La Relation infinie. La philosophie de Lanza del Vasto – vol. I : Les arts et les sciences

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D. Vigne - La Relation infinie, vol. I - couverture

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2008 Livres

Daniel Vigne, La Relation infinie. La philosophie de Lanza del Vasto, vol. I, Les arts et les sciences, Paris, Cerf, 2008, 802 p., ISBN 978-2-204-08284-6. [éditeur] [présentation]

La Relation infinie. La philosophie de Lanza del Vasto – vol. I : Les arts et les sciences

Fruit d’une thèse de doctorat en philosophie soutenue en 2006 à l’Université Paris IV-Sorbonne, cette œuvre en deux volumes synthétise la pensée théorique et métaphysique de Lanza del Vasto. On lira ci-dessous une présentation argumentée du premier volume, suivie des recensions de Jean-Michel Counet (Revue Philosophique de Louvain), Frédéric Rognon (Revue des sciences religieuses,), François Gachoud (La Liberté), Simon Decloux (Nouvelle Revue Théologique) et Jean-Michel Maldamé (Bulletin de Littérature Ecclésiastique).

Présentation du vol. I

Écrivain célèbre, apôtre de la non-violence, artiste talentueux, Lanza del Vasto (1901-1981) n’était pas encore connu en tant que philosophe. Pourtant, son œuvre et son action reposent sur une pensée philosophique profonde et originale, centrée sur le concept de Relation. Soutenue comme thèse de doctorat à Pise dès 1928, complétée par des milliers de réflexions que l’auteur consignait dans des carnets intimes, cette pensée a une ampleur étonnante et une cohérence indéniable. Mais elle n’avait fait jusqu’ici l’objet d’aucune étude synthétique.

Ce premier volume étudie d’abord l’esthétique de Lanza del Vasto : sa théorie de la sensibilité et du génie, sa vision des principaux arts (peinture, musique, poésie) et sa conception de l’éros comme art d’aimer. Il porte ensuite sur le savoir rationnel : l’intelligence et les sciences. Depuis les mathématiques et le savoir abstrait (espace, temps, mouvement) jusqu’aux sciences naturelles et concrètes (matière, énergie, êtres vivants), se déploie une vision du monde remarquablement unifiée. Le second volume mettra en évidence la métaphysique de Lanza del Vasto en tant que ternaire, allant du pôle interne (le moi) au pôle externe (l’être) par leur lien « alterne » (la Relation). Elle engage une discussion critique avec les philosophies de Descartes, de Kant et de Hegel.

La vision d’ensemble ici proposée s’appuie sur des textes inédits, traduits de première main. Elle met à jour une réflexion extrêmement construite, exprimée de façon claire et belle, qui mérite d’être considérée comme une des grandes pensées du XXe siècle.

Un visage inoubliable

La couverture du livre représente Lanza del Vasto  à deux âges de sa vie, regardant vers l’avenir et l’au-delà. Plus qu’une illustration, elle est un signe. Cette grande figure du XXe siècle n’a pas fini d’interroger ni de faire parler d’elle, étant de celles que l’histoire n’oubliera pas. On sait que ce disciple chrétien de Gandhi fut, avec cinquante ans d’avance, l’annonciateur de toutes les grandes causes de notre temps : protection de la nature, non-violence active, entente interreligieuse, quête spirituelle, refondation sociale… Cela est connu, mais qui savait que cet homme était aussi et avant tout philosophe et métaphysicien ?

