Daniel Vigne, « La Trinité spirituelle, un maître-livre passé inaperçu », dans Nouvelles de l’Arche 57/1 (2008-2009), p. 13-22. [pdf]
La Trinité spirituelle, un maître-livre passé inaperçu
Les livres qui ont marqué l’histoire de la philosophie ont rarement été considérés d’emblée comme des chefs-d’œuvre. Re-connaître la valeur d’une œuvre, n’est-ce pas la connaître une deuxième fois, poser sur elle un regard différent du premier ? Ainsi la Phénoménologie de l’esprit de Hegel, le Discours sur la méthode de Descartes ou la Métaphysique d’Aristote n’ont été révélés dans leur importance que bien des années après avoir été écrits, à la lumière de l’œuvre entière de leur auteur.
Il est difficile de savoir si la Trinité spirituelle de Lanza del Vasto suscitera un jour une telle reconnaissance. Mais le fait est que son auteur a présenté cet ouvrage, lors de sa publication en 1971, comme le « maître-livre » couronnant son œuvre. Un livre qu’il portait « depuis plus de quarante-cinq ans », précise-t-il, c’est-à-dire depuis les années 1921-1928 passées à Florence et à Pise, pendant lesquelles il faisait ses études de philosophie. Une telle fidélité à un projet unique, pendant toute une vie, est en soi chose rare et remarquable. Quel écrivain peut dire qu’un livre lui a demandé un demi-siècle d’écriture ?
Ampleur du projet
Mais notre étonnement grandit lorsque nous considérons l’épaisseur du résultat final : 200 pages à peine ! S’il s’agissait d’une encyclopédie, on comprendrait qu’il ait fallu y travailler pendant plusieurs dizaines d’années. Or ce livre n’a rien d’encyclopédique, du moins au sens courant du terme : dictionnaire rassemblant un grand nombre de connaissances, comme l’Encyclopédie de Diderot. On pourrait cependant le rapprocher de l’Encyclopédie des sciences philosophiques de Hegel, encyclopédie qui n’a rien d’un dictionnaire et qui est beaucoup moins volumineuse que celle du siècle des Lumières. Le but de Hegel dans ce livre, comme de Lanza dans la Trinité spirituelle, n’est pas de tout dire, mais plutôt de « faire le tour » (en-cycleô) des principaux savoirs et les organiser de façon synthétique : de tracer le schéma général dans lequel toute connaissance prend place.
Mais l’ambition de Lanza est encore plus vaste que celle de Hegel, car le cercle qu’il trace dépasse celui des connaissances, qu’elles soient scientifiques ou philosophiques : seul le chapitre VI, en moins de vingt pages, traite de questions qu’on peut appeler épistémiques ou gnoséologiques (touchant la connaissance). Le reste du livre parle d’art, de morale, de Dieu, de l’homme, du monde : ce qui y est proposé n’est rien de moins qu’un éclairage total sur le mystère de l’univers, de notre existence et de la Réalité ultime. Une vision aussi complète de l’essence des choses est un projet inouï en plein XXe siècle : ce siècle n’a-t-il pas renoncé à toute volonté d’explication générale du monde ? Ne répétait-il pas que la philosophie devait se contenter d’explications locales et particulières, sans prétendre les relier en un système ?
Le mot est lâché : la Trinité spirituelle propose effectivement un système, c’est-à-dire une compréhension ordonnée et globale de la réalité. Quelle audace, en un temps où un tel effort semble presque indécent, le mot système étant presque toujours employé de façon péjorative ! Or Lanza l’assume sereinement. Tel est l’objet de son livre : nous offrir une clé de compréhension universelle. Petit par sa taille, l’ouvrage est grand par son objet. Premier paradoxe, qui sera suivi de beaucoup d’autres, mais qui signale déjà une grave difficulté. Comment un projet sur lequel l’auteur a travaillé pendant un demi-siècle peut-il tenir en si peu de pages ? Comment un propos aussi énorme et aussi vaste peut-il être présenté avec tant d’ingénuité ? Un lecteur non-averti, prenant le livre en main, hésite à s’y aventurer. Quant au lecteur savant, ne sera-t-il pas dérouté par ce genre littéraire si inhabituel ?
