À l’écoute des êtres et des choses. La sensibilité dans l’oeuvre de Lanza del Vasto

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Jardin, dessin de Lanza del Vasto, Marseille, 1963 © Association des Amis de Lanza del Vasto

Jardin, dessin de Lanza del Vasto, Marseille, 1963 © Association des Amis de Lanza del Vasto

2007 Articles

Daniel Vigne, « À l’écoute des êtres et des choses : la sensibilité dans la philosophie de Lanza del Vasto », dans Nouvelles de l’Arche 55/2 (2006-2007), p. 19-26, et dans Mutations 30, n° 157 (avril-mai-juin 2007), p. 6-16. [pdf]

À l’écoute des êtres et des choses : la sensibilité dans la philosophie de Lanza del Vasto

Après avoir parlé de l’Intelligence, faculté tournée vers le dehors, explorons cet après-midi une dimension plus intérieure de l’esprit humain : la Sensibilité. Cette faculté aussi, bien sûr, est en relation avec l’extérieur, mais elle nous touche de façon plus intime. Nous le sentons bien : nos sensations, nos émotions, nos affections, nos sentiments concernent une partie de notre personne qui est plus cachée, plus énigmatique, plus irrationnelle. Comment la philosophie de Lanza del Vasto envisage-t-elle cette zone profonde de l’être humain ?

Sortir du dualisme

Remarquons d’abord le fait qu’elle s’y intéresse, ce qui, en soi, n’est pas si courant. Peu de philosophes s’intéressent à la Sensibilité. Ce domaine a été jugé impur et trouble par la philosophie classique, et cela depuis très longtemps, déjà depuis Platon. La philosophie, en effet, est marquée par un intellectualisme qui déprécie le sensible et qui l’associe au corps selon un schéma dualiste : d’une part la matière, pesante, opaque, étrangère à toute spiritualité ; d’autre part l’esprit comme pure intelligence, clarté logique et source de vérité. Tant que l’on reste dans cette vision du monde, le dualisme platonicien perdure et, de fait, il continue d’exister aujourd’hui. Notre vision du monde est marquée par un rationalisme et un intellectualisme puissants, qui rejettent le sensible dans des zones inférieures.

Certes, on trouve aussi dans la philosophie moderne l’attitude inverse, celle de penseurs qui prennent le parti du sensible contre celui de l’intellect. Dans le sillage de Friedrich Nietzsche, Michel Onfray, par exemple, entreprend aujourd’hui de démolir la métaphysique traditionnelle en la considérant comme une rêverie d’intellectuels névrosés. Il proclame que nous sommes avant tout des corps faits pour le plaisir, et que philosopher consiste à penser la vie dans sa dimension la plus hédoniste. Mais cette attitude-là n’est que la symétrique de la précédente : le matérialisme moderne reste prisonnier du vieux dualisme et en représente la face négative.

Mais la sensibilité, telle que Lanza del Vasto l’envisage, échappe à l’opposition classique entre corps et esprit, entre matière et intelligence, car elle unit et relie les deux plans : elle est indissociablement corporelle et spirituelle, physique et métaphysique ; elle est, à sa manière, intelligente. Rares sont les philosophes qui ont prêté attention à la sensibilité comme à une source de connaissance authentique et surtout, comme à une dimension de l’être humain qui peut être authentiquement spiritualisée. Renonçons donc à opposer ces plans : il n’y a pas d’un côté le sensible et de l’autre l’esprit (ou même l’Esprit), car l’esprit est sensible, de même que le sensible est spirituel (ou du moins peut l’être). Il y a dans ces affirmations un grand enjeu humain, à la fois théorique et pratique. Je voudrais en donner quelque idée à partir d’une analyse, voire d’une « analytique » un peu technique de la Sensibilité.

La gamme de nos sens

Lanza del Vasto, redisons-le, est un des rares penseurs à s’intéresser à l’expérience concrète de la perception et aux cinq sens traditionnels : la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût et le toucher. Il enrichit même cette liste en y ajoutant ce qu’il appellera le sens intime – celui qui nous faire dire, par exemple : « Je me sens bien. » De fait, quand j’énonce cette affirmation, ce n’est pas à partir de tel ou tel sens particulier, mais à l’aide d’une sorte de sixième sens qu’on peut appeler le sens de soi.

