Le grand commandement

Jésus enseignant, fresque de l'église San Giorgio, Rome, XIIIe s

Jésus enseignant, fresque de l'église San Giorgio, Rome, XIIIe s

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Daniel Vigne, Le grand commandement (Mc 12, 28-34), La Croix, 31 octobre 2024.

Le grand commandement

En ce temps-là, un scribe s’avança vers Jésus pour lui demander : « Quel est le premier de tous les commandements ? » Jésus lui fit cette réponse : […] «Tu aimeras le Seigneur ton Dieu » […]. Le scribe reprit : « Fort bien, Maître, tu as dit vrai : […]. » Jésus lui dit : « Tu n’es pas loin du royaume de Dieu. » Et personne n’osait plus l’interroger. (Mc 12, 28-30.32.34)

Dans ce dialogue entre Jésus et un scribe, il y a comme un jeu de préséances. Lequel des deux est celui qui sait, qui met l’autre à l’épreuve ? Au début, c’est le scribe. Il a observé Jésus, qui vient d’avoir une discussion tendue avec des pharisiens et des sadducéens, et il a remarqué sa pertinence. Alors il lui pose une question spécialement difficile. Il est le professeur qui, face à un bon élève, fait monter le niveau.

La réponse de Jésus est tellement perspicace qu’elle fait bouger les lignes. Impressionné, le scribe appelle poliment Jésus « Maître » et le félicite, mais d’une manière qui reste un peu condescendante. Reprenant les mots du Christ, il y ajoute même quelques citations savantes, comme pour montrer qu’il en sait plus que son interlocuteur.

La fin du texte retourne complètement la situation. C’est Jésus qui, désormais, plante son regard dans celui du scribe, le jauge et l’apprécie. Il le fait avec douceur, mais avec une autorité qui stupéfie l’auditoire.

Quel était ce problème complexe ? Celui de la hiérarchie des commandements. En scrutant l’Ancien Testament, les rabbins en avaient dénombré 613 et, pendant des siècles, les maîtres du Talmud discuteront de leur importance respective. Jésus, lui, va droit au but. Sa synthèse de la Loi est lumineuse.

Tout commence par un impératif : « Écoute ! » Avant de faire quoi que ce soit, il s’agit d’entendre la voix du Dieu unique, qui entre en relation avec nous et qui, lui-même, nous aime. Avant de nous croire capables d’aimer, nous avons à recevoir cette eau vive, à l’accueillir intimement. Sois tranquille, nous dit Dieu : l’amour que je te commande, je te le donne en premier. Écoute bien ce secret !

C’est pourquoi le commandement qui suit n’est pas à l’impératif, mais au futur : « Tu aimeras. » Plus qu’un ordre ou une exigence, c’est une promesse. Tu aimeras, car tu expérimenteras que c’est l’amour qui donne sens à ta vie. Tu aimeras, non par obéissance à un ordre extérieur, mais en y trouvant ton intime joie, le bonheur pour lequel tu es fait et qui n’attend que ton « oui ».

Cet amour-là n’est pas un vague sentiment fusionnel. À la différence des spiritualités impersonnelles, le christianisme nous met en présence de Quelqu’un qui s’adresse à nous de façon singulière, qui se révèle à nous en la personne unique et extraordinaire de Jésus. C’est ce visage humain, en vérité, que nous pouvons aimer de tout notre cœur humain, de toute notre âme humaine, avec toutes nos forces et même nos faiblesses.

Si incroyable que cela paraisse, Dieu n’est pas un principe lointain, mais celui qui est venu à nous en se faisant homme, en devenant notre prochain. C’est pourquoi les deux commandements n’en font qu’un. « Tu as vu ton frère, tu as vu ton Dieu », disaient les premiers chrétiens. À l’écoute du Christ, en chaque visage je peux reconnaître un autre moi-même, et oser l’aimer comme je suis aimé.

 Seigneur, je suis pauvre en amour. Préoccupé par mes problèmes, je me referme trop souvent sur moi-même et je deviens pessimiste à l’égard d’autrui. Purifie mon regard, ouvre mon cœur à ta lumière, lave-le de ce qui l’obscurcit. Apprends-moi l’amour. Aujourd’hui même, que le visage d’autrui m’apparaisse sous un nouveau jour. Que je le voie dans ta tendresse à toi Jésus, toi qui aimes chacun d’un amour infini. Et que dans ton visage, je voie rayonner la bonté du Père, offerte à tous les hommes.

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