L’enfance du Christ
Nous, tous les chrétiens, sommes le corps du Christ et ses membres, dit l’apôtre Paul (1 Co 12, 27). A la résurrection du Christ, tous ses membres ont ressuscité avec lui, et tandis qu’il passait des enfers à la terre, il nous fait passer de la mort à la vie. Le mot « pâque » en hébreu veut dire passage ou départ. Ce mystère n’est-il pas le passage du mal au bien ? Et quel passage ! Du péché à la justice, du vice à la vertu, de la vieillesse à l’enfance. Je parle ici de l’enfance qui tient à la simplicité, non à l’âge. Car les vertus, elles aussi, ont leurs âges. Hier la décrépitude du péché nous mettait sur notre déclin. Mais la résurrection du Christ nous fait renaître dans l’innocence des tout-petits. La simplicité chrétienne fait sienne l’enfance.
L’enfant est sans rancœur, il ne connaît pas la fraude, il n’ose pas frapper. Ainsi, cet enfant qu’est le chrétien ne s’emporte pas si on l’insulte, il ne se défend pas si on le dépouille, il ne rend pas les coups si on le frappe. Le Seigneur exige même qu’il prie pour ses ennemis, qu’il abandonne tunique et manteau aux voleurs, et qu’il présente l’autre joue à ceux qui le giflent (Mt 5, 39s).
L’enfance du Christ dépasse l’enfance des hommes… Celle-ci doit son innocence à sa faiblesse, celle-là à sa vertu. Et elle est digne de plus d’éloges encore : sa haine du mal émane de sa volonté, non de son impuissance.
Maxime de Turin – Sermon 58 ; PL 57, 363 (trad. coll. Icthus, t. 10, p. 259 rev.)
____
Deux naissances
Nous lisons, très chers frères, qu’il y a deux naissances dans le Christ ; l’une comme l’autre sont l’expression d’une puissance divine qui nous dépasse absolument. D’un côté, Dieu engendre son Fils à partir de lui-même ; de l’autre, une vierge l’a conçu par l’intervention de Dieu… D’un côté, il naît pour créer la vie ; de l’autre, pour enlever la mort. Là, il naît de son Père ; ici, il est mis au monde par les hommes. Par son engendrement du Père, il est à l’origine de l’homme ; par sa naissance humaine, il libère l’homme. L’une et l’autre formes de naissance sont proprement inexprimables et en même temps inséparables…
Lorsque nous enseignons qu’il y a deux naissances dans le Christ, nous ne voulons pas dire que le Fils de Dieu naît deux fois, mais nous affirmons la dualité de nature en un seul et même Fils de Dieu. D’une part, est né ce qui existait déjà ; d’autre part, a été produit ce qui n’existait pas encore. Le bienheureux évangéliste Jean l’affirme par ces paroles : « Au commencement était le Verbe et le Verbe était auprès de Dieu et le Verbe était Dieu » et encore : « Et le Verbe s’est fait chair. »
Ainsi donc, Dieu qui était auprès de Dieu est sorti de lui et la chair de Dieu qui n’était pas en lui est issue d’une femme. Ainsi le Verbe est devenu chair, non de telle sorte que Dieu soit dilué dans l’homme, mais pour que l’homme soit glorieusement élevé en Dieu. C’est pourquoi Dieu n’est pas né deux fois, mais, par ces deux genres de naissances -– à savoir celle de Dieu et celle de l’homme -– le Fils unique du Père a voulu être lui-même à la fois Dieu et homme en une seule personne : « Qui donc pourrait raconter sa naissance ? » (Is 53, 8 Vulg)
Maxime de Turin – Sermon 10, sur la Nativité du Seigneur, PL 57, 24 (trad. Année en fêtes, Migne 2000, p. 78 rev.)