Des archives inédites

Fruit de six ans de travail, ce livre fait découvrir une pensée dont la « vastitude » et la profondeur étaient jusqu’ici inconnues. Car l’œuvre philosophique de Lanza del Vasto est encore inédite : carnets intimes, thèses de doctorat, manuscrits divers forment un corpus de milliers de pages qui n’avait jamais été étudié. L’auteur, ayant personnellement connu Lanza del Vasto, a exploré ce fonds d’archives avec la compétence requise et en a fait une synthèse irremplaçable. L’ordre et la clarté de la pensée sont de premier ordre. Les citations, souvent traduites de l’italien, montrent les talents d’écrivain de Lanza del Vasto dont la langue est lumineuse et toujours bien frappée. La mise en page est agréable et aérée. Enfin la variété des sujets abordés, affectifs (le sensible, la beauté, l’éros), esthétiques (le génie, la poésie), spéculatifs (l’espace, le temps), abstraits (la raison, les mathématiques), concrets (la matière, les vivants)… permettra à chacun de choisir son approche et de visiter ce « monument » sous l’angle qui l’intéresse.

Une somme philosophique

Car c’est bien quelque chose comme une cathédrale de pensée qui se découvre ici, avec arcs et vitraux, chapiteaux de pierre et éclats de lumière. On demeure étonné de trouver, en plein XXe siècle, une philosophie d’une telle unité architecturale. Loin du discours de la « déconstruction », des effets de mode et de tout jargon, Lanza del Vasto ose proposer une vision du monde axée sur des principes clairs et suspendue à une intuition maîtresse : la Relation.

Telle est la grande idée dont Lanza fut traversé dès l’enfance et qui prit forme au temps de son doctorat de philosophie à Florence et Pise (1928). Telle est la clé de ce qu’on peut appeler un système, sans donner à ce mot rien de figé ni d’arbitraire. Tout est lié, relié, à soi-même et à autre chose, et à l’infini. Tout est structuré de façon ternaire : deux pôles liés par un troisième en lequel ils s’unissent. Ce schéma n’est pas imaginaire, mais profondément réaliste. Il exprime la vérité intime de chaque être, de l’univers entier, de Dieu comme trinitaire.

Une réhabilitation du sentir

La première partie du livre traite de la sensibilité et des arts. Elle prend acte du fait que l’esprit est avant tout sensible, comme le souligne Lanza del Vasto à l’encontre d’un certain intellectualisme. Lui-même artiste (sculpteur, musicien, poète talentueux), fasciné par le mystère des êtres et le « chiffre » des choses, il propose ici une esthétique complète et originale, mettant en relation les arts visuels et auditifs, le théâtre, la danse, et qui culmine dans l’éros comme art d’aimer. Cette démarche rapproche clairement Lanza del Vasto de la phénoménologie contemporaine, valorisant la perception sensible, respectueuse de l’expérience spirituelle, et qui, au lieu de réduire le monde à un matériau utilisable, nous réapprend à le contempler.

Une rigoureuse rationalité

La deuxième partie du livre porte sur l’intelligence et les sciences et commence par une étude approfondie du cadre abstrait, spatio-temporel, qui permet notre connaissance du monde. Ces chapitres sur l’espace, le temps et le mouvement, récusant l’idéalisme kantien, sont d’une grande densité conceptuelle. Ils surprendront les lecteurs habituels de Lanza del Vasto, connu surtout comme maître spirituel et apôtre de la non-violence ; mais l’homme était aussi un grand théoricien, rompu à la réflexion spéculative.

Les derniers chapitres s’intéressent aux sciences de la nature, dont Lanza approuve le projet de compréhension du monde, mais dénonce les dérives utilitaristes. Ainsi les découvertes d’Einstein sur la Relativité l’enthousiasment, mais l’arme nucléaire l’horrifie. Car la science a besoin, en vérité, d’être guidée et illuminée par le Sens. D’où l’urgence d’une nouvelle cosmologie dans laquelle le savoir scientifique soit pénétré de sagesse et saisi d’émerveillement. La pierre, l’étoile, la plante, l’animal ne sont-ils pas des joyaux de gnose ?

