« Dès ici-bas allume ta lampe » : la mystique de saint Syméon le Nouveau Théologien

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Fiole, musée national de Beyrouth © D.Vigne 2010

Fiole, musée national de Beyrouth © D.Vigne 2010

2006 Articles

Daniel Vigne, « Dès ici-bas allume ta lampe. La mystique de saint Syméon le Nouveau Théologien », dans Les voix de l’éveil (Actes du Colloque de l’Université de Pau, 27-28 janvier 2006), éd. Jean-Yves Pouilloux, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 103-116. [pdf]

« Dès ici-bas allume ta lampe » : la mystique de saint Syméon le Nouveau Théologien

Dès ici-bas reçois les arrhes, a dit le Maître. Dès ici-bas reçois le sceau, dès ici-bas allume ta lampe[1].

L’Église orthodoxe donne le titre de « théologien », au sens précis du terme : « qui parle authentiquement de Dieu », à trois auteurs seulement dans l’histoire chrétienne. Jean l’Évangéliste, pour la profondeur de sa méditation sur la personne du Christ. Grégoire de Nazianze, Père cappadocien du IVe siècle, pour sa contemplation du mystère de la Trinité. Enfin, ce moine grec du XIe siècle, dont nous ne savons pas quel était le nom avant qu’il ne prenne, en tant que moine, celui de Syméon, et qui peut être considéré comme le plus grand mystique de cette tradition. À travers lui, c’est un monde spirituel qui se découvre à nous : celui du christianisme byzantin, d’abord grec et méditerranéen, puis russe et européen, enfin universel, puisque le message de Syméon le Nouveau Théologien rayonne désormais non seulement dans toutes les Églises orthodoxes, mais même dans l’Église catholique. L’intérêt que lui porte le plus grand éditeur religieux de France en témoigne : dix livres de lui ont été publiés et traduits aux éditions du Cerf ces dernières années[2].

Syméon s’est éteint en 1022, plus de trente ans avant le schisme [p. 104] qui sépare jusqu’aujourd’hui catholiques et orthodoxes. Figure de l’Église indivise, ne pourrait-il être un des « parrains » de leur unité retrouvée ?

La spiritualité à laquelle appartient notre auteur pourrait être illustrée par trois termes. Celui d’hésychia d’abord, qui signifie tranquillité de l’âme, paix du cœur, sérénité pleine de douceur. Au fil des siècles, ce terme a fini par désigner l’essence de la vie chrétienne dans le christianisme oriental. Le milieu monastique, tout spécialement, est l’écrin où l’on gardait et cultivait ce trésor. Les moines du désert d’Égypte, dès le IVe siècle, ceux de Palestine et de Syrie aux siècles suivants, ceux de la région de Constantinople à l’époque de Syméon (IXe-Xe siècles), forment la lignée des hésychastes en qui l’on reconnaissait, par excellence, des hommes de l’Esprit.

On les nomma aussi Pères neptiques, terme bienvenu dans ce colloque, nepsis signifiant veille ou éveil. Car ces hommes furent des veilleurs, et la prière nocturne était une de leurs pratiques essentielles ; des « éveillés », pourrait-on dire en pensant à un Orient plus lointain. Leurs enseignements se transmettaient de disciple en disciple. Dans le monde byzantin, les manuscrits circulaient, pieusement recopiés…

Jusqu’à ce qu’à la fin du XVIIIe siècle, un moine du mont Athos, Nicodème l’Hagiorite, entreprenne de les rassembler en une vaste anthologie qui est en quelque sorte la bible du monachisme byzantin : la Philocalie, ou amour de la beauté – troisième terme significatif, qui évoque la dimension intensément contemplative de cette spiritualité. Le titre complet du livre, publié à Venise en 1782, vaut d’être cité :

Philocalie des Pères neptiques, composée à partir des écrits des saints Pères théophores, et dans laquelle, par une sagesse de vie, faite d’ascèse et de contemplation, l’intelligence est purifiée, illuminée, et atteint la perfection[3].

On a pu y voir une « encyclopédie de la Lumière divine », répondant mystérieusement à celle des philosophes de la même époque. Au terme d’un long travail d’édition par parties, [p. 105] la première traduction française complète a été publiée en 1995, préfacée par Olivier Clément. Syméon le Nouveau Théologien y est en bonne place[4].

Hésychia, nepsis, philocalia : derrière ce vocabulaire un peu exotique, se tient une expérience de Dieu dont nous tenterons de percer quelques secrets. Mais intéressons-nous en premier lieu au personnage et à sa vie mouvementée. Nous disposons pour cela de ses propres œuvres, où se révèle une âme de feu, et surtout de la biographie écrite vers 1050 par son disciple Nicétas Stéthatos[5]. Tous ces textes révèlent que la vie de Syméon, bien qu’elle ait fait de lui un hésychaste, ne fut pas de tout repos. Entre Lumière divine et querelles byzantines, il eut à trouver son chemin !