____
Du déluge au Carême
Nous lisons dans l’Ancien Testament qu’au temps de Noé, comme tout le genre humain était gagné par le péché, les cataractes du ciel se sont ouvertes et que pendant quarante jours les eaux de la pluie se sont abattues… C’était symbolique : il s’agit moins d’un déluge que d’un baptême. C’est bien un baptême qui a emporté la méchanceté des pécheurs et épargné la droiture de Noé. Ainsi donc, comme à cette époque, aujourd’hui le Seigneur nous a donné le carême pour que les cieux s’ouvrent pendant le même nombre de jours, pour nous inonder de l’ondée de la miséricorde divine. Une fois lavés dans les eaux du baptême qui sauvent, ce sacrement nous illumine ; comme autrefois, les eaux emportent le mal de nos fautes et affermissent la droiture de nos vertus.
La situation aujourd’hui est la même qu’au temps de Noé. Le baptême est déluge pour le pécheur et consécration pour ceux qui sont fidèles. Dans le baptême, le Seigneur sauve la justice et détruit l’injustice. Nous le voyons dans l’exemple d’un seul et même homme : l’apôtre Paul, avant d’être purifié par les commandements spirituels, était un persécuteur et un blasphémateur (1Tm 1, 13). Une fois baigné de la pluie céleste du baptême, le blasphémateur est mort, le persécuteur est mort, Saul est mort. Alors prend vie l’apôtre, le juste, Paul… Quiconque vit religieusement le carême et observe les prescriptions du Seigneur voit mourir en lui le péché et vivre la grâce… ; il meurt comme pécheur et vit comme juste.
Maxime de Turin – Sermon pour le carême ; CC Sermon 50, p. 202 ; PL 57, 585 (trad. Migne 1996, p. 89 rev.)
____
Jean le Précurseur
Jean n’a pas seulement parlé en son temps, annonçant le Seigneur aux pharisiens en disant : « Préparez le chemin au Seigneur, rendez droits ses sentiers » (Mt 3, 3). Aujourd’hui il crie en nous, et le tonnerre de sa voix ébranle le désert de nos péchés… Sa voix retentit encore aujourd’hui, disant : « Préparez la voie du Seigneur, rendez droits ses chemins »… Il nous demande de préparer la voie du Seigneur non pas en construisant une route, mais par la pureté de notre foi. Le Seigneur ne prend pas les chemins de la terre mais pénètre dans le secret du cœur. Si cette route présente quelque chose de rugueux dans les mœurs, de dur dans notre brutalité, de souillé dans notre conduite, il nous est demandé de le nettoyer, de l’aplanir, de le niveler. Ainsi, à sa venue, le Seigneur, au lieu de trébucher, trouvera un chemin balisé par la chasteté, aplani par la foi, paré de nos aumônes. Le Seigneur a coutume de marcher sur pareille route, puisque le prophète dit : « Frayez la route au Chevaucheur des nuées, son nom est le Seigneur » (Ps 67, 5)…
Jean lui-même a parfaitement tracé et ordonné sa voie pour l’arrivée du Christ, car il a été en tout point sobre, humble, pauvre et vierge. « Ce Jean avait son vêtement fait de poils de chameau et un pagne de peau autour des reins ; sa nourriture était de sauterelles et de miel sauvage » (Mt 3, 4). Quelle plus grande marque d’humilité que le mépris des vêtements moelleux pour se vêtir de poils rugueux ? Quelle plus profonde marque de foi que d’être toujours prêt, les reins ceints, à tous les devoirs du service ? Quelle marque de renoncement plus éclatante que de se nourrir de sauterelles et de miel sauvage ?
Maxime de Turin – Sermon 88, PL 57, 733-736 (trad. Les Pères dans la foi, Migne 1996, p. 33)
____
Jésus au Jourdain
Aujourd’hui, le Seigneur Jésus est venu recevoir le baptême. Il a voulu laver son corps dans l’eau du Jourdain. Quelqu’un dira peut-être : « Lui qui était le Saint, pourquoi a-t-il voulu être baptisé ? » Écoute donc. Le Christ est baptisé non pour être sanctifié par les eaux, mais pour sanctifier lui-même les eaux et purifier par son action personnelle les flots qu’il touche. Il s’agit donc bien plus de la consécration de l’eau que de celle du Christ. Car, dès le moment où le Sauveur est lavé, toutes les eaux deviennent pures en vue de notre baptême ; la source est purifiée pour que la grâce soit procurée aux peuples qui viendront dans la suite. Le Christ marche donc le premier au baptême pour que les peuples chrétiens se mettent à sa suite sans hésiter.
