François Mauriac – Souffrances et bonheur du chrétien

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Georrges Rouault (1871-1958) Christ en croix, vers 1930

Georrges Rouault (1871-1958) Christ en croix, vers 1930

Livres religieux

François Mauriac – Souffrances et bonheur du chrétien, Le livre de poche, 1931 (résumé-citations D. Vigne ).

François Mauriac

Souffrances et bonheur du chrétien

Souffrances du pécheur

Chair et esprit. Existe-t-il un seul homme au monde qui, livré à toutes les délices de la chair, demeure en union avec Dieu ? La vie spirituelle (même en dehors de toute religion définie) est-elle compatible avec la vie charnelle ? Une chair qui s’assouvit accompagne toujours un esprit incapable d’adhérer au surnaturel. Il peut exister dans le même homme des alternances de vie sensuelle et de vie spirituelle, mais ces deux vies ne coexistent jamais50.

Fils de nos pères. Nous portons en nous beaucoup plus que nous-mêmes ; un homme n’est pas double, comme le croyait l’Apôtre, mais multiple. Le pécheur en soi est un mythe. Ce qui existe, c’est une accumulation de tendances héritées. Et certes la personne morale existe aussi que nous créons nous-mêmes en nous. Mais les déchets qui ne servent pas à cette création, continuent de vivre et de nous empoisonner52.

Des millions d’ancêtres viendront témoigner à la barre de l’éternité qu’ils nous ont transmis des inclinations qu’eux-mêmes avaient reçues de leurs pères54.

Salut et liberté. Tout se passe comme si Dieu, décidé à sauver à la fin toute créature, ne voulait pas cependant que la partie fut gagnée d’avance55.

Il faut que Dieu soit innocent de l’enfer. Le choix de l’homme crée l’enfer : un homme qui, devant l’éternité, décide librement de n’être pas du côté de Dieu (cet homme existe-t-il ?)69.

Autodestruction. À une certaine minute, il nous était loisible encore d’arracher de nous ce germe. Rappelle-toi cette période trouble : tu jouais avec le feu parce que tu te croyais maître du feu60. Tu soupires : « Si j’avais pu prévoir tant de souffrances! » Hypocrite, reconnais que cette souffrance, tu la pressentais, tu la désirais, tu l’appelais61.

C’est contre nous-mêmes que nous satisfaisons le mieux nos instincts cruels64.

Tu crois que ta douleur plaidera pour toi au jour du jugement ; mais peut-être se retournera-t-elle contre toi. Malheureux, tu l’invoques comme une excuse, cette douleur ; alors que c’est elle qui est ta concupiscence. Cela est incroyable mais vrai que l’appétit de souffrir est, lui aussi, une concupiscence63.

La concupiscence : chienne qui a caché des os et qui les déterre81.

Délectations. La concupiscence dont l’humanité déchue est pétrie, ne peut être vaincue que par une délectation plus puissante70.

Pascal : « On ne quitte les plaisirs que pour d’autres plus grands »85.

Bonheur du chrétien

Rétractation. Ce qui paraît sincère dans Souffrances du Chrétien, c’est un certain accent d’angoisse. Mais, ai-je dit, la douleur peut mentir 88.

Souffrances du Chrétien témoigne de mon acharnement à dresser l’esprit contre la chair, ennemis dont chacun ne peut vivre, disais-je, que par l’anéantissement de l’autre89.

Refoulement. Dieu peut être, lui aussi, l’objet d’un patient refoulement. Plus d’un n’arrive pas à le repousser assez loin93.

Avenir du christianisme. Que le monde dure encore vingt mille ans, et nous sommes les premiers chrétiens95.

D’autres ont fait des prosélytes ; aucune force humaine n’empêchera celui dont je parle de faire des ressuscités, des renaissants97.

Nous étions tous destinés à ce que l’on dise un jour de nous : « C’est un homme fini. » Le chrétien, dès que le pénètre la Grâce, est un homme qui commence97.

Abîme de miséricorde. Entre l’Agneau de Dieu et ta misère, il n’existe pas d’abîme que la Miséricorde ne comble102.

Des tentations à retardement éclatent, aujourd’hui qu’il n’en éprouve plus l’envie. Telle est sa terreur de la tentation qu’il la suscite. Si tu es possédé de ce démon subtil, coupe court, ferme les yeux et use de ta folie pour te jeter follement dans l’abîme de la Miséricorde116.