Un itinéraire contrasté

Né vers 949 en Asie Mineure, de famille noble et influente, le jeune garçon n’a que douze ans lorsqu’il arrive à Constantinople. Il vit auprès de son oncle, chambellan à la cour de l’empereur Romain II. On le destine aux plus hautes fonctions politiques : à quatorze ans, il est déjà membre du Sénat. Dès cette époque, cependant, il s’enthousiasme pour la vie monastique en fréquentant le Stoudios, vaste monastère qui jouxte la capitale. Il y rencontre un saint ascète, Syméon l’Ancien, dont il portera le nom par la suite, et qui devient son maître, son guide et son modèle[6].

L’Ancien lui conseille de demeurer quelque temps dans le monde, où le jeune homme apprécie encore les joies d’une vie facile, voire frivole. Mais à dix-sept ans, la lecture des auteurs spirituels – spécialement l’Échelle sainte de Jean Climaque, dont il découvre un manuscrit dans la bibliothèque familiale – l’enflamme, et l’incite à prendre des décisions radicales. Désormais, sur les conseils de son père spirituel, il prie intensément chaque soir, faisant des métanies (grandes prosternations) aussi longtemps que sa conscience le lui suggère. Il a vingt ans [p. 106] lorsque survient sa première extase, bouleversante et décisive, qu’il racontera plus tard comme étant arrivée à un autre :

Un jour, il était donc debout et disait : « Ô Dieu, sois propice au pécheur que je suis », d’esprit plutôt que de bouche, quand soudain sur lui brilla d’en haut avec profusion une illumination divine qui emplit entièrement l’endroit. Là-dessus, l’adolescent ne se rendit plus compte, il oublia s’il était dans une maison ou se trouvait sous un toit, car il ne voyait, de toute part, que de la lumière. Avait-il seulement les pieds sur terre, il ne s’en rendait pas compte […] Oublieux du monde entier, il fut inondé de larmes, d’une joie et d’une allégresse inexprimables[7].

Si forte qu’elle soit, cette illumination ne le transforme ni totalement, ni instantanément. Syméon continue pendant six ou sept ans à apprécier la vie mondaine ; il s’accusera même, par la suite, de honteux libertinage. Mais il finit par répondre à l’appel intérieur et entre au monastère du Stoudios. Faute de place, il ne peut être logé dans une cellule et trouve abri dans un réduit minuscule, à l’ombre de ce père spirituel à qui il voue une admiration sans bornes, le suivant partout, l’imitant en tout, vénérant et embrassant les lieux où il a prié, ce qui finit par exaspérer l’higoumène et les frères du monastère. Après une année, le novice est chassé pour l’éloigner de son maître.

Il est accueilli par un petit monastère voisin, à Saint-Mamas, où il continue son aventure spirituelle, passant tout son temps en prière, emporté par de fréquentes extases. Ici encore, sa ferveur inhabituelle suscite la jalousie des autres moines ; pourtant, à la mort de l’higoumène, il est choisi pour lui succéder, avec l’appui du patriarche de Constantinople[8]. Syméon a alors une trentaine d’années ; endossant pleinement sa responsabilité, il se lance dans une réforme complète du monastère. Il fait reconstruire les bâtiments, instaure une discipline stricte, exhorte ses frères, par de ferventes prédications, à vivre à fond leur vocation et à faire consciemment, dès ici-bas, l’expérience de cette Lumière divine qui le visite périodiquement.

Comme on peut s’y attendre, un tel zèle ne fut pas du goût de tous. Vers 995, une trentaine de moines se révoltèrent et portèrent plainte au nouveau patriarche[9]. Celui-ci prit la défense de Syméon et lui apporta son soutien. Mais huit ans plus tard, les difficultés reprirent de plus belle, du fait de l’hostilité d’un ancien évêque devenu syncelle (secrétaire) du patriarcat : Étienne de Nicomédie. [p. 107] Très influent, cet ennemi acharné de Syméon l’accusait d’hérésie, le sommant de se justifier sur une subtile question dogmatique : « Comment sépares-tu le Fils du Père, par une distinction de raison ou par une distinction réelle ? » Syméon répondit par un poème vigoureux qui ridiculisait quelque peu l’adversaire en affirmant qu’un homme qui n’a pas goûté aux choses divines n’est pas compétent pour en discuter. Le discours sur Dieu, en effet, suppose davantage que des connaissances intellectuelles : il exige une longue ascèse, une expérience personnelle et, en fin de compte, une inspiration divine. Seul le spirituel est théologien ! Étienne, théologien officiel du patriarcat, était mis publiquement en cause et ne pouvait l’accepter.