Et ici j’entrevois un mystère. La colonne de feu n’a-t-elle pas pris ainsi les devants à travers la Mer Rouge pour encourager à sa suite la marche des fils d’Israël ? Elle a traversé les eaux la première pour frayer le chemin à ceux qui suivraient. Cet événement a été, au témoignage de l’apôtre Paul, un symbole du baptême (1 Co 10, 1s). C’était sans aucun doute une sorte de baptême où les hommes étaient couverts par la nuée et portés par les eaux. Et tout cela a été accompli par le même Christ notre Seigneur qui maintenant précède au baptême les peuples chrétiens en la colonne de son corps, comme il a précédé à travers la mer les fils d’Israël dans la colonne de feu. La même colonne qui, jadis, a éclairé les yeux des marcheurs, donne maintenant la lumière au coeur des croyants. Alors elle a tracé dans les flots une route solide, maintenant elle affermit dans ce bain les pas de la foi.
Maxime de Turin – Sermon pour la fête de l’Épiphanie ; CCL 23, 398-400 (trad. Orval)
____
La Croix, signe cosmique
Dans sa Passion, le Seigneur a assumé tous les torts du genre humain afin qu’il n’y ait plus rien par la suite qui porte du tort à l’homme. La croix est donc un grand mystère, et si nous essayons de le comprendre, par ce signe le monde entier est sauvé. En effet quand les marins prennent la mer, ils dressent d’abord l’arbre du mât et tendent la voile pour que s’ouvrent les flots ; ils forment ainsi la croix du Seigneur, et en sécurité grâce à ce signe du Seigneur, ils gagnent le port du salut et échappent au péril de la mort. La voile suspendue au mât est en effet l’image de ce signe divin, comme le Christ a été élevé sur la croix. Voilà pourquoi, à cause de la confiance venant de ce mystère, ces hommes ne s’inquiètent pas des bourrasques du vent et arrivent au bon port souhaité. Pareillement, de même que l’Église ne peut pas rester debout sans la croix, de même un navire est affaibli sans son mât. Le diable en effet la tourmente et le vent frappe le navire, mais quand se dresse le signe de la croix, l’injustice du diable est repoussée, la bourrasque tombe aussitôt…
L’agriculteur aussi n’entreprend pas son travail sans le signe de la croix : en assemblant les éléments de sa charrue il imite l’image d’une croix… Le ciel aussi est disposé comme une image de ce signe, avec ses quatre directions, l’Orient, l’Occident, le Midi et le Nord. La forme de l’homme lui-même, quand il élève les mains, représente une croix ; surtout quand nous prions les mains levées, nous proclamons par notre corps la Passion du Seigneur… C’est de cette façon que Moïse, le Saint, a été vainqueur quand il faisait la guerre contre les Amalécites, non pas par les armes, mais les mains levées vers Dieu (Ex 17, 11)…
Par ce signe du Seigneur donc, la mer est ouverte, la terre cultivée, le ciel gouverné, les hommes sont sauvés. Et même, je l’affirme, par ce signe du Seigneur, les profondeurs du séjour des morts sont ouvertes. Car l’homme Jésus, le Seigneur, lui qui portait la vraie croix, a été enseveli en terre, et la terre qu’il avait profondément labourée, qu’il avait pour ainsi dire brisée de toutes parts, a fait germer tous les morts qu’elle retenait.
Maxime de Turin – Sermon 38 ; PL 57, 341s ; CCL 23, 149s (trad. L’Année en fêtes, Migne 2000, p. 261 rev)
____
Le baiser de Judas
La paix est un don de la résurrection du Christ. Au seuil de la mort, il n’a pas hésité à donner cette paix au disciple qui le livrait ; il a embrassé le traître comme il embrasse l’ami fidèle. Ne croyez pas que le baiser que le Seigneur a donné à Judas Iscariote ait été inspiré par un autre sentiment que la tendresse. Le Christ savait déjà que Judas le trahirait. Il savait ce qu’était ce signe d’amour, et il ne s’y est pas dérobé.
