Habité par de saintes paroles
L’esprit humain ne saurait demeurer vide de pensées. S’il ne s’occupe des choses de Dieu, il reste fatalement engagé dans ce qu’il a précédemment appris. Tant qu’il n’a pas où revenir à tout moment et exercer son infatigable activité, une pente irrésistible l’entraîne vers les sujets dont il fut imbu dès la première enfance. (…)
Recueillies avec empressement, soigneusement déposées et étiquetées dans les retraites de l’âme, munies du cachet du silence, il en sera des paroles salutaires comme de vins au parfum suave, qui réjouissent le cœur de l’homme. Mûries par de longues réflexions et dans les lenteurs de la patience, vous les verserez du réceptacle de votre poitrine avec des flots de senteurs embaumés ; telle une fontaine sans cesse jaillissante, elles surabonderont des conduits de l’expérience et des canaux inondants des vertus ; elles sourdront de votre cœur, comme d’un abîme, en fleuves intarissables.
Il arrivera de vous, en effet, ce qui est dit dans les Proverbes à l’homme pour qui toutes ces choses sont devenues des réalités : « Bois l’eau de tes citernes et de la source de tes puits. » (Pr 5, 15 LXX) Selon la parole du prophète Isaïe, « vous serez comme un jardin bien arrosé, comme une source d’eau qui jamais ne tarit. Les lieux déserts depuis des siècles seront pour vous bâtis ; vous relèverez les fondements posés de génération en génération. » (Is 58, 11-12) La béatitude promise par le même prophète vous sera donnée en partage : « Le Seigneur ne fera plus s’éloigner de toi ton maître, et tes yeux verront ton précepteur. Tes oreilles entendront la voix de celui qui t’avertira, criant derrière toi : Voici le chemin ; marchez-y ; ne vous en détournez ni à droite ni à gauche. » (Is 30, 20-21).
Et, de la sorte, il se fera que non seulement toute la direction de votre cœur et son étude, mais les écarts mêmes de vos pensées et leur vagabondage incertain ne seront plus qu’une sainte et incessante méditation de la loi divine.
Jean Cassien – De la science spirituelle, chap. IX, SC 54 (Conférences, VIII-XVII, trad. E. Pichery, éd. du Cerf, 1958, p. 200-201, rev.)
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Je ne me suis point lassée…
Le remède le plus efficace pour le cœur humain, c’est la patience, selon le mot de Salomon : « L’homme doux est le médecin du cœur. » (Pr 14, 30 LXX) Ce n’est pas seulement la colère, la tristesse, la paresse, la vaine gloire ou la superbe qu’elle extirpe, mais encore la volupté, et tous les vices à la fois : « La longanimité, dit encore Salomon, fait la prospérité des rois. » (Pr 25, 15 LXX) Celui qui est toujours doux et tranquille, ni ne s’enflamme de colère, ni ne se consume dans les angoisses de l’ennui et de la tristesse, ni ne se disperse dans les futiles recherches de la vaine gloire, ni ne s’élève dans l’enflure de la superbe : « Il y a une paix surabondante pour ceux qui aiment le nom du Seigneur, et rien ne leur est une occasion de chute. » (Ps 118, 165 Vg) En vérité, le Sage a bien raison de dire : « L’homme patient vaut mieux que le soldat vaillant ; celui qui maîtrise sa colère, que l’homme qui prend une ville. » (Pr 16, 32 LXX)
Mais jusqu’à ce que nous obtenions cette paix solide et durable, nous devons nous attendre à de multiples assauts. Souvent, il nous faudra redire dans les larmes et les gémissements : « Je suis devenu misérable et je suis affligé sans mesure, tout le jour je vais accablé de tristesse, parce que mes reins ont été remplis d’illusions » (Ps 37, 7-8 Vg) (…) Jusqu’à ce que l’âme soit parvenue à l’état de la pureté parfaite, elle passera fréquemment par ces alternatives, nécessaires à sa formation ; tant qu’enfin la grâce de Dieu comble ses désirs, en l’y affermissant pour jamais. Alors, elle pourra dire en toute vérité : « Je ne me suis point lassée d’attendre le Seigneur, et il m’a regardée. Il a exaucé ma prière, et il m’a retirée de la fosse de la misère, de la fange du bourbier ; il a dressé mes pieds sur le rocher, il a affermi mes pas ! » (Ps 39, 2-3 Vg)
Jean Cassien – De la chasteté, chap. VI ; SC 54 (Conférences, VIII-XVII ; trad. E. Pichery, éd. du Cerf, 1958 ; p. 129-131)
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La grâce des charismes
La tradition des anciens nous apprend que la nature des charismes spirituels revêt une triple forme.