Un septième sens, tourné non plus vers soi mais vers l’autre, doit encore être ajouté à la liste : le sens sexuel. Lanza del Vasto y voit le sens suprême en lequel tous les autres convergent. Car par lui, l’être se dépasse dans la rencontre d’un autre être, et cette rencontre elle-même peut donner naissance à un troisième être en qui les deux autres se prolongent et se dépassent. On peut dire, avec Freud, que l’être humain est structuré par sa sexualité, à condition de ne pas réduire celle-ci à son aspect corporel et génital. L’Éros est beaucoup plus qu’un instinct reproductif ou un principe de plaisir : il est la racine de tous nos attachements humains, plus encore, il accompagne toute vie spirituelle et mystique, il fait partie de notre relation à Dieu. Comme le rappelle Benoît XVI dans sa récente encyclique, il n’y a qu’un Amour, l’éros n’est pas l’opposé de l’agapè : Dieu qui est Amour assume et accomplit toutes les dimensions de l’amour.

Ainsi tous les sens physiques, et la sexualité elle-même, ont en l’homme une orientation spirituelle. Lanza del Vasto répartit volontiers ces divers sens en deux groupes : l’un de type extérieur et intellectuel, sous le signe de la vue, l’autre de type intérieur et sensible, sous le signe de l’ouïe, ces deux versants de la sensibilité culminant dans le sexe comme lieu d’une expérience totale du corps et de l’esprit. Il y ajoute parfois un huitième sens, du tracé ou du geste, appelé aussi sens kinesthésique. Celui-ci nous rend conscients de nos mouvements et de notre équilibre dans l’espace : par lui, chacun se sent à la fois du dedans et du dehors.

Dans cet arc-en-ciel de l’expérience sensible, si riche en nuances, chaque sens occupe une « fréquence » particulière, chacun est un canal par lequel l’être humain fait communiquer son intériorité avec le monde extérieur. Par eux, la sensibilité nous rend participants du monde, elle l’inscrit en nous et nous inscrit en lui. Car nous vivons bien davantage sur le registre de la sensibilité que sur celui de l’intelligence : la quasi-totalité de nos perceptions ne sont pas mentalisées. Dans nos échanges avec d’autres, par exemple, l’attitude de chacun, l’intonation de ses phrases, le timbre de sa voix, sont aussitôt perçus par notre sensibilité, comme une musique que nous déchiffrons sans partition. Nous sommes des capteurs extrêmement sensibles…

L’intuition artistique

Lanza del Vasto, lui-même artiste et esthète, a découvert très tôt la puissance de la sensibilité telle qu’elle se déploie dans la création artistique. Car tout artiste est un être hypersensible, non seulement de façon passive, par les impressions qu’il reçoit du monde, mais de façon active, par l’expression de soi dans une œuvre.

Cette expérience domine et oriente toute son existence. Il n’a pas besoin de la planifier, de l’organiser rationnellement : en lui, dirait Pascal, l’esprit de finesse l’emporte sur l’esprit de géométrie. Ou plutôt, il est guidé par une intuition qui est une sorte de synthèse de sensibilité et d’intelligence. Il est porteur d’un savoir savoureux (sapere veut dire savoir, mais aussi goûter) qui n’a pas la sécheresse d’une connaissance technique ou théorique, mais qui est comme irrigué par l’imagination. Chez lui, les idées et les concepts se traduisent dans un monde d’images et de symboles. Il voit le monde « en couleurs », alors que la plupart d’entre nous le perçoivent en noir et blanc !

Même sans être des artistes, nous comprenons et nous vivons quotidiennement l’importance de cette expérience sensible. Ainsi, par la sympathie ou l’empathie qui nous relie les uns aux autres, chacun de nous se sait capable de sentir ce que vit l’autre, ce qu’il sent, de le comprendre de façon intuitive, mais effective et réelle. La sensibilité, dans cette perspective, est l’axe même de notre existence. Tous les aspects de notre personne et de son déploiement s’y rattachent ou en découlent, non seulement dans l’ordre affectif, mais même dans l’ordre de l’intelligence : nos idées ne sont-elles pas enracinées dans nos sensations ?

Pour Lanza del Vasto, tout notre être est sensible : corps, âme, esprit, intelligence, volonté. Tout en nous ressent, éprouve et s’éprouve soi-même. Le mot sens, on le sait, a lui-même deux sens : signification et direction. Ainsi notre expérience sensible nous permet non seulement de comprendre le monde, mais de nous diriger en lui. Elle est une boussole qui éclaire notre connaissance et guide notre action. Sans elle, nous sommes à proprement parler insensés.

