Daniel Vigne, « Origène : le génie des origines », dans Religions et Histoire, n° 32 (mai-juin 2010), p. 58-59. [pdf]
Origène : le génie des origines
On a pu dire qu’il est à la fois le plus grand théologien de l’Église d’Orient, et le plus étonnant signe de contradiction de l’histoire de la pensée chrétienne[1]. De fait, alors que sa pensée inspire largement les auteurs qui lui ont succédé, des querelles survenues après sa mort ont conduit à la condamnation, en 553, de certaines idées qui lui étaient attribuées. Mais les études actuelles rendent justice à cette pensée d’une immense fécondité.
Une vie au service de la Parole
Né à Alexandrie vers 185, Origène reçoit dès l’enfance une formation biblique et hellénique poussée. Il manifeste une telle intelligence que son père Léonidès, dit-on, vénérait pendant la nuit la poitrine de l’enfant endormi. Lors de la persécution de Septime Sévère, en 202, Léonidès est arrêté et condamné au martyre ; le jeune homme n’a que dix-sept ans, mais il brûle de le rejoindre et lui écrit une lettre en le suppliant de ne pas apostasier. Le caractère hagiographique de ces récits rapportés par Eusèbe de Césarée n’exclut nullement leur authenticité : pour notre connaissance de la vie d’Origène, le livre VI de son Histoire Ecclésiastique reste notre source la plus fiable.
La même année, Clément d’Alexandrie qui dirigeait le Didascalée ayant fui la persécution, l’évêque Démétrios fait appel à Origène pour diriger ce centre d’initiation et de formation à la foi chrétienne. Doté d’une grande connaissance des Écritures, maîtrisant aussi la culture païenne (il suivra bientôt, en compagnie de Plotin, les cours du néo-platonicien Ammonius Saccas), Origène s’acquitte de sa mission avec talent. Il enseigne et écrit beaucoup, soutenu par le riche Ambroise qu’il avait converti, et devient rapidement le théologien de référence des Églises d’Orient. On l’invite à se prononcer, comme expert, dans des synodes. Il se rend en Arabie, à Rome, à Athènes, ainsi qu’en Palestine où les évêques de Jérusalem et de Césarée le font prêcher en chaire et, en 233, l’ordonnent prêtre. Mais cette consécration reçue en dehors de son diocèse sera très mal perçue par l’évêque Démétrios, qui renie Origène et le bannit d’Alexandrie.
Origène s’installe alors à Césarée où il demeurera jusqu’à la fin de sa vie. Il y fonde une nouvelle école où des disciples venus de partout bénéficient de son enseignement. Centrée sur la Bible, ouverte au débat avec la philosophie grecque, la formation complète durait cinq ans. Elle fut notamment suivie par Grégoire le Thaumaturge qui, au moment de quitter le maître, rédigea un discours de Remerciement à Origène, autre précieuse source d’information. Mais une nouvelle persécution, déclenchée par l’empereur Dèce, fait rage à partir de 250. Origène est emprisonné et torturé ; on espère, en effet, faire abjurer ce grand représentant du christianisme. Adamantios (l’homme d’acier, son surnom) tient bon ; il sera libéré vers 253 et mourra peu de temps après, suite aux souffrances qu’il avait endurées.
Les ruines d’une œuvre immense
[p. 59] Du fait de certaines accusations d’hétérodoxie portées contre lui, les livres d’Origène ont été en grande partie détruits. De ceux qui subsistent, seule la moitié nous est connue en grec, langue de l’auteur ; les autres ont survécu grâce à des traductions latines, réalisées surtout par Rufin d’Aquilée. Même partiel et mutilé, cet ensemble reste impressionnant. On peut y distinguer deux groupes : les œuvres qui concernent directement la Bible et les traités abordant d’autres sujets.
Signalons en premier lieu les Hexaples, ouvrage capital qui rassemblait, en six colonnes, toutes les versions de l’Ancien Testament existant à l’époque : le texte hébreu, sa translittération en grec, et les traductions grecques d’Aquila, Symmaque, les Septante et Théodotion. On n’en conserve que des fragments, mais ce livre montre le soin avec lequel l’auteur étudiait les Écritures.
