Évagre le Pontique – Sur les pensées, trad. P. Géhin, Paris, Éditions du Cerf, coll. « Sources Chrétiennes » n° 438, 1998. (résumé-citations D. Vigne [pdf]).
Évagre le Pontique
Sur les pensées
(citations regroupées par ordre alphabétique des thèmes)
Analyse. Quand un des ennemis te rend visite pour te blesser… divise en toi la pensée qu’il t’a envoyée : qu’est-elle donc ? De combien d’éléments se compose-t-elle et quel est celui qui parmi eux tourmente le plus l’intellect ?p. 219. Au cours de ton investigation, la pensée, se résorbant en son propre examen, sera détruite, et le démoniaque fuira loin de toi219.
Animalité. Parmi les démons impurs, les uns tentent l’homme en tant qu’homme, les autres troublent l’homme en tant qu’animal sans raison. [Skemmata 40 : Parmi les pensées, certaines nous surviennent en tant qu’animaux, d’autres en tant qu’hommes. En tant qu’animaux, toutes celles qui proviennent de la concupiscence et de l’irascibilité, en tant qu’hommes, toutes celles qui proviennent de la tristesse, de la vaine gloire et de l’orgueil ; celles d’acédie sont mixtes]215.
Apocatastase. Il y eut un temps où le mal n’existait pas, et il y en aura un où il n’existera plus263. J’en veux pour preuve aussi ce riche des Évangiles condamné dans l’Hadès et qui prend en pitié ses frères263.
Avarice. Le démon de l’avarice me paraît particulièrement divers et rompu à la tromperie. [Bases 4 : Veille à ne pas posséder d’argent pour le distribuer aux pauvres, car c’est là encore une tromperie du Malin, laquelle conduit souvent à la vaine gloire et jette l’intellect dans ce qui cause l’affairement]227.
Baladeur. Il y a un démon qu’on appelle « vagabond » et qui s’approche des frères surtout aux alentours de l’aurore ; il promène l’intellect de ville en ville, de village en village181. Il faut que l’anachorète observe ce démon : d’où il part et où il aboutit181. Mais laissons-le, un autre jour, aller au terme de son jeu, pour que, après avoir appris à connaître dans le détail ses manigances, nous le mettions en fuite, en le démasquant d’une parole183.
À la défaite de ce démon succèdent un sommeil très pesant, une sorte de mort accompagnée d’un grand refroidissement des paupières, des bâillements sans fin, et des épaules pesantes et engourdies : tous phénomènes que, grâce à une prière intense, l’Esprit Saint dissipera185.
Cardiognosie. Les démons ne connaissent pas nos cœurs, comme le croient certains, car seul le Seigneur est cardiognoste281. C’est à partir d’une parole exprimée ou des mouvements du corps de cette sorte qu’ils reconnaissent la plupart des représentations présentes dans le cœur281. Car les malins démons scrutent tous nos gestes et ne laissent rien de ce qui nous concerne sans examen283.
Colère. Quand elle est entravée contre sa nature, notre irascibilité aide fortement les démons à atteindre leur but167. Pourquoi nourris-tu ce chien, alors que tu fais profession de ne rien avoir ? S’il aboie et attaque les gens, il est évident qu’il possède à l’intérieur certains biens et qu’il veut les garder. Pour ma part, je suis persuadé qu’un tel homme est loin de la prière pure, sachant que l’irascibilité est un fléau pour une telle prière167.
Colombe. L’âme qui, avec l’aide de Dieu, a mené à bien la pratique et qui s’est libérée de son corps arrive dans cette région de la science où l’aile de l’impassibilité la fait reposer – de là elle recevra alors aussi les ailes de la sainte Colombe ; elle prendra son essor à travers la contemplation de tous les siècles et reposera a dans la science de la Trinité adorable257.
[La sainte colombe figure soit le Verbe (Skemmata 5), soit le Saint-Esprit (schol. 1 ad Ps 56,2). Il y a ici rencontre avec le thème platonicien des ailes de l’âme (Phèdre 244-249) qui a connu une grande fortune dans la littérature chrétienne ancienne ; P. Courcelle, Flügel der Seele, dans RAC VII, col. 29-65]257.
Combats. Il y a aussi des successions entre les démons271. Quand les pensées d’une certaine passion ont été rares pendant une longue période et que soudain cette passion bouillonne et se met en mouvement […] alors nous savons qu’un démon plus redoutable que le premier lui a succédé271.