Il plaça alors la lutte sur le terrain non moins sensible de la liturgie. Syméon n’avait-il pas composé un office en l’honneur de son défunt père spirituel, Syméon l’Ancien ? Ne lui vouait-il pas un culte chaque année ? Ne vénérait-il pas une icône de lui ? « Son père spirituel est un pécheur et il le célèbre comme un saint parmi les saints ; il a fait peindre son image et il l’adore », déclara Étienne. Le synode lui donna raison. L’inscription ho hagios (le saint) qui se trouvait sur les icônes de Syméon dut être effacée : il aurait fallu écrire ho hosios (le pieux) ! Le patriarche Serge II (1001-1019) ordonna même leur destruction.

Ces querelles byzantines eurent raison de Syméon. Après vingt-cinq ans d’higouménat, il démissionna de sa charge en 1005 pour redevenir simple moine. Le 3 janvier 1009, il fut exilé sur la rive orientale du Bosphore dans un ermitage en ruines, à Sainte-Marine, où quelques disciples le rejoignirent. Là, pendant la dernière période de sa vie, il put de nouveau s’adonner à l’oraison, écrire des hymnes, épancher son lyrisme mystique, appelant tous les chrétiens – et pas seulement les moines – à goûter dès cette vie les forces du monde d’en-haut.

L’année suivante, le patriarche le fit à nouveau comparaître devant le synode et le réhabilita. On aurait souhaité qu’il fît quelque concession ou rétractation sur le culte de Syméon l’Ancien, mais il refusa. Le patriarche conclut :

En vérité, tu es un vrai moine studite, plein d’amour pour ton père spirituel. Mais tu as aussi leur obstination, et peut-être est-elle digne d’éloge…

On lui offrit donc de retrouver sa charge d’abbé au monastère de Saint-Mamas, mais il préféra rester à l’ermitage de Sainte-Marine, qui devint rapidement un lieu de pèlerinage. On y fêtait chaque année ce saint homonyme dont Syméon disait avoir tout reçu ; beaucoup venaient de Constantinople et des alentours pour la liturgie, et désormais personne ne lui faisait d’ennuis. Il mourut le 10 mars 1022, après une longue et douloureuse maladie. Cent ans après, sa mémoire était largement célébrée dans l’Église orthodoxe, éclipsant même celle de son père spirituel.

De la spiritualité de Syméon le Nouveau Théologien, nous pouvons retenir trois points qui caractérisent son expérience de la Lumière – car celle-ci [p. 108] résume sa mystique –, en les associant aux trois mots précédemment cités :

– en tant que philocalique, cette expérience est la contemplation d’une Beauté inouïe, indicible et imprévisible.

– en tant que neptique, c’est une expérience que l’homme doit faire de façon éveillée, consciente et lucide.

– enfin, en tant qu’expérience de l’hésychia, c’est une union transformante, une plongée dans l’amour divin.

Sous chacun de ces trois aspects, un choix de citations permettra d’évoquer une réalité dont nous devons nous empresser, par ailleurs, de dire qu’elle reste infiniment mystérieuse. Nous ne prétendons pas l’analyser, mais seulement essayer de l’appréhender comme un fait, à la fois incontestable et incompréhensible.

Une éblouissante douceur

À chaque fois qu’il évoque la survenue de la Lumière divine, Syméon en parle comme d’une bienheureuse surprise. Elle n’est pas le résultat d’une technique, un état auquel on parvient de façon mécanique, mais un don gracieux, un surgissement inopiné. Le Dieu qui se révèle dans cette nuée s’y dissimule en même temps qu’il s’y laisse voir. Il s’agit, dirait Vladimir Jankélévitch, d’une « apparition disparaissante » :

Souvent, je voyais la Lumière. […] Tantôt elle m’appa-raissait à l’intérieur de moi-même, lorsque mon âme possédait la paix et le silence, tantôt elle ne paraissait qu’au loin, et même elle se cachait tout à fait. J’éprouvais alors une affliction immense, croyant que jamais plus je ne la reverrais. Mais dès que je commençais à verser des larmes, dès que je témoignais d’un complet détachement de tout, d’une absolue humilité et obéissance, la Lumière reparaissait à nouveau, pareille au soleil qui chasse l’épaisseur des nuages et qui se montre petit à petit, créant la joie[10].

