Aux jours de Noé

L'arche de Noé, chapelle palatine de Palerme, 1140 © D.Vigne 2023

L'arche de Noé, chapelle palatine de Palerme, 1140 © D.Vigne 2023

2016 Homélies

Daniel Vigne, Aux jours de Noé, église Saint-Jérôme, Toulouse, 27 novembre 2016. [pdf]

Aux jours de Noé

Comme il en fut aux jours de Noé, ainsi en sera-t-il lors de la venue du Fils de l’homme. En ces jours-là, avant le déluge, on mangeait et on buvait, on prenait femme et on prenait mari, jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche ; les gens ne se sont doutés de rien, jusqu’à ce que survienne le déluge qui les a tous engloutis. (Mt 24, 37-39)

Vous l’avez entendu : au début de ce passage de l’Évangile, Jésus fait allusion au récit du Déluge, histoire magnifique et terrible de la Bible. Mais puisqu’il nous renvoie à l’Ancien Testament, pour bien comprendre ce que dit l’Évangile, regardons de plus près ce récit de la Genèse pour en tirer quelques leçons, quelques enseignements, en étant attentifs à quelques détails intéressants du texte.

En ce temps-là, rapporte la Genèse, « les hommes étaient devenus nombreux à la surface de la terre « (6, 1), ils étaient devenus méchants et violents. Méchants et violents entre eux, bien sûr, mais le problème ne concernait pas seulement les hommes : autour d’eux, toute la terre, tout leur environnement était comme souillé, contaminé. Le texte le dit explicitement : « La terre était pervertie devant Dieu, toute chair avait une conduite perverse sur la terre ». C’est étrange, mais nous voyons l’idée : par le péché de l’homme, même le monde non-humain est touché. Quand une partie du fruit pourrit, le reste ne va pas tarder. Première constatation, première leçon, elle est un peu triste : quand le mal se répand, il peut tout gâcher.

C’est vrai dans toutes sortes de domaines : la corruption qui gangrène la société, la pollution qui salit la planète, l’orgueil de quelques-uns allume qui des guerres impossibles à arrêter. C’est vrai en cuisine, n’est-ce pas Mesdames : si vous mettez un peu de sel à la place d’un peu de sucre, le gâteau est fichu. C’est vrai en chacun de nous : si nous nous laissons infecter dans un certain domaine (en pratiquant le mensonge, par exemple), il y a danger que d’autres aspects de notre vie soient bientôt affectés. Car un problème non résolu entraîne un problème plus grave, c’est bien connu, et c’est dans cette spirale infernale que l’humanité d’alors, comme celle d’aujourd’hui, était entraînée.

Devant cette triste situation, que fait Dieu ? Il s’afflige, il se repent, dit même la Bible, au point de vouloir effacer son œuvre, comme un ingénieur ou un artiste jette une invention qui ne marche pas, ou un tableau raté. Le texte dit : « Le Seigneur vit que la méchanceté de l’homme était grande sur la terre et s’affligea dans son cœur … Et le Seigneur dit : je me repens de les avoir faits. »

Remarquons qu’il n’y a aucune trace de colère ni de haine dans cette décision, qui reflète plutôt la tristesse et la déception. Dieu n’envoie pas le Déluge avec plaisir sur la terre, contrairement à ce que certains tableaux baroques pourraient donner à penser. Plutôt que châtier le mal, il veut le laver. Il en est peiné, il pleure, pour ainsi dire, sur cette première création corrompue et abîmée. Le Déluge, si vous me permettez cette image, ce sont les larmes de Dieu sur le péché des hommes.

Oui, Dieu pleure sur nous comme un père ou une mère sur les fautes de ses enfants. Il en est lui-même tellement affecté qu’après le Déluge, il promettra que plus jamais un tel cataclysme ne se reproduira sur la terre. Et voici donc la deuxième leçon de ce récit, elle est partiellement triste, mais beaucoup moins que la première. Elle nous dit ceci : certes, Dieu voit notre mal, mais si profond que soit notre mal, Dieu ne veut jamais notre mal, Dieu veut seulement notre bien.

Oui, frères et sœurs, Dieu ne veut que notre bien. Peut-être que cette idée vous surprend, ou qu’elle vous semble paradoxale à propos du Déluge, qui a l’air d’être un récit de châtiment. Mais si on regarde le texte de près, on s’aperçoit qu’il est focalisé uniquement sur Noé et sa famille, sur l’arche et les animaux qu’elle contient, bref, sur la semence de vie qui va survivre au cataclysme. La Bible n’a aucune complaisance à décrire le malheur et la mort des méchants. La disparition de l’ancien monde est à peine évoquée, en trois lignes, et l’auteur conclut simplement : « Ils furent effacés de la terre et il ne resta que Noé et ce qui était avec lui dans l’arche. » Comme si le regard de Dieu sur le monde dévasté (dévasté par nos fautes) était, en réalité, entièrement concentré sur ce petit germe de vie nouvelle, sur cet homme juste, cet homme fidèle à travers lequel l’humanité va renaître.

