Daniel Vigne, Le premier commandement (Mc 12, 28-34), église Notre-Dame-du-Rosaire, Toulouse, 5 novembre 2006. [pdf]
Le premier commandement
Un scribe […] s’avança pour lui demander : « Quel est le premier de tous les commandements ? » Jésus lui fit cette réponse : […] « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force. Et voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » (Mc 12, 28-31)
Avouons-le, ce texte de l’Évangile nous est tellement connu qu’il a pour nous un air de déjà-vu. Le scribe pose une question dont nous connaissons déjà la réponse. « Quel est le premier des commandements ? – Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, et ton prochain comme toi-même. » C’est simple, tout le monde sait cela ! Mais dans l’Évangile, ce qui est simple est toujours en même temps mystérieux et profond.
Relisons donc ce dialogue, en remarquant d’abord son atmosphère tendue, assez particulière. Car c’est une sorte d’examen auquel le scribe soumet Jésus. Sa question est un piège (Matthieu et Luc précisent : « il lui demanda pour l’embarrasser »). Comme si on demandait à un juriste : « Quel est l’article le plus important du Code pénal ? » ou à un pharmacien : « Quel est le meilleur de tous les médicaments ? » Forcément, la réponse est complexe : il y a tellement de cas, de situations… Les rabbins avaient calculé que la Loi de Moïse comportait au total 613 commandements ! Or toutes ces lois se complètent, font système. Comme dans le Code civil ou le Code pénal, c’est l’ensemble qui fait autorité. Saint Paul lui-même dira : celui qui veut observer la Loi doit l’observer tout entière.
Mais Jésus sort du piège et se dégage de tout système. Il va droit au cœur, à l’essentiel : « Tu aimeras, tu aimeras. » La question était trouble, la réponse est limpide. Le scribe, qui veut reprendre l’avantage, se met dans la position de l’examinateur qui clôt la conversation. C’est une bonne réponse, « tu as bien parlé ». Mais c’est Jésus qui conclut, de façon inattendue : « Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu. » Ou plutôt il ne conclut pas, mais ouvre la conversation à un autre niveau, sur un autre plan. Il dit à ce savant : « Tu es tout près du Royaume, car tes idées sont justes. Mais tu en restes aux idées, aux connaissances : or c’est d’amour que je te parle… » De fait, la réponse de Jésus n’a rien de livresque. Il ne coche pas la bonne case d’un questionnaire, il ne joue pas au plus savant, il dit simplement : « Tu aimeras. » Le christianisme n’est ni un système de lois, ni un ensemble de connaissances : il est la primauté, le règne, le royaume de l’amour. « Aime, dira saint Augustin, et fais ce que tu veux. »
Là-dessus, dit l’Évangile, personne n’osait plus l’interroger – car chacun sentait bien que Jésus ne se tenait pas sur le terrain des discussions, des arguments, des torts et des raisons. Pourtant le scribe aurait bien fait de continuer la conversation, car Jésus aurait écouté des questions qui ne seraient plus venues de sa tête, mais de son cœur. Alors laissons-lui la parole, et imaginons les réponses du Seigneur. Que dirait-il, ce scribe ? Peut-être ce que pensent certains d’entre nous :
– Tout cela est très beau, mais moi, que voulez-vous, j’ai du mal à aimer.
– Ce n’est pas grave. Tu aimeras : as-tu remarqué que le verbe est au futur ? Si tu le veux, si tu le veux bien, tu découvriras la puissance, la douceur, la sagesse de l’amour. Ce n’est pas un ordre, c’est une promesse : tu aimeras aimer.
– Mais pour moi, pour l’instant, ce ne sont que des mots !
– Ces mots, tu les comprends, tu en pressens le contenu. Je te l’ai dit : tu n’es pas loin, tu y es presque ! Car ton cœur est l’aiguille d’une boussole. Il suffit de la libérer, cette aiguille, pour qu’elle se tourne vers le nord. Ton cœur est un aimant (quel beau mot). Même quand il n’aime pas, il aimerait aimer. Ne me dis pas que tu ne sais pas ce que c’est : déjà tu t’aimes toi-même. Tu te veux du bien, et tu fais bien, car c’est Dieu qui te donne de t’aimer toi-même. Tu portes en toi une étincelle d’amour, laisse-la s’étendre à l’infini. Comme tu t’aimes toi-même, tu peux aimer le prochain. Comme tu aimes tes proches, tu peux aimer ceux qui sont loin. Et comme le pôle nord attire toutes les boussoles, tu peux aimer l’Amour même, Dieu de qui vient tout amour.
– Quand même, dit le scribe (et nous avec lui), je ne comprends pas comment on peut nous commander d’aimer. L’amour ne se commande pas !
– C’est vrai ; c’est pourquoi il n’est pas une loi, mais bien plus profondément, un don et une demande. Il est un don, comprends-tu ? – et Jésus, à ce moment, regarde le scribe et l’aime, comme le jeune homme riche. Et il est une demande – et Jésus se penche pour lui dire comme à Pierre (et à nous) : « Lévi (François, Nicole, Michel)… m’aimes-tu ? »
Ce que Dieu nous demande, il nous le donne. Ces choses sont simples, frères et sœurs ; il est normal qu’elles nous parlent comme si nous les avions toujours entendues. Car l’Évangile ne nous révèle pas des choses impossibles, un idéal inatteignable : il dit la vérité de notre vie. Et cette vérité est à notre vie ce que le pôle nord est à la boussole : son axe, son élan, sa direction, son désir. « Tu aimeras, tu aimeras. » Que cette eucharistie nous tourne ensemble vers l’essentiel, ravive en nous la force divine, le courant magnétique de l’amour. Nous ne te demandons rien d’autre, Seigneur Jésus.
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