Michel Fédou – Le Traité sur la prière d’Origène (recension)

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Michel Fédou, s.j. (né en 1952)

Michel Fédou, s.j. (né en 1952)

2026 Livres

Michel Fédou, s.j. – « La prière chrétienne, école de la liberté selon Origène. À propos de Origène, Traité sur la prière » (trad. et notes D. Vigne, SC 650 et 651, Paris, Cerf, 2025), dans Nouvelle Revue Théologique 148-2 (2026), p. 300-304.

Michel Fédou – La prière chrétienne, école de la liberté selon Origène

À propos de Origène, Traité sur la prière I, 1-17 et II, 18-34, intro., texte critique, trad. et notes D. Vigne, coll. Sources chrétiennes 650 et 651, Paris, Cerf, 2025, 672 et 464 p., 64,00 et 55,00 €. ISBN 9782204162586 et 9782204162593.

Le Traité sur la prière d’Origène, désormais accessible dans l’édition critique et la traduction de Daniel Vigne, constitue une œuvre majeure de la théologie chrétienne ancienne. Origène y développe une apologie rigoureuse de la prière, articulant prescience divine et liberté humaine face aux objections du fatalisme et du déterminisme. Il propose ensuite une exégèse approfondie du Notre Père, avant d’offrir des indications concrètes sur les dispositions et la pratique de la prière. Ce texte de maturité révèle Origène comme théologien, exégète et pasteur, et demeure d’une grande fécondité spirituelle aujourd’hui.

« Un véritable joyau » : c’est ainsi que Johannes Quasten qualifiait jadis le traité d’Origène sur la prière1. Il s’agit en effet d’une œuvre remarquable, qui, grâce à Daniel Vigne, est désormais éditée et traduite dans la collection Sources Chrétiennes.

Certes, entre le Nouveau Testament et Origène, il y avait déjà eu (outre les prières contenues dans la 1re lettre de Clément de Rome, la Didachè ou d’autres écrits du iie siècle) deux textes fort importants sur le sujet. Le premier était un exposé de Clément d’Alexandrie sur la prière comme « conversation avec Dieu », au livre vii des Stromates2. Le second était un petit traité de Tertullien qui mettait en évidence la nouveauté de l’oraison chrétienne ; cet écrit, qui présentait le « Notre Père » comme « l’abrégé de tout l’Évangile », manifestait la dimension christologique et trinitaire de la prière ; il soulignait en outre que celle-ci remplaçait les sacrifices de l’Ancien Testament par une « offrande spirituelle3 ».

Le traité d’Origène n’en est pas moins exceptionnel par son ampleur, sa richesse et la profondeur de sa théologie. La longue introduction de Daniel Vigne, très substantielle et fort éclairante, est encadrée par un chapitre sur l’histoire du texte et par un autre chapitre sur les manuscrits de l’œuvre, sur ses éditions et sur les études dont elle a fait l’objet. Les chapitres intermédiaires renseignent d’abord sur la composition du texte et sur son style, ainsi que sur ses références à l’Écriture ; puis, suivant le plan même du traité, Daniel Vigne montre comment Origène développe une véritable « apologie de la prière », il présente ensuite son explication du « Notre Père », et il traite enfin de ses conseils pratiques sur la manière de prier.

L’écrit a dû être composé peu après le départ d’Origène d’Alexandrie pour Césarée de Palestine – peut-être même, plus précisément, en 234. C’est une œuvre de maturité, dans laquelle Origène se montre en pleine possession de sa méthode exégétique et se révèle inséparablement « témoin de la foi », « interprète de la Parole », « pasteur et prêtre4 ».

Toute la première partie propose une justification argumentée de la prière. Origène répond ici à diverses objections : la prière serait vaine puisque Dieu connaît d’avance les choses à venir, elle est d’ailleurs aride, elle paraît sans effet, elle isole… Origène réfute pas à pas les arguments qui sont ainsi invoqués contre la prière ; il apporte chemin faisant des précisions essentielles, en soulignant par exemple que l’on doit prier le Père par le Fils, et surtout il propose un développement de grande importance sur le thème « prière et liberté ». Face au fatalisme religieux, au déterminisme des philosophes stoïciens ou du moyen platonisme, et aux conceptions gnostiques qui niaient la liberté humaine, Origène (comme il l’avait déjà fait dans son Traité des principes) affirme avec force l’existence du libre arbitre ; il tient certes une prescience divine, mais celle-ci ne rend pas la prière superflue. Daniel Vigne résume très bien sa pensée : « Prier n’est pas demander à Dieu de changer le destin qu’il nous aurait assigné, mais de nous aider à mieux user de notre liberté5. »

La deuxième partie du traité consiste en une explication détaillée du « Notre Père ». Origène suit principalement la version de Matthieu, tout en relevant ici ou là des différences avec la version de Luc. Après avoir précisé les dispositions de celui qui prie, il commente successivement les formules de la prière enseignée par Jésus. Faute de pouvoir résumer tous ses développements, on s’en tiendra seulement à deux exemples. Mentionnons d’abord le célèbre passage sur la quatrième demande, qu’Origène comprend ainsi : « Donne-nous aujourd’hui notre pain suressentiel » ; ce dernier mot traduit le grec epiousion. Une telle traduction, qui prend en compte le terme « essence » (ousia) sur lequel est forgé l’adjectif epiousion, donne lieu à un long développement qui se conclut ainsi :

Le pain suressentiel est unique. C’est lui que nous devons demander dans la prière, afin d’être rendus dignes de lui et que, nourris du Verbe, Dieu qui était au commencement auprès de Dieu, nous soyons divinisés6.

