Nicolas Berdiaev – Cinq méditations sur l’existence, Paris, Aubier Montaigne, 1936, p. 9-38 (résumé-citations D. Vigne, 5 pages pdf).
Nicolas Berdiaev
Cinq méditations sur l’existence
« Tragique, en vérité, est la situation du philosophe » : « la religion est son ennemie, la science est son ennemie »9. « Le philosophe reste toujours menacé ; jamais il n’est assuré d’une existence indépendante ; il est l’objet d’un ‘ressentiment' ». « Il n’y a pas que la religion ; la science aussi est fort jalouse »17. « Ces conditions ont rendu tragique la situation du philosophe ; mais peut-être l’est-elle par essence »18…
Philosophie et théologie
« La religion procède de la révélation ; par elle-même la révélation n’est pas en conflit avec la connaissance ». « Elle ne le devient que par ce que l’homme y ajoute, par la réflexion de la pensée humaine sur elle »11. « L’acuité de l’antagonisme entre philosophie et religion résulte de ce que la religion a aussi, dans la théologie, une expression cognitive »10. « C’est ici que survient le conflit entre la philosophie et la théologie, c’est-à-dire entre la pensée individuelle et la pensée collective ».
« Si toute théologie renferme quelque philosophie, la philosophie sanctionnée par la société religieuse, cela est particulièrement vrai de la théologie chrétienne ». « La liberté de la pensée philosophique s’est heurtée aux éléments philosophiques de la théologie, qui y introduisaient le dogmatisme d’une philosophie déterminée »12.
Philosophie et religion
« On peut purger la révélation religieuse de ces éléments parasitaires, philosophiques et scientifiques, qui suscitent d’insupportables conflits. Le tragique qui s’attache à la condition du philosophe en est diminué. Il ne faut pas croire qu’il en soit supprimé. Il résulte des prétentions religieuses de la philosophie elle-même, puisque la connaissance s’assigne des fins d’ordre religieux »13.
« Il ne faut pas s’attendre à ce que la philosophie renonce jamais à poser et si possible à résoudre les problèmes dont traite la religion »14. « Le propre du philosophe qui mérite ce nom, c’est l’amour de l’au-delà ». « Comment donc la philosophie pourrait-elle ne pas en tenir compte ? Là est le principe du tragique, comme il atteint le philosophe. D’une part, la philosophie ne peut pas, ne veut pas dépendre de la religion ; de l’autre, dès qu’elle est coupée de l’expérience religieuse, l’être lui manque et elle s’étiole ».
« À vrai dire, c’est toujours à des sources religieuses que la philosophie s’est rafraîchie »15. « Si la philosophie moderne est tournée vers le sujet, c’est une conséquence du christianisme qui a affranchi l’homme en le soustrayant au pouvoir du monde des objets, de la nature ». « Ce n’est que dans une société chrétienne que l’idéalisme allemand pouvait se définir »16.
« La connaissance philosophique est un acte spirituel, et dans cet acte, non seulement opère l’intellect, mais converge la totalité des forces spirituelles de l’homme, son être voulant et son être sentant »20. « À la source de la philosophie est l’expérience humaine dans sa plénitude ». « Dans cette expérience on ne peut séparer la vie intellectuelle et la vie affective de la vie volitive »23.
« Actuellement, on tend de plus en plus à admettre l’existence d’une connaissance émotionnelle ». « Les jugements de valeur jouent un rôle extrêmement important dans la connaissance philosophique ». « La connaissance du Sens est avant tout une connaissance du cœur ».
« C’est une des raisons qui expliquent l’inconsistance de l’idée de ‘philosophie scientifique' »21. « Une philosophie ‘scientifique’ est la négation de la philosophie ».
« Les garanties de la vérité doivent être cherchées, non pas dans la raison, dans l’entendement, mais dans l’esprit, dans l’esprit total »22. « Il ne peut y avoir de philosophie qu’où l’on peut reconnaître la présence de l’intuition philosophique ». « L’intuition philosophique ne se déduit de rien d’autre ; elle est première ».