Quand l’intellect voit cela, qu’il fuie vers le Seigneur271. Pendant sept jours entiers, il sera dans les affres du combat273. Qu’il demeure désormais une année entière, plus souvent blessé que blessant, jusqu’à l’arrivée de son successeur273.
Contemplation. Quand l’intellect se sera dépouillé du vieil homme et aura revêtu celui qui naît de la grâce, alors, c’est son propre état qu’il verra au temps de la prière, pareil au saphir et à la couleur du ciel ; c’est l’état que l’Écriture nomme le lieu de Dieu, qui a été vu par les Anciens sur le mont Sinaï287.
Détestation. La haine que nous portons aux démons contribue tout particulièrement à notre salut185. Il hait ses ennemis d’une haine parfaite, celui qui ne pèche ni en acte ni en pensée187.
Disputes. Une mauvaise habitude persiste chez ceux qui vivent dans le renoncement : ils se querellent souvent à coup de procès avec leurs proches pour obtenir des richesses ou des biens qui doivent être distribués aux pauvres265.
Insensibilité. Quant au démon qui rend l’âme insensible, faut-il même en parler ? Pour ma part, je crains même d’écrire à son sujet189. Le péché, l’âme ne le considère plus comme péché189 ; elle est complètement endurcie, elle n’entend pas189.
Ce démon se trouve chez ceux qui rendent rarement visite à leurs frères, et la raison en est évidente : en face des malheurs des autres qui sont accablés par les maladies, ou végètent en prison, ou succombent à une mort subite, ce démon est mis en fuite, car l’âme est peu à peu pénétrée de componction et accède à la compassion191.
Mais il faut encore savoir ceci : si l’un des anachorètes qui est tombé sur ce démon n’a pas conçu de pensées de fornication, ou n’a pas quitté sa maison sous l’effet de l’acédie, cet homme a reçu la chasteté et la persévérance venues des cieux191.
Logoï. Tous les hommes qui ont contemplé à partir des objets certaines des réalités présentes dans les natures ont produit leurs preuves à partir de ce qu’ils avaient contemplé. Ma preuve à moi, dans la plupart des cas, c’est le cœur de mon lecteur, surtout s’il est intelligent et a l’expérience de la vie monastique241.
[Il s’agit vraisemblablement des logoï, « raisons », qui fournissent l’explication de ce qu’on observe et que la science « de l’extérieur » peut découvrir par ses propres moyens, d’où possibilité de l’erreur]240.
Mal. De la nature aucune mauvaise pensée ne sort, car nous n’avons pas été créés mauvais au commencement263. Ce n’est pas parce que nous sommes susceptibles d’une chose, que nécessairement nous en avons aussi la puissance263.
Maximalisme. Quand après de nombreux et fréquents combats le démon de la gourmandise n’a pas eu la force de détruire l’abstinence bien empreinte en nous, alors il pousse l’intellect à désirer l’ascèse la plus stricte273… pour que, en poursuivant une abstinence démesurée, il n’atteigne même pas celle qui est à sa mesure275.
Patience. Si un anachorète veut recevoir du Seigneur la science du discernement, qu’il accomplisse d’abord de bon cœur les commandements qui sont en son pouvoir, sans rien omettre245. Car il n’est pas possible de recevoir la science de choses plus nombreuses si on néglige celles qui sont connues247.
Piège. Il y a certains démons impurs qui se tiennent toujours assis aux côtés de ceux qui lisent et essaient de s’emparer de leur intellect, souvent même en prenant prétexte des divines Écritures elles-mêmes pour aboutir à des pensées mauvaises267.
Pourquoi ne nous laissons-nous pas instruire par l’antique et mystique coutume des hommes qui consiste à chasser des maisons les chiens au moment de la prière ?169.
Purification. Il est plus facile de purifier une âme impure que de ramener à la santé une âme purifiée et de nouveau blessée279.
Quant à nous, après avoir demandé dans nos prières la disparition de ces pensées, vivons dans la pauvreté en rendant grâces229.
Rêves saints. Les rêves angéliques ne sont pas pareils : ils apportent un grand calme de l’âme, une joie ineffable, la suppression des pensées passionnées pendant le jour, la prière pure et même certaines raisons des êtres, lesquelles commencent à poindre sous l’action du Seigneur et révèlent la sagesse du Seigneur255.
Rêves trompeurs. Quand les démons n’ont pas pu troubler de nuit la partie irascible ou la concupiscible, alors ils inventent des rêves de vaine gloire253. On se voit en train de réprimander les démons et de soigner certaines affections corporelles, ou bien, enveloppé d’un manteau de berger, en train de faire paître un petit troupeau. Et au réveil on reçoit l’image de la prêtrise253.