Un livre de référence

En des temps d’éclatement du savoir, une grande pensée telle que celle-ci, à la fois élégante et puissamment synthétique, est chose rare et appréciable. Les bibliothèques doivent acquérir ce livre appelé à devenir le « classique » des études sur Lanza del Vasto. Enseignant ou étudiant, tout philosophe en tirera des enseignements clairs et aisément réutilisables. Ce livre fait date parce que la pensée qu’il révèle est de celles qui vont durer. La publication du second volume (La métaphysique, à paraître en 2009) en confirmera l’intérêt spéculatif, apportant ainsi sa contribution aussi au renouveau actuel de la réflexion métaphysique.

L’auteur

Daniel Vigne, né en 1954, a vécu près de Lanza del Vasto dans les années 1970, puis étudié à Bruxelles, Rome et Jérusalem. Il est docteur en théologie de l’Institut Pontifical Oriental de Rome, agrégé de philosophie, docteur en philosophie de Paris IV-Sorbonne. Professeur en Classes préparatoires et à la Faculté de théologie de l’Institut catholique de Toulouse, spécialiste des Pères de l’Église, il est marié et père de famille, diacre depuis 1984. Par l’écrit et la parole, il veut mettre en dialogue l’intelligence des modernes et la sagesse des anciens.

Recension par Jean-Michel Counet

Lanza del Vasto (1901-1981) est surtout connu pour son récit de voyage en Inde, Le Pèlerinage aux Sources (1943), pour son engagement militant en faveur de la non-violence (guerre d’Algérie, plateau du Larzac) et la fondation, inspirée de ses contacts avec Gandhi, de communautés spirituelles et écologiques regroupées dans une organisation, l’Arche, qui existe encore aujourd’hui. Ce que l’on sait beaucoup moins, c’est que Giuseppe Giovanni Luigi Lanza di Trabia Branciforte de son vrai nom, issu d’une très vieille famille aristocratique italienne, fut aussi poète, dramaturge, écrivain, auteur de nombreux ouvrages de sagesse, de fiction, et de spiritualité et que sa formation de base fut essentiellement philosophique. Cette ambition philosophique, marquée par une thèse soutenue à Florence en 1929 sur le thème de la Trinité spirituelle, perdura tout au long de sa vie. A sa mort, il laisse une œuvre considérable consignée principalement dans une série de cahiers, le Viatique, comme il l’appelait, qui regroupent plus de 5.000 pensées et aphorismes couvrant la totalité du champ philosophique. Si l’on ajoute à cela, la version retravaillée de sa thèse, parue en 1971, La trinité spirituelle, les textes de conférences et d’autres essais philosophiques, on arrive à une œuvre d’une ampleur considérable, dont la majeure partie est inédite.

Or Lanza s’est voulu un philosophe sérieux, je dirais même rigoureux : certes l’animation des communautés de l’Arche et tout ce que cela impliquait comme philosophie pratique retinrent le plus gros de son attention durant quelques décennies, mais jamais la précocité, la vivacité et l’originalité de son esprit, apparues dès le début de la vingtaine et très perceptibles dans sa thèse de doctorat ne se sont démenties, donnant lieu à une œuvre qui reste pour l’essentiel à découvrir. Le grand mérite du travail de Daniel Vigne a consisté à lire ces notes, à les regrouper en thèmes et en sujets définis, à en extraire les axes forts et la méthodologie implicite, et ce en vue de mettre en évidence la philosophie de Lanza del Vasto.

Le pari est-il tenu ? Après la lecture des 1500 pages de son essai, la réponse est résolument affirmative. Lanza s’y révèle un penseur profond, combinant d’une façon élégante, axes fondamentaux qui se maintiennent au fil du temps et inflexions de pensée qui témoignent d’une quête vivante, non exempte de remises en question.