Ambiguïtés du style
Si nous ouvrons le livre, ce paradoxe s’aggrave. Car après l’avoir annoncé comme son « maître-livre » en quatrième de couverture, l’auteur s’excuse presque de nous le présenter ! Ainsi dans le Prologue, en forme de dédicace à son frère Lorenzo, à qui il « demande pardon de ce que ce livre, notre livre, n’est pas dans la pensée tel qu’enfants nous le rêvions ensemble » (p. 7). Ainsi encore au début de l’Appendice critique : dans un avertissement qui sonne comme un aveu, Lanza dit que l’» exposé sommaire » qui précède a été difficile à comprendre « pour plusieurs de nos amis » – et que la suite le sera encore davantage. Il va jusqu’à déconseiller la poursuite de la lecture à ceux qui ne sont pas « prêts à tout », ce qui est assez inattendu : quel auteur dissuade ses lecteurs de le lire ? Enfin, Lanza semble presque se moquer de lui-même lorsqu’il ajoute : « De mon côté, j’essaierai de mon mieux – quitte à me faire traité de plaisantin, pire encore, de poète – de ne point vous assommer tout à fait » (p. 143).
Ainsi Lanza semble avoir prévu que ce livre ne serait pas accueilli avec enthousiasme – et c’est en effet ce qui s’est produit. Pourtant, il avait tenté de le rendre lisible et agréable, notamment en donnant à son exposé une forme orale : celle d’un « propos de Pentecôte dans le parc » – il s’agit du jardin de la maison communautaire de Bollène, où il fut effectivement présenté en 1961. Ce sont les notes prises par Chanterelle à cette occasion, et publiées dans les Nouvelles de l’Arche en 1962, qui ont servi de base au livre. Mais même « filtré par l’ombrage des branches, le chant des oiseaux et la brise printanière » (p. 143), la pensée ici présentée reste assez difficile d’accès. Pourquoi ?
Osons faire une remarque paradoxale : la clarté même du style, la simplicité des phrases, les nombreuses images qui agrémentent le propos, ont peut-être eu l’effet inverse de celui que souhaitait l’auteur. Au lieu de permettre au lecteur de comprendre sa philosophie en ce qu’elle a d’original et de profond, cette simplification du style a occulté la richesse du contenu. Lanza lui-même dit quelque part : « Ceux qui […] me louent de ma clarté n’ont pas pénétré ma clarté, qui est un voile[1]. » Une lumière trop forte, on le sait, obscurcit la vision plus qu’elle ne l’éclaire. Disons-le autrement : un matériau d’une transparence parfaite peut laisser croire qu’il est vide et inconsistant, alors même qu’il est très dur et très dense. Ne serait-ce pas le cas ici ?
Pour le vérifier, faites cette expérience : prenez une page quelconque du livre et lisez-la attentivement. Aucune des phrases sur laquelle vos yeux tomberont ne vous paraîtra incompréhensible, au contraire : elle se présente comme simple et frappée du bon sens. Le suivi des phrases, lui aussi, ne semblera pas vous entraîner dans un raisonnement d’une subtilité extraordinaire : le propos sonne comme une évidence, comme une vérité porteuse de sa propre lumière. Mais arrêtez-vous sur cette même page pour l’interroger plus en profondeur. Recensez les idées émises, distinguez les sujets abordés, remarquez les auteurs cités ou évoqués, cherchez le fil conducteur, la logique implicite du texte, ses conséquences théoriques et pratiques : vous serez étonné par leur richesse et leur importance. Ce livre fourmille de pensées très originales, énoncées comme en passant.
L’auteur a voulu nous épargner la peine de suivre en détail le fil de sa réflexion : il n’explique pas précisément pourquoi il passe de cette idée à cette autre, ni pourquoi il emprunte telle ou telle direction. Les phrases se succèdent de façon très affirmative, presque comme des sentences définitives. C’est la force de son style, mais c’est aussi sa limite : car le lecteur, ainsi placé devant un propos qui semble aller de soi, n’en mesure pas suffisamment les enjeux.
