Éphrem de Nisibe

Éphrem de Nisibe (v. 306-373)

Éphrem de Nisibe (v. 306-373)

Textes

Abraham a vu mon jour

À cause de leur âge, Abraham et sa femme étaient devenus incapables de donner la vie ; dans leurs corps à tous deux, la jeunesse s’était éteinte, mais leur espoir en Dieu restait bien vivant ; il ne faiblissait pas, il était indestructible.

C’est pourquoi Abraham, contre toute espérance, engendra Isaac, qui a été une figure accomplie du Seigneur. Il n’était pas naturel, en effet, que le sein déjà mort de Sarah puisse concevoir Isaac et qu’elle le nourrisse de son lait ; il ne l’était pas davantage que la Vierge Marie, sans connaître d’homme, conçoive le Sauveur du monde, et l’enfante sans perdre son intégrité… Devant la tente, l’ange avait dit au patriarche : « L’an prochain, à pareille époque, Sarah aura un fils » (Gn 18, 14). L’ange aussi…dit à Marie : « Voici que la Comblée-de-Grâce va engendrer un fils » (Lc 1, 28.31). Sarah avait ri en pensant à sa stérilité, en regardant son âge (v.12) ; sans croire à la parole, elle s’était écriée : « Comment Abraham et moi pourrions-nous avoir un enfant ? Nous sommes usés tous les deux ! » Marie, en songeant à la virginité qu’elle voulait garder, hésitait ; elle a dit : « Comment cela va-t-il se faire puisque je ne connais point d’homme ? » (Lc 1, 34) La promesse était, certes, contre nature, mais celui qui, contre toute espérance, avait donné Isaac à Sarah, est vraiment né lui-même, selon la chair, de la Vierge Marie.

Lorsqu’Isaac a vu le jour selon la parole de Dieu, Sarah et Abraham ont été remplis de joie. Lorsque Jésus est venu au monde selon l’annonce de Gabriel, Marie et Joseph ont été dans l’allégresse… « Qui aurait dit à Abraham que Sarah dans sa vieillesse allaiterait un fils ? » s’exclamait la stérile. « Qui aurait dit au monde que de mon sein virginal je nourrirais un enfant avec mon lait ? » s’écriait Marie. En fait, ce n’est pas à cause d’Isaac que Sarah s’est mise à rire, mais à cause de celui qui est né de Marie ; et comme Jean Baