Daniel Vigne, Je suis le chemin (Jn 14, 1-12), La Croix, 30 avril 2026.
Je suis le chemin
« Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures […] Quand je serai parti vous préparer une place, je reviendrai et je vous emmènerai auprès de moi. »[…] Thomas lui dit : « Seigneur, nous ne savons pas où tu vas. Comment pourrions-nous en savoir le chemin ? » Jésus lui dit : « Je suis le chemin, la vérité et la vie. » (Jn 14, 2.3.5)
Une douce ironie traverse ces lignes, car Jésus parle, mais personne ne le comprend. Il prophétise les plus grandes choses, et ses auditeurs restent collés à la terre. Il leur exprime de sublimes vérités, mais ils les entendent de travers. Les manuscrits du quatrième Évangile portent la trace de cette difficulté : le texte grec comporte des petites variantes qui montrent que les scribes étaient parfois hésitants dans leur travail de transcription. Et nous-mêmes, sommes-nous sûrs d’avoir tout compris de ces mystérieuses paroles ?
Ainsi, dès le début du passage, les « nombreuses demeures » qui sont dans la maison du Père ont de quoi nous interroger. S’agit-il, pour ainsi dire, d’appartements personnels, signifiant le fait que chacun de nous pourra vivre en Dieu de façon unique et singulière ? Ou de résidences collectives, symbolisant des communautés, des Églises, voire des religions différentes, qui seront rassemblées dans l’unité tout en gardant leur spécificité ? Quoi qu’il en soit, l’image de cette grande maison divine, à la fois unique et plurielle, soulève bien des questions.
Après les « demeures », le Christ utilise une image plus étroite, moins spacieuse : celle de la « place » qu’il prépare pour ses disciples, et qui semble coïncider avec la sienne, puisque lui-même s’y trouve et nous prendra auprès de lui. Cette fois, il semble que nous serons tous rassemblés en un seul lieu, unis en Jésus, c’est-à-dire dans son sacrifice. Car le lieu propre du sauveur, celui d’où il rachète le monde et attire tout à lui, n’est-ce pas la Croix ?
On comprend que Thomas soit perplexe : finalement, où nous entraîne le Christ ? Vers de luxueux appartements dans le palais de son Père, ou vers le drame du Golgotha ? Peu avant, il s’était écrié impétueusement : « Allons à Jérusalem, et mourons avec lui ! » (Jn 11, 16). Mais dans quelques jours, quand on lui annoncera sa résurrection, il refusera d’y croire (Jn 20, 25). Thomas est quelqu’un qui n’a pas peur de dire ce qu’il pense, même quand il ne sait pas quoi penser ! D’où sa franchise : je ne vois pas, Seigneur, où tu veux en venir. « Nous ne savons pas où tu vas, comment en connaîtrions-nous le chemin ? »
Nous pouvons remercier Thomas pour cet aveu d’ignorance, car il donne à Jésus l’occasion de formuler une des plus belles phrases de l’Évangile, une des phrases les plus étonnantes de l’histoire du monde : « Je suis le chemin, la vérité et la vie. » À celui qui se demande quel est son chemin, Jésus dit : je suis le chemin. À celui qui cherche la vérité : ne la cherche pas ailleurs, je suis la vérité. À celui qui veut vivre : sois en moi, je suis la vie. Aucun homme de la terre n’a osé affirmer une chose pareille.
Et Jésus s’en explique : il n’est pas un surhomme, mais le fils du Père. La suite du dialogue, avec Philippe, évoque l’intimité inouïe qui relie le Christ à ce Père divin. Il n’est pas un sage ni un saint, mais la sagesse et le saint en personne. Je suis dans le Père et le Père est en moi. Paroles insondables, toujours nouvelles : comme Thomas et Philippe, reconnaissons qu’elles nous dépassent. Nous n’en aurons jamais fini de les accueillir.
Seigneur, avec Thomas, j’avoue ne pas comprendre tes paroles. Avec Philippe, je m’interroge, je balbutie… Mais je m’approche de ton mystère avec un infini respect, et je te prie de m’éclairer : qui es-tu vraiment ? Éclaire-moi, Seigneur, dissipe mes doutes et donne-moi la foi.
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