On remarque le même paradoxe à propos des questions et réponses qui concluent la plupart des chapitres. Elles sont vivantes, parfois touchantes, font intervenir comme en direct des personnages très divers : un ami, un compagnon, un artiste, Chanterelle… Elles semblent compléter la réflexion en éclairant une difficulté particulière, un simple point de détail. En réalité, elles ouvrent sur d’autres champs de réflexion qu’elles traitent en quelques lignes, de façon très brève et apodictique. Ce qui se présente comme une remarque annexe est en soi un problème immense. Pour y répondre en peu de mots, Lanza del Vasto est contraint de condenser sa pensée à l’extrême. D’où l’impression de superficialité que peuvent laisser certaines réponses, qui seront jugées expéditives ou imprécises alors qu’elles sont, au contraire, extrêmement précises et suggestives.
Ajoutons une remarque concernant les notes. L’ouvrage n’en comporte presque pas, ce qui le distingue de tout travail universitaire habituel, généralement bardé de références scientifiques et affichant une érudition écrasante. Lanza, au contraire, garde une grande discrétion sur ses lectures et sur son savoir. Les auteurs qu’il cite ou qu’il évoque sont de préférence des auteurs classiques, et même lorsqu’il est amené à en citer de moins connus, comme Kanâda (p. 147), Kabir (p. 175), Baumgarten (p. 166) ou les théologiens de Port-Royal (p. 152), c’est de manière si naturelle que le lecteur moyen ne se rend pas compte de l’étendue des connaissances que cela suppose. Quant au lecteur savant, il jugera ces références insuffisamment détaillées et reprochera à Lanza une façon de faire trop cavalière. Bref, l’un et l’autre sont en porte-à-faux avec la démarche de l’auteur, dont le but n’est pas de faire valoir une grande culture, mais d’aller à l’essentiel.
Discrétion du plan
Portons à présent notre regard sur le plan général du livre, en remarquant d’abord que celui-ci ne comporte ni introduction, ni conclusion. Ainsi le découpage des chapitres ne fait pas l’objet d’un plan annoncé à l’avance : à aucun moment le lecteur ne peut savoir où il en est d’un développement dont il connaîtrait les étapes. Je ne dis point que le livre n’a pas de structure, mais seulement que celle-ci n’est ni explicitée, ni apparente. Le paradoxe est qu’elle existe et qu’elle est même, à sa façon, extrêmement rigoureuse. Mais dans son effort de condensation de la pensée, Lanza del Vasto ne prend pas le temps de résumer les acquis antérieurs, de souligner la progressivité du raisonnement, d’annoncer didactiquement de quoi il s’apprête à parler ni de quoi il a parlé précédemment. Chaque chapitre commence de façon très directe et se termine assez abruptement.
De la même façon – et cela a sûrement fait difficulté à des universitaires, habitués à distinguer les disciplines –, Lanza del Vasto ne prend pas la peine de situer son discours dans le champ des sciences traditionnelles. Cela se remarque surtout dans les six premiers chapitres, dont le contenu explore le « mystère de l’esprit » aussi bien en Dieu que dans le monde et dans l’homme, comme je montrerai par la suite. S’agit-il d’anthropologie, de psychologie, de théologie, de cosmologie ? Ces divers plans ne sont pas distingués : Lanza passe sans transition de l’un à l’autre. Je ne dis point que cette façon de faire n’est pas légitime, mais seulement qu’elle n’est pas explicitement légitimée. Rappelons ici le plan de la première partie du livre :
Propos de Pentecôte dans le parc
I. Mystère de l’Esprit
II. Dieu personnel et personnes divines
III. Les trois dimensions de l’Esprit humain
III. De l’interaction des Trois Organes
V. Des degrés de l’Esprit
VI. Où la Raison se regarde au miroir de ses œuvres
VII. Des œuvres de la Raison sensible ou esthétique
VIII. Résonance et complétude dans les Arts
IX. De la trinité des Arts
X. De la trinité des Vertus ou Éthique
En l’examinant de plus près, nous pouvons constater qu’elle comporte deux volets, discrètement distingués au début du chapitre VI : « Après ce schématique aperçu de l’esprit par lui-même, considérons-le maintenant dans ces œuvres » (p. 61), dit l’auteur. Les cinq premiers chapitres forment donc un ensemble, distinct des cinq suivants où l’on constate une autre distinction, capitale dans le livre, entre les trois facultés principales de l’esprit : la connaissance, la sensibilité et la volonté, facultés qui s’expriment respectivement dans les sciences (chapitre VI), les arts (VII, VIII et IX) et les vertus (X). Mais comment, dans le premier volet, s’enchaînent logiquement les chapitres ? Et pourquoi, dans le second, l’esthétique reçoit-elle trois fois plus attention que l’épistémique (la connaissance) et l’éthique (l’action) ? L’auteur ne le dit pas – ce qui ne signifie pas qu’il le fait sans raison.
