Vasto, Principes et préceptes du retour à l’évidence, Paris, Denoël, 1945 ; 8ème édition sous le titre Éloge de la vie simple, Monaco, Le Rocher, 1996 ; récente réédition : Paris, Desclée de Brouwer, 2014. ↑
- Frédéric Rognon, Lanza del Vasto ou l’expérimentation communautaire, Neuvy-en-Champagne, Éditions Le passager clandestin (coll. « Les précurseurs de la décroissance »), 2013. ↑
- Lanza del Vasto, Le Viatique I : De Enfances d’une pensée à Rien qui ne soit tout (Livres I à IX), préface d’Arnaud de Mareuil, Monaco, Le Rocher, 1991, p. 266-269. ↑
- Lanza del Vasto, Principes et préceptes du retour à l’évidence, VII ; Paris, Desclée de Brouwer, 2014, p. 16. ↑
- Lanza del Vasto, Le Viatique I, Monaco, Le Rocher, 1991, p. 12. ↑
- Lanza del Vasto, Le Pèlerinage aux sources, Paris, Galimard Folio (coll. « Voyages »), 2014. ↑
- Le Pèlerinage aux sources, III, 34 ; op. cit., p. 142. ↑
- Lanza del Vasto, L’Arche avait pour voilure une vigne, Paris, Denoël, 1978, p. 113. ↑
- Jn 9, 4. ↑
- Frédéric Vermorel, « Lanza del Vasto précurseur du dialogue inter-religieux », dans Vie consacrée, 71 (1999), p. 94-107 et 147-162. ↑
- Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé, Paris, Seuil, 2002, ↑
- Pierre Rabhi, Vers la sobriété heureuse, Arles, Actes Sud, 2010. ↑
- Lanza del Vasto, Les Quatre Fléaux, Paris, Denoël, 1959 puis 1971 (coll. « Médiations ») en 2 volumes ; 4ème édition avec postface d’Arnaud de Mareuil, Monaco, Le Rocher, 1993. ↑
- Pape François, Loué sois-Tu, n° 2. ↑
- Loué sois-Tu, n° 230 ↑
- Lanza del Vasto, Les Quatre Fléaux, t. 2 : La Roue des révolutions, Paris, Denoël-Gonthier (coll. Bibliothèque Médiations), 1971, p. 230. ↑
- Lanza del Vasto, Commentaire de l’Évangile, nouvelle édition, Paris, Desclée de Brouwer, 2015. ↑
- Lanza del Vasto, Judas. Récit biblique, Paris, Grasset (coll. « Le Trentenaire » n° IV), 1938. ; 4ème édition, Paris, Gallimard (coll. « Folio » n° 2425), 1992. ↑
- Lanza del Vasto, La Marche des rois. Mystère de Noël, Marseille, Robert Laffont, 1944 ; nombreuses rééditions ; La Passion. Mystère de Pâques, Paris, Grasset, 1951. ↑
- Lanza del Vasto, La Montée des âmes vivantes. Commentaire de la Genèse, Paris, Denoël, 1968. ↑
- Claude Voron, Le Péché originel d’après Lanza del Vasto. Une anthropologie de l’espérance, Mémoire de théologie, Institut Catholique de Toulouse, 1992 ↑
- « Si le Péché Originel c’est l’appétit de jouissance, de lucre et de domination, le retour c’est la voie de l’Humilité, du Don, du Sacrifice. En ces trois mots, toute la Loi et les Prophètes… En ces trois mots, l’Évangile… En ces trois mots, la leçon des martyrs et l’enseignement des sages… En ces trois mots la Remontée des âmes vivantes à la rencontre de l’Esprit vivifiant ! » (La Montée des âmes vivantes, p. 277). ↑
- Lanza del Vasto, Les Quatre Fléaux, Paris, Denoël, 1959, p. 30-40. ↑
- Daniel Vigne, La Relation infinie. La philosophie de Lanza del Vasto, tome I : Les Arts et les Sciences, Paris, Cerf, 2008 ; tome II : L’être et l’esprit, 2010. ↑
- Lanza del Vasto, Approches de la vie intérieure, Paris, Denoël, 1962 ; nouvelle édition, Desclée de Brouwer, 2015. ↑
- Le Lundi de Pâques 1963, le pape Jean XXIII publiait l’encyclique Pacem in terris. Lanza y vit (en réponse à ses prières ?) un texte capital de l’Église catholique en faveur d’une approche non-violente des problèmes de société. De fait, depuis cette date les papes ont toujours davantage souligné le fait que la vraie solution des conflits était à chercher du côté d’une « réaction non violente, mais spirituelle et morale » (Pape François, allocution du 17 décembre 2015). ↑
- Pape François, Loué sois-Tu, n° 101, 108, 109, 111, 112, 122. ↑
- Is 30, 10. Lanza del Vasto, Les Quatre Fléaux, Paris, Denoël, 1959, p. 7. ↑
- Qui lui donna pour cela le nom de Shantidas, « Serviteur de paix ». ↑