Voilà l’amitié : à celui qui doit mourir, elle ne refuse pas un dernier embrassement ; aux êtres chers, elle ne retire pas cette marque ultime de douceur. Mais Jésus espérait aussi que cet élan bouleverserait Judas et que, étonné par sa bonté, il ne trahirait pas celui qui l’aimait, ne livrerait pas celui qui l’embrassait. Ainsi ce baiser était accordé comme une épreuve : s’il le relevait, il était un lien de paix entre Jésus et son disciple ; si Judas trahissait, ce baiser criminel devenait sa propre accusation.
Le Seigneur lui dit : « Judas, c’est par un baiser que tu livres le Fils de l’homme ? » (Lc 22, 48) Où est le complot de l’ennemi ? Où se cache sa ruse ? Tout secret est découvert. Le traître se trahit avant de trahir son maître. Tu livres le Fils de l’homme par un baiser ? Avec le sceau de l’amour, tu blesses ? Avec le geste de la tendresse, tu répands le sang ? Avec le signe de la paix, tu apportes la mort ? Dis-moi quel est cet amour ? Tu donnes un baiser et tu menaces ? Mais ces baisers, par où le serviteur trahit son Seigneur, le disciple son maître, l’élu son créateur, ces baisers ne sont pas des baisers, mais du poison.
Maxime de Turin – Sermon 36 ; PL 57, 605 (trad. coll. Ichtus, t. 10, p. 263 rev.)
____
Le Christ, grain jeté en terre
« Un homme a pris une graine de moutarde et l’a jetée dans son jardin ; elle pousse et devient un arbre, et les oiseaux du ciel s’abritent dans ses branches. » Cherchons à qui s’applique tout cela… Je pense que la comparaison s’applique plus justement au Christ notre Seigneur qui, en naissant dans l’humilité de la condition humaine, comme une graine, monte finalement au ciel comme un arbre. Il est grain, le Christ broyé dans la Passion ; il devient un arbre dans la résurrection. Oui, il est une graine quand, affamé, il souffre de manquer de nourriture ; il est un arbre quand, avec cinq pains, il rassasie cinq mille personnes (Mt 14, 13s). Là il subit le dénuement de sa condition d’homme, ici il répand le rassasiement par la force de sa divinité.
Je dirais que le Seigneur est grain lorsqu’il est frappé, méprisé, injurié ; il est arbre quand il rend aux aveugles la vue, qu’il ressuscite les morts et remet les péchés. Lui-même reconnaît qu’il est grain : « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas… » (Jn 12, 24)
Maxime de Turin – CC Sermon 25 ; PL 57, 509s (trad. coll. Pères dans la foi, Migne 1996, p. 123)
____
Le pain de la Parole
Le Sauveur répond au diable : « Ce n’est pas de pain seulement que vit l’homme, mais de toute parole de Dieu ». Ce qui veut dire : « Il ne vit pas du pain de ce monde, ni de la nourriture matérielle dont tu t’es servi pour tromper Adam, le premier homme, mais de la Parole de Dieu, de son Verbe, qui contient l’aliment de la vie céleste ». Or, le Verbe de Dieu, c’est le Christ notre Seigneur, comme le dit l’évangéliste : « Au commencement était le Verbe et le Verbe était avec Dieu » (Jn 1, 1). Quiconque donc se nourrit de la parole du Christ n’a plus besoin de nourriture terrestre. Car celui qui se restaure avec le pain du Seigneur ne peut pas désirer le pain de ce monde. En effet, le Seigneur a son propre pain, ou plutôt le Sauveur est lui-même pain, comme il l’enseigne par ces paroles : « Je suis le pain descendu du ciel » (Jn 6, 41). Et ce pain a fait dire au prophète : « Le pain fortifie le cœur de l’homme » (Ps 103, 15).