Voici donc la troisième leçon à retenir, et celle-là n’est pas triste du tout, c’est vraiment une bonne nouvelle : ce qui intéresse Dieu, c’est ce que vous faites de bien. Croyez-vous vraiment que Dieu passe son temps à compter vos fautes, vos erreurs, et à vous regarder de travers ? Non, frères et sœurs, mais il guette ce qu’il y a de meilleur en vous. Sur tout le reste, en fait, il ferme les yeux, ou il pleure. Et quand Dieu ferme les yeux, nous voilà dans les ténèbres, puisqu’il est notre lumière. Et quand Dieu pleure, une seule de ses larmes a de quoi submerger le monde entier. Et si Dieu pleure, c’est parce qu’il ne peut pas et ne veut pas nous forcer à l’aimer, comme il ne pouvait pas forcer l’humanité à entrer dans l’arche. Il patiente, il propose plutôt qu’il n’impose, il espère. Toujours Dieu espère. Le moindre acte de foi, le moindre geste de bonté, dans ce monde dur et fermé, Dieu le voit, Dieu l’encourage, Dieu le protège, comme cette petite arche pleine de promesses qui surnageait au milieu de l’océan.

D’ailleurs le patriarche Noé lui-même, comme le disent les traditions aussi bien juives que chrétiennes, aurait bien voulu faire entrer davantage de monde dans son arche, et même aurait voulu y faire entrer tout le monde. Selon la Genèse, il a mis 120 ans à la construire – il ne s’agit pas de prendre cette chronologie à la lettre, bien sûr, mais de comprendre le message – et pendant toutes ces années, que faisait-il ? D’après les traditions, il avertissait ses contemporains de ce qui allait se passer, mais tout le monde se moquait de lui. Fabriquer un bateau sur une colline ou une montagne, c’était aberrant, c’était ridicule. Pourquoi s’inquiéter de l’avenir, pourquoi ne pas se contenter de vivre au présent ? Pourquoi s’inquiéter d’une hypothétique catastrophe ?

Comme dit Jésus lui-même, « au temps où Noé construisait l’arche, on mangeait, on buvait, on prenait femme ou mari », traduisons pour aujourd’hui : on achetait, on vendait, on consommait, on produisait, on polluait, sans autre souci que celui du plaisir et du profit. Bien sûr certains nous disent d’arrêter, de changer de voie… Mais ils clament dans le désert, et demain peut-être il sera trop tard.

Traduisons encore : on s’amusait, on se distrayait, dans l’indifférence au malheur des autres, ceux qui fuient la guerre, la famine ou la misère, et qui arrivent dans nos pays riches en espérant y trouver un peu de réconfort. Et certains, dont le pape François, nous disent : c’est le moment, pour nous chrétiens, de leur tendre la main, et de les faire entrer dans l’arche de l’amour. Oui, montrons-leur, à ces frères humains, ce que c’est que l’amour du Christ. Face aux migrations, cette espèce de déluge d’un nouveau genre, déclenchons, quant à nous, un déluge d’amour. N’attendons pas qu’il soit trop tard, que le soupçon et la haine aient tout gâché, tout pourri.

Frères et sœurs, ne nous laissons pas submerger par la peur. N’endurcissons pas votre cœur. Soyons des bâtisseurs d’arche, soyons les dignes fils de Noé. Et voici un dernier enseignement que je vous propose de retenir. Il est tout à fait joyeux, stimulant et urgent : réveillons-nous. Le temps de l’Avent commence aujourd’hui, temps de veille et de vigilance, temps de réveil et de conversion. Le Seigneur vient. « Marchons dans la lumière », comme disait le prophète Isaïe. Et saint Paul : « Le jour est tout proche, revêtons-nous des armes de lumière. »

Oui, réveillons-nous, mes frères. Il est vrai que pendant un mois, jusqu’à Noël, les jours vont diminuer, la nuit va sembler grandir sur la terre. Mais nous, allumons des lampes, soyons des veilleurs. Alors notre cœur sera prêt pour accueillir Celui qui vient, le nouveau Noé, le Sauveur. Alors nous entrerons dans son arche pour échapper à la mort, pour être lavés et sauvés de nos péchés. Alors Dieu fera de nous un peuple de frères, une humanité nouvelle, ou ne régneront plus la discorde et la méchanceté, mais la miséricorde et la bonté. Amen.

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