Lanza s’est voulu penseur personnel (sa thèse a frappé par son côté indépendant et non-académique, même s’il a montré être tout à fait capable de se mouler dans le style académique des références savantes, des notes de bas de pages et de la méthodologie universitaire, dans une annexe de son travail) et cette dimension s’est encore accentuée lorsqu’il a continué à philosopher au sein de l’Arche en dehors de tout contexte académique. Son illumination intellectuelle majeure lui vint d’une lecture de Thomas d’Aquin faite sur les conseils d’un ami : la lecture thomasienne de la Trinité lui fait saisir l’ontologie de la relation comme tout à fait fondamentale, comme la clef qui ouvrait le mystère du réel dans sa totalité. Lanza n’aura de cesse mettre en évidence la structure ternaire du réel dans son ensemble, du savoir, de l’esprit, à travers des descriptions et des analyses d’une grande précision et d’une incontestable profondeur. Il se met à l’école d’Augustin, de Thomas d’Aquin, de Nicolas de Cues, relit avec cette lumière nouvelle un Auguste Comte qui avait beaucoup compté dans ses premiers pas philosophiques, mais ses interlocuteurs essentiels sont Descartes, Kant et Hegel. Descartes propose une conception de l’esprit humain et de son activité qui doit être corrigée, car la sensibilité, le lien au corps propre, sont vitaux pour l’esprit ; Kant, dans ses catégories, a bien mis en évidence le côté ternaire de l’activité a priori de l’esprit, mais les catégories ne peuvent être étudiées correctement en l’absence de tout contenu de connaissance et la liste doit en être revue et corrigée ; quant à Hegel, outre qu’il mêle dans sa conception de la coincidentia oppositorum différents types d’oppositions irréductibles les uns aux autres, il développe une logique dialectique qui, pour prometteuse qu’elle soit, manque cependant la véritable synthèse qui a pour lieu l’infini : c’est dans l’infini et lui seul que se réconcilient les contradictoires et donc la totalité des opposés.

La triade des facultés de l’esprit humain, sensibilité-intelligence-volonté, détermine le plan global de l’étude de D. Vigne. Après une étude approfondie de la sensation et notamment une théorie audacieuse des différents sens de l’être humain (dont le sommet est le sexe, considéré comme un sens à lui seul, sens dont la particularité est d’être tourné vers l’autre, alors que les autres sens sont tournés vers l’intérieur ou l’extérieur), l’auteur étudie l’esthétique de Lanza. Les arts constituent en effet pour lui une expression essentielle de la vie de l’esprit. Les arts se répartissent en arts centrés sur l’intériorité, le temps, le rythme (musique), en arts tournés vers l’extériorité, l’espace, la forme (arts plastiques) et en un sommet unissant les deux dimensions, la poésie, sommet de tout l’édifice.

Ensuite vient l’examen des sciences, de leur répartition : elle aussi obéit à une loi trinitaire : aux mathématiques, science seulement formelle, s’opposent les sciences de la nature dont la physique est l’exemple par excellence ; la philosophie synthétise les deux et joue ainsi dans l’ordre des sciences un rôle analogue à celui de la poésie pour l’art.

Bien entendu chacun des moments fait l’objet également de subdivisions ternaires : ainsi les mathématiques se divisent-elles en mathématiques du nombre liées au temps (l’algèbre) et en mathématiques de l’espace extérieur (la géométrie), les deux se dépassant et se sublimant dans les mathématiques symboliques. Les sciences de la nature font l’objet d’analyses particulièrement intéressantes : l’objet naturel obéit lui aussi à une logique ternaire, dont les pôles sont la matière, l’énergie et la loi. L’objet inanimé, s’il est permis de s’exprimer ainsi puisque l’esprit pénètre en définitive toutes choses, se caractérise par une prédominance du pôle de l’extériorité, la matière. Chez l’être vivant, c’est en revanche le pôle énergie, lié à l’intériorité, qui l’emporte. La loi, partie intégrante du monde naturel, vient rappeler que la matière et la vie ne peuvent en définitive être considérées indépendamment de l’esprit dont la loi est pour ainsi dire la signature dans le monde purement naturel. En des termes proches de Bergson, Lanza assigne à l’intelligence une saisie des objets dans leur extériorité ; elle demeure à la surface des choses, pour ainsi dire, tandis que le cœur de la matière ne se pénètre que partiellement par l’intuition et la connaissance que le sujet peut obtenir de sa propre intériorité. [suite dans les recensions du vol. 2].

