Origène – Traité sur la prière, t. II

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Origène - Traité sur la prière, t. II (ch. 18-34)

Origène - Traité sur la prière, t. II (ch. 18-34)

2025 Livres

Origène – Traité sur la prière, t. II : ch. 18-34, édition, traduction, notes et index par Daniel Vigne, Paris, Éditions du Cerf, coll. « Sources Chrétiennes » n° 651, 2025, 449 p., ISBN 978-2-204-16259-3. [éditeur]

Origène – Traité sur la prière, t. II

Présentation

Le Traité sur la prière, l’un des rares textes d’Origène intégralement conservés en langue grecque, représente comme le « foyer » spirituel de son œuvre immense et, parmi ses ouvrages, l’un des plus révélateurs de sa théologie spirituelle.
C’est dans un temps d’épreuve, chassé d’Alexandrie, qu’Origène rédige ce texte où se devine son intense vie intérieure. Mais étant avant tout un homme de la Bible, c’est sur les Écritures, partout citées et commentées, qu’il appuie son enseignement.
L’ouvrage comporte trois parties. La première (ch. 1-17) aborde la prière comme un « problème », pour répondre aux objections et difficultés qu’elle soulève. La deuxième (18-30) est un commentaire approfondi du Notre Père. La troisième (31-34) donne des conseils pratiques sur la bonne manière de prier.
Faisant suite au volume 650 de la collection, ce second tome contient les chapitres 18 à 34 du traité, ainsi que les index.

Le mot du directeur de la collection

Un miraculé de l’histoire. Avec les récents volumes des Chapitres sur la prière d’Évagre (SC 589), des Homélies sur le Notre Père de Grégoire de Nysse (SC 596) et de La prière de Tertullien (SC 646), voici une nouvelle œuvre sur ce thème dans Sources Chrétiennes, et pas n’importe laquelle : le Traité sur la prière d’Origène. Et pourtant elle avait quasiment disparu : seul un manuscrit du XIVe siècle nous a conservé, qui plus est dans sa langue originale, cet écrit consacré à un sujet intemporel et lui a fait traverser le temps. Sa composition correspond néanmoins à des circonstances précises : chassé d’Alexandrie, vers 234, Origène semble avoir voulu revenir lui-même aux fondamentaux de la vie spirituelle. Pour donner toute son amplitude à l’œuvre, Daniel Vigne, la traduisant sur la base d’un texte grec renouvelé, signe ici en deux tomes une édition approfondie, avec notamment une introduction qui constitue en même temps une excellente initiation à la théologie spirituelle de l’« homme d’acier ».
L’Alexandrin, qui est le premier à faire littéralement de la prière un « problème » philosophique (2, 6, etc.), est conscient qu’il entreprend une démarche un peu surprenante quand, dans les premières pages, il s’adresse à Ambroise, son mécène et ami, ainsi qu’à une certaine Tatienne, peut-être l’épouse de celui-ci (2, 1, t. I, p. 405-407) :

Vous êtes quelque peu surpris qu’en préambule à ce traité sur la prière qui vous est dédié, il soit question des choses qui sont impossibles aux hommes et qui, par grâce de Dieu, deviennent possibles. C’est que je suis convaincu, étant donné notre faiblesse, qu’une des choses grandement impossibles est de parvenir à élucider en tous points, de façon exacte et digne de Dieu, la question de la prière : de quelle manière il faut prier, ce qu’il faut dire à Dieu quand on prie, et quels temps et moments sont propices à la prière.