Que m’importe le pain qu’offre le diable, alors que j’ai le pain que partage le Christ ? Que m’importe la nourriture qui…a fait chasser le premier homme du Paradis, a fait perdre à Ésaü son droit d’aînesse… (Gn 25, 29s), qui a désigné Judas Iscariote comme un traître (Jn 13, 26s) ? Adam a perdu en effet le Paradis à cause de la nourriture, Ésaü a perdu son droit d’aînesse pour un plat de lentilles, et Judas a renoncé à son rang d’apôtre pour une bouchée : car, au moment où il a pris une bouchée, il a cessé d’être un apôtre pour devenir un traître… La nourriture qu’il nous faut prendre est celle qui ouvre la route au Sauveur, non au diable, celle qui trans-forme celui qui l’absorbe en confesseur de la foi et non en traître.
Le Seigneur a raison de dire, en ce temps de jeûne, que c’est le Verbe de Dieu qui nourrit, pour nous enseigner que nous ne devons pas passer nos jeûnes en soucis de ce monde, mais à la lecture des textes sacrés. En effet, celui qui se nourrit de l’Écriture oublie la faim du corps ; celui qui s’alimente du Verbe céleste oublie la faim. Voilà bien la nourriture qui alimente l’âme et apaise l’affamé…: elle confère la vie éternelle et éloigne de nous les pièges de la tentation du diable. Cette lecture des textes sacrés est vie, comme l’atteste le Seigneur : « Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie.
Maxime de Turin – Sermon 16 ; PL 57, 561, CC Sermon 51, p. 206 (trad. Migne 1996, p. 85 rev.)
____
Le trésor de la connaissance
Le Seigneur a reconnu en Pierre un intendant fidèle auquel il a confié la clef du Royaume, et en Paul un maître qualifié à qui il a donné la charge d’enseigner dans l’Eglise. Pour permettre à ceux qui ont été formés par Paul de trouver leur salut, il fallait que Pierre les accueille pour leur repos. Quand Paul aura ouvert les coeurs en prêchant, Pierre ouvre aux âmes le Royaume des cieux. C’est donc une sorte de clef que Paul a également reçue du Christ, la clef de la connaissance, qui permet d’ouvrir les cœurs endurcis à la foi, jusqu’en leur tréfonds ; ensuite elle fait apparaître au grand jour, dans un dévoilement spirituel, ce qui était caché à l’intérieur. Il s’agit d’une clef qui laisse échapper de la conscience la confession du péché et qui y renferme à jamais la grâce du mystère du Sauveur.
Tous deux ont donc reçu des clefs des mains du Seigneur, clef de la connaissance pour l’un, clef du pouvoir pour l’autre ; celui-ci dispense les richesses de l’immortalité, celui-là distribue les trésors de la sagesse. Car il y a des trésors de la connaissance, comme il est écrit : « Ce mystère, c’est le Christ, dans lequel se trouvent, cachés, tous les trésors de la sagesse et de la connaissance » (Col 2, 3).
Maxime de Turin – Sermon CC 1 ; PL 57, 402 (trad. coll. Pères dans la foi, Migne 1996, p. 166)
____
L’eau changée en vin
En changeant en vin les jarres remplies d’eau, le Sauveur a fait deux choses : il a fourni une boisson aux invités de la noce et il a signifié que, par le baptême, les hommes allaient être remplis de l’Esprit Saint. Le Seigneur lui-même l’a déclaré ailleurs en disant : « A outres neuves, vin nouveau ! » (Mt 9, 17). Les outres neuves signifient, en effet, la pureté du baptême, le vin la grâce de l’Esprit Saint.
Catéchumènes, prêtez une attention particulière. Votre esprit qui ignore encore la Trinité ressemble à l’eau froide. Il faut le réchauffer à la chaleur du sacrement du baptême, comme un vin, pour transformer un liquide pauvre et sans valeur en grâce précieuse et riche. Comme le vin, acquérons bon goût et arôme de douceur ; alors nous pourrons dire avec l’apôtre Paul : « Nous sommes bien pour Dieu la bonne odeur du Christ » (2 Co 2, 15). Avant son baptême, le catéchumène ressemble à l’eau qui dort, froide et sans couleur…, inutile, incapable de redonner des forces. Conservée trop longtemps, l’eau s’altère, croupit, devient fétide… Le Seigneur a dit : « A moins de naître à nouveau de l’eau et de l’Esprit, nul ne peut entrer dans le Royaume des cieux » (Jn 3, 5).