Revue Philosophique de Louvain 109, 2011, p. 792-794 [pdf]

Recension par Frédéric Rognon

Lanza del Vasto (1901-1981) est connu comme écrivain (son Pèlerinage aux sources, publié en 1943, a marqué toute une génération), comme poète, musicien, dramaturge, auteur spirituel disciple chrétien de Gandhi, fondateur de communautés, apôtre et militant de la non-violence. On avait oublié qu’il était d’abord métaphysicien, docteur en philosophie de l’Université de Pise (1928) et auteur d’une Trinité spirituelle (1932, publiée en 1971), dont la puissance spéculative le dispute à la clarté de l’expression. Or, la philosophie de Lanza del Vasto, en débat permanent avec Descartes, Kant et Hegel, peut être considérée comme la matrice et la clé de ses engagements ultérieurs plus visibles. L’A., qui a vécu plusieurs années auprès de Lanza del Vasto, et enseigne aujourd’hui à l’Institut catholique de Toulouse et en classes préparatoires, nous offre ici le texte presque intégral (en deux volumes) de la première thèse française de philosophie consacrée à cette œuvre, qu’il a soutenue en 2005 à l’Université de Paris IV-Sorbonne. Son ambition est de contribuer enfin au rapprochement « entre cette grande pensée et le monde universitaire qui lui a donné naissance » (p. 21).

L’intuition cardinale de Lanza del Vasto est ainsi formulée : « Si tout est relatif, l’absolu par soi-même se pose : c’est la relation » (p. 31). Ainsi, tout est lié à soi-même et à autre chose, et à l’infini, et tout est structuré de façon ternaire : en chaque entité, deux pôles sont liés par un troisième en lequel ils s’unissent. C’est donc d’une vision du monde unifiée que Lanza del Vasto cherche à rendre compte, et il le fait en construisant une synthèse cohérente des différents champs du réel. À l’heure de tous les cloisonnements et de toutes les déconstructions, ce souci de cohérence englobante et de transversalité ne laisse pas à la fois de surprendre et de stimuler l’intérêt.

Ce premier volume est divisé en deux parties. L’une, consacrée à la sensibilité et aux arts, propose une esthétique inédite ; se refusant à réduire le monde à un matériau exploitable, elle nous invite à le contempler dans son insigne gratuité, revalorisant du même coup la perception sensible. La seconde partie aborde les questions liées à l’intelligence et au savoir, depuis les mathématiques et les disciplines les plus abstraites jusqu’aux sciences naturelles et concrètes ; loin du stéréotype d’un Lanza del Vasto antimoderne, nous découvrons avec lui une conceptualité susceptible de réconcilier science et conscience, progrès et sagesse.

On attend impatiemment la publication du second volume, consacré à la métaphysique, et qui comprendra une bibliographie commentée pour l’ensemble de l’œuvre. Cette dernière représentera une somme monumentale, mais dont chaque chapitre constitue une porte d’entrée spécifique dans la pensée philosophique de Lanza del Vasto : le lecteur effrayé par une telle ampleur pourrait ainsi choisir son angle d’approche. Nul doute qu’il se laissera alors séduire par la profonde originalité d’un penseur encore trop méconnu. On saura gré à D. Vigne d’avoir commencé à lever le voile d’ignorance, et à combler un vide immérité.

Revue des sciences religieuses, 84/3, 2010, p. 425 [pdf]

 

Recension par François Gachoud

Après avoir exploré des milliers de pages inédites, Daniel Vigne nous livre la première synthèse complète de la philosophie de Lanza del Vasto, philosophe visionnaire. Un monument à visiter.