Une annonce de plan en bonne et due forme, réalisée en trois parties, de longueur inégale : la première (chapitres 1 à 17), apologétique, entend réfuter des objections ou réticences contre la prière, jugée absurde, stérile ou ennuyeuse notamment ; la deuxième (18 à 30), biblique, commente par le détail les sept demandes du Notre Père ; la troisième (31 à 34), pratique, aborde des recommandations plus concrètes. Le tome I comporte l’introduction, la bibliographie et la première partie, le tome II les deux autres parties et les index (dont l’index biblique, riche d’environ 1800 références).
La première partie s’attache à faire l’apologie de la prière, qui est un acte divin : « c’est l’Esprit qui prie dans le cœur des saints » (2, 5, t. I, p. 431) ; dès lors, « puisque Jésus prie, et ne prie pas en vain, […] qui d’entre nous négligera de prier ? » (13, 1, p. 557). Car elle est le fait d’êtres libres, dont le libre arbitre même est connu de la prescience divine. Les Écritures sont ici comme dans tout le traité mises à profit à chaque page, et c’est à partir d’elles que l’Alexandrin distingue toutes les nuances lexicales et sémantiques : prière et vœu (3-4), ou les quatre types de prières en 1 Tm 2, 1 : Je recommande donc avant tout que l’on fasse des supplications, des oraisons, des intercessions, des actions de grâce pour tous les hommes (14, 2, p. 583).
L’ensemble de la vie est engagé dans la prière : « Ce n’est que de cette façon que nous pouvons comprendre la parole Priez sans cesse (1 Th 5,17) comme possible : à condition de dire que toute la vie du saint est unifiée en une seule grande prière » (12, 2, p. 553). Origène ose à cet égard une comparaison inattendue (8, 1, p. 505-507) : « De même qu’on ne peut engendrer des enfants sans une femme et sans l’acte considéré comme utile à l’engendrement, de même on ne peut obtenir certaines choses sans avoir prié d’une certaine façon, dans une certaine disposition en y croyant vraiment, et si l’on n’a pas vécu d’une certaine manière avant la prière. » Plus loin (31, 4, t. II, p. 337), bien qu’il estime que « tout lieu devient propice à la prière pour celui qui prie de la bonne façon », il déconseille tout de même la chambre à coucher, du moins à titre personnel (31, 4, p. 339-341) ; sans surprise, il préfère l’église, lieu privilégié manifestant à quel point la prière, qui est toujours accompagnée de celle des anges – spécialement des anges « gardiens » – et des saints, n’est jamais tout à fait solitaire.
La deuxième partie examine le Notre Père, non sans scruter les différences entre Matthieu et Luc, si importantes que pour Origène « le mieux semble d’y voir des prières différentes ayant certaines parties communes » (18, 3, t. II, p. 19). L’exégète relève par ailleurs leur nouveauté, car, constate-t-il, aucune prière dans l’Ancien Testament n’est adressée à Dieu comme « Père » (22, 1, p. 47). Et d’emblée, avec les cieux, son interprétation se veut spirituelle : « de même que Dieu habite dans les saints, de même il réside au ciel » (23, 4, p. 81) ; en effet, explique-t-il plus loin (26, 6, p. 141), « celui qui fait la volonté de Dieu […] est un ciel » ; inversement,

celui qui pèche, en quelque lieu qu’il soit, est terre. […] Demandons que la volonté de Dieu, de même qu’elle l’est au ciel, soit accomplie sur la terre, je veux dire chez les moins bons, en vue, pour ainsi dire, de leur « ciélification », en sorte qu’alors il n’y ait plus de terre, mais que tout devienne ciel.

Ouranopoiēsis : Origène – tout comme le traducteur – ne craint pas les néologismes ni l’audace d’une nette affirmation de la déification de l’être humain, en particulier à travers la prière de Dieu en lui. De même, « si […] le royaume de Dieu est au-dedans de nous (Lc 17, 20-21), […] il est clair que celui qui prie pour que vienne le règne de Dieu prie logiquement pour que le royaume de Dieu grandisse en lui » (25, 1, p. 105). Sa méditation célèbre sur la demande du pain non pas corporel, mais « suressentiel » (epiousion) – mot créé par Matthieu et Luc –, offre une interprétation eucharistique allant jusqu’à la déification : « Ce pain véritable (Jn 6, 32) est celui qui nourrit l’homme véritable, créé à l’Image de Dieu, et celui qui s’en nourrit devient à la ressemblance du Créateur. Car quoi de plus nourrissant, pour l’âme, que le Verbe ? » (27, 2, p. 149). La demande Ne nous laisse pas entrer en tentation, quant à elle, est comprise comme visant à « être délivrés de la mise à l’épreuve, non pas en n’étant pas éprouvés, car cela est impossible tant que nous sommes sur terre, mais en n’étant pas vaincus quand nous sommes éprouvés » (29, 9, p. 265). Et Origène s’attaque ici au fond du problème : « comment ne serait-il pas absurde de penser que le Dieu bon […] jette quelqu’un dans ce qui est mauvais ? » (29, 11, p. 271) ; en guise de réponse, il met en avant de la part de Dieu une « sage thérapie », respectueuse aussi de la liberté humaine, et le bienfait de l’épreuve qui notamment permet de se connaître soi-même.
La troisième partie, celle des consignes pratiques – même si on est quand même loin d’un manuel du style « La prière pour les nuls » –, recommande entre autres de commencer, « au moment de prier, par étendre en quelque sorte l’âme avant les mains, par tendre son intelligence vers Dieu avant ses yeux, et, avant de se tenir debout, par relever de terre sa conscience » (31, 2, p. 325). Il prône une prière en quatre parties (33, p. 361 s.) : glorification de Dieu, action de grâce, confession associée à une demande de pardon, demande (et nouvelle glorification de Dieu). Pour éviter toute ostentation, « au cas où il y a du monde autour, conseille-t-il, il est même permis de prier en faisant semblant de ne pas le faire » (31, 2, p. 329) !
Pleine d’humilité, la conclusion a tout de même quelque chose de proustien, à savoir qu’en finissant de lire le livre on comprend qu’il faudrait le relire, comme son auteur y invite ses lecteurs dans ses tous derniers mots : « À présent, veuillez (le) lire avec indulgence » (34, p. 371).

Guillaume Bady

 

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