La première cause du don de guérison est le mérite de la sainteté : la grâce des miracles accompagne tous les élus et les justes. Il est bien manifeste, par exemple, que les apôtres et une multitude de saints ont accompli des signes et des prodiges, selon le commandement que le Seigneur leur en avait fait : « Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons ; gratuitement vous avez reçu, donnez gratuitement. » (Mt 10, 8)
Voici la seconde : pour l’édification de l’Église, ou pour récompenser la foi, soit de ceux qui offrent leurs malades, soit des malades eux-mêmes ; la vertu de guérir procède même des pécheurs et des indignes. (…) Au contraire, le manque de foi chez les malades ou ceux qui le présentent, ne permet pas à ceux-là mêmes qui ont reçu le don de guérison, d’exercer leur pouvoir. L’évangéliste saint Luc dit sur ce sujet : « Jésus ne put faire de miracle parmi eux, à cause de leur incrédulité. » (Mc 6, 5-6)
La troisième sorte de guérison est un jeu et une ruse de l’hypocrisie des démons. (…) Il est dit dans l’Évangile : « Il s’élève de faux Christs et de faux prophètes, et ils feront de grands signes et de grands prodiges, jusqu’à induire dans l’erreur, s’il se pouvait, même les élus. » (Mt 24, 24)
Aussi ne devons-nous jamais admirer pour leurs miracles ceux qui en font une prétention ; mais plutôt considérer s’ils se sont rendus parfaits par la correction de tous leurs vices et l’amendement de leur vie. Ceci n’est pas un bienfait qui s’obtiennent par la foi d’un autre ou pour des causes qui nous seraient étrangères ; mais la grâce divine le dispense à chacun, à proportion de son zèle.
Jean Cassien – Des charismes divins, chap. I ; SC 54 (Conférences, VIII-XVII ; trad. E. Pichery, éd. du Cerf, 1958 ; p. 210-211 ; rev.)
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Le discernement, la lampe de l’âme
Le discernement est, en effet, comme l’œil et la lampe de l’âme, selon cette parole de l’Évangile : « La lampe du corps c’est l’œil. Si donc ton œil est simple, tout ton corps sera lumineux ; mais si ton œil est ténébreux, tout ton corps sera ténébreux. » (Mt 6, 22-23). Le discernement examine toutes les idées et les actions de l’homme, il rejette et disperse tout ce qui est mauvais et déplaisant à Dieu, gardant ainsi de l’égarement. (…)
C’est aussi le discernement que l’Apôtre nomme soleil quand il dit : « Que le soleil ne se couche pas sur votre colère » (Eph 4, 26). On le regarde aussi comme le gouvernail de notre vie, selon ce qui est écrit : « Ceux qui n’ont pas de direction tombent comme des feuilles » (cf. Pr 11, 14 LXX). Dans le discernement gît la sagesse, en lui l’intelligence et le jugement, sans lesquels nous ne pouvons bâtir notre maison intérieure ni amasser les richesses spirituelles, selon la parole : « C’est par la sagesse qu’une maison s’élève et par l’intelligence qu’elle s’affermit, par le jugement que les coffres s’emplissent de richesses » (cf. Pr 24, 3-4 LXX). Elle est l’aliment solide des hommes faits, dont le sens est exercé par l’habitude de discerner le bien du mal (cf. He 5, 14). Tous ces textes montrent clairement que, sans le charisme du discernement, une vertu ne peut s’établir ni demeurer ferme jusqu’à la fin, car c’est le discernement qui engendre et garde toutes les vertus. (…)
Efforçons-nous donc de tout notre pouvoir et de toute notre ardeur d’acquérir pour nous le charisme du discernement, qui pourra nous garder indemnes des deux excès opposés. En effet, comme disent les Pères, les excès dans un sens ou dans l’autre, sont également nuisibles. (…) Par ces enseignements et bien d’autres, le saint abbé Moïse nous combla de joie, en sorte que nous pouvions glorifier le Seigneur qui donne une telle sagesse à ceux qui le craignent. À lui l’honneur et la puissance dans les siècles. Amen.