La suite du texte évoque les commentaires patristiques du Cantique des Cantiques dans lesquels la Bien-Aimée, identifiée à l’âme, guette la venue du Bien-Aimé divin :

Ainsi Toi, indicible, invisible, impalpable, mouvant tout, présent en toutes choses et toujours, remplissant tout, te montrant et te cachant à chaque heure, tu disparaissais et tu m’apparaissais de jour et de nuit. Lentement tu dissipas la ténèbre qui était en moi, tu chassas la nuée qui me couvrait, tu ouvris mon ouïe spirituelle, tu purifias la prunelle des yeux de mon esprit. Enfin, m’ayant fait tel que tu voulais, [p. 109] tu te révélas à mon âme lustrée, venant à moi, encore invisible. Et soudain, tu apparus comme un autre Soleil, ô ineffable condescendance divine[11]

De même qu’elle est à la fois présente et absente, indubitable et insaisissable, cette Lumière ne peut être située ni au dehors, ni au-dedans de celui qui la contemple. Elle échappe aux catégories mentales habituelles qui distinguent l’extérieur et l’intérieur, l’objectif et le subjectif, l’être et l’apparaître, ou plutôt elle les unit. L’ontologique et le phénoménologique n’y sont pas séparables : celui qui la voit communie à cela même qu’il voit.

C’est elle, telle une lampe, qui brille en moi, ou plutôt, d’abord, se fait voir dans les cieux, oui, infiniment au-delà des cieux […] ou bien, subitement, se montre tout entière au-dedans de moi, lumière sphérique, paisible et divine, sans forme, sans contour, sous une forme sans forme[12].

Enfin, cette Lumière est moins « quelque chose » que « Quelqu’un ». L’expérience qu’elle provoque n’est ni un fait physique, ni un état psychologique, mais l’amorce et l’élan d’une rencontre. Présence habitée, elle évite de s’imposer à celui qu’elle affecte, mais invite et convie à un face-à-face. Co-présence du divin et de l’humain, elle est, peut-on dire, l’espace dans lequel ils s’apprivoisent. D’où la nécessité d’en discerner les signes et de les identifier. La littérature monastique abonde en recommandations apprenant à distinguer l’authentique et l’illusoire, les manifestations divines et les simulations démoniaques. Le disciple, pour cela, doit s’en remettre à son père spirituel et l’interroger :

« J’ai vu. » Le père lui dit : – « Qu’as-tu vu, mon fils ? – Une lumière, père, douce, douce, tellement que je n’ai pas la pensée assez forte, père, pour te dire combien elle l’est. […] Cette lumière, père, m’est apparue. L’édifice de ma cellule s’est évanoui aussitôt et le monde a disparu. […] Je ne sais, père, si mon corps était aussi là alors ; si j’en suis sorti, je l’ignore. » […] Il lui dit alors : – « Mon fils, c’est Lui[13]. »

L’entretien de Motovilov avec saint Séraphim de Sarov, au XIXe siècle, nous est relaté presque dans les mêmes termes. La forêt neigeuse de Russie entoure les deux [p. 110] hommes. Après l’avoir longuement enseigné, le starets, serrant les épaules de son interlocuteur, lui demande :

« Nous sommes tous les deux en la plénitude de l’Esprit Saint. Pourquoi ne me regardez-vous pas ? – Je ne le puis, dis-je, car des foudres jaillissent de vos yeux. Votre face est devenue plus lumineuse que le soleil et mes yeux sont broyés de douleur. – N’ayez pas peur, dit saint Séraphim. Vous êtes devenu aussi lumineux que moi ; vous êtes aussi, à présent, en la plénitude de l’Esprit Saint. Autrement, vous n’auriez pu me voir ainsi. » Et inclinant la tête vers moi, il me dit doucement à l’oreille : – « Remerciez le Seigneur de nous avoir donné sa grâce. […] Osez me regarder simplement et sans crainte : Dieu est avec nous ! »

La suite du texte confirme la nécessité de passer du « phénomène surnaturel », perçu de façon extérieure et superficielle, à sa signification profonde et personnelle. Le premier reste marqué par la peur ; la seconde, au contraire, est toute en confiance :

À ces mots, je regardai sa face et une crainte surnaturelle encore plus grande m’envahit. Représentez-vous le visage d’un homme qui vous parle au milieu d’un soleil de midi. Vous voyez les mouvements de ses lèvres, l’expression changeante de ses yeux, vous entendez sa voix, vous sentez que quelqu’un vous serre les épaules de ses mains, mais vous n’apercevez ni ses mains, ni son corps, ni le vôtre, mais seulement cette éclatante lumière qui se propage à plusieurs mètres de distance, éclairant la surface de neige recouvrant la prairie, et la neige qui continue à nous saupoudrer, le starets et moi-même. Qui pourrait imaginer mon état d’alors ? – « Que sentez-vous à présent ? » demanda saint Séraphim. – » Je me sens extraordinairement bien. – Comment cela, bien ? en quoi consiste ce bien ? – Je ressens en mon âme un silence et une paix que je ne puis exprimer par des paroles. – C’est de cette paix que le Seigneur parlait à ses disciples en leur disant : Je vous donne ma paix[14]. »