Lanza del Vasto phénoménologue ?

Par l’importance qu’il accorde à la sensibilité, Lanza del Vasto est proche d’un courant philosophique qu’il a peu connu, mais avec lequel il a une réelle affinité : la phénoménologie. Le but de celle-ci, disait Husserl, est d’aller « aux choses mêmes » en décrivant notre expérience du « monde vécu » tels que la conscience l’éprouve en profondeur, antérieurement à tout savoir constitué. Certes, Lanza emploie un langage plus simple que celui des phénoménologues d’hier et aujourd’hui, qui ont parfois un jargon assez obscur ; d’autre part, il se montre plus ouvert à la profondeur spirituelle de cette expérience. Mais certains auteurs issus de la phénoménologie ont perçu cette profondeur. Ainsi Michel Henry, philosophe de Montpellier récemment décédé : ce spécialiste de Marx a fait un parcours assez étonnant, qui l’a ramené au Dieu de l’Évangile comme au Dieu « charnel » qu’on découvre dans le rapport à l’autre et la profondeur du corps. On pense encore à Paul Ricœur ou Emmanuel Levinas…

Lanza del Vasto participe donc à un courant de revalorisation de la vie sensible. Mais cette dimension sensible de notre être n’est pas simplement un état de fait, un bagage naturel : elle doit, comme une bonne terre, être cultivée et labourée pour fructifier. Comme l’intelligence, elle ne nous est pas donnée tout équipée, mais a besoin d’une éducation qui lui permette de se développer. Tel est le rôle de l’Art, qui façonne notre sensibilité à la fois en la concrétisant et en la spiritualisant.

Sans beauté, l’homme se meurt

Quand nous parlons d’Art, notre pensée va tout de suite vers les artistes, ces êtres à part, détenteurs de talents d’exception. Certes Lanza del Vasto en est un, tant en littérature et en poésie qu’en musique, en sculpture ou en dessin. Mais sa philosophie ne voit pas l’esthétique comme une spécialité réservée à quelques-uns : elle considère tout homme, et tout l’homme, comme voué à cet épanouissement du sensible dans la beauté. Chacun de nous, à sa manière, est un artiste.

Devant un tel propos, on peut rester hésitant : il est si étranger à nos préoccupations ordinaires ! Dans notre monde technique, les critères d’efficacité, de rapidité, de rentabilité ont fait de la beauté une option secondaire, un peu comme la couleur d’un papier peint. Lorsqu’il en est tenu compte, c’est de façon minimale ou parfois (et pire), dans un but commercial et publicitaire. Or il en va de quelque chose de bien plus essentiel, que Lanza del Vasto veut nous faire entendre. Car sa philosophie esthétique procède d’une profonde vision de l’homme. Sans beauté, nous dit-il, l’homme se meurt, aussi sûrement que s’il est privé de vérité ou d’amour. Une vie sans beauté, en desséchant les sources de notre sensibilité, nous tue à la racine. Aussi radicalement que le mensonge ou la haine, voire plus encore, la laideur nous déshumanise et nous asphyxie.

Pour comprendre cette pensée, il faut la rattacher à une intuition encore plus radicale : celle de la beauté de Dieu. Que Dieu soit vérité, nous l’affirmons ; que Dieu soit amour, nous le pressentons ; que Dieu soit beauté, le croyons-nous vraiment ? La beauté des choses – non seulement créées par Dieu, mais parfois par l’homme – est une épiphanie de la beauté divine. L’admettre, c’est rendre possible une philosophie contemplative dans laquelle chaque chose et chaque être sont perçus comme porteurs d’une lumière venant de très loin, de Dieu lui-même.

