Dans ton royaume, souviens-toi

La Crucifixion, par Fra Angelico, Couvent de Saint-Marc, Florence, 1440

La Crucifixion, par Fra Angelico, Couvent de Saint-Marc, Florence, 1440

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Daniel Vigne, Dans ton royaume, souviens-toi (Lc 23, 35-43), La Croix, 21 novembre 2025.

Dans ton royaume, souviens-toi

Les soldats se moquaient de lui […]: « Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même ! » Il y avait une inscription : « Celui-ci est le roi des Juifs. » […]  L’un des malfaiteurs suspendus en croix lui dit : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume. » (Lc 23, 36-39.42-43)

Entre la fête du Christ-Roi et ce passage de l’Évangile, à première vue, quel contraste ! D’un côté, l’idée exaltante que Jésus est l’« empereur » de l’univers, le chef du monde, le seul souverain de l’humanité. De l’autre, le tableau attristant d’un homme crucifié, moqué, bafoué par ceux qui sont en train de l’exécuter.

Certes, au-dessus de sa tête, il y a un panneau portant l’inscription : « Celui-ci est le roi des Juifs. » Mais cet écriteau n’a rien d’un titre de gloire : c’est par dérision que Pilate l’a mis là, comme un avertissement lancé à la foule. Voilà ce qu’il en coûte à ceux qui rêvent d’un autre empereur que de celui de Rome ! Le message est clair : César seul est roi. Exactement l’inverse de la fête de ce jour.

Nous voilà donc forcés de réfléchir à cette royauté du Christ à laquelle nous croyons, mais que la réalité semble tellement contredire. Car les malheurs et les horreurs de notre monde sont si loin de montrer que le Christ règne sur lui…

Pour y voir plus clair, considérons ce petit écriteau appelé titulus dont on vénère la relique à Rome, à la basilique Sainte-Croix de Jérusalem. De Palestine, où les premiers chrétiens l’avaient conservé, il a été transporté là par l’impératrice Hélène. Son texte est écrit non seulement en hébreu, mais aussi en latin et en grec, comme le signalait l’Évangile de Jean (19, 20), et cela est pour nous extrêmement instructif.

Car les trois langues juxtaposées suggèrent fortement que si Jésus est roi, ce n’est pas seulement pour les juifs de son temps. Sa mort en croix, suivie de sa résurrection, a une portée universelle. Bientôt la bonne nouvelle de cette mort rédemptrice va se répandre au-delà du monde gréco-romain, être proclamée dans d’autres pays et d’autres langues. Le salut est pour tous les hommes ! Comme si Pilate, sans le vouloir, l’avait prophétisé.

Les grands prêtres devinent qu’il y a là quelque chose qui les dépasse. Ils protestent et demandent à Pilate de changer l’inscription. « N’écris pas : ‘Le roi des juifs’, mais : ‘Cet homme a dit : je suis le roi des juifs’. » En d’autres termes : il a prétendu l’être, mais il ne l’était pas. À quoi Pilate répond de manière étonnante : « Ce que j’ai écrit, je l’ai écrit » (Jn 19, 21-22). Comme si lui aussi se sentait dépassé par ce qu’il venait de faire.

Ainsi les mots mêmes qui étaient censés accuser Jésus font rayonner sa dignité royale. Ce qui se voulait une moquerie, un quolibet, appartient pour toujours à l’Évangile et à la foi chrétienne. Sur toutes les icônes, fresques et crucifix, on reproduira le fameux INRI : Iesus Nazarenus Rex Iudaeorum, qui intrigue les enfants et qu’il faut leur expliquer.

Pour nous aussi, ces mots demeurent un grand mystère. Comment un homme cloué sur une croix peut-il être dit roi ? Parce qu’il ressuscitera. répondra-t-on peut-être. Mais dans les moments mêmes où il souffrait atrocement, qui d’entre nous aurait reconnu sa royauté ? Seul un regard illuminé par la foi le permet, celui-là même que le bon larron pose sur le Crucifié. « Jésus, souviens-toi de moi dans ton royaume ! », s’écrie cet homme. Juste avant de mourir, il a tout compris.

 Seigneur Jésus, Tu n’es pas le rival de César, ni d’aucune puissance humaine. Crucifié, sans défense, Tu règnes sans armes ni violence, par Ton seul amour. Je viens à Toi, roi très doux, roi couronné d’épines, roi cloué sur le bois. Sur Ton cœur je mets ma tête. Je l’entends battre ; j’en devine la chaleur. Pourtant je doute encore, j’hésite, j’ai peur : accueille mon peu de foi !

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