À ce support textuel, Origène applique un énorme ensemble d’explications et d’interprétations spirituelles, d’abord à travers ses Homélies : des prédications publiques et quotidiennes touchant tous les livres de la Bible (ce n’est qu’à l’âge de soixante ans que l’orateur permit aux tachygraphes d’en prendre note). Environ 300 homélies sont parvenues jusqu’à nous, la plupart en latin. D’autre part, Origène rédige des Commentaires où il approfondit sa réflexion : ainsi sur l’Évangile de Jean, dont il réfute les interprétations gnostiques ; sur le Cantique des Cantiques, dont il inaugure l’interprétation mystique ; sur l’Épître aux Romains, dont le premier volume vient de sortir en traduction française[2]. On peut y ajouter un grand nombre de Scolies ou fragments exégétiques, cités par d’autres commentateurs.
Concernant les traités, l’ensemble est également fort vaste. Le plus célèbre est le traité Des Principes, livre de jeunesse où, pour la première fois, la foi chrétienne est exposée de façon systématique. Les imprécisions de certaines formules, dues au caractère inaugural de cette œuvre, lui seront plus tard âprement reprochées. Le traité De la prière, remarquable de profondeur spirituelle, propose un commentaire suivi du Notre Père. Enfin le Contre Celse, sa grande œuvre apologétique, oppose Origène à ce philosophe païen du IIe siècle qui avait, de son côté, publié un Contre les chrétiens. L’auteur y réfute avec vigueur et précision les accusations de Celse.
On n’oubliera pas son Exhortation au martyre, idéal dont nous savons l’importance dans sa vie, ainsi que deux florilèges de textes : l’Apologie pour Origène et la Philocalie, composées au IVe siècle par des admirateurs. Mais combien d’autres livres sont perdus à jamais ?
Une théologie fondatrice
La foi d’Origène au Dieu trinitaire informe toute sa pensée. Ainsi présente-t-il l’histoire du monde comme rythmée par trois mystères liés aux trois Personnes divines : la création, œuvre du Père ; la rédemption, œuvre du Fils ; la sanctification, œuvre de l’Esprit. Cette structure théologique assume, en la christianisant, l’idée grecque d’un retour de l’univers à son Principe. Dans cet effort d’inculturation parfois risqué, Origène revisite des thèmes familiers de la philosophie platonicienne (préexistence des âmes) ou stoïcienne (apocatastase), en leur donnant un sens nouveau.
L’exégèse d’Origène se déploie également sur trois plans successifs. Elle envisage d’abord le texte biblique dans son sens littéral, nécessaire mais insuffisant : c’est le « corps » de la Parole, son apparence visible. De là elle passe au sens moral et au sens spirituel, qui sont respectivement l’» âme » et l’» esprit » du texte, ses significations intelligibles. L’allégorie est le mouvement qui permet de s’élever d’un plan à l’autre.
Une telle herméneutique n’a rien d’arbitraire : elle vise seulement à faire participer le lecteur à l’inspiration de l’auteur. Le même Esprit qui inspire la Bible doit en effet guider celui qui l’interprète. Origène met en œuvre ce programme avec une fécondité extraordinaire. Parfois discutables dans le détail, ses interprétations ont donné à l’exégèse et la spiritualité chrétiennes leurs axes fondateurs[3]. Henri de Lubac a notamment montré l’influence puissante que cette pensée depuis les origines et sur le Moyen Âge[4].
Une postérité contestée
Paradoxalement, cet héritage génial a été compromis par des disciples trop zélés. Durcissant certaines thèses, ils ont suscité l’animosité des auteurs « orthodoxes », tel Jérôme qui, pourtant, devait beaucoup à Origène. Des rivalités politico-ecclésiastiques s’en sont mêlées, faisant peser d’injustes soupçons sur sa mémoire. Mais tous les grands théologiens du XXe siècle ont souligné la valeur pérenne de cette œuvre et contribuent désormais à la réhabiliter.
____
- Henri Crouzel, Origène, Paris 1985, p. 7. Ce livre est la meilleure introduction complète à l’auteur. ↑
- Dans la collection Sources Chrétiennes, aux éditions du Cerf, qui propose à peu près toute l’œuvre traduite. ↑
- Pour une synthèse spirituelle, voir Hans Urs von Balthasar, Esprit et feu, Paris 1959. ↑
- Henri de Lubac, Histoire et Esprit, Paris 1950 ; Exégèse médiévale, Paris, 1959-1964. ↑