Daniel Vigne, Lazare mourut, le riche aussi (Lc 16, 19-31), La Croix, 26 septembre 2025.
Lazare mourut, le riche aussi
Le pauvre Lazare mourut, et les anges l’emportèrent auprès d’Abraham. Le riche mourut aussi, et on l’enterra. Au séjour des morts, en proie à la torture […], il cria : “Père Abraham, prends pitié de moi […] je te prie d’envoyer Lazare dans la maison de mon père, car j’ai cinq frères » (Lc 16, 19-31)
« Trop tard, et bien fait pour lui ! » Telle pourrait être, à première vue, la morale de cette célèbre parabole. Trop tard, car une fois mort, le sort du riche est réglé : le voilà en enfer, où il n’a plus rien à espérer, tandis que le pauvre Lazare est au ciel. Bien fait pour ce milliardaire dur de cœur, il n’a que ce qu’il mérite : souffrir à son tour, après tous ceux dont il a négligé les souffrances.
Pourtant, à y regarder de près, le sort des deux hommes pose question. Car le pauvre semble n’avoir rien fait de spécial pour aller au ciel : il y est reçu simplement parce qu’il était pauvre. Le riche, de même, en semble écarté parce qu’il était riche : il n’est dit nulle part qu’il était malhonnête ou méchant.
Notre destin final se jouerait-il donc sur notre condition sociale ? Dans ce cas, ceux qui, comme nous, sont plutôt des riches en ce monde devraient douter de leur salut. Et si la misère était un passeport pour le ciel, on pourrait penser qu’elle n’est pas si mauvaise que cela, et se dispenser de la combattre…
Pour y voir plus clair, examinons la suite du récit, c’est-à-dire la conversation entre Abraham et le riche dans sa fournaise. Elle est surprenante, car si ciel et enfer sont opposés et séparés, comment y a-t-il communication entre les deux ? Comment Abraham, figure du Père céleste, peut-il appeler « mon enfant » un damné que Dieu aurait rejeté à jamais ? Et comment celui-ci peut-il l’appeler trois fois « père », en le suppliant : « prends pitié de moi, je t’en prie » ? De plus, s’il est probable que le riche ait péché par égoïsme, son souci du salut des autres (en l’occurrence, ses cinq frères) n’est-il pas plutôt généreux ? Pour cela, il invoque le secours de Lazare : n’est-ce pas une forme de repentance, une façon de regretter sa suffisance ? Finalement, cet homme dur ne s’avère-t-il pas capable d’une certaine humilité et d’une certaine bonté ?
Osons donc une autre hypothèse. Contrairement aux apparences, ce malheureux riche n’est pas en enfer, c’est-à-dire dans le refus définitif de l’amour, mais dans ce que l’on appelle le purgatoire. La torture qu’il subit, il se l’inflige lui-même : c’est celle du remords. Il a compris qu’il lui avait manqué l’eau vive de l’amour, et il supplie de la recevoir. Le feu qui le brûle n’est pas une punition éternelle, mais un processus de purification. Entre Dieu et lui, le « grand abîme » est une longue nuit à traverser, jusqu’à la lumière finale : celle de la résurrection de Jésus, vainqueur de la mort par l’amour.
C’est précisément sur cette espérance que la parabole s’achève. « Si quelqu’un ressuscitait d’entre les morts… » Ce n’est pas une hypothèse, mais une réalité : dépassant la Loi et les Prophètes, le Christ ouvre le ciel à tous ceux qui veulent bien recevoir la grâce du salut. Riches ou pauvres, méritants ou indignes, il nous fera entrer, si nous le voulons bien, dans la Vie sans fin. Entre-temps, ne laissons donc pas un « grand abîme » nous séparer des plus petits, des pauvres, des blessés de cette vie. Au contraire, tendons-leur la main et ouvrons-leur notre cœur. Car c’est l’un d’eux, en souriant, qui nous accueillera à la porte du Royaume.
Seigneur, devant la souffrance des autres, trop souvent je reste froid. Ma richesse m’aveugle, mes privilèges m’endurcissent. Mon cœur est sec, pardonne-moi… Mais tu connais le fond de ce cœur et tu veux le transformer. Remplis-le de ton Esprit, fais-le vibrer de compassion, apprends-moi à aimer !
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