Donnons un autre exemple de cette organisation, à la fois réelle et non apparente, du propos. Dans la deuxième partie du livre, intitulée » Appendice critique », Lanza affronte successivement Kant, Hegel et Descartes, avant de proposer la traduction commentée d’un extrait des Upanishads, puis une synthèse d’une extrême densité. En voici le plan, en cinq chapitres :
Appendice critique
I. Critique de la critique de la Raison pure
II. Logique de la Raison impure
III. Je pense donc je suis
IV. Méditation védique
V. Ouverture sur l’Absolu
Pourquoi ces trois philosophes parmi tant d’autres, et pourquoi les aborder dans un ordre différent de l’ordre historique ? Que vient faire à cet endroit un texte hindou, si éloigné de la philosophie occidentale ? On pourrait croire à un ordre aléatoire, voire à un certain désordre. Mais le chapitre final nous donne peut-être la réponse : l’auteur remonte le temps. Parti de Kant, qui représente le tournant critique du rationalisme occidental, il passe à Hegel, qui en représente la forme extrême, puis à Descartes qui en est le fondateur. De là, il fait le grand saut vers l’Orient et les origines les plus lointaines de la pensée humaine, avant de s’élever au-dessus du temps et du relatif en direction de la « Relation éternelle ». Immense parcours, en forme de Pèlerinage aux sources ou de Grand retour, mais qui n’est nulle part présenté comme tel.
Pédagogie inhabituelle
Ainsi la Trinité spirituelle soulève bien des questions dont elle ne donne pas d’emblée les réponses. Mais en même temps, et plus encore, elle donne des réponses à des questions qu’elle n’a pas précisées ! C’est ici une caractéristique importante du style philosophique Lanza del Vasto, et un point sur lequel nous devons nous arrêter.
Dans son expression, en effet, ce style frappe par son caractère affirmatif, voire assertif. Chaque phrase, nous l’avons dit, résonne comme une vérité certaine et assurée. Façon de faire très éloignée d’un Montaigne, par exemple, ou d’un Gabriel Marcel, qui sont des philosophes dont la pensée ondoie et dont l’écriture est continuellement en cours de réélaboration. Lanza est aux antipodes de ce type d’écriture. Il ne partage pas au lecteur le chemin de sa pensée, mais seulement son point d’arrivée. Or pour parvenir à ce point final, qui peut douter que l’auteur est lui-même passé, sinon par le doute, du moins par l’attention à une question encore non-résolue ?
Toute affirmation présuppose une interrogation dont elle est la réponse, mais dont Lanza del Vasto, très souvent, nous dispense. Quand bien même la vérité qu’il énonce lui apparaîtrait dans une sorte de certitude intuitive, de lumière immédiate, il ne nous aide pas toujours à faire, vers cette vérité, notre propre chemin. Je ne dis pas, encore une fois, que l’auteur nous empêche de faire ce chemin, mais simplement qu’il ne le trace pas et ne le fait pas apparaître.
Mystère de l’esprit
Pour observer de plus près ce contraste entre la sobriété de la forme et la richesse du contenu, prenons un exemple, d’autant plus important qu’il concerne les premières pages du livre. Le premier chapitre, en effet, s’intitule « mystère de l’esprit ». Or chacun sait que ce terme d’esprit a plusieurs sens possibles, spécialement les suivants :
– l’esprit peut désigner le foyer de la conscience individuelle, ou plutôt personnelle, qui nous révèle à nous-mêmes comme étant des êtres humains.
– il peut désigner aussi, plus largement, le réseau de relations invisibles qui sous-tend l’univers entier, le souffle qui l’anime et le soutient.
– il désigne enfin, dans la théologie chrétienne, la troisième personne de la Trinité, éternelle et transcendante.
Entre ces significations s’ouvrent d’immenses distances, voire des abîmes. Certaines langues usent d’ailleurs de termes différents pour désigner chacune d’elles. Or Lanza, sans hésiter, les relie. En peu de mots, en quelques lignes, il traverse l’immense espace qui va de l’esprit humain à l’Esprit divin, en passant par l’esprit comme lien universel. Tout philosophe de métier ne peut que se récrier devant de tels raccourcis : il exigera des preuves, des médiations, des démonstrations que Lanza ne fournit pas. Du point de vue « grammatico-logique[2] », le propos est indubitablement trop rapide. Cela signifie-t-il qu’il est incohérent ? Je ne le pense pas. Je crois plutôt qu’il fait appel à une démarche d’un autre type que l’analyse déductive et démonstrative, mais qui n’en est pas moins légitime.
Cette démarche est plusieurs fois évoquée dans le chapitre. Sans être analysée pour elle-même, comme dans les Approches de la vie intérieure par exemple, elle est suggérée de façon très nette. Ainsi Lanza, dès les premières lignes du livre, affirme qu’il va parler d’un mystère – c’est-à-dire, précise-t-il, « non pas une chose qu’on ne comprend pas et qu’on n’a pas le droit d’essayer de comprendre » (p. 11), mais au contraire une vérité à la fois inéluctable et insondable, dont l’aspect obscur stimule la réflexion.
Quelques lignes plus loin, l’auteur indique la voie ou plutôt le point de passage vers cette vérité plus profonde : nous-mêmes. Pour y accéder, un retournement, un bascul est nécessaire, une plongée en soi vers un au-delà de soi. – De quoi parlez-vous donc ? dira ici le philosophe universitaire, peu ouvert à ce genre de démarche. Mais Lanza lui répond : « Nous ne parlons pas en termes de théorie. Il ne s’agit pas de concept ni d’arguments. Nous parlons en termes d’être » (p. 12). Comprenne qui pourra, ou plutôt qui voudra, c’est-à-dire qui s’engagera sur ce chemin de transformation de son être.
Conversion de l’intelligence
Car il ne s’agit de rien de moins, pour qui veut pénétrer le mystère de l’esprit, que d’une conversion de son intelligence. « Revers et substance de l’intelligence : l’esprit », dit une définition très intéressante[3]. Car la conscience est esprit, mais elle n’est pas d’emblée spirituelle : elle doit le devenir. Elle ne possède pas l’esprit, mais elle y participe, de façon progressive et croissante. Quels sont les moyens concrets et expérimentaux qui peuvent faciliter ce processus de spiritualisation ? La Trinité spirituelle, qui n’est pas un manuel de vie spirituelle, ne le précise pas. À chacun de s’engager, s’il le désire, sur ce chemin. Mais pour parer à tout malentendu, l’auteur apporte, en fin de chapitre, une précision capitale : c’est que cette démarche n’est ni un reniement de l’intelligence, ni un rejet de la raison, mais leur redressement dans la lumière.
Philosophe rigoureux, jamais Lanza del Vasto ne tombe dans le mysticisme. Il se défie plus encore de l’ésotérisme pseudo-religieux. L’Esprit dont parle ce chapitre n’est pas une idée fantasmatique, « un grand rêve vague » (p. 16), ni même une entité impensable et indémontrable. Dieu lui-même s’offre et se présente à notre intelligence, tout en la dépassant infiniment. Il est, dit Lanza, « la raison que l’esprit demande à l’esprit » (p. 16).
Se tourner vers ce mystère, ce n’est donc pas se jeter dans l’irrationnel : c’est au contraire laisser la raison s’ouvrir à ce qu’elle vise par elle-même et dans son mouvement le plus profond. L’esprit, c’est la raison libérée de ses chaînes. C’est l’intelligence qui ouvre les ailes. C’est aussi le cœur délivré de ces attachements, la volonté libérée de ses pesanteurs égoïstes : car si l’homme est esprit, ce n’est pas seulement par son intelligence, comme le précisera le chapitre III, mais par tout son être : intellectif, affectif, volitif – grande triade que nous n’avons pas à examiner ici.