Le fidèle baptisé est semblable au vin vigoureux et rouge. Toutes les choses de la création s’abîment avec le temps, seul le vin s’améliore en vieillissant. Il perd chaque jour de son âpreté, et acquiert un bouquet plein de moelleux, d’une riche saveur. Le chrétien de même, à mesure que passe le temps, perd l’âpreté de sa vie pécheresse, acquiert la sagesse et la bienveillance de la Trinité divine.
Maxime de Turin – CC Sermon 65, p. 273-274 ; PL 17, 624-626 (trad. Pères dans la foi, Migne 1996, p. 70)
____
Pierre pleura
Se retournant, le Seigneur fixe son regard sur Pierre. Et Pierre, prenant conscience de ce qu’il vient de dire, se repent et pleure… ; il fond en larmes et reste muet… (Lc 22, 61-62) Oui, les larmes sont des prières muettes ; elles méritent le pardon sans le réclamer ; sans plaider leur cause elles obtiennent miséricorde… Les mots peuvent ne pas réussir à exprimer une prière, jamais les larmes ; les larmes expriment toujours ce que nous ressentons, alors que les paroles peuvent être impuissantes. Voilà pourquoi Pierre ne recourt plus à des paroles : les paroles l’avaient poussé à trahir, à pécher, à renier sa foi. Il préfère avouer son péché par des larmes, ayant renié en parlant…
Imitons-le dans ce qu’il dit par ailleurs, quand le Seigneur lui demande trois fois : « Simon, m’aimes-tu ? » (Jn 21, 17) Trois fois, il répond : « Seigneur, tu sais que je t’aime. » Le Seigneur lui dit alors : « Pais mes brebis », et cela par trois fois. Cette parole compense son égarement précédent ; celui qui avait renié le Seigneur trois fois le confesse trois fois ; trois fois il s’était rendu coupable, trois fois il obtient la grâce par son amour. Voyez donc quel bénéfice Pierre a tiré de ses larmes !… Avant de verser des larmes, c’était un traître ; ayant versé des larmes, il a été choisi comme pasteur, et celui qui s’était mal conduit a reçu la charge de conduire les autres.
Maxime de Turin – CC Sermon 76, 317 ; PL 57, 353 (trad. coll. Pères dans la foi, Migne 1996, p. 117)
____
Retrouver l’enfance
Qu’il est grand et admirable, le don que Dieu nous fait, mes frères ! En ce jour de Pâques, jour du salut, le Seigneur ressuscite et donne la résurrection au monde entier… Nous sommes son corps (1 Co 12, 27)…, et ses membres ressuscitent avec lui…, il nous fait passer de la mort à la vie. « Pâque » en hébreu veut dire passage… : et quel passage ! Du péché à la justice, du vice à la vertu, de la vieillesse à l’enfance… Hier la déchéance du péché nous mettait sur notre déclin, mais la résurrection du Christ nous fait renaître dans l’innocence des tout-petits.
La simplicité chrétienne fait sienne l’enfance. L’enfant est sans rancœur, ne connaît pas la tromperie, n’ose pas frapper. Ainsi cet enfant qu’est devenu le chrétien ne s’emporte plus si on l’insulte, ne se défend pas si on lui prend quelque chose, ne rend pas de coups si on le frappe. Le Seigneur exige même qu’il prie pour ses ennemis, qu’il abandonne sa tunique et son manteau aux voleurs, et qu’il tende l’autre joue à ceux qui le giflent (Mt 5, 39s). L’enfance du Christ dépasse l’enfance des hommes…
Aux apôtres déjà âgés et mûrs le Seigneur dit : « Si vous ne changez pas pour devenir comme les petits enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux » (Mt 18, 3). Il les renvoie à la source de leur vie ; il les incite à retrouver l’enfance, afin que ces hommes dont les forces déclinent déjà renaissent à l’innocence du cœur.
Maxime de Turin – Homélie 58, pour Pâques ; PL 57, 363 (trad. coll. Icthus, t. 10, p. 259 rev.)
____