Huit cents ans après le moine grec, le starets russe témoigne donc exactement de la même expérience : celle d’une Lumière pleine de vraie douceur, introduisant dans l’intimité du Dieu personnel. Aucun goût du merveilleux dans ces lignes, mais une sobre ferveur et une profonde sagesse. La spiritualité qu’elles expriment n’a pas l’éclat d’un projecteur brutal, mais la tendresse de l’aube. La Lumière dont elles parlent est le rayon du matin.

Une renaissance consciente

[p. 111] Une deuxième insistance traverse l’œuvre de Syméon le Nouveau Théologien, et lui est plus particulière. Contre le conformisme, le ritualisme, et toutes les dérives qui font de la religion une simple pratique extérieure, il ne cesse d’invoquer la nécessité de renaître consciemment à la grâce. La foi, répète-t-il, n’est pas affaire de mots, mais de vie. Elle est un pari audacieux, elle suppose une ascèse libératrice, elle appelle un engagement total. Croire est une aventure qui ne laisse pas indemne, mais qui consume en même temps qu’elle illumine. Syméon y invite avec force :

Aujourd’hui, décide-le, tu es mort, aujourd’hui tu as renoncé. Aujourd’hui, sois-en convaincu, tu as abandonné le monde entier. Aujourd’hui, après avoir renvoyé amis, parents et toute vaine gloire, renonce en même temps à te préoccuper des soucis d’ici-bas. Porte la croix sur tes épaules, étreins-la vigoureusement, Et jusqu’à ta mort supporte les peines des épreuves, Les douleurs des tribulations, les clous des afflictions, Reçois-les avec joie, comme une couronne de gloire. […] Ayant acquis par ces actions un cœur pur, tu verras en ton cœur le Dieu que personne n’a jamais vu[15].

Ainsi nul ne peut s’abriter derrière ses titres ecclésiastiques, ses connaissances théologiques, voire ses mérites moraux, pour se dispenser d’une vraie transformation intérieure. Le salut, pour Syméon, n’est pas une vague espérance ; il doit faire l’objet d’une expérience. La grâce n’est pas affaire de croyance magique : elle est consciente ou elle n’est pas. Cette insistance ne lui fit pas que des amis, tant parmi les lettrés byzantins, orgueilleux de leur savoir, que parmi les clercs de Constantinople, tentés par le formalisme rituel. Mais Syméon tint bon :

Nous ne parlons pas des choses que nous ignorons, mais de ce qui nous est connu nous rendons témoignage. Car la Lumière brille déjà dans les ténèbres, dans la nuit et dans le jour, dans nos cœurs et dans nos esprits, Elle nous illumine, cette Lumière sans déclin, sans changement, inaltérable, jamais éclipsée ; elle parle, elle agit, elle vit et vivifie, elle transforme en lumière ceux qu’elle illumine. Dieu est Lumière, et ceux qu’Il rend dignes de le voir le voient comme Lumière. […] Ceux qui n’ont [p. 112] point reçu cette Lumière n’ont pas encore reçu la grâce. […] Ils se trouvent toujours sous le joug de la loi, dans la région de l’ombre et des images, ils sont encore dans l’esclavage. Rois ou patriarches, évêques ou prêtres, princes ou serviteurs, séculiers ou moines, ils sont tous également dans les ténèbres et marchent dans l’obscurité, s’ils ne veulent pas se repentir comme ils auraient dû[16].

Les prêtres invoquent parfois l’action invisible des sacrements. Si ce discours fait de la grâce un principe vague et inopérant, il doit être rejeté. Syméon ne se prive pas de le dire :

Si quelqu’un prétend que tous les croyants ont reçu et possèdent le Saint Esprit sans en avoir la conscience ou l’expérience, il blasphème en traitant de mensonge la parole du Christ disant que l’Esprit est une source d’eau qui jaillit en vie éternelle, et encore : Celui qui croit en moi, des fleuves d’eau vive couleront de son sein. Si la source jaillit en nous, le fleuve qui en procède doit être nécessairement visible à ceux qui ont les yeux pour voir. Mais si tout cela se passe en nous sans que nous en ayons quelque expérience ou conscience, il est certain alors que nous ne sentirons pas non plus la vie éternelle qui en résulte, que nous ne verrons pas la lumière du Saint-Esprit, que nous resterons morts, aveugles et insensibles dans la vie éternelle comme nous le sommes dans la vie présente[17].

