Justin de Rome – De la résurrection, trad. André Wartelle, « Saint Justin, philosophe et martyr : De la Résurrection », dans Bulletin de l’association Guillaume Budé, 1993/1, p. 66-82 (résumé-citations D. Vigne [pdf]).
Justin de Rome
De la résurrection
II, 1. Ceux qui professent la pire des doctrines prétendent qu’il n’y a pas de résurrection de la chair : il est impossible, selon eux, que cette chair, une fois détruite et dispersée, retrouve son intégrité. 2. Outre son impossibilité, ils considèrent le salut de la chair comme nuisible, et ils la déprécient en mettant en avant ses défauts, et ils la font apparaître comme la seule cause des péchés, si bien que, si la chair, disent-ils, doit ressusciter, ses défauts aussi ressusciteront. […] 9. Nous résoudrons donc en premier lieu les difficultés qui leur paraissent insolubles; ainsi pourrons-nous ensuite, à propos de la chair, poursuivre l’exposé qui démontre qu’elle reçoit le salut.
Invraisemblable ?
III, 1. Ils prétendent donc que, si le corps doit ressusciter dans son intégrité et rentrer en possession de tous ses membres, il faut aussi que s’exercent les fonctions de ces membres, que la matrice conçoive, que l’organe masculin féconde, et ainsi de suite. […] Mais la possession de cet organe n’entraîne pas immédiatement, par nécessité, le fait de concevoir. […]
IV, 1. Bien, disent-ils. Si donc la chair ressuscite, elle ressuscite telle qu’elle se sera couchée dans la tombe, si bien que si l’on a été mis au tombeau borgne, on ressuscite borgne ; si l’on y a été mis boiteux, on ressuscite boiteux ; et si l’on a quelque autre infirmité corporelle, sur ce point justement on ressuscitera diminué. 2. Ô véritables aveugles des yeux du cœur ! […] si sur cette terre il a guéri les infirmités de la chair et il rendu au corps son intégrité, combien plus le fera-t-il à la résurrection, pour que la chair ressuscite dans son intégrité et sa perfection. […]
Impossible ?
V, 2. À ceux qui prétendent qu’il est impossible à Dieu de ressusciter la chair, je crois bon d’expliquer qu’en s’exprimant ainsi, ils ne se rendent pas compte que, tout en affirmant être croyants, ils donnent dans leurs actes la démonstration qu’ils sont incroyants, et plus incroyants que les infidèles. 3.
De fait, […] comme le dit Homère, leur poète : Les dieux peuvent tout, et facilement 4. (il a même ajouté facilement, c’est-à-dire avec aisance, afin de montrer la grandeur de la puissance des dieux) […] combien plus nous qui possédons la foi vraie, la foi par excellence, nous devons croire à notre Dieu, puisque nous en avons des indices, 7. et d’abord la naissance du premier être humain, qui a été tiré de la terre par Dieu, […] après cela, la succession des générations, et, plus encore, admirer qu’à partir d’une toute petite goutte d’élément liquide se forme un être vivant d’une telle importance. 9. Et pourtant, si ce fait n’avait été que l’objet d’une promesse, sans être apparu comme réalisé, il eût été beaucoup plus incroyable que tout le reste, alors qu’en fait sa réalisation le rend plutôt croyable ! […]
Ceux qui étudient le monde physique, qu’on appelle des savants, disent de l’univers qu’il est, les uns, comme Platon, matière et Dieu ; d’autres, comme Épicure, atomes et vide ; d’autres, comme les Stoïciens, les quatre éléments, terre, eau, air et feu : […] de fait, selon Platon, existent la matière et Dieu, l’un et l’autre sont incorruptibles, et Dieu tient la place de l’artisan. […]
Ainsi, le modeleur, à partir de la cire ou de la boue, modèle et rend vivante une forme d’être vivant ; en sens inverse, si l’être modelé est détruit, il n’est pas impossible au modeleur, en délayant à nouveau la même matière et en la renouvelant, de refaire le même objet modelé. […] les atomes étant incorruptibles, il n’y a aucune impossibilité, s’ils se réunissent à nouveau et reprennent la même position et le même rang.
Indigne ?
VII, 1. Il faut ensuite s’adresser à ceux qui méprisent la chair et prétendent qu’elle n’est pas digne de la résurrection ni de la citoyenneté des cieux, 2. D’abord parce que sa substance est la terre, et ensuite parce qu’elle est remplie de toutes sortes de fautes, au point qu’il est inévitable que l’âme soit fautive avec elle. 3. Ceux-là paraissent ignorer la totalité de l’action de Dieu. […] De fait, le texte dit : Dieu tira de la terre du sol et il façonna l’homme. Il est donc évident que l’homme modelé à l’image de Dieu était charnel.