Apôtre de la non-violence, fondateur de la communauté de l’Arche, écrivain et artiste, celui que son maître Gandhi avait appelé « serviteur de paix » fut une haute figure du XXe siècle par l’éclat de son rayonnement. Il fut aussi, avec cinquante ans d’avance, l’annonciateur de grandes causes de notre temps : défenseur de la nature, pacifiste engagé, il mit également au centre de ses préoccupations le dialogue interreligieux et la reconquête spirituelle de la vie communautaire. Son œuvre, qui compte une quarantaine d’ouvrages, touche aussi bien au domaine poétique et littéraire qu’au champ éthique et spirituel. Mais sait-on assez que Lanza del Vasto fut aussi et peut-être avant tout un philosophe ?

Nous devons à Daniel Vigne de nous faire découvrir une pensée dont l’étendue et la profondeur étaient inconnues jusqu’ici. Car l’œuvre philosophique de Lanza del Vasto est pour ainsi dire encore inédite : carnets intimes, thèses, manuscrits divers, correspondance, cahiers de notes, causeries et conférences dactylographiées forment un corpus de milliers de pages qui attendaient d’être étudiées. C’est chose faite après six ans d’exploration de ce vaste champ d’archives. L’auteur nous livre un premier volume qui s’annonce commme une véritable somme où se déploie une vision du monde extrêmement claire et synthétique des formes diversifiées du savoir humain. Un savoir enraciné dans la chair du concret qui fait de la sensibilité le lieu de l’ouverture à la création et à l’expression artistique. Un second volume paraîtra ensuite. Il sera consacré à la métaphysique de Lanza del Vasto, une métaphysique puissante et originale articulée autour de trois pôles : subjectif (le moi), objectif (l’être) et transcendant (la relation). Le concept de relation représente en fait la clé de voûte de cet édifice. Il permet d’ouvrir le message du penseur aux dimensions de l’infini. D’où le titre choisi par Daniel Vigne pour désigner le mouvement et le sens même de l’œuvre.

Lanza del Vasto philosophe est au fond très proche de Merleau-Ponty pour qui « la vraie philosophie est de réapprendre à voir le monde ». « Pourquoi nos sciences et nos philosophies sont–elles à ce point grises et mortes ? » s’interroge-t-il. Sa réponse : «  Parce que nous sommes ingrats, parce que nous avons méconnu la donnée, la largeur, la profondeur, la hauteur de la révélation sensible. » La « donation » sensible est bien l’intuition fondatrice de la philosophie de Lanza del Vasto. Car sans elle, l’intelligence se dessèche et s’éloigne du lieu où elle doit s’incarner et qu’elle doit explorer : la vie. La vie qui va du mouvement premier de l’instinct aux plus hautes illuminations possibles de l’esprit.

Si l’on creuse plus avant, on découvre que cette conception de la sensibilité est par définition relationnelle. C’est elle qui met en rapport l’intériorité et l’extériorité, l’esprit et la réalité. Ni subjective, ni objective, elle dépasse d’emblée l’opposition sujet-objet. Comment ? En les mettant en relation. Le pensée de Lanza del Vasto fait donc de la sphère sensible une authentique faculté qui conduit à l’esprit. La pensée du sensible réconcilie en fait le corps et l’âme, l’intelligence et l’intuition. Elle s’ouvre par conséquent et tout naturellement sur l’art : « L’art est le prolongement de l’instinct dans l’esprit » affirme Lanza del Vasto. Quant à la beauté que tout art vise, de la musique à la peinture, de la danse à la poésie, on pourra en méditer cette cette inépuisable formule : « La beauté, c’est la joie de la forme dans la chair ».