Jean Cassien – Institutions « Sur les huit pensées de malice » n° 2, 2-3 ; 2, 16-17 (Philocalie des Pères neptiques, Tome I ; trad. J. Touraille, Éd. DDB-Lattès 1995)
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Le maître de l’humilité
« Venez, dit le Christ à ses disciples, et apprenez de moi », non pas certes à chasser les démons par la puissance du ciel, ni à guérir les lépreux, ni à rendre la lumière aux aveugles, ni à ressusciter les morts… ; mais, dit-il, « Apprenez de moi ceci : que je suis doux et humble de cœur » (Mt 11, 28-29). Voilà, en effet, ce qu’il est possible à tous d’apprendre et de pratiquer. Mais de faire des signes et des miracles, cela n’est pas toujours nécessaire, ni avantageux à tous, et n’est pas accordé non plus a tous.
C’est donc l’humilité qui est la maîtresse de toutes les vertus, le fondement inébranlable de l’édifice céleste, le don propre et magnifique du Sauveur. Celui qui la possède pourra faire, sans péril d’élèvement, tous les miracles que le Christ a opérés, parce qu’il cherche à imiter le doux Seigneur, non dans la sublimité de ses prodiges, mais dans la vertu de patience et d’humilité. Par contre, pour celui qui est impatient de commander aux esprits immondes, de rendre la santé aux malades, de montrer aux foules quelque signe merveilleux, il peut bien invoquer le nom du Christ au milieu de toute son ostentation ; mais il est étranger au Christ, parce que son âme orgueilleuse ne suit pas le maître de l’humilité.
Sur le point de retourner à son Père, voici le legs que le Seigneur a fait à ses disciples : « Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres ; comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres » ; et il ajoute aussitôt : « C’est à cela que tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l’amour les uns pour les autres » (Jn 13, 34-35). Il est bien certain qu’à moins d’être doux et humble, on n’observera pas cet amour.
Jean Cassien – Conférences, n° 15, 6-7 (trad. SC 54, p. 216 rev.)
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Le vrai thaumaturge
Les grands dans la foi ne se prévalaient aucunement du pouvoir qu’ils avaient d’opérer des merveilles. Ils confessaient que leur propre mérite n’y était pour rien, mais que la miséricorde du Seigneur avait tout fait. Si on admirait leurs miracles, ils repoussaient la gloire humaine avec ces paroles empruntées aux apôtres : « Frères, pourquoi vous étonner de cela ? Pourquoi tenir les yeux fixés sur nous, comme si c’était par notre propre puissance ou par notre ferveur que nous avons fait marcher cet homme ? » (Ac 3, 12) Personne, à leur sens, ne devait être loué pour les dons et les merveilles de Dieu…
Mais il arrive parfois que des hommes enclins au mal, blâmables sur le sujet de la foi, chassent les démons et opèrent des prodiges au nom du Seigneur. C’est de quoi les apôtres se plaignaient un jour : « Maître, disaient-ils, nous avons vu un homme qui chasse les démons en ton nom, et nous l’en avons empêché, parce qu’il ne va pas avec nous ». Sur l’heure, le Christ répondit : « Ne l’en empêchez pas, car celui qui n’est pas contre vous est pour vous ». Mais lorsque, à la fin des temps, ces gens diront : « Seigneur, Seigneur, n’avons-nous pas prophétisé en ton nom ? N’avons-nous pas en ton nom chassé les démons ? Et en ton nom n’avons-nous pas fait quantité de miracles ? », il atteste qu’il répliquera : « Je ne vous ai jamais connus ; retirez-vous de moi, vous qui faites le mal » (Mt 7, 22s).