7. Que la chair soit un objet précieux aux yeux de Dieu, cela est évident d’abord du fait qu’elle a été modelée par lui. […] 8. L’être en vue duquel le reste a été conçu est celui qui est le plus précieux de tous aux yeux de son créateur. 9. Oui, disent-ils, mais la chair est pécheresse, au point qu’inévitablement l’âme l’accompagne dans son péché : or, ils portent là contre elle une accusation vaine. […] Où donc, en effet, la chair pourra-t-elle par elle-même pécher, si elle n’a pas l’âme pour la précéder et la provoquer ? […] Puisqu’on a montré que la chair est estimée par Dieu et qu’elle est glorieuse plus que toutes les créatures, c’est à juste titre qu’éventuellement elle sera sauvée par Dieu.
Superflue ?
VIII, 1. Il faut encore argumenter contre ceux qui prétendent que, même si la chair est par excellence créature de Dieu et qu’elle a plus que tout du prix à ses yeux, elle n’a pas immédiatement pour cela la promesse de la résurrection. 2. Or, comment ne serait-il pas absurde qu’un être créé avec un si grand dessein et estimé plus que tous les autres, cet être-là, son créateur en vienne à le mépriser au point de le laisser retourner au non-être, […] tel un homme qui ne construirait une maison que pour la détruire ensuite, ou qui resterait indifférent à sa destruction alors qu’il pourrait la relever : n’allons-nous pas ainsi accuser Dieu d’agir pour rien ? 6. Mais celui qui est incorruptible n’est pas ainsi, l’intelligence de l’univers n’est pas stupide. 7. Qu’ils retiennent leur parole, les incroyants, s’ils s’en tiennent, eux, à leur refus de croire.
Oui, Dieu appelle la chair à la résurrection et lui promet la vie éternelle. 8. De ce fait, du moment que l’homme reçoit la bonne nouvelle de son salut, il la reçoit aussi pour sa chair. 9. Qu’est-ce en effet que l’homme sinon un animal raisonnable composé d’une âme et d’un corps ? 10. L’âme n’est donc pas par elle-même l’homme ? Non ! mais elle est l’âme d’un homme. Le corps pourrait-il donc être appelé l’homme ? Non ! mais il est appelé le corps d’un homme. 11. Si donc aucune de ces deux réalités n’est par elle-même l’homme, et que ce qui est appelé homme, c’est ce qui est formé de la réunion des deux, et si Dieu a appelé l’homme à la vie et à la résurrection, il n’en a pas appelé une partie, mais le tout, qui précisément est à la fois l’âme et le corps. […] 15. Aussi bien n’est-ce pas seulement notre âme qui a entendu l’appel de Dieu et l’annonce qu’il nous a fait, mais avec elle notre chair, et elles ont cru au Christ Jésus, et l’une et l’autre ont été lavées, et l’une et l’autre ont exercé la justice.
Inconvenante ?
17. Oui, disent-ils, car l’âme est incorruptible, puisqu’elle est une part de Dieu, et qu’elle a reçu son souffle, et pour cette raison Dieu a voulu sauver ce qui lui est propre et apparenté ; mais la chair est corruptible et ne vient pas de lui comme l’âme. 18. Mais alors, quelle reconnaissance pourrions-nous lui témoigner ? Et quelle démonstration y aurait-il de sa puissance et de sa bonté, s’il ne devait sauver que ce qui est sauvé par nature et qui est une part de lui-même ? 19. Car cette part-là aurait le salut par elle-même, si bien qu’en ce cas, en sauvant l’âme, il n’accomplit pas une grande action, puisque le fait d’être sauvée lui est inhérent, parce qu’elle est une part de Dieu, un souffle reçu de lui. 20. Mais il n’y aurait guère de reconnaissance envers un Dieu qui ne sauverait que ce qui lui est propre, car cela revient à se sauver soi-même. […]
IX, 1. Si la chair n’était bonne à rien, pourquoi l’aurait-il soignée ? Et, ce qui est plus fort que tout, il a ressuscité des morts. 2. Pour quelle raison ? N’est-ce pas pour montrer ce que doit être la résurrection ? […] 7. Et, voulant confirmer cette réalité, alors que ses disciples ne croyaient pas qu’il fût ressuscité vraiment avec son corps, tandis qu’ils le voyaient et qu’ils étaient dans le doute, il leur dit : N’avez-vous pas encore la foi ? Voyez, c’est moi ! 8. Et il se fit palper par eux, et leur montra la trace des clous dans ses mains. […]
Synthèse
X, 1. La résurrection est celle de la chair qui est morte, car l’esprit ne meurt pas. 2. L’âme est dans le corps ; le corps ne vit pas sans l’âme ; une fois que l’âme l’a abandonné, le corps n’existe plus. 3. De fait, le corps est la maison de l’âme, l’âme est la maison de l’esprit. 4. Et pour ceux qui ont en Dieu une espérance assurée et une foi inébranlable, ce sont ces trois éléments qui seront sauvés. […] Et si la chair ne ressuscite pas, pourquoi est-elle l’objet d’une surveillance, et pourquoi bien plutôt ne lui accordons-nous pas de se livrer à ses désirs ? […] Mais si notre médecin, Jésus, le Christ, après nous avoir arrachés à nos désirs, accoutume notre chair au régime qui, selon lui, est sage et tempérant, 17. il est évident qu’il la garde ainsi à l’écart du péché, en tant que possédant une espérance de salut.
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