On contestait à l’époque (et parfois aujourd’hui) la réalité de l’expérience personnelle de la grâce, par crainte du subjectivisme et de l’illuminisme. Mais c’est justement par réalisme spirituel, parce que la Lumière divine n’a rien d’illusoire, qu’il faut s’affranchir de cette peur :

Ne dites pas qu’il est impossible de recevoir l’Esprit divin. Ne dites pas que sans lui il est possible d’être sauvé. Ne dites donc pas qu’on peut le posséder sans le savoir. Ne dites pas que Dieu ne se fait pas voir aux hommes. Ne dites pas que des hommes ne peuvent voir la Lumière divine, ou que c’est impossible en cette vie ! Ce n’est pas du tout impossible, mes amis, c’est au contraire très possible si on le veut[18].

Plus qu’aucun autre, Syméon décrit la vie spirituelle comme une réalité expérimentale, mystérieuse certes, mais sensible et concrète. D’où la touche de joie, de ferveur lyrique, qui traverse cette œuvre et en fait un témoignage unique :

[p. 113] Je sais que je ne mourrai pas, car je suis au-dedans de la Vie et l’ai sentie tout entière qui jaillit au-dedans de moi […] Pour ceux qui marchent toujours dans la Lumière, le Jour du Seigneur ne viendra jamais, car ils sont toujours avec Dieu et en Dieu[19].
Comme la femme enceinte sent les mouvements de l’enfant dans son sein, ainsi nous, par la joie, l’allégresse, l’exultation perçues au-dedans du cœur, nous connaissons que l’Esprit de Dieu habite en nous[20].

Un amour déifiant

Ainsi l’hésychia n’a rien d’un tranquille égoïsme. Elle est un bonheur dont Syméon se sait dépositaire, et qu’il n’a de cesse de faire connaître. « Je ne peux supporter d’ensevelir ces merveilles dans le silence[21] », écrit-il. Et ailleurs :

J’ai fait l’expérience de l’amour de Dieu pour les hommes. […] Ayant reçu la grâce, je ne peux supporter de rester seul pour la cacher dans les replis de mon âme, mais c’est à vous tous que je dis les dons de Dieu, et ce talent qui m’a été donné, je vous fais voir en quoi il consiste ; par la parole, je vous le découvre comme au creux de ma main[22].

D’où une troisième insistance, constante dans les écrits de notre auteur, sur l’essence de la vie spirituelle comme union divinisante : comme participation de l’homme, malgré sa finitude, à l’amour infini. La théandrie (divino-humanité) résume, non seulement la pensée de Syméon, mais toute la théologie byzantine et orthodoxe dont il est le porte-parole[23]. Celle-ci découvre dans le Christ, à la fois homme et Dieu, la possibilité d’une vie humaine ouverte à la vie même de Dieu :

Ô indicible condescendance de l’amour que nous porte Dieu, l’ami des hommes ! Ce que le Fils est par nature à l’égard de son Père, il nous accorde de l’être à son égard [p. 114] par adoption et par grâce. […] La gloire donnée au Fils par le Père, le Fils nous la donne à son tour par grâce divine. Mieux encore : de même qu’il est dans le Père et le Père en lui, de même le Fils de Dieu sera en nous et nous dans le Fils, si nous le voulons, par la grâce. Une fois devenu semblable à nous par la chair, il nous a rendus participants de sa divinité et nous incorpore tous à lui[24].

Dans cette union mystique qui n’a rien d’éthéré, étant au contraire d’un réalisme extrême, Syméon voit l’Être divin se mêler au corps de l’homme, sa Vie infinie couler dans ses veines, sa Lumière le pénétrer. Pour en parler, l’auteur est conscient qu’il faut de l’audace :

Il est incorporellement dans le corps, amalgamé à notre essence et à notre nature de manière inexprimable ; et il nous divinise, du fait que nous sommes incorporés à lui, la chair de sa chair et l’os de ses os. Voilà ce qui est réalisé de plus grand en nous par son inexprimable condescendance ; voilà le mystère, chargé de toute la frayeur qu’il inspire, que j’hésitais à décrire et que je redoutais d’aborder[25].

En Christ, donc, Dieu se donne à voir, à toucher, à manger. Si incroyable que soit cette affirmation, elle n’est pas une vérité théorique, mais expérimentale :

Si l’on nous enseigne sans cesse que nous mangeons et buvons le Christ, que nous le revêtons, que nous le voyons et qu’en retour il nous voit ; si nous savons que nous le possédons en nous et que nous, de notre côté, nous demeurons en lui ; […] s’il est la lumière qui brille dans les ténèbres et si nous disons que nous le voyons, […] alors, s’il nous arrivait de dire que cela ne se produit nullement en nous, ou que cela se produit bien, mais de manière mystérieuse et insensible, sans que nous n’en sachions rien, en quoi sommes-nous différents de cadavres ?