Autre intuition fondatrice qui surgit, inédite, de ce premier volume : une vision de l’art d’aimer  ouverte sur le féminin comme lieu par excellence du mystère. On y retrouve, plus incisif encore, le rôle primordial joué par la relation. La vraie relation doit être concrète, ce qui veut dire que toute relation concrète est finalement une relation d’amour. D’où ces analyses, parmi les plus originales, où Lanza del Vasto investit le champ des rapports du couple. Mais à aucun moment il ne cède à l’interprétation trop conceptuelle qui gommerait la part d’énigme que la femme représente. Parce qu’elle incarne une dimension non objectivable, parce qu’elle échappe aux catégories, parce qu’elle est signe d’une intériorité secrète et impénétrable, la femme est à la fois proche et inaccessible. Le verbe poétique seul peut en suggérer le charme, la beauté et le pouvoir d’attraction et de tendresse implicite : « Femme, ton corps de nuage et de pierre / Porte la vie et son arbre au-dedans / Et la nuit chante aux rameaux de tes veines ». L’amour donc au sommet de la vie ! L’amour qui monte, c’est l’éros, l’amour qui descend, c’est l’amour-source, celui que Dieu prodigue à l’homme et a pour nom charité.

On l’aura compris. Nous nous trouvons devant l’œuvre philosophique de Lanza del Vasto comme devant une cathédrale de pensée qui est à découvrir, à visiter en de vastes et multiples dimensions. Elle a ses piliers et ses voûtes, ses vitraux et ses éclats de lumière, ses contrastes et ses reliefs. Son espace tout entier est finalement ordonné à l’élévation de l’esprit. Le mérite de Daniel Vigne est de nous donner les clés nécessaires pour vivre cette passionnante aventure. Il vaut bien sûr la peine de la tenter.

La Liberté, 16 mai 2009 [pdf]

Recension par Simon Decloux

Lanza del Vasto (1901-1981) est bien connu comme apôtre de la non-violence, fondateur de la communauté de l’Arche (à ne pas confondre avec l’Arche de Jean Vanier) à la Borie-Noble, dans l’Hérault. Il est connu aussi pour ses publications dans les domaines littéraire, philosophique et moral-spirituel. Mais ses écrits, en particulier dans le champ philosophique, sont loin de recouvrir l’ensemble de sa réflexion. Des milliers de réflexions, consignées dans des carnets intimes, peuvent ici rejoindre et compléter notamment sa thèse de doctorat défendue à Pise en 1928 (Gli approci della trinità spirituale) et reprise, en même temps que modifiée, dans La Trinità spirituale (1932) et dans une nouvelle version, portant le même titre, mais cette fois en français, en 1971.

C’est un travail immense qu’a accompli Daniel Vigne en s’efforçant de rassembler tous les écrits de nature philosophique pour offrir une vision d’ensemble. Le livre que nous recensons constitue la première partie du travail entrepris ; en 800 pages, il rassemble les réflexions sur les arts et les sciences (le beau et le vrai) dans une sorte d’esthétique philosophique et de philosophie des sciences. Y fera suite un second tome développant les principes théoriques (la métaphysique) de cette philosophie. Il n’est guère possible de résumer un ensemble aussi vaste de réflexions. Je me contenterai donc d’exprimer une évaluation et une question, dont la valeur n’est sans doute que subjective. Une évaluation : dans les domaines qu’explore ce volume, mon sentiment est que l’esthétique est le domaine où Lanza del Vasto apporte le plus de matière à réflexion. Une question : je me demande si l’évocation du réel et de sa diversité à travers une « trinité » qui se répète et s’explicite à tous les niveaux (d’où le terme de « relation infinie ») apporte toujours la lumière qu’on en attendait.

Nouvelle Revue Théologique 133/2, 2011 [pdf]

 

Recension par Jean-Michel Maldamé

Le professeur Daniel Vigne publie le premier tome de sa thèse de doctorat en philosophie présentée à la Sorbonne. Il s’attache à la personnalité de Lanza del Vasto qui fut un de ses maîtres au temps où la Communauté de l’Arche rayonnait dans la jeunesse européenne comme un pôle de refus de la violence et de résistance au matérialisme dominant la société de consommation. Si l’étude de D. V. est le fruit de cette relation privilégiée, sa thèse prend le chemin ardu et austère de l’étude philosophique. Le premier volume s’attache, comme le dit le titre, aux arts et aux sciences. Une longue introduction donne des repères biographiques (de 1901 à 1989) puis des éléments bibliographiques relevant les ouvrages publiés et les textes inédits.