À ceux qu’il a gratifiés lui-même de la gloire des signes et des miracles, le Seigneur donne l’avertissement de ne pas s’élever à cause de cela : « Ne vous réjouissez pas de ce que les démons vous sont soumis ; mais réjouissez-vous de ce que vos noms sont inscrits dans les cieux » (Lc 10, 20). L’auteur de tous les signes et les miracles appelle ses disciples à recueillir sa doctrine : « Venez, leur dit-il, et apprenez de moi » — non à chasser les démons par la puissance du ciel, ni à guérir les lépreux, ni à rendre la lumière aux aveugles, ni à ressusciter les morts, mais dit-il : « Apprenez de moi ceci : que je suis doux et humble de cœur » (Mt 11, 28-29).
Jean Cassien – Conférences, XV, 6-7 (trad. SC 54, p. 216 et Bourguet, L’Évangile médité, p. 53 rev.)
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Mets une garde à ta bouche
Quelles que soient les injures dont on le charge, le moine gardera la paix, je ne dis pas seulement sur ses lèvres, mais dans le fond de son cœur. S’il se sent troublé le moins du monde, qu’il se contienne dans un absolu silence, et suive exactement ce que dit le Psalmiste : « Je me suis troublé, et je n’ai point parlé » (Ps 76, 5 LXX) ; « J’ai dit : Je garderai mes voies, de crainte de pécher par ma langue. J’ai mis une garde à ma bouche, tandis que le pécheur se tenait en face de moi. Je suis resté muet, et je me suis humilié, et j’ai gardé le silence même pour les choses bonnes. » (Ps 38, 2-3 LXX)
Il ne faut pas qu’il s’arrête à considérer le présent ; il ne faut pas que ses lèvres profèrent ce que lui suggère, sur l’heure, une colère emportée, ce que lui dicte son cœur exaspéré. Mais plutôt qu’il repasse en son esprit la grâce de la charité passée ; ou qu’il tourne ses regards vers l’avenir, pour y voir en esprit la paix déjà refaite comme elle était devant ; qu’il s’attache à la contempler, dans le temps même où il se sent ému, avec la pensée qu’elle va revenir sur-le-champ.
Tandis qu’il se réserve pour la douceur de la concorde prochaine, il ne sentira pas l’amertume de la querelle présente, et fera de préférence telle réponse dont il n’ait pas à s’accuser lui-même ni à être repris par son frère, lorsque l’amitié sera rétablie. De cette façon, il accomplira la parole du prophète : « Dans la colère, souviens-toi de la miséricorde. » (Ha 3, 2 LXX)
Jean Cassien – De l’amitié, chap. XXVI ; SC 54 (Conférences, VIII-XVII ; trad. E. Pichery, éd. du Cerf, 1958 ; p. 244)
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Notre Père qui es aux cieux…
« Notre Père ». Nous confessons de notre propre bouche que le Dieu et Seigneur de l’univers est notre Père ; et c’est bien là faire profession d’avoir été appelés de la condition servile à celle de fils adoptifs.
Nous ajoutons : « Qui est aux cieux ». Le temps de notre vie n’est plus dès lors qu’un exil ; et cette terre, une terre étrangère, qui nous sépare de notre Père. Fuyons-la ; et, de toute l’ardeur de nos désirs, hâtons-nous vers la région où nous proclamons que réside notre Père ! Une fois parvenus à cette dignité d’enfants de Dieu, nous brûlerons aussitôt de la tendresse qui est au cœur de tous les bons fils ; et, sans plus songer à nos intérêts, nous n’aurons de passion que pour la gloire de notre Père.