« La connaissance est une opération, elle ne consiste pas dans une réception toute passive des choses, elle donne un sens à ce que fournit l’objet, elle marque toujours l’établissement d’une similitude, d’une commune mesure entre le sujet connaissant et l’objet connu. Cela est vrai en premier lieu pour la connaissance de Dieu. La connaissance est une humanisation, au sens profond, ontologique, du mot »24. « Toute connaissance est plongée au sein de l’existence humaine, manifeste l’efficacité de l’homme en tant qu’être total »25.
Philosophie et société
« Les philosophes n’ont jamais formé dans l’humanité qu’un groupe restreint »26. Mais « s’il est vrai que la philosophie est étrangère à la plupart des hommes, il l’est aussi que tout homme, à son insu, est, en un certain sens, un philosophe »27. « Il n’est pas d’homme qui puisse être pleinement dégagé de toute philosophie, si primitive, enfantine, naïve, inconsciente soit-elle »24. « Les problèmes de mathématiques ou de physique sont beaucoup moins familiers à la grande masse des hommes que les problèmes philosophiques »27.
« La philosophie n’a pas une destination sociale, elle est faite pour la personne. Tandis que la religion et la science sont toutes deux socialement protégées, la philosophie est désarmée, seule ». « Par cette insécurité sociale, la situation du philosophe le rapproche de la vocation prophétique »28.
« C’est l’impossibilité d’atteindre l’être par la voie de l’objectivation, de réaliser la communion entre les hommes en les réduisant à la condition d’êtres sociaux qui suscite le tragique en jetant dans le conflit éternel entre le moi et l’objet, puis de là dans le problème gnoséologique de la solitude ». « C’est à ce problème que ce livre est consacré »30.
Deux types de philosophie
« On peut classer diversement les espèces de philosophie ; mais il est au moins une distinction que l’histoire entière de la philosophie permet de reconnaître ». « Voici, à commencer par les principes, les deux séries de thèses qui définissent ces deux philosophies :
- primat de la liberté sur l’être / primat de l’être sur la liberté
- primat de l’existence subjective sur le monde objectif / primat du monde objectif sur l’existence subjective
- dualisme / monisme
- volontarisme / intellectualisme
- dynamisme / statisme
- activisme, sentiment de la création / passivité, contemplation
- personnalisme / impersonnalisme
- anthropologisme / cosmologisme
- philosophie de l’esprit / naturalisme.
« Pour ma part, j’opte résolument pour la première série de thèses ».
Philosophie et subjectivité
« Kierkegaard insiste avec une force particulière sur la subjectivité, la personnalité de toute philosophie ». « Mais la philosophie peut-elle ne pas être personnelle et subjective ? ».
« Il est indispensable de dissocier délibérément vérité et objectivité »31. « La vraie philosophie, celle qui saisit quelque chose du réel, n’est pas celle qui scrute l’objet, mais celle que tourmente le sens de la vie et du destin personnel »32. « Il ne faut pas croire les philosophes quand ils prétendent leurs pensées pures de toute affectivité. C’est encore par le sentiment que connaît ‘le plus objectif’ et ‘le plus impersonnel’ d’entre eux ».
« Il faut rompre délibérément avec ce préjugé qu’être personnel et subjectif, c’est rester emprisonné en soi-même »33. « Il convient de ne pas confondre la personnalité de la connaissance avec l’égocentrisme. Celui-ci est la réclusion sans issue, l’étouffement, la folie de soi, le péché originel ; la personnalité au contraire est la voie vers Dieu »33. Philosophie et existence. « Toutes les tentatives pour éliminer de la philosophie le philosophe en tant qu’homme sont chimériques et illusoires ». « La philosophie est anthropologique ou n’est pas ».
« Elle doit être action, servir à l’amélioration de l’existence, être pratique »35. « Il faut que la philosophie se rapproche de la pratique, comme il faut que la langue philosophique se rapproche de la langue commune ». « Comment connaîtrait-elle le mystère de l’être si elle ne plongeait dans la destinée humaine ? » « S’il peut y avoir une métaphysique, c’est comme connaissance de la vie, de la réalité concrète »36.
« La catégorie du général, qui s’oppose à celle de l’individuel ou du particulier, est une catégorie erronée ; elle doit être dépassée. Le général n’a pas d’existence ontologique ». « L’universel, c’est aussi l’individuel »37. « Dieu est universel, il n’est pas général, mais individuel ». C’est à la philosophie personnelle qu’il appartient de percer le général pour arriver à l’existence authentique »38.
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