Accéder à la beauté intérieure des choses

Rien à voir, donc, avec un esthétisme superficiel ou une quelconque sensiblerie. Il ne s’agit pas ici de ces canons de beauté que les magazines nous imposent et nous infligent, ni de maquiller l’existence pour la rendre plus plaisante, comme on changerait la couleur du papier peint. Il s’agit d’accéder à ce qui fait la beauté intérieure de toute chose et de tout être, ce diamant que chacun, à sa manière, porte et fait briller. Car chaque visage est beau, unique, irremplaçable, infiniment aimable. Chaque arbre trace dans l’espace un certain dessin, un certain message, qu’il décline au rythme des saisons. Chaque animal est un bijou, une note spéciale dans le concert de la création. Dans le Chiffre des choses, Lanza del Vasto se penche sur leur mystère : celui du cyprès, de l’olivier, du chat, de l’oiseau, mais aussi du serpent, de la vache ou du chien…

Ainsi, bien au-delà d’une beauté de surface, cette philosophie esthétique tente de nous faire pénétrer la beauté intérieure des choses et des êtres, afin de respecter en l’homme sa propre vocation à la beauté. Le comprendre, c’est mieux saisir le sens de l’esthétique que Lanza del Vasto voulut favoriser dans la Communauté de l’Arche. Ni passéisme médiéval, ni nostalgie romantique, son but était de rendre aux choses et aux matières (le bois, la pierre…) leur densité première, d’honorer leur beauté intrinsèque (si cette table est en chêne, faut-il la recouvrir de formica ?). Il est évident qu’une telle exigence doit être assumée en profondeur, sans exclure la beauté « seconde » – et non secondaire – de l’action humaine transformant ces matériaux. Le bois sculpté n’est pas moins beau que le tronc de l’arbre dont il est tiré.

Séparer le sérieux et le rêve ? Grave erreur…

Ayant évoqué l’esthétique de Lanza del Vasto dans ses principes, demandons-nous maintenant de quelle façon elle peut nous animer, nous renouveler. Comment pouvons-nous, selon la formule de Nietzsche, « faire de notre vie un chef-d’œuvre » ? Lanza del Vasto ne l’entendrait pas dans le même sens que ce philosophe intempestif, mais la formule, par elle-même, lui aurait convenu. Comment donc laisser l’art imprégner notre vie, et notre sensibilité y jouer pleinement son rôle ?

Rappelons d’abord ce que l’art doit au rêve et aux sources profondes qui s’y manifestent. La psychanalyse a raison de dire que le rêve exprime la part inconsciente de notre être ; mais la vision freudienne, qui en fait simplement la soupape de nos pulsions et de nos fantasmes, est assez réductrice. Le rêve est beaucoup plus riche que cela : il est source d’intuitions très hautes, de connaissances supra-rationnelles, et je dirai tout simplement que le rêve n’est pas réservé au sommeil ! Même éveillés, nous sommes parfois aux frontières du rêve. De même que, la nuit, nous avons des phases de sommeil profond, nous avons pendant nos journées, et c’est heureux, des phases d’assoupissement, d’intériorisation au cours desquelles notre sensibilité se refait. Ce ne sera pas le moment de résoudre une équation difficile ou un problème comptable, mais il se passe alors des choses très importantes en nous. « Faut pas rêver » est un adage stupide : accueillons nos songes, vivons avec nos rêves ! Je ne plaide pas ici pour le fantasme ou le délire, ni pour l’occulte et l’irrationnel, mais pour une réconciliation sereine avec notre capacité de sentir, de pressentir la profondeur des choses et de notre propre vie.

Grandeur du jeu et de la fête

Si l’art et la sensibilité nourrissent notre je, notre moi profond, ils ont aussi besoin du jeu en ce qu’il a d’apparemment inutile. Car le jeu, souligne Lanza del Vasto, n’est pas seulement récréatif mais re-créateur. Il y a une large part de jeu dans la vie humaine, nous n’avons pas à en avoir honte et c’est peut-être un des malheurs de la société moderne que d’avoir séparé le sérieux et le rêve, le travail et le ludique, le business et les loisirs. Les affaires, d’ailleurs, dévorent même les loisirs, en sorte que dans nos temps libres, nous sommes sommés de consommer (du voyage, de l’image, du mirage à bas prix) ! Mais l’homme réel est beaucoup plus qu’un homme d’affaires, ou un consommateur avisé. En vérité, l’être humain n’est pas un être tout à fait « sérieux » ; peut-être même ne l’est-il pas du tout. Il vit entre travail et jeu, et l’écoute attentive de notre sensibilité nous aidera à relativiser la séparation entre les deux.