Nous lui dirons : « Que votre nom soit sanctifié » témoignant par là que sa gloire est tout notre désir et toute notre joie, à l’imitation de celui qui a dit : « Celui qui parle de lui-même cherche sa propre gloire ; mais celui qui cherche la gloire de Celui qui l’a envoyé est véridique, et il n’y a point en lui d’injustice » (Jn 7, 18). (…)
Ces paroles : « Que votre nom soit sanctifié », pourraient très bien s’entendre aussi en ce sens que Dieu est sanctifié par notre perfection. Et dès lors, lui dire : « Que votre nom soit sanctifié », ce serait, en d’autres termes, lui dire : « Père, rendez-nous tels que nous méritions de connaître, de comprendre la grandeur de votre sainteté, ou du moins que cette sainteté éclate en notre vie toute spirituelle ! » C’est ce qui s’accomplit en nous, lorsque « les hommes voient nos bonnes œuvres et glorifient notre Père qui est aux cieux » (Mt 5, 16).
Jean Cassien – De la prière, XVIII ; SC 54 (Conférences, VIII-XVII ; trad. E. Pichery, éd. du Cerf, 1958 ; p. 55-56)
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Offrir à Dieu notre vrai trésor
Plusieurs, qui pour suivre le Christ avaient méprisé des fortunes considérables, sommes énormes d’or et d’argent et domaines magnifiques, par la suite se sont laissés émouvoir pour un grattoir, pour un poinçon, pour une aiguille, pour un roseau à écrire… Après avoir distribué toutes leurs richesses pour l’amour du Christ, ils retiennent leur ancienne passion et la mettent à des futilités, prompts à la colère pour les défendre. N’ayant pas la charité dont parle saint Paul, leur vie est frappée de stérilité. Le bienheureux apôtre prévoyait ce malheur : « Quand je distribuerais tous mes biens pour la nourriture des pauvres et livrerais mon corps aux flammes, si je n’ai pas la charité, cela ne me sert de rien », disait-il (1 Co 13, 3). Preuve évidente que l’on ne touche pas tout d’un coup à la perfection par le seul renoncement à toute richesse et le mépris des honneurs, si l’on n’y joint pas cette charité dont l’apôtre décrit les divers aspects.
Or elle n’est que dans la pureté du cœur. Car rejeter l’envie, l’enflure, la colère et la frivolité, ne pas chercher son propre intérêt, ne pas prendre plaisir à l’injustice, ne pas tenir compte du mal, et le reste (1 Co 13, 4-5) : qu’est-ce d’autre que d’offrir continuellement à Dieu un cœur parfait et très pur, et le garder indemne de tout mouvement de passion ? La pureté de cœur sera donc le terme unique de nos actions et de nos désirs.
Jean Cassien – Conférences, I, 6-7 (trad. SC 42, p. 83-85)
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Pensées sur la colère
– Si nous recherchons le désert et la solitude pour fuir le combat de la patience, tous les vices que nous aurons emportés là-bas sans les avoir corrigés seront cachés mais non supprimés. En effet, pour ceux qui ne sont pas libérés des passions, la solitude et la retraite peuvent non seulement les conserver, mais aussi les dissimuler ; si bien que ceux-là sont incapables de s’apercevoir de quelle passion ils sont la proie. La solitude leur suggère au contraire l’illusion de la vertu et les persuade qu’ils ont acquis la patience et l’humilité, tant qu’il n’y a personne pour les exciter et les éprouver. Mais que survienne une circonstance qui les émeut et les excite, aussitôt les passions qui se trouvent en eux et qui étaient jusque-là cachées, tels des chevaux sans mors bondissant hors de leur écurie après avoir été tenus longtemps dans le repos et l’inaction, entraînent leur cavalier avec plus d’impétuosité et de férocité.