L’amour divin fait mieux que nous prendre pour objet : il nous infuse, nous rend participants de lui-même. Dieu n’aime pas seulement l’homme, mais il attend d’être aimé de lui. Étonnante circularité, qui fait dire à Syméon : « Il n’y a pas d’autre moyen de connaître Dieu que de vivre en lui[26]. », et de façon encore plus frappante : « Dieu ne s’unit qu’à des dieux[27]. » Laissons un dernier texte évoquer ce face-à-face [p. 115] à la fois inouï et familier, ce « tutoiement » divino-humain auquel notre auteur a eu accès et nous invite :

Lorsque nous parvenons à la perfection, Dieu ne vient plus à nous comme avant, sans image et sans apparence. Il vient sous une certaine image : une image de Dieu. […] Il se fait voir dans sa simplicité, formé par la lumière sans forme, incompréhensible, ineffable ; je ne peux rien en dire de plus. Toutefois, il se fait voir clairement, il est parfaitement reconnaissable, il parle et il entend d’une manière qu’on ne peut exprimer. Celui qui est Dieu par nature s’entretient avec ceux qu’il a fait dieux par la grâce, comme un ami s’entretient avec ses amis, face à face[28].

Vers le silence

On me pardonnera d’avoir plutôt cité que commenté ces textes ; la richesse de leur contenu y invitait. À des lecteurs attentifs à leur forme littéraire, il resterait à montrer comment une écriture intense, riche d’images poétiques et portée par une incontestable authenticité, fait de Syméon le Nouveau Théologien non seulement un mystique éminent, mais un écrivain de talent. S’il fut un éveillé, il fut aussi homme de parole et d’écriture, prêtant sa voix au Verbe et invitant à vivre dans sa lumière.

J’ i voulu me mettre à l’écoute de cette voix millénaire. Que retenir de son message, sinon, et avant tout, qu’un « éveil » est possible ? Notre esprit, notre âme, n’attendent que cette touche divine pour sortir de leur sommeil. Certes, la torpeur enveloppe nos consciences, des voiles opaques, des nuages bas nous cachent la Lumière : et pourtant elle est là, fulgurante, omniprésente, baignant toute chose de sa beauté. Syméon est de ceux qui a vu son éclat, qu’une voix a tiré de la nuit.

En lui a germé la philocalie, cet amour du beau qui est en même temps désir et don, tant il est vrai qu’» eros et agapè, amour ascendant et amour descendant, ne se laissent jamais séparer complètement l’un de l’autré[29]. » Tant il est vrai que le mystique est un homme amoureux, épris d’un Dieu qui est amour comme il est lumière, c’est-à-dire qui comble à la fois l’intelligence et le cœur.

Mais cet homme est aussi un neptique : un veilleur, qui prend les moyens de sortir du sommeil et de la torpeur. La prière du cœur, invocation incessante du [p. 116] nom de Jésus (Kyrie Ièsou Christe, eleison me), était devenue sa respiration : comme un souffle constant sur la braise, empêchant le feu de s’éteindre. Car si l’éveil est une grâce, il est d’abord un acte et un travail. Les voix de l’éveil ne tireront pas du lit celui qui veut y rester ! L’ascèse n’est rien d’autre qu’une nécessaire vigilance, ranimant jour et nuit la flamme intérieure.

Enfin, à la croisée de ses efforts personnels et des grâces inédites qui le submergent au-delà de tout mérite, Syméon est bel et bien un témoin de l’hésychia : un homme dont le cœur est devenu comme un lac de montagne, calme, profond, ou toute chose se reflète et où le ciel lui-même se mire. Ici, peut-être, les voix de l’éveil se taisent pour laisser place à un autre colloquium, plus intérieur et plus secret, un dialogue sans paroles entre l’homme et son Dieu, dans le silence de la contemplation.