Ou bien, comme si le charisme de guérison allait nous être donné, on voit à l’avance les miracles qui se produisent et on imagine les gens qui seront guéris, les honneurs rendus par les Frères ainsi que les présents apportés par les gens de l’extérieur253.
Solitude. Qu’aucun anachorète n’embrasse la vie anachorétique avec de la colère, de l’orgueil ou de la tristesse, ni ne fuie ses frères en étant tourmenté par de telles pensées.
[Évagre paraît peu favorable à une grande anachorèse parce que celle-ci suppose une grande impassibilité ; L’anachorèse est douce après l’élimination des passions (Pratique 36), mais elle est dangereuse avant]233.
Quand quelqu’un embrasse la vie anachorétique dans un tel état, d’abord il voit l’air de sa cellule tout en feu et la nuit des éclairs qui brillent sur les murs, ensuite ce sont des voix de gens qui se pourchassent les uns les autres, des chars attelés figurés dans l’air, et la maison entière pleine d’Éthiopiens et de tumulte – et, la lâcheté parvenant à son comble, il sombre alors dans la folie, devient exalté, et, terrorisé, en oublie son état d’homme. Voilà pourquoi il est nécessaire d’embrasser la vie anachorétique avec beaucoup d’humilité et de douceur235.
Souci. Les démons ont l’habitude d’envoyer, après les pensées impures, celles du souci171.
Souvenirs. C’est en mettant en mouvement la mémoire que les démons laissent des empreintes dans la faculté directrice163. Cependant il y a aussi un mouvement simple de la mémoire, provoqué par nous ou par les saintes puissances, grâce auquel, pendant notre sommeil, nous rencontrons des saints, nous conversons et nous mangeons avec eux165.
Stratagèmes. Je ne peux écrire tous les méfaits des démons et j’ai honte d’énumérer leurs stratagèmes, craignant pour les plus simples de mes lecteurs éventuels205. Contre de telles pensées est tout à fait efficace le bouillonnement de la partie irascible quand il est dirigé contre le démon207. C’est un remède utile dans les tentations209.
Subversion. Parmi les pensées, les unes coupent, les autres sont coupées175. Voici ce que je veux dire : j’ai une pensée d’hospitalité et je l’ai à cause du Seigneur, mais elle est coupée, quand le tentateur survient et suggère d’être hospitalier pour la gloire. Autre exemple : j’ai une pensée d’hospitalité en vue de me montrer aux hommes, mais elle est coupée à son tour, quand s’introduit une pensée meilleure qui oriente plutôt notre vertu vers le Seigneur175.
Susceptibilité. Qui a maîtrisé l’irascibilité a maîtrisé les démons, mais qui en est esclave est complètement étranger à la vie monastique et en-dehors des voies de notre Sauveur197.
Tactique. Les démons ne nous tentent pas tous à la fois ni ne jettent en nous leurs pensées en même temps237. Il faut donc, au moment des tentations, essayer de faire passer l’intellect d’une pensée impure à une deuxième représentation, et de celle-ci à une troisième, et échapper ainsi à ce méchant contremaître. Si l’intellect ne se déplace pas et ne lâche pas l’objet, il est submergé par la passion239.
Trilogie. Parmi les démons qui s’opposent à la pratique, les premiers à se présenter au combat sont ceux qui sont chargés des appétits de la gourmandise, ceux qui nous suggèrent l’avarice, et ceux qui nous poussent à rechercher la gloire humaine149. C’est pourquoi ce sont ces trois pensées que le diable présenta autrefois au Sauveur153.
Tristesse. Tous les démons apprennent à l’âme à aimer le plaisir ; seul le démon de la tristesse n’accepte pas de le faire193. S’il combat modérément, il rend l’anachorète éprouvé193. Mais s’il s’implante davantage, il engendre des pensées qui conseillent à l’âme de s’évader, ou qui la contraignent à fuir au loin193. Ce démon est symbolisé par la vipère, animal dont la substance naturelle, donnée à dose supportable par l’homme, détruit le venin des autres animaux, mais prise à l’état pur détruit le vivant lui-même195.
Vanité. Seule parmi les pensées, celle de la vaine gloire a beaucoup de matière ; elle embrasse presque toute la terre habitée et ouvre la porte à tous les démons201. C’est cette pensée que font croître tous les démons qui ont été défaits, et c’est grâce à elle qu’ils retrouvent tous un accès aux âmes201. Ce démon est mis en fuite par une prière intense et par le refus de faire ou de dire volontairement quoi que ce soit qui contribue à la gloire maudite203.
____