– Ceux qui recherchent la perfection de la douceur doivent mettre tout leur soin non seulement à ne pas se mettre en colère contre des hommes, mais à ne pas s’irriter non plus contre les animaux ni contre les choses. Je me souviens, en effet, que, vivant au désert, je me suis irrité contre un calame que je trouvais trop gros ou trop fin, contre un morceau de bois que je n’arrivais pas à couper rapidement comme je le voulais, ou encore contre la pierre à feu quand j’étais pressé d’allumer le feu et que l’étincelle tardait à jaillir.
– Le Maître lui-même nous enseigne à renoncer à toute colère quand il dit dans les Évangiles : « Celui qui se met en colère contre son frère sera passible du jugement. » C’est, en effet, le texte que donnent les exemplaires les plus exacts. D’après le contexte, l’incise « sans cause » semble avoir été ajoutée. En effet, le dessein du Seigneur est que nous retranchions de toutes manières la racine et l’étincelle de la colère, sans garder en nous-mêmes aucun prétexte d’irritation, de peur qu’en mettant en branle la colère pour un bon motif, nous ne tombions ensuite dans la colère furieuse et déraisonnable. Le remède parfait contre cette maladie, le voici : croyons qu’il ne nous est jamais permis de nous mettre en colère, que ce soit pour des choses justes ou pour des choses injustes.
Jean Cassien – Philocalie, t. I, p. 125-126
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Persistons à prier !
Je dirai ce que l’expérience m’a révélé des marques auxquelles on reconnaît qu’une prière est exaucée du Seigneur. Si nulle hésitation n’est venue traverser notre prière, et que nulle pensée de doute n’en ait brisé le confiant élan ; si, au contraire, nous avons le sentiment intime d’avoir obtenu ce que nous demandions dans l’effusion même de notre prière ; celle-ci, n’en doutons pas, a été efficace auprès de Dieu. Car ce qui nous vaut d’être exaucés et d’obtenir satisfaction, c’est la foi au regard de Dieu sur nous, et la confiance qu’il a le pouvoir d’accorder ce qu’on lui demande. Notre Seigneur ne peut reprendre sa parole : « Tout ce que vous demanderez dans la prière, dit-il, croyez que vous l’obtiendrez, et il vous sera donné. » (Mc 11, 24). (…)
Arrière donc toute hésitation, qui trahirait un manque de foi, et persistons à prier ! Notre persévérance nous méritera de voir exaucer toute demande qui sera selon Dieu, il n’en faut point douter. C’est le Seigneur lui-même qui, dans son désir de nous accorder les biens célestes et éternels, nous exhorte à lui faire violence en quelque sorte par notre importunité. Et loin de repousser avec mépris les importuns, il les encourage, il les loue, il leur fait la douce promesse de leur accorder tout ce qu’ils auront espéré avec constance : « Demandez, dit-il, et vous recevrez ; cherchez, et vous trouverez ; frappez, et l’on vous ouvrira : car quiconque demande, reçoit ; et qui cherche, trouve ; et à celui qui frappe, on ouvre ; » (Lc 11, 9-10) et encore : « Tout ce que vous demanderez avec foi dans la prière, vous l’obtiendrez, et rien ne vous sera impossible. » (Mt 21, 22 ; 17, 20).
Jean Cassien – De la prière, XXXI-XXXII, XXXIV ; SC 54 (Conférences, VIII-XVII ; trad. E. Pichery, éd. du Cerf, 1958 ; p. 66-68)
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Purifie ton cœur
Toute la fin du moine et la perfection du cœur consistent en une persévérance ininterrompue dans la prière. Autant qu’il est donné à la fragilité humaine, il s’agit d’un effort vers une tranquillité d’âme absolue, et vers une pureté de cœur parfaite. Telle est la raison qui nous fait affronter le labeur corporel et rechercher par tous les moyens la vraie contrition du cœur, avec une constance que rien ne lasse.