C’est un des grands mérites de cette thèse que de donner accès à ces textes importants pour saisir le jaillissement de la pensée. Le propos est bien défini : faire connaître un auteur méconnu et introduire à l’intelligence d’une pensée qui a le souci de faire face à toutes les questions traditionnelles de la conscience humaine. Lanza del Vasto s’est imposé à ses proches et à ses amis par la qualité de son rayonnement dû en premier lieu à ce qui relève des beaux-arts : littérature, musique, poésie et sculpture… Son message n’aurait pas eu le retentissement qu’il a eu dans la jeunesse s’il n’avait pas bénéficié de cette présentation. Ce n’était pas là une manière de présenter, c’était l’expression de la racine de la pensée longuement exposée dans la première partie consacrée à « la sensibilité et les arts ». Il y a là bien plus qu’une esthétique au sens universitaire du terme, mais une ontologie du sensible et de la sensibilité qui enracine le génie dans le corps et la pensée dans le rapport où naît la communion et la communication entre les êtres.

D.V. consacre un premier chapitre au rapport entre sensibilité et génie. Puis il relève ce qui concerne l’essence et la naissance de l’art. Il expose ensuite dans un troisième chapitre la « triade des arts » selon Lanza del Vasto : musique, peinture et poésie. Le chapitre IV traite de l’amour et ainsi entre dans une perspective qui donne les fondements à une éthique de liberté et de salut des forces de la vie. L’analyse des thèmes abordés montre que la démarche de Lanza del Vasto tient à distance l’attitude moderne de sécularisation qui naturalise et en conséquence matérialise les perspectives. La philosophie est ici existentielle et le propos intellectuel toujours relié à la vie telle qu’elle s’avoue dans des textes personnels.

La deuxième partie de ce gros volume entre dans des domaines où la philosophie universitaire européenne se développe à loisir : l’intelligence et le savoir. Après un chapitre liminaire (chap. V : « Lumières de l’intelligence ») une première section traite des « savoirs abstraits » : mathématiques (en l’occurrence le chiffre), espace, temps. Le chapitre neuvième fait la liaison entre ce savoir théorique et le monde réel en traitant du mouvement.

La deuxième section est consacrée aux « sciences concrètes ». Elle commence par un texte épistémologique sur la nature de la science, puis entre dans les deux grandes sciences fondamentales sous les titres de « matière et énergie » et « la vie et les vivants ». Relevons à ce propos que la démarche doit beaucoup à Aristote en dialogue avec la philosophie de Hegel qui a marqué Lanza del Vasto dans ses études à Berlin et à Paris ; il ne s’agit donc pas seulement d’épistémologie, mais bien d’une philosophie de la nature. Ce terme n’est pas entendu dans le sens de l’école thomiste ; il est marqué par la tradition romantique allemande de la Naturphilosophie et, de ce fait, articule étroitement ce qui est dit de la sensibilité, de l’imagination et de la créativité de l’esprit avec le travail scientifique.

Le volume ici présenté n’est que le premier tome et le lecteur attend avec impatience la publication de la suite qui entrant en métaphysique et dans les débats théologiques – en particulier ce qui concerne la théologie trinitaire – lui donnera accès à l’ensemble de la philosophie de Lanza del Vasto. Mais sans attendre, la lecture de ce travail érudit, qui se lit avec facilité étant donné la clarté de l’exposé et la justesse de l’expression, donnera à bien des étudiants et chercheurs de vérité des éléments importants pour leur propre route.

Bulletin de Littérature Ecclésiastique CXI/1 (janvier-mars 2010), p. 106-107.

 

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