La Croix de vie

Khatchkar arménien © D.Vigne 2016

Khatchkar arménien © D.Vigne 2016

2016 Homélies

Daniel Vigne, La Croix de vie (Jc 4, 1-10 et Mc 9, 30-37), monastère de Haghpat, Arménie, 17 mai 2016. [pdf]

La Croix de vie

D’où viennent les guerres, d’où viennent les conflits entre vous ? N’est-ce pas de tous ces désirs qui mènent leur combat en vous ? (Jc 4, 1)

Ils avaient discuté entre eux pour savoir qui était le plus grand. […] Prenant alors un enfant, Jésus le plaça au milieu d’eux, l’embrassa, et leur dit : « Quiconque accueille en mon nom un enfant comme celui-ci, c’est moi qu’il accueille. (Mc 9, 35-37)

L’Épître aux Hébreux (4, 12) dit que la Parole de Dieu est « comme un glaive à deux tranchants qui sépare les tendons et les chairs qui sépare même l’âme et l’esprit », c’est-à-dire ce qui en nous est spirituel, ce qui vient du Saint-Esprit, et ce qui est seulement psychique, psychologique. Eh bien je crois que c’est le cas, frères et sœurs, des deux textes que nous venons d’entendre. Ils nous pénètrent de façon tranchante. Ils vont à rebours de nos tendances psychologiques habituelles et courantes. Car nous aimons naturellement ce qui va dans le sens de nos désirs, nous n’aimons pas ce qui contrarie nos désirs.

Nous sommes soucieux de nos intérêts, de notre confort, c’est naturel, nous sommes des animaux rusés, et la loi de la nature, c’est que le plus rusé l’emporte sur les moins rusés ou les moins forts. Et voilà que saint Jacques pointe ce mécanisme naturel comme étant la cause de tous nos malheurs : « Vous désirez et vous n’obtenez pas. Vous êtes jaloux et vous vous affrontez. » Changez d’attitude, dit-il. Retournez ce mouvement naturel. Cessez de prendre, de convoiter, d’être au centre et au sommet de votre propre vie. Abaissez-vous, humiliez-vous, descendez. Arrêtez de vouloir être au-dessus, acceptez d’être plutôt en dessous. Ça renverse tout, n’est-ce pas ? Ce n’est pas très facile à entendre.

Et dans l’Évangile, Jésus renchérit, à travers les deux péricopes que nous venons d’entendre. Commençons par la deuxième, la fin du texte, qui est vraiment la suite directe de l’Épître de Jacques. Les apôtres discutent pour savoir qui est le plus grand (on dit « discute » pour ne pas dire « dispute », mais vous devinez que la dispute n’est pas loin). Et Jésus, lui aussi, lui d’abord, retourne cette tendance, ce phénomène naturel. Il nous appelle à fonctionner autrement. À nous faire serviteurs les uns des autres. À honorer les plus petits, à les faire passer devant. À mettre au centre l’enfant, c’est-à-dire non pas ce qui est achevé, terminé, mais ce qui est encore inachevé, en devenir, en progrès. Misez là-dessus, nous dit Jésus. Soyez tournés vers ce qui est faible et qui grandit. Nous avons vu hier, à Gyumri, sœur Mariam entourée de ces petits orphelins qu’elle fait grandir. Quel témoignage, n’est-ce pas, c’est l’Évangile à l’état pur !

Plus largement, nous traversons un pays qui aujourd’hui est petit, qui a été humilié par des voisins puissants, mais qui se construit, se reconstruit. Un pays qui a gardé la foi au Christ malgré la dictature d’un régime athée, malgré les siècles de domination musulmane. Un pays qui est comme une croix dressée, un khatchkar. Car c’est la croix, et le texte de l’Évangile commençait par cela, qui est la clé de ce retournement. Jésus en parle comme à mi-voix, en cachette. C’est un secret.

Le monde ne peut pas comprendre ce secret. Le monde fonctionne selon ses propres principes, la grandeur, la richesse, la puissance. Selon de fausses évidences. Mais Jésus nous fait entrer dans la connaissance et dans l’expérience du khatchkar, de la croix de vie. De la croix qui rayonne, qui fleurit. Des épreuves qui, mystérieusement, portent du fruit. Laissons cette Parole de Dieu, frères et sœurs, sculpter en nous la croix de vie. Emportons dans nos cœurs ce secret dont nous voyons partout le signe ces jours-ci. Merci à l’Arménie pour le khatchkar. Merci à toi, Seigneur, pour cette croix de vie qui nous ouvre le cœur comme une clé, pour que nous devenions les enfants du Royaume.

____

 

À lire aussi

Comme des veilleurs

Comme des veilleurs

Ce serait une bonne chose si dans cette homélie, je réussissais à ne pas prononcer certains mots [Covid, confinement…] qui, depuis quelques mois, sont

2020 Homélies
To top