Sur les rives du Jourdain

Baptême du Christ, par Giotto, chapelle des Scrovegni, Padoue, 1304

Baptême du Christ, par Giotto, chapelle des Scrovegni, Padoue, 1304

2019 Homélies

Daniel Vigne, Sur les rives du Jourdain (Mt 3, 13-17), sanctuaire de Béthanie, pèlerinage en Jordanie, le 31 octobre 2019. [pdf]

Sur les rives du Jourdain

Alors paraît Jésus. Il était venu de Galilée jusqu’au Jourdain auprès de Jean, pour être baptisé par lui. Jean voulait l’en empêcher et disait : « C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et c’est toi qui viens à moi ! » Mais Jésus lui répondit : « Laisse faire pour le moment, car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice. » (Mt 3, 13.14)

Frères et sœurs, voici venue la dernière eucharistie de notre pèlerinage. Que de merveilles, n’est-ce pas ? Nous ne sommes pas prêts de les oublier. Mais c’est pour moi un motif d’action de grâce supplémentaire d’être sur le lieu du baptême du Christ, parce qu’il y a vingt-cinq ans, vivant à Jérusalem avec Monique mon épouse, je préparais une thèse de théologie sur ce thème, qui me tient très à cœur.

Car c’est tout de même un événement étrange : que vient faire Jésus en ce lieu ? Pourquoi vient-il recevoir un baptême de rémission des péchés ? Est-ce qu’il se sentait pécheur ? Pourquoi vient-il s’incliner devant un prophète ? Est-ce qu’il se sentait inférieur ? Oui, on a le droit d’être étonné de voir Jésus se mêler à la foule des pénitents, lui qui est sans péché ; et c’est bien ce que dit Jean-Baptiste dans l’évangile de Mathieu que nous venons d’entendre ; pressentant la dignité infinie de celui qui vient à lui, il refuse de baptiser Jésus. Mais celui-ci insiste : « C’est ainsi qu’il nous convient d’accomplir toute justice ». Autrement dit, le Seigneur sait qu’il pose là un geste paradoxal. Un geste qui contient tout le sens de sa vie. Et quel est-il ? Que vient faire cet homme en ce lieu ?

Une première réponse serait sans doute que le Christ assume ici tout le passé d’Israël, et d’abord son Exode. Josué, nous l’avons lu, avait fait franchir le Jourdain au peuple, portant l’arche d’alliance. Jésus, nouveau Josué (c’est le même nom), est celui qui achève vraiment la marche du peuple élu dans le désert et à travers sa longue histoire. Il est le véritable chef qui introduit l’humanité dans la Terre promise, par l’alliance « nouvelle et éternelle ». Plus largement, le Christ est le nouveau Moïse, non seulement « sauvé des eaux », mais sauveur des hommes par les eaux du baptême. Car à travers Moïse, c’était déjà lui qui accompagnait les Hébreux dans le désert. Comme le dit saint Paul dans une formule magnifique : « Ils buvaient à un rocher spirituel qui les accompagnait, et ce rocher, c’était le Christ » (1 Corinthiens 10, 4). Rocher frappé pour notre salut, mais qui pour nous devient source d’eau vive.

Plus largement encore, Jésus assume au Jourdain tout le passé prophétique de la tradition d’Israël. C’est pourquoi il rencontre Jean-Baptiste, le dernier des prophètes, avec qui il avait en quelque sorte rendez-vous ici. À travers Jean, nouvel Élie, Jésus achève et accomplit toutes les prédictions, les attentes, les annonces des prophètes. L’Évangile des Hébreux, texte apocryphe perdu mais dont on connaît quelques fragments, a un récit du baptême fort intéressant qui dit ceci : « Lorsque Jésus fut baptisé, il remonta de l’eau et toute la source de l’Esprit Saint descendit sur lui et lui dit : mon Fils, je t’attendais dans tous les prophètes, j’attendais que tu viennes et que je me repose en toi, car tu es mon Fils premier né, qui règnes pour l’éternité ». Voyez l’insistance de ce texte judéo-chrétien sur les prophètes : au Jourdain, Jésus accomplit leurs annonces, et c’est bien pourquoi la voix venue du ciel est une parole tirée du prophète Isaïe (42, 1).

Mais on peut remonter plus haut dans l’histoire. Au Jourdain, Jésus assume encore un autre signe prophétique, qui s’était accompli du temps de Noé : celui de la colombe. Comme vous le savez, après le Déluge, cet oiseau tourne et tourne à la recherche d’un signe de vie, sans rien trouver. Mais Noé la renvoie et elle revient avec un rameau d’olivier qui symbolise, pour nous, le Christ Messie, celui qui est oint de l’huile sainte. La colombe de l’Esprit, peut-on dire, reconnaît en Jésus le seul homme parfaitement saint, indemne des eaux de la mort, le seul germe de vie sur la terre dévastée. Et par lui, comme par Noé, une nouvelle création va advenir, une nouvelle humanité va naître.