Pour avoir la ferveur et la pureté qu’elle doit, la prière réclame une fidélité entière sur les points suivants. Tout d’abord, une libération complète de toute inquiétude vis-à-vis de ce monde. Il n’y a nulle affaire, nul intérêt dont le souci ne doive être absolument exclu. Renoncer pareillement à la médisance, aux bavardages, à toute parole vaine et à toute bouffonnerie. Avant tout, supprimer à fond le trouble de la colère et de la tristesse. Faire mourir en soi le foyer de tout désir charnel et de l’attachement à l’argent…
Après cette purification qui assure la pureté et la simplicité, il faut jeter le fondement inébranlable d’une humilité profonde, capable de soutenir la tour spirituelle qui doit rejoindre le ciel. Enfin, pour que repose là-dessus l’édifice spirituel des vertus, il faut interdire à son âme toute dispersion en divagations et en pensées futiles. Alors, commence à s’élever peu à peu un cœur purifié et libre, jusqu’à la contemplation de Dieu et l’intuition des réalités spirituelles.
Jean Cassien – Conférences, IX (trad. SC 34, p. 40s rev.)
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Que ton règne advienne
Dans la deuxième demande [du « Notre Père »], l’âme très pure exprime le vœu de voir arriver bientôt le règne de son Père.
Elle peut viser par là d’abord le règne inauguré chaque jour par le Christ dans l’âme des saints. C’est ce qui se produit, lorsque le diable une fois chassé de notre cœur avec les vices dont il l’infectait, et son empire évanoui, Dieu entre chez nous en souverain, en même temps que s’y répand la bonne odeur des vertus. La fornication vaincue, c’est la chasteté qui règne dans notre âme ; la fureur surmontée, la tranquillité ; la superbe foulée aux pieds, l’humilité.
Elle peut aussi avoir en vue celui qui a été promis pour un temps marqué d’avance à tous les parfaits d’une manière générale, à tous les enfants de Dieu. C’est alors que le Christ doit leur dire : « Venez, les bénis de mon Père ; entrez en possession du royaume qui vous a été préparé dès avant la création du monde. » (Mt 25, 34) L’âme tient ses regards ardemment fixés sur cet heureux terme, pleine de désir et d’attente, et elle s’écrie : « Que votre règne arrive ! » Elle sait bien, car sa conscience lui en rend témoignage, que, dès qu’il aura paru, elle entrera en partage de ce royaume.
Jean Cassien – De la prière, XIX, SC 54 (Conférences, VIII-XVII, trad. E. Pichery, éd. du Cerf, 1958, p. 56-57)
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Savourer la parole
Dieu éclairera celui qui cherche sa lumière et le rassasiera de la vue des mystères les plus sublimes et les plus cachés … La vive ardeur de son âme le fait ressembler à un cerf spirituel qui paît sur les montagnes des prophètes et des apôtres… Vivifié par cet aliment dont il ne cesse de se nourrir, il se pénètre à ce point de tous les sentiments exprimés par les psaumes qu’il les récite désormais, non comme ayant été composés par le prophète, mais comme s’il en était lui-même l’auteur, et comme une prière personnelle dans les sentiments de la plus profonde componction ; au moins estime-t-il qu’ils ont été faits pour lui et il connaît que ce qu’ils expriment ne s’est pas réalisé autrefois seulement en la personne du prophète, mais trouve encore en lui, tous les jours, son accomplissement.
Les divines Écritures se découvrent à nous plus clairement, leur cœur en quelque sorte et leur moelle nous sont manifestés lorsque notre expérience non seulement nous permet d’en prendre connaissance mais en quelque sorte anticipe cette connaissance. Le sens des mots ne nous est pas découvert par une explication mais par l’expérience que nous en avons fait.…
Pénétrés des mêmes sentiments dans lesquels le psaume a été composé, nous en devenons pour ainsi dire les auteurs, et nous en prévenons pour ainsi dire la pensée plutôt que nous la suivons ; nous saisissons le sens avant de connaître la lettre.