Car rien n’est totalement, exclusivement, absolument « sérieux » – quand c’est le cas, on s’ennuie ferme et on est très malheureux. À l’inverse, les choses qui ne sont « pas sérieuses » ou qui semblent ne pas l’être sont souvent beaucoup plus importantes qu’il n’y paraît. C’est notre sensibilité qui nous délivrera du scrupule maladif de tout prendre au sérieux. Voyez l’enfant qui joue : c’est la chose la plus importante qui soit, il se construit et se façonne comme être humain…

Pour nous qui (paraît-il) ne sommes plus des enfants, la fête sera une façon indispensable de renouer avec les sources de notre sensibilité. Lanza del Vasto l’a souvent souligné : la fête est une synthèse entre travail et jeu, entre l’utile et le futile. Économiquement, elle est critiquable, car improductive et même destructive : on y brûle des forces, on y gaspille les récoltes… Spirituellement, elle est indispensable, car elle nous enrichit plus qu’elle ne coûte et nous rend largement ce qu’elle nous a pris. La fête, en ce sens, est plus qu’utile : c’est un beau gaspillage où nous nous projetons dans ce qui nous dépasse. Mais notre époque l’a transformée en objet de consommation ou en occasion de « s’éclater », sans grandeur ni beauté.

Le vrai temps n’est pas celui de la montre

La sensibilité a besoin de temps, elle mûrit dans la lenteur. L’artiste ne crée pas sur commande : l’inspiration vient ou ne vient pas, il lui faut patienter. Un des malheurs de notre temps est son impatience à l’égard du temps, avec la volonté obsessionnelle de le mesurer. Sur le cadran de nos montres, les secondes défilent de façon affolante, au 1/100ème près ! Contre ce découpage mathématique et mécanique du temps, Bergson avait émis une belle protestation, en soulignant que le temps véritable n’est pas celui de l’horloge, mais celui de la durée vécue. Lanza del Vasto critique parfois certaines idées de Bergson, mais il en est assez proche. Pour lui aussi, le temps n’est pas ce que les machines mesurent, mais ce que l’être humain éprouve et doit faire mûrir patiemment.

De ces deux registres, malheureusement, le premier est en train d’écraser le second. Le temps du chronomètre, c’est celui de l’intelligence, qu’elle découpe et organise de façon planifiée. Mais le temps vécu, celui de la sensibilité, est d’un autre type, mystérieusement élastique : en lui, certaines heures ne semblent durer qu’une minute, certaines minutes semblent durer des heures… La durée vécue n’est pas de l’ordre de la quantité, mais de la qualité, de l’intensité. Il nous faut renouer avec cette intensité temporelle, nous rendre « présents au présent » au lieu de courir toujours après le temps. Il ne s’agit pas de s’installer dans une sorte de laisser-aller amorphe, mais au contraire de mieux goûter la densité de chaque instant.

Encore faut-il, pour cela, « donner du temps au temps », se mettre à son écoute, en respecter les rythmes. Lanza del Vasto, on le sait, critiquait durement le culte moderne de la vitesse, « une forme du rien ». De fait, lorsqu’elle vise l’efficacité à tout prix, la vitesse est, peut-on dire, le viol du temps. La lenteur, au contraire, lorsqu’elle n’est pas négligence ni paresse, mais bon usage du temps et familiarité avec lui, peut être extrêmement précieuse et féconde.

L’artiste, si attentif aux mouvements de sa sensibilité, le sait bien : il doit longuement mûrir, avant de le poser, le geste que personne ne refera plus jamais. Pour dessiner sa célèbre colombe, Picasso n’a pas mis dix minutes, mais peut-être dix ans, pendant lesquels il a laissé monter en lui la motion intérieure qui s’exprime dans ce dessin. Lanza del Vasto aimait raconter l’histoire de ce peintre à qui un empereur chinois demande de faire un chef-d’œuvre pour décorer la plus belle salle du palais. Il lui fournit le matériel, des vivres, des serviteurs, tout ce dont il a besoin. Périodiquement l’empereur vient voir le chantier, où il ne se passe rien. Les années passent. L’artiste est là, semble-t-il, à ne rien faire, jusqu’à ce que dans la dernière minute, il trace l’œuvre désirée. Il lui aura fallu tout ce temps de nonchalance pour être d’une efficacité foudroyante au moment voulu.

