Jésus transfiguré

Jésus transfiguré, fresque de l'église de Karanlik, Cappadoce, XIIe s.

Jésus transfiguré, fresque de l'église de Karanlik, Cappadoce, XIIe s.

2009 Homélies

Daniel Vigne, Jésus transfiguré (Lc 9, 28-36) , église Notre-Dame-du-Rosaire, Toulouse, 8 mars 2009. [pdf]

Jésus transfiguré

L’aspect de son visage devint autre, et son vêtement devint d’une blancheur éblouissante. Voici que deux hommes s’entretenaient avec lui : c’étaient Moïse et Élie, apparus dans la gloire. Ils parlaient de son départ qui allait s’accomplir à Jérusalem. […] Et une voix se fit entendre : « Celui-ci est mon Fils, celui que j’ai choisi : écoutez-le ! » (Lc 9, 29-31.35)

Voici un texte étrange et doublement intriguant. D’abord parce qu’il nous rapporte un événement tout à fait exceptionnel et extraordinaire : sur la montagne du Tabor, qu’est-ce donc que Pierre, Jacques et Jean ont vu, ont vécu, ont contemplé ? Qu’est-ce que cette transfiguration de Jésus qui est, semble-t-il, un phénomène tellement surnaturel, mystique et mystérieux ?

D’autre part, pourquoi l’Église nous fait-elle lire ce récit pendant le Carême, en un temps de pénitence et d’ascèse qui ne semble pas très approprié ? D’autant plus qu’il existe, dans le calendrier liturgique, une fête de la Transfiguration le 6 août, au milieu de l’été – date qui semble mieux convenir pour ce récit de lumière et de gloire. Essayons de répondre à ces deux questions.

En premier lieu, qu’est-ce qui s’est passé pour les apôtres et qu’ont-ils eu la grâce de contempler ? Je vous propose une réponse un peu inattendue, mais fréquente chez les Pères de l’Église : dans la transfiguration, ce n’est pas tant Jésus qui est changé que les yeux de ses disciples. Ils ont « vu sa gloire », qui leur était ordinairement cachée. Ils ont été rendus capables, pendant quelques instants, d’apercevoir les abîmes de lumière qui étaient dans le Verbe incarné.

Car dans l’Incarnation, il se produit comme un voilement de cette gloire. Pour s’approcher des hommes, le Fils éternel s’enveloppe du vêtement de notre condition. Il tamise, il atténue en quelque sorte sa divinité, comme une lumière trop forte que nous ne pourrions pas supporter. Il se proportionne à notre petitesse, il se diminue pour nous rejoindre. Lui, l’infini, se fait fini ; lui, Créateur, se fait créature.

Invisiblement, il est toujours Dieu, mais apparemment il est seulement homme : fils du charpentier, disaient les gens de son village ; homme exceptionnel, peut-être, mais pas autre chose qu’un homme, disent encore beaucoup de gens aujourd’hui.

La transfiguration, c’est donc le secret de l’incarnation, sa face cachée. Au mont Tabor, la gloire intime du Christ, son identité divine au cœur de notre condition humaine, nous sont partiellement révélées. Les apôtres ont été rendus dignes de voir, dans cet homme, plus qu’un homme : le Fils bien-aimé de Dieu. C’est bien le sens de la parole qui conclut le récit : « Voici mon Fils bien-aimé, écoutez-le. »

Notons que cette révélation suppose une préparation. Ils sont trois seulement, choisis parmi les douze. Jésus les a conduits sur la montagne, c’est-à-dire en un lieu à part. Il les a élevés, purifiés, pour que leur regard puisse être visité par sa lumière…

Ici nous devinons le lien avec le Carême comme temps d’ascèse et de purification. Nous aussi, frères et sœurs, laissons Jésus nous entraîner sur la montagne, suivons-le sur le sentier, même escarpé ! Saint Ambroise dira : « Si tu ne gravis pas la cime d’un savoir plus élevé, la Sagesse ne t’apparaît pas, la connaissance des mystères ne t’apparaît pas. »

La lecture de sa Parole, la prière, le jeûne, la générosité, le pardon, autant de moyens par où il nous rend plus proches de lui. Il veut se révéler à nous, enlever les écailles de nos yeux. Montons à sa suite, faisons-lui confiance ! Nous verrons sa gloire ; à Pâques, et dès maintenant, notre cœur sera illuminé. Nous connaîtrons Jésus, le Fils de Dieu, le Ressuscité, de façon plus profonde et plus vraie.

Mais il y a un lien encore plus précis entre la transfiguration et le mystère de Pâques. L’Évangile de Luc ajoute à celui de Matthieu, que nous avons lu aujourd’hui, un détail très intéressant. Lorsque Moïse et Élie apparaissent aux côtés de Jésus, ils parlaient avec lui, dit le texte, « de son départ (littéralement : de son exode) qu’il allait accomplir à Jérusalem ». De sa Pâque.

Ainsi, du haut du Tabor, Jésus regarde vers le Golgotha. Il se prépare à sa grande mission. Il est transfiguré devant nos yeux, celui qui sera défiguré par nos péchés. Il nous est montré dans la gloire, celui qui sera bafoué, humilié, crucifié. Il est enveloppé de l’amour du Père, celui qui semblera abandonné. La transfiguration, c’est le prélude de la Passion, et c’est la prophétie de la résurrection. Quel grand mystère ! Tout l’Évangile se condense dans cet événement.

Laissons-nous donc conduire, frères et sœurs, par le Fils bien-aimé. « Écoutez-le. » Oui, écoutons sa voix. Pendant cette eucharistie, je vous propose de faire un acte de foi, de confiance renouvelée en lui, en sa parole. Fermez les yeux du corps, un moment, pour laisser s’ouvrir les yeux de votre cœur.

Alors son visage, secrètement et comme il le voudra, vous apparaîtra. Son visage d’homme qui est celui de Dieu en personne. Son visage de douleur et de gloire, qui affronte la mort et nous entraîne vers la résurrection. Qu’il nous illumine pendant ce Carême et nous guide, tous ensemble, sur les chemins de Pâques.

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