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  1. Hymne 17 ; cf. Prière mystique (réf. infra), p. 91.
  2. Syméon le Nouveau Théologien, Catéchèses I (Cat. 1-5) ; II (Cat. 6-22) ; III (Cat. 23-34 et Actions de grâces 1-2), introduction, texte critique et notes par Basile Krivochéine, traduction par Joseph Paramelle, Paris, Cerf (coll. « Sources chrétiennes » [= SC], n° 96, 1963 ; n° 104, 1964 ; n° 116, 1965. –Chapitres théologiques, gnostiques et pratiques, introduction, texte critique, traduction et notes de Jean Darrouzès et Louis Neyrand, SC n° 51, 1957 (nouvelle éd. 1996). –Hymnes I (Hymnes I-XV) ; II (Hymnes 16-40), introduction, texte critique et notes par Johannes Koder, traduction par Joseph Paramelle, SC n° 156, 1969 ; n° 174, 1971 ; Hymnes III (Hymnes 41-58), texte critique et index par Johannes Koder, traduction et notes par Joseph Paramelle et Louis Neyrand, SC n° 196, 1973 (nouvelle éd. 2003). – Traités théologiques et éthiques I (Tr. théol. I-III, Tr. éth. I-III) ; II (Tr. éth. 4-15), introduction, texte critique, traduction et notes par Jean Darrouzès, SC n° 122, 1966 ; n° 129, 1967. –Prière mystique, textes choisis par les moniales de Dourgne et Sr Geneviève, moniale de Clairefontaine, Paris, Cerf (coll. « Foi vivante », n° 195), 1979. Signalons enfin l’étude maîtresse de Basile Krivochéine, Dans la lumière du Christ, Chevetogne, 1978.
  3. Tertullien, La résurrection des morts, 48, 7 (PdF 15, p. 118).
  4. La Philocalie. Les écrits fondamentaux des Pères du désert aux Pères de l’Église (IVe-XIVe siècles), trad. Jacques Touraille, 2 vol., Paris, Desclée de Brouwer, 1995. Syméon se trouve aux p. 230-264 et 804-816 du deuxième volume.
  5. Nicétas Stéthatos, Centuries pratiques, gnostiques et théologiques, Vie de Saint Syméon le Nouveau Théologien, introduction, texte critique, traduction et notes par J. Darrouzès,
    SC n° 81, 1961. Cf. Irénée Hausherr, Un grand mystique byzantin. Vie de Syméon le Nouveau Théologien (949-1022) par Nicétas Stéthatos, Rome, Orientalia Christiana Analecta n° 12, 1928 ; Bernard Flusin, « Syméon le Nouveau Théologien » dans Histoire des saints et de la sainteté chrétienne, dir. Pierre Riché, Paris, Hachette, tome V, p. 233-240.
  6. Syméon le Studite, Discours Ascétique, introduction, texte critique et notes par Hilarion Alfeyev, traduction par L. Neyrand, Paris, Cerf (SC 460), 2001.
  7. Catéchèse XXII, SC n° 104, p. 373
  8. Nicolas II Chrysobergès (979-991).
  9. Sisinnios II (996-998).
  10. Homélie XC, citée dans La Vie spirituelle 28/1, Juillet 1931, p. 76-77 (trad. modifiée).
  11. L’image finale de ce texte inspira le titre du beau livre d’Olivier Clément, L’Autre Soleil. Quelques notes d’autobiographie spirituelle, Paris, Stock, 1975.
  12. Hymne 50, 31-43, cité par B. Flusin, op. cit., p. 240.
  13. Éthiques 5, 287-316 ; op. cit., p. 240.
  14. Cf. Irina Goraïnoff, Séraphim de Sarov. Sa vie. Entretien avec Motovilov et Instructions spirituelles, Paris, Desclée de Brouwer (coll. « Théophanie »), 1979, p. 176-178.
  15. Hymne 40.
  16. Homélie LXXIX.
  17. Homélie LVIII, 4.
  18. Hymne 27 ; cf. Prière mystique, p. 91.
  19. Homélie CVII, 2 ; cf. Olivier Clément, art. « Syméon le Nouveau Théologien » dans Encylopaedia Universalis, 1984 (fin de l’article), et Vladimir Lossky, Essai sur la théologie mystique de l’Église d’Orient, Paris, Cerf (coll. « Foi vivante », n° 246), 1990 (1ère éd. 1944), p. 231.
  20. Cité par Irénée Haussher, op. cit., p. LXXIV.
  21. Hymne 54 ; cf. Prière mystique, p. 15.
  22. Catéchèse 34.
  23. Cf. Vladimir Soloviev, Leçons sur la divino-humanité (18771878), Paris, Cerf, 1991.
  24. Éthique 1, 6 ; cf. Prière mystique, p. 76.
  25. Éthique 1, 10 ; cf. Prière mystique, p. 71.
  26. Cité par Paul Evdokimov, L’Orthodoxie, Paris et Neuchâtel, éd. Delachaux et Niestlé, 1959, p. 23.
  27. Cf. P. Evdokimov, op. cit., p. 52.
  28. Homélie XC, citée dans La Vie spirituelle 28/1 (Juillet 1931), p. 76-77 (trad. modifiée).
  29. Benoît XVI, Dieu est amour, 7.

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