Daniel Vigne, « Par ce signe, tu vaincras », Baptistère de Sain-Jean-du-Latran, Rome, Toulouse, 1er mars 2011.
« Par ce signe, tu vaincras »
Monseigneur, chers Pères, chers frères et sœurs, le programme de ce voyage le montre clairement : nous sommes ici moins en touristes qu’en pèlerins ; moins pour visiter des monuments que pour rencontrer des témoins. Nous sommes venus pour vénérer ce que saint Paul appelle « la construction qui a pour fondations les apôtres et prophètes et pour pierre d’angle le Christ Jésus lui-même » (Ep 2, 20) ; pour mieux connaître cet « édifice spirituel, fait de pierres vivantes » (1P 2, 5), dont parle l’Épître de Pierre ; pour nous souvenir, justement, du martyre de Pierre et Paul, « ces colonnes » (Ga 2, 19), qui portent le témoignage de toute l’Église au long des siècles.
Nous sommes venus pour vénérer l’Église universelle, dont celle de Rome est signe et servante, elle que saint Irénée disait « très grande, très ancienne et connue de tous » (Adv. Haer. III, 3, 2) et saint Ignace d’Antioche « digne de Dieu, digne d’honneur, digne d’être appelée bienheureuse, digne de louange, digne de succès, digne de pureté, qui préside à la charité, qui porte la loi du Christ, qui porte le nom du Père » (Ép. Rom., prologue).
Oui, nous sommes ici comme des fils honorant leurs pères, les apôtres, honorant leur mère l’Église. Accompagnés par un successeur des apôtres, et demain à l’écoute du premier d’entre eux, nous allons nous-mêmes, comme on dit, « faire Église », être une cellule de ce grand corps.
Mais si notre but n’est pas de visiter des monuments, il n’est pas interdit pour autant d’admirer les lieux, et d’abord ce baptistère, qui est tout simplement le premier du genre, et qui marque un tournant dans l’histoire du christianisme. Jusqu’au IVe siècle, en effet, le baptême chrétien était donné dans des fleuves, des rivières, ou dans des petites vasques comme celles qu’on a retrouvées à Nazareth. Culte discret, parfois secret, d’une religion sans droit de cité.
Mais le 28 octobre 312, à la bataille du pont Milvius commémorée sur la fresque qui est au-dessus de nous, quatre mots entendus par l’empereur Constantin font basculer l’histoire : In hoc signo vinces, « Par ce signe tu vaincras » (mots dont les initiales suggèrent, comme par hasard, le nom de Ièsu). Quelques mois plus tard, début 313, l’empereur signe l’Édit de Milan, qui marque la fin des persécutions. La même année, il permet la construction de ce monument, en même temps que celle de la basilique attenante, qui est encore aujourd’hui, vous le savez, la cathédrale de Rome.
L’importance de l’événement est énorme, d’où la mémoire, dans notre calendrier, de la dédicace de cette église, qui s’appelait alors la basilique du Saint Sauveur. Désormais, face aux dieux de Rome, le Christ rayonne. Le culte chrétien devient public et solennel, les païens en sont frappés, attirés, et eux-mêmes frappent aux portes de l’Église. Par milliers, par dizaines de milliers, ils seront lavés dans ce bassin béni qui a pour modèle le traditionnel baptisterion romain, une grande piscine comme il y en avait aux thermes de Pompéi. Mais désormais ce n’est plus au culte du corps qu’on s’adonne, c’est au Seigneur Jésus qu’on se donne. Formidable passage du paganisme au christianisme, qui n’était pas sans risques, bien sûr. Mais ici l’Église avait rendez-vous avec le monde : elle devait lui répondre, et elle l’a fait.
Au siècle suivant, vers 440, le pape Sixte III agrandira le bâtiment d’origine et lui donnera cette forme à huit côtés qui est, on le sait, hautement symbolique, car elle est à la fois carrée et ronde, terrestre et céleste, et qui porte le chiffre de la Résurrection du Christ, « le huitième jour de la semaine, et aussi le premier », comme dit saint Justin de Rome (Dial. Tryph. 41, 2). Structure octogonale qui se répète à l’intérieur du bâtiment, avec ces huit colonnes et leur architrave. On doit sans doute au diacre de Sixte III, le futur Léon le Grand, la belle inscription qui y est gravée, et dont je vous ai préparé une traduction que nous pourrons lire ensemble, comme une prière, à la fin de cet office.
Au long du Moyen Âge, tous les grands baptistères, de Ravenne à Poitiers, de Florence à Aix-en-Provence, s’inspireront de celui-ci. Comme lui, ils seront mis sous la protection de saint Jean le Baptiste, dont je voudrais faire mémoire, en lien étroit avec le quatrième l’Évangéliste, qui semble avoir été son disciple et qui souligne son nom avec force : « Il se nommait Jean » (1, 6). Qui est pour nous ce « Baptiseur » et en quoi peut-il être pour nous un modèle ?