Voici l’abîme infini : non plus celui que tu descendais, – celui que tu graviras100.

Un cœur de chair. Le mépris de tout ce qui s’appelle « effusion » cache parfois le refus orgueilleux des abaissements de l’amour101.

L’homme le plus indifférent, dès qu’il vit selon le Christ, ne cesse de penser aux autres, d’être obsédé par les autres106.

Par la Communion des saints, par l’unité dans le corps mystique du Christ, la solitude avec Dieu ne détruit pas l’union profonde avec les âmes107.

Encore le bonheur

Les vieillards et les morts. Les morts : comme ils sont chauds, en moi, après tant d’années. Encore souples. On croirait qu’ils dorment ou qu’ils font semblant. J’ignore l’oubli126.

Les meilleurs fils trouvent que leur mère mourante est fatigante à vivre127.

Solitude du soir. Être seul tard, le soir, dans une maison de campagne, s’arrêter d’écrire, et dans cette absence de tout bruit, dans cette interruption de tout signe humain, se sentir tel qu’un voyageur à la fin des terres, à l’extrême pointe du monde visible. Alors la prière du soir monte de nous comme une fumée, sans que nos lèvres remuent134.

Le romancier. Le romancier vit de sa lucidité ; il la développe monstrueusement jusqu’au jour où il s’aperçoit qu’il a engraissé un ennemi dévorant. Les autres hommes vieillissent sans trop de peine parce qu’ils deviennent chaque jour plus aveugles et plus sourds. Mais nous, il nous faudra mourir comme certains êtres dorment : les yeux ouverts138.

Pharisaïsme. Nous sommes fiers d’ordonner nos pauvres vies : sacrifices légers, menues victoires sur nos humeurs, il n’est rien qui ne figure dans l’étalage dérisoire que nous proposons aux passants. Inspirez-moi l’horreur de toute complaisance. Notre imitation de vous n’est qu’une triste singerie dès qu’elle ne se ramène pas à s’étendre sur le bois où vous avez saigné, dès qu’elle ne nous assujettit pas au service de vos pauvres143.

Je me gratte, je m’épouille, en proie à des scrupules dont l’excès me flatte ; mais j’ai le cœur plein d’idoles que je ne vois pas144.

Péché secret. Mon Dieu, retenez-moi en deçà de cette innocence déjà grosse du péché futur, – ce péché qui, parfois, nous tue sans que nous bougions, sans que nous fassions un geste : cette pensée, ce désir accueillis, retenus. Rien ne paraît au-dehors ; nous sommes assis, fumant, feuilletant un livre ; et notre âme, à l’insu de tous tombe foudroyée, morte146.

Il faut se souvenir qu’un trouble léger amène parfois un immense recul, comme il suffit d’une petite pierre qui cède sous le pied pour que nous glissions dangereusement148.

Amour charnel. Le reproche qui me trouble le plus : calomnier et salir l’amour charnel150. N’existe-t-il de bienheureuses rencontres, où l’amour des amants s’équilibre ?151

Les enfants, et ceux qui n’ont jamais perdu la grâce de l’enfance ont le droit de Vous aimer dans la joie de leur chair intacte. Mais chez les autres, la source de la joie physique est corrompue à jamais154.

Bassesses. Nous savons que, dans l’ordre de l’action, tout sera corrompu, si le cœur n’est d’abord épuré. La souillure de leur cœur explique la bassesse des professionnels de la démocratie149.

Une créature se noie, crie au secours. Tandis que tu t’efforces de lui venir en aide, elle dissimule un désir sournois de t’enlever le souffle, de t’étouffer, de t’attirer dans son abîme153.

La liberté dans la boue n’existe pas158.

Fausse béatitude. Rien de plus rare dans ta vie : une minute où tu ne désires pas être ailleurs, la terre tiède épouse ton corps ; un vent frais rend délicieuse la brûlure du soleil154. Je ne souhaite pas autre chose – mais c’est parce que l’âme est absente de cette joie : ce bien-être naît de son absence. Ce repos me coupe de tout amour humain ou céleste. Très proche suis-je, sans doute, de ce chien étendu au soleil, les pattes raides, le museau dans la terre. Si on mourait dans une pareille minute, ne serait-ce l’éternité perdue ?155.

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