Origines chrétiennes d’Antioche

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Ignace d'Antioche, enluminure anglophone - XXe s.

Ignace d'Antioche, enluminure anglophone - XXe s.

1983 Articles

Daniel Vigne, « Origines chrétiennes d’Antioche », dans Le Lien. Revue du Patriarcat grec-melkite-catholique 48 (1983/1), p. 61-62. [pdf]

Origines chrétiennes d’Antioche

[p. 61] D’une étude de D. Vigne sur les Patriarches d’Antioche (1981), dont nous nous proposons de livrer régulièrement l’un ou l’autre extrait instructif à nos lecteurs, nous reproduisons cette fois les derniers paragraphes de la 1ère partie, intitulée « Présentation géographique et historique » :

Antioche est certainement une des premières villes à avoir été évangélisée. Après la première persécution, survenue à Jérusalem (Ac 8, 1), des évangélistes poussèrent jusqu’à Antioche et y annoncèrent la Parole aux Juifs (Ac 11, 19), mais uniquement à eux. D’autres cependant, venus de Chypre et de Cyrène, évangélisèrent aussi les païens. La présence de païens dans l’Église posa problème, et provoqua la réunion du premier « Concile », celui de Jérusalem. Antioche, première communauté où se trouvèrent réunis dans une même foi judéo-chrétiens et pagano-chrétiens, apparaît comme le berceau du christianisme, mieux : une figure de l’Église. N’est-ce pas d’ailleurs ce que nous dit le verset des Actes rapportant que c’est à Antioche que pour la première fois les disciples recurent le nom de chrétiens ? (Ac 11, 26).

Figure de l’Église, Antioche l’est encore au titre de communauté fondée, nous dit la Tradition, par les apôtres Pierre et Paul. Qu’en est-il exactement ? Des tout premiers missionnaires, nous ne savons rien. S’il faut mettre un nom aux origines de l’Église d’Antioche, il faut donner celui de Barnabé qui fut envoyé de Jérusalem (Ac 11, 22) pour superviser cette communauté naissante. Paul séjourna lui aussi à Antioche ; après Damas (Ac 9, 18), Jérusalem (Ac 9, 28) et Tarse (Ac 9, 30 ; 11, 25), c’est la quatrième ville où il exerça sa mission d’apôtre. Avec Barnabé, il y instruisit une foule considérable (Ac 11, 26). Quant à Pierre, c’est l’épître aux Galates qui nous renseigne sur sa venue à Antioche. Épisode peu glorieux de la vie de l’apôtre, puisque par peur des Juifs il ne fréquentait pas les incirconcis, et que Paul dut lui résister en face en lui reprochant sa dissimulation (Gal. 2, 11-14). Quoi qu’il en soit, Antioche est restée pour la Tradition un « siège » pétrinien, et les évêques antiochiens se réclament de la succession de Saint Pierre. Tradition interprétative bien sûr, comme l’est toute tradition, car Pierre n’a probablement jamais été le pasteur de cette Église locale. Mais tradition du plus haut intérêt…

Il y aurait beaucoup à dire encore sur origines de l’Église d’Antioche. [p. 62] Contentons-nous de relever deux faits qui, sur l’avenir de cette jeune Église, jettent une certaine lumière.

Le premier touche l’étonnante variété de ceux qui la composent. La chose est suggérée par ce verset des Actes (13, 1) qui énumère quelques-uns des « prophètes et docteurs » de l’Église d’Antioche : on trouve là rassemblés un lévite chypriote (Barnabé, cf. Ac 4, 36), un « nègre » (Syméon), un cyrénéen (Lucius), un fils de cour (Manaën), sans compter Saul, l’ancien persécuteur ! Diversité prophétique, dirions-nous en pensant à cet imbroglio d’Églises qui par la suite se réclameront d’Antioche…

Le second fait, lui, illustre « a contrario » l’avenir de l’Église d’Antioche. Il s’agit du Concile de Jérusalem ; on l’a dit, la présence des païens dans l’Église posait problème et Antioche avait été la première communauté où païens et juifs aient ensemble été considérés comme « chrétiens ». L’autorité suprême, en l’occurrence l’Église de Jérusalem, devait résoudre la « situation canonique » de ces païens qui embrassaient la foi au Christ, et décider des obligations qui leur incombaient. La « lettre synodale » (Ac 15, 23- 29), adressée en premier à Antioche, nous donne un exemple admirable de ce que l’avenir d’Antioche aurait pu être, mais n’a malheureusement pas été. Loin de s’ingérer dans les affaires d’Antioche en l’alignant sur sa propre pratique (car Jérusalem était une communauté judéo-chrétienne), l’Église-mère renvoie Antioche à des conseils d’une sobriété extrême, réduisant ses « ordonnances canoniques » à l’« indispensable » (Ac 15, 28), et renvoyant finalement la communauté à ses propres responsabilités (Ac 15, 29).

Tutellisées par Constantinople, dans toute la mesure où celle-ci le pouvait, déchirées par des querelles qui étaient loin de porter sur l’« indispensable », convoitées et en partie « récupérées » par Rome, latinisées ou byzantinisées, les Églises issues d’Antiochen’accompliront pas cette parole prophétique de sobriété et de tolérance qui avait marqué leur origine. On aurait peut-être mieux fait de s’en souvenir…

(à suivre)

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