Je remarque en lui, et à travers tout l’Évangile, une attitude spirituelle très spécifique, qui consiste à laisser la priorité à un autre. Attitude d’effacement adoptée par le prophète dès le début de l’Évangile : « Celui qui vient après moi est passé devant moi » (1,15 et 30). Les exégètes, Cullmann en tête, ont tiré des trésors de ce verset, et Bernadette nous en dirait bien des choses, comme à propos de « l’ami de l’Époux », qui entend sa voix et qui se tient là, joyeux et non pas jaloux, le cœur tourné vers celui qu’il honore. « Il faut que lui grandisse et que moi je diminue » (3, 30). Quelles paroles fortes, n’est-ce pas, et combien elles prennent à revers nos désirs de puissance, nos besoins de reconnaissance, pour les retourner en amour.
Mais ce n’est pas seulement le Baptiste qui est dans cette dynamique. Le Baptisé, lui aussi, le Christ, s’efface devant son Père, disant : « Le Père est plus grand que moi » (14, 28), et s’efface même devant ses disciples, qui feront, dit-il, des œuvres plus grandes que les siennes (14, 12). À la fin de l’Évangile, c’est au tour du disciple bien-aimé de s’effacer devant Pierre : arrivé au tombeau avant lui, il n’entre pas, mais laisse cet honneur au premier des Apôtres. Et à Pierre lui-même, Jésus prophétise : « Un autre te mènera » (21, 18) c’est-à-dire marchera devant toi…
Il y a là, certainement, une clé de compréhension du quatrième Évangile. Mais n’en faisons pas trop vite une lecture psychologique ou moralisatrice. L’humilité ici évoquée ne consiste pas à se déprécier (ce qui serait encore une forme d’attention à soi), ni non plus à se faire des politesses de surface. Elle est une ouverture profonde et sereine. Elle est contemplative et théologale.
Cette façon d’admirer quelqu’un d’autre, de lui rendre hommage, de lui rendre témoignage, de le mettre en valeur, est très noble en même temps que très simple. Puisse-t-elle nous inspirer dans nos rapports mutuels. À l’image des deux Jean, patrons de cette église, de Pierre, prince des apôtres et « serviteur des serviteurs de Dieu », puissions-nous nous honorer, nous « baptiser » les uns les autres, dans l’amitié qui vient du Christ, pendant ces quelques jours que nous passerons ensemble. Et que le Christ, notre seul maître, en soit béni !
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GENS SACRANDA POLIS HIC SEMINE NASCITVR ALMO
QVAM FECVNDATIS SPIRITVS EDIT AQVIS
VIRGINEO FETV GENITRIX ECCLESIA NATOS
QVOS SPIRANTE DEO CONCIPIT AMNE PARIT
COELORVM REGNVM SPERATE HOC FONTE RENATI
NON RECIPIT FELIX VITA SEMEL GENITOS
FONS HIC EST VITAE QVI TOTVM DILVIT ORBEM
SVMENS DE CHRISTI VVLNERE PRINCIPIVM
MERGERE PECCATOR SACRO PVRGANTE FLVENTO
QVEM VETEREM ACCIPIET PROFERET VNDA NOVVM
INSONS ESSE VOLENS ISTO MVNDARE LAVACRO
SEV PATRIO PREMERIS CRIMINE SEV PROPRIO
NVLLA RENASCENTVM EST DISTANTIA QVOS FACIT VNVM
VNVS FONS VNVS SPIRITVS VNA FIDES
NEC NVMERVS QVEMQVAM SCELERVM NEC FORMA SVORVM
TERREAT HOC NATVS FLVMINE SANCTVS ERIT
Ici jaillit un peuple de semence sacrée et vénérable,
que l’Esprit fait naître des eaux fécondées.
Ici l’Église mère, de façon virginale,
enfante des eaux ceux qu’elle a conçus de l’Esprit divin.
Vous qui êtes nés de cette source, espérez le Royaume des cieux,
car la vie bienheureuse n’accueille pas ceux qui ne naissent qu’une fois.
Voici la source de vie qui lave la terre entière,
coulant des plaies du Christ.
Pécheur, plonge dans ce flot sacré et purificateur,
dont les ondes rajeunissent le vieil homme qui s’y baigne.
Toi qui veux l’innocence, lave-toi dans cette fontaine,
que tu sois accablé par tes fautes ou par celles de tes pères.
Car plus rien ne sépare ceux qu’elle a fait renaître : ils sont devenus un,
nés d’une seule source, d’un seul Esprit, d’une même foi !
Que nul ne se décourage devant le nombre ou le poids de ses fautes :
qui est né de ce fleuve sera saint.
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