Les tentations de Jésus

Jésus tenté par le diable, enluminure médiévale

Jésus tenté par le diable, enluminure médiévale

2004 Homélies

Daniel Vigne, Les tentations de Jésus (Lc 4, 1-13), église Notre-Dame-du-Rosaire, 29 février 2004. [pdf]

Les tentations de Jésus

Le diable lui dit : « Si tu es Fils de Dieu » […] » Jésus lui répondit : « Il est écrit : L’homme ne vit pas seulement de pain. » […] « Il est écrit : C’est devant le Seigneur ton Dieu que tu te prosterneras, à lui seul tu rendras un culte. » […] « Il est dit : Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. » (Lc 4, 3.4.8.12)

En entendant le récit des tentations de Jésus au désert, on pourrait avoir une petite tentation supplémentaire : celle de se demander comment nous savons ce qui s’est passé. Car enfin, ni l’évangéliste, ni aucun apôtre n’y ont assisté ! C’est le seul fait de l’Évangile qui s’est produit sans aucun témoin humain. On ne voit qu’une réponse à cette question : c’est que Jésus lui-même l’a raconté, ou du moins, l’a fait comprendre. Dans ce récit imagé, c’est une sorte de confidence que Jésus fait à ses disciples. Ce n’est pas un mythe, même s’il est écrit dans le langage du symbole : c’est un enseignement profond, qui nous éclaire sur sa vie, et sur notre propre vie.

Donc Jésus a connu la tentation du pain. Il nous a rejoints dans cette tentation-là : celle de l’appétit, celle du ventre, et de la peur au ventre. Car la tentation du pain, c’est le poids de l’instinct, sous toutes ses formes : l’instinct de nutrition, qui fait de nous des êtres qui mangent, qui boivent, pour se caler le ventre, pour calmer la bête en soi. L’instinct de conservation, qui nous attache à notre sécurité, à notre survie, et qui peut faire de nous une bête aux abois. L’instinct de reproduction, qui nous enferme parfois dans les pièges du désir, dans les mécanismes d’une sexualité animale.

Et voici la réponse à cette tentation du pain : « L’homme ne vit pas seulement de pain ! » Il vit de la parole de Dieu. Non, je ne suis pas une bête. J’ai un Père, qui me parle, au dedans, comme à un fils, et sa parole me nourrit. Je vis de Lui. Non, je ne suis pas un rat de cave, obsédé par la peur et par la faim. Je suis fils de roi. Comme toi, Seigneur ! Et je me redresse. Et pendant ce Carême, je m’allégerai un peu de mes appétits, de mes attachements, de mes craintes. Avec ta grâce.

Mais le diable, qui est malin, profite de ce que je me redresse pour m’emmener très haut. Il va me tenter d’une autre manière. Jésus l’a connue, cette deuxième tentation, qui est celle du pouvoir, du succès, de la prestance. « Je te donnerai toute cette puissance… » Car il sait, le Malin, que l’homme y aspire. Il sait que j’aimerais tellement en avoir un peu, et si j’en ai déjà, encore un peu plus ! La télévision ne nous montre que cela : des gens qui montent, qui font parler d’eux… quitte à jouer un personnage, quitte à se faire passer pour ce qu’on n’est pas. N’importe quoi, pourvu que je sois vu, apprécié, applaudi, qui sait : adoré…

Et voici la réponse à cette tentation du pouvoir qui est la tentation du dehors, de l’extériorité : «Tu adoreras le Seigneur ton Dieu », et lui seul. Dans ton cœur, dans le secret de ton cœur, tu aimeras celui qui t’aime, et tu seras comblé. Il y a mieux pour l’homme que d’être sous l’œil d’une caméra : il y a le regard de Dieu, qui se pose sur toi dans ta chambre. Camera, en latin, veut d’ailleurs dire chambre ; mais ce n’est pas cette boîte-là, celle de la célébrité médiatique, que le disciple de Jésus veut habiter, c’est celle de l’intimité avec le Très-haut. Et pendant ce Carême, je chercherai à être plus souvent dans la paix, dans la chambre de mon cœur, avec Dieu. Avec ta grâce !

Mais le Malin qui est décidément très malin, profite encore de mes bonnes dispositions, de mes élans religieux. Il se glisse jusque dans ma chambre, et me murmure à l’oreille la troisième tentation, la plus terrible : celle de la sainteté – la fausse sainteté. « C’est bien, ce que tu fais. Continue, tu progresses, tu marches vers la sainteté. Les autres ne le savent pas, mais tu es un être à part. Et les obstacles sur lesquels les autres butent ne sont pas pour toi ».

Cette tentation, l’évangile la situe à Jérusalem, sur le toit du temple. C’est la tentation de l’orgueil, et plus encore, de l’orgueil religieux. Celle de se croire à part, au-dessus des épreuves des autres et des chocs qu’ils subissent. Mais Jésus déjoue ce piège. Il écarte Satan qui veut lui faire croire qu’il aura une vie plus facile, avec des anges à tous les coins de rue. Il lui répond : Arrière ! tu ne me tenteras pas. Car moi, le Seigneur et le maître, je ne suis pas venu pour être servi, mais pour servir. Je partagerai la peine des hommes ; je n’aurai pas une vie facile ; j’accepte de marcher dans l’humilité, jusqu’au bout.

Et nous, à ta suite, Seigneur, pendant ce Carême, nous accueillerons les épreuves qui nous frappent, les choses qui nous peinent, avec simplicité et humilité. Nous sommes des hommes ordinaires, soumis aux tracas de cette vie, mais nous tiendrons bon. Nous ne nous découragerons pas, nous ne récriminerons pas ; nous sourirons dans les épreuves, avec ta grâce. Alors la force de l’Esprit nous accompagnera, pour une vie libre des tentations qui nous oppressent. Alors la méchanceté du diable s’éloignera de nous. Et le Seigneur fera de nous, jour après jour, ses disciples.

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