Ce sont des souvenirs qu’éveillent en nous les paroles saintes, souvenirs des assauts quotidiens que nous avons soutenus et soutenons encore, des effets de la négligence ou des conquêtes de notre zèle, des bienfaits de la divine providence et des duperies de l’ennemi, des méfaits de l’oubli… des tares dues à la fragilité humaine et de l’aveuglement d’une ignorance imprévoyante…
Ce n’est pas la lecture qui fait pénétrer le sens des paroles, mais l’expérience acquise. Par cette voie, notre âme parviendra à la pureté de la prière. Cette prière ne s’occupe à la considération d’aucune image… elle jaillit dans un élan tout de feu… ravie hors de ses sens et de tout le visible ; c’est par des gémissements inénarrables et des soupirs que l’âme s’épanche vers Dieu.
Jean Cassien – Conférences, X, 11
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Sur la terre comme au ciel
La troisième demande des fils [dans la prière du « Notre Père »] est celle-ci : » Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel ! » Souhaiter que la terre mérite d’être égalée au ciel : on ne saurait porter plus haut sa prière. De dire, en effet : » Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel « , n’est-ce point autant que si l’on demandait que les hommes soient semblables aux anges, et que, comme ces esprits bienheureux font au ciel la volonté divine, ainsi les hommes l’accomplissent tous sur la terre, et non point la leur ?
Et voilà encore une prière que celui-là seul pourra faire du fond du cœur qui croit que Dieu dispose toutes choses en ce monde pour notre avantage, joies et infortunes, et qu’il veille avec plus de sollicitude au salut et aux intérêts de ceux qui sont à lui, que nous n’en avons pour nous-mêmes.
On peut entendre aussi cette demande en ce sens que la volonté de Dieu est que tous soient sauvés, selon la parole bien connue de Saint Paul : » Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et qu’ils viennent à la connaissance de la vérité. » (1Tm 2, 4) Le prophète Isaïe parle de cette même divine volonté, lorsqu’il dit, parlant au nom de Dieu le Père : » Ma volonté se fera toute entière. » (Is 46, 10) Lorsque nous disons : » Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel « , c’est faire, en d’autres termes, cette prière : Comme ceux qui sont dans le ciel, que tous ceux qui sont sur la terre, ô Père, soient sauvés par la connaissance de votre nom !
Jean Cassien – De la prière, XX, SC 54 (Conférences, VIII-XVII trad. E. Pichery, éd. du Cerf, 1958, p. 57-58, rev.)
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Tous appelés à la vie
Dieu n’a pas créé l’homme pour qu’il se perde, mais pour qu’il vive éternellement ; ce dessein demeure immuable… Car « il veut que tous les hommes soient sauvés, et qu’ils viennent à la connaissance de la vérité » (1Tm 2, 4). C’est la volonté de votre Père qui est dans les cieux, dit Jésus, « qu’aucun de ces petits ne se perde » (Mt 18, 14). Ailleurs aussi il est écrit : « Dieu ne veut pas qu’une seule âme périsse ; il diffère l’exécution de ses décrets, afin que celui qui a été rejeté ne se perde pas sans retour » (2Sm 14, 14 Vulg ; cf. 2P 3, 9). Dieu est véridique ; il ne ment pas lorsqu’il assure avec serment : « Je suis vivant ! Je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse de sa voie mauvaise et qu’il vive » (Ez 33, 11).
Peut-on alors penser, sans un sacrilège énorme, qu’il ne veuille pas le salut de tous généralement mais seulement de quelques uns ? Quiconque se perd, se perd contre la volonté de Dieu. Chaque jour il lui crie : « Convertissez-vous de votre voie mauvaise ! Pourquoi mourriez-vous, maison d’Israël ? » (Ez 33, 11) Et de nouveau, il insiste : « Pourquoi ce peuple s’est-il détourné de moi avec tant d’obstination ? Ils ont endurci leur front ; ils n’ont pas voulu revenir » (Jr 8, 5 ;5, 3). La grâce du Christ est donc toujours à notre disposition. Comme il veut que tous les hommes soient sauvés, il les appelle tous sans exception : « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués, vous qui ployez sous le fardeau, et je vous soulagerai » (Mt 11, 28).
Jean Cassien – Conférences, XIII (trad. SC 54, p. 156)
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