Il nous faut réapprendre le rythme du temps, y compris dans nos démarches intellectuelles et notre activité professionnelle. Nous résisterons donc à la tyrannie des emplois du temps, des plannings écrasants. Certes, nous tiendrons compte des rythmes objectifs de la nature et de la société : il ne s’agit pas d’opter pour une vie de bohême. Mais nous ferons primer, en tout, l’humain et la personne. Nous empêcherons le temps de devenir cadence infernale. Certes, en communauté, il faut bien que la cloche sonne de temps en temps : mais elle ne sonnera pas que pour le travail. Parfois, à toute volée, elle sonnera l’interdiction de travailler, l’obligation de se réjouir, le temps de la fête !

Vivre inspiré

De façon plus précise, comment impliquer notre sensibilité dans nos activités quotidiennes, notre travail, nos relations ? Comment y mettre cette couleur, cette saveur qui change la vie ? Pour reprendre ici la comparaison, comment vivre « en couleurs » et pas seulement en noir et blanc ? En tant qu’artiste, Lanza del Vasto a mené toute une réflexion, qui peut nous être précieuse, sur l’inspiration. Osons le dire : « vivre inspiré » n’est pas l’apanage des artistes. Nous pouvons, nous aussi, faire confiance à notre sensibilité profonde, être à l’écoute de notre inspiration. Elle n’est pas infaillible, bien sûr ; nous l’apprendrons parfois à nos dépens. Mais il vaut mieux apprendre à discerner cette inspiration, sans renier notre intelligence, que s’enfermer dans des schémas rationnels ou volontaristes qui nous conduiront droit dans le mur. Les plans quinquennaux font rarement prospérer l’économie !

Une vie réussie suppose donc beaucoup de souplesse. Mais comme le souligne Lanza del Vasto, l’inspiration ne fait pas de nous des girouettes. Elle doit s’appuyer sur une discipline qui lui donne corps et consistance. Là encore, l’artiste le sait bien : la venue de l’inspiration doit être complétée par la tenue qui permet de l’accueillir et de la faire fructifier. Si l’artiste, parfois, est celui qui exécute l’œuvre d’un seul trait, il est aussi celui qui creuse le marbre avec une infinie patience et, millimètre par millimètre, en dégage une statue merveilleuse.

Venue et tenue : les deux aspects se complètent, l’histoire de l’art oscillant entre l’un et l’autre. Aux époques académiques, la beauté se définit par des techniques, des normes, une perfection unifiée ; en des temps comme le nôtre, il peut suffire de gribouiller une forme sur une surface quelconque pour entrer au musée. Devant ce qu’il appelait le « barbouillisme », certes, Lanza del Vasto faisait la grimace ; ce n’est pas pour autant qu’il réclamait un art canonique ! La venue et la tenue, la liberté de l’inspiration et la précision des règles, sont toutes deux nécessaire. Elles composent ensemble ce qu’il appelle le style ; c’est sur cette idée que j’aimerais terminer.

Style et beauté

Avoir du style, ici encore, n’est pas réservé aux écrivains ou aux stylistes. Donner du style à la vie, ce n’est pas l’aligner sur des normes figées, pas même celles de l’Arche ou d’un autre modèle. Certes, l’Arche a reçu de son fondateur une certaine esthétique. Lanza del Vasto a marqué les lieux, les êtres et les choses de son empreinte. C’est là un message puissant, un précieux héritage qu’on aurait grandement tort de dénigrer. Mais le meilleur de ce qu’il nous transmet doit se deviner plutôt que se voir. Son esthétique est un « modèle inspirateur », que chacun peut s’approprier car chaque homme est porteur d’un style propre. Le malheur est de passer à côté, de l’ignorer ou le gâcher – ou parfois de nous donner un style qui n’est pas vraiment le nôtre, ce qui nous fait perdre tout style.

Ainsi, loin de toute volonté d’originalité, mais loin également du mimétisme stérile (car ils sont aussi ridicules l’un que l’autre), nous sommes invités à être fidèles à cette philocalie, cet amour de la beauté que Lanza del Vasto a voulu rappeler à un siècle qui la négligeait. Il ne s’agit pas d’actions grandioses, mais d’une attention de tous les jours, d’un « respect émerveillé et miséricordieux » pour les êtres et les choses. Éviter d’empiler les objets n’importe comment, soigner l’ordre et la propreté d’une maison, orner nos lieux de vie et de travail : ces gestes simples protègent le monde de la laideur qui, aujourd’hui, menace de l’envahir. Le respect de l’environnement ne doit pas être réduit à ses aspects gestionnaires et planétaires : il passe aussi par des petits actes qui sont des semences de beauté.

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