Ainsi, à travers le pain « suressentiel », c’est la communion même à la vie divine que nous demandons.

L’autre exemple qu’on retiendra ici est l’explication de la sixième demande : « ne nous laisse pas entrer en tentation ». Origène est conscient des deux sens que revêt le mot grec peirasmos : « épreuve », d’une part ; « tentation », de l’autre. Or ces deux sens doivent ainsi s’articuler : l’épreuve, en soi, fait partie de la condition humaine (sans qu’on en soit nécessairement responsable), mais dès lors qu’elle survient elle peut être le tremplin par lequel on cède à la tentation. D’où la conclusion d’Origène :

Nous devons donc prier, non afin de ne pas être éprouvés, car cela est impossible, mais afin de ne pas être submergés par l’épreuve7.

La troisième partie du traité, beaucoup plus brève, apporte une série de recommandations sur la manière même de prier. Celui qui va entrer en prière doit être d’abord dans de bonnes dispositions :

Il commence, au moment de prier, par étendre en quelque sorte l’âme avant les mains, par tendre son intelligence vers Dieu avant ses yeux, et, avant de se tenir debout, par relever de terre sa conscience et la mettre en présence du Seigneur de l’univers8.

Il faut en outre veiller à l’attitude du corps : l’idéal est de « tendre les mains » et de « lever les yeux », mais, ajoute Origène, « il est permis de prier parfois en étant assis de façon convenable, à cause de quelque douleur aux pieds non négligeable, ou même couché, à cause de fièvres ou de sérieuses maladies » ; de plus, « au cas où il y a du monde autour » et où il n’est pas possible de se retirer, « il est même permis de prier en faisant semblant de ne pas le faire9 ».

Origène, on le voit, donne ici des indications très concrètes, et il en va de même lorsqu’il évoque le lieu de la prière (« tout lieu devient propice à la prière pour celui qui prie de bonne façon10 »), ou encore la direction de la prière (qui doit être autant que possible tournée vers l’Orient11 – conformément à la pratique traditionnelle selon laquelle on s’adressait au Christ comme « soleil levant »). Origène évoque ensuite la structure de la prière, qui doit se déployer en plusieurs temps : d’abord la « glorification », puis l’« action de grâces », puis la « confession » des péchés et la demande de pardon, puis une autre « demande » (incluant l’intercession « pour nos proches et amis chers »), et enfin une nouvelle « glorification12 ».

Le Traité sur la prière a été malheureusement victime, au IVe siècle, des accusations injustement proférées contre Origène : comme ce traité affirmait qu’on devait s’adresser au Père par le Fils (et non point au Fils lui-même), on a vu là l’expression d’un subordinatianisme hétérodoxe qui ouvrait la voie à l’hérésie d’Arius et qui devait être dénoncé au nom de la doctrine de Nicée sur le Fils « consubstantiel au Père ». En réalité, comme le souligne avec raison Daniel Vigne, il arrive très souvent qu’Origène prie le Fils lui-même dans ses homélies ; son propos ne met nullement en cause l’unité divine du Fils et du Père ; bien au contraire, il présuppose une telle unité13. Origène écrit certes que le Fils est autre que le Père « selon l’essence » (kat’ ousian), mais il ne faut pas comprendre cette formule de manière anachronique, car le mot ousia correspond ici à ce que l’on entendra plus tard par « hypostase » ; en dépit des apparences, sa formule ne contredit pas la future affirmation de Nicée, mais entend souligner (contre toute forme de modalisme) que le Fils est réellement distinct du Père14. Toujours est-il que le Traité sur la prière, comme les autres œuvres d’Origène, a fait l’objet de soupçons d’hérésie. Par chance, toutefois, un manuscrit complet de cette œuvre a pu subsister. Il est parvenu à Constantinople où il a été recopié au début du xive siècle, et, après maintes péripéties, a finalement abouti au Trinity College de Cambridge.

Il est saisissant de réaliser qu’un écrit aussi important a failli disparaître, et l’on est d’autant plus heureux de saluer la publication du Traité dans la collection Sources Chrétiennes. On doit être très reconnaissant à Daniel Vigne pour une telle publication qui enrichit notre connaissance de l’œuvre origénienne. Le Traité n’a pas seulement un intérêt d’ordre historique ; il est en mesure d’éclairer aujourd’hui même sur la prière chrétienne, sur sa raison d’être, sur ses conditions et ses modalités, et en particulier sur les diverses demandes dont se compose le « Notre Père ».

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1 J. Quasten, Initiation aux Pères de l’Église, t. II, Paris, Cerf, 1956, p. 83.

2 Clément d’Alexandrie, Les Stromates, VII, 35-49, trad. A. Le Boulluec, SC 428, p. 129-169.

3 Tertullien, La prière, intro. J. Leal, trad. M. Le Guern, SC 646 ; voir notamment 1, 6 et 28, 1, p. 77 et 135.

4 D. Vigne, dans SC 650, p. 50.

5 Ibid., p. 175.

6 Origène, Traité sur la prière, 27, 13, SC 651, p. 191.

7 Ibid., 29, 11, p. 271.

8 Ibid., 31, 2, p. 325.

9 Ibid., p. 327-329.

10 Ibid., 31, 4, p. 337.

11 Ibid., 32, 1, p. 359.

12 Ibid., 33, 1, p. 361-363 ; la structure était présentée de manière un peu différente dans un passage antérieur : « oraison », puis « action de grâces », puis « supplication », et enfin « intercession » (ibid., 14, 2 ; SC 650, p. 583-585).

13 D. Vigne, dans SC 650, p. 125-130.

14 Voir D. Vigne, dans SC 651, p. 600, n. 2.

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