Raison et sagesse
Le premier chapitre de la Trinité spirituelle, tel que nous venons de traverser, est à l’image du reste du livre. Malgré sa brièveté un peu choquante, ce texte ne saurait être taxé d’incohérence, ni de superficialité. Certes, Lanza aurait pu (et peut-être dû) expliciter davantage sa pensée. Il aurait pu et peut-être dû faire droit aux objections et aux difficultés que son propos ne manque pas de soulever chez les modernes, habitués à une démarche analytique et critique. Mais nous ne devons pas oublier qu’il n’a pas seulement été à l’école des philosophes rationalistes d’Occident : il a suivi (parfois subi) les cours des universités de Florence et de Pise, mais il a aussi reçu l’enseignement de sages hindous, comme nous l’apprend le Pèlerinage aux sources. Or la sagesse orientale est plus intuitive que déductive. Elle montre plus qu’elle ne démontre. Elle ne transmet pas des connaissances livresques, mais invite à une expérience.
Lanza del Vasto est un occidental qui n’a pas rejeté les exigences rationnelles dont il est l’héritier, mais qui les transforme en sagesse. Et voici peut-être le dernier motif du peu de succès de la Trinité spirituelle : c’est que ce livre exige de nous à la fois une grande rigueur rationnelle et le renoncement à un certain intellectualisme. Lanza lui-même ne fut-il pas un intellectuel qui critiquait les » trop intelligents » ? Position délicate, susceptible de déplaire aux uns comme aux autres : à ses lecteurs habituels, qui jugèrent le livre trop théorique et trop spéculatif ; aux philosophes et aux savants, qui le trouvèrent trop elliptique, trop poétique et manquant d’érudition. Mais avertis de ces deux écueils, de ce double malentendu, ne sommes-nous pas en mesure de les éviter ? N’est-il pas temps que de nouvelles études nous fassent découvrir la profondeur d’un livre qui attend encore, comme une semence en terre, de germer ? Et s’il était la graine d’un grand arbre ?
Aux lecteurs
La conclusion s’impose, nous n’allons certes pas la cacher : la Trinité spirituelle est un livre difficile et très particulier. Il serait complètement erroné de vouloir en faire une « version simplifiée », ramenant les vérités qu’elle propose à quelques schémas ou quelques formules faciles à mémoriser. Ce serait la trahir et la banaliser. La bonne manière de lire ce livre n’est pas d’y voir un système abstrait, une construction conceptuelle, si brillante soit-elle, mais une clé de vie spirituelle. Ce mot du titre est important : il éclaire à la fois le contenu du livre et la façon de le comprendre. Une lecture lente, interrogative, se laissant instruire et comme façonner, sera infiniment plus féconde que tout survol rapide.
Il est vrai que la compréhension de ce livre passe aussi par la lecture des autres livres de Lanza del Vasto, et singulièrement de ses carnets de jeunesse, ce Viatique dont lui-même dit qu’il « pourrait aussi bien s’appeler Commentaire de la Trinité spirituelle[4]. » Il est vrai aussi que ma propre thèse, dont le premier volume devrait (enfin) paraître dans quelques semaines[5], permettra de mieux connaître cette philosophie dans son ensemble et de façon synthétique. Mais rien, redisons-le, ne nous dispensera d’une appropriation personnelle de ces grandes vérités.
Car le chemin du vrai n’est pas une autoroute, mais une voie resserrée, où chaque pas compte et où chaque découverte nous engage tout entier. Sur ce sentier de crête, Lanza del Vasto est un bon guide. À chacun, s’il le souhaite, d’entreprendre l’ascension, à son rythme et selon ses capacités. Vers les sommets de la vérité, mieux vaut un seul pas réel et concret que cent pas imaginaires !
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- Viatique XV inédit, 5578. ↑
- Viatique X inédit, 2611. ↑
- Viatique XXI inédit, 38. ↑
- Le Viatique I, préface du Livre V, p. 165. ↑
- La Relation infinie. Philosophie de Lanza del Vasto (1901–1981), volume I : Les Arts et les Sciences, Paris, Cerf, 2008. Le second volume (Métaphysique et ontologie) est à paraître en 2010. ↑