En remontant encore plus haut, on peut reconnaître en Jésus le nouvel Adam. Car en lui, au Jourdain, le récit de la Création trouve un écho et un accomplissement. Vous vous souvenez que dans le récit de la Genèse, où l’Esprit plane sur les eaux primitives, Dieu « sépare les eaux d’avec les eaux » (1, 7), distingue le monde d’en-haut et celui d’en bas. Mais sur le Christ qui remonte des eaux du Jourdain, Jean voit l’Esprit descendre comme une colombe – ou comme une source, disait l’Évangile des Hébreux. C’est-à-dire qu’en lui, comme à travers une colonne vivante et personnelle, le ciel et la terre communiquent et communient. Il est l’Homme parfait en qui Dieu habite, « le Fils bien-aimé » en qui l’humain et le divin ne font plus qu’un.

Mais si Jésus assume ainsi le passé d’Israël, toute l’histoire du salut qui menait jusqu’à lui, il ouvre aussi un avenir. C’est le deuxième sens de sa venue au Jourdain ; inaugurer l’Évangile. En ce lieu, comme on sait, prend fin sa vie cachée et commence sa vie publique. Et quel geste puissant, du point de vue symbolique ! Il descend à 400 mètres au-dessous du niveau de la mer, au point le plus bas du monde (je n’ai pas pu monter en haut du Sinaï comme vous, mais pour rien au monde je n’aurais manqué le rendez-vous que nous avions ici !). Et de là il remonte…

Il descend, non pour être purifié de ses péchés, non pour être lavé, mais pour prendre sur lui les péchés que tous les hommes avaient laissés dans le fleuve. Il est le seul qui puisse y descendre de cette façon. Ce n’est pas le Jourdain qui le lave, c’est lui qui lave le Jourdain, qui sanctifie les eaux ! Et c’est lui, en personne, qui est notre Jourdain, notre source d’eau vive, notre torrent, notre fontaine de jouvence.

Car ici, comme le dit Jean-Baptiste, il prend ou il ôte, il porte ou il enlève (le verbe grec airein a les deux sens) le péché du monde. Tous nos péchés qu’il prend sur lui, il les assume et les pardonne, jusqu’à la Croix. Il ira en en effet du Jourdain à Jérusalem, de cette Béthanie « au-delà du Jourdain » à une autre Béthanie, près du Mont des Oliviers, où il ressuscitera Lazare. Ici, Jésus accueille l’Esprit pour nous le donner. Ici, il choisit ses premiers apôtres, comme Josué avait choisi douze hommes au Jourdain (Josué 4, 2), et leur avait fait porter douze pierres pour en commémorer le franchissement. Jésus, de même, prend ces pauvres hommes qui étaient comme des pierres, et il en fait des apôtres.

Oui, ce geste du Christ, au début de sa mission, contient et préfigure tout l’Évangile. L’Épître de Jean a un verset un peu étrange, parlant du Christ et disant : « C’est lui qui est venu par l’eau et par le sang ; non pas avec l’eau seulement, mais avec l’eau et avec le sang. Et c’est l’Esprit qui en rend témoignage, parce que l’Esprit est la vérité. Ils sont ainsi trois à témoigner, l’Esprit, l’eau et le sang, et les trois sont d’accord » (1 Jn 5, 5). C’est très mystérieux, et pourtant très clair : l’eau du Baptême, le sang de la Passion, l’Esprit de Pentecôte, tous trois sont d’accord. Du Jourdain au Golgotha, du Golgotha aux extrémités de la terre sous le souffle de l’Esprit, c’est l’unique Christ qui vient à nous, qui nous rejoint, qui nous bénit.

Que venait donc faire Jésus en ce lieu ? Je l’ai dit : assumer le passé d’Israël, inaugurer l’Évangile, la Bonne Nouvelle – et peut-être enfin, frères et sœurs, une troisième raison : dans le mystère des temps, et au-delà des temps, le Christ avait, je crois, rendez-vous avec nous. Il vient nous rencontrer. Au terme de ce voyage, nous avions ici rendez-vous avec Jésus. Notre voyage, notre pèlerinage sur les routes de l’Exode, nous conduit au Christ. Chacun de nous est venu ici avec son poids de souffrances, avec ses doutes, avec son passé pas forcément simple. Mais Jésus est celui qui prend ce passé, et qui le lave. Chacun de nous est venu avec des attentes, des espérances, des inquiétudes peut-être, des soifs. Jésus est celui qui nous donne l’Esprit, qui nous désaltère et nous ouvre un avenir. Confions-lui maintenant toute notre vie, laissons-le nous baptiser, nous plonger dans l’eau vive, pour une vie nouvelle.

Seigneur, tu nous as bénis durant ce voyage, tu as rempli nos yeux de merveilles. Maintenant nous voulons fermer les yeux et te contempler, toi, t’accueillir et te suivre, du plus profond de notre cœur. Merci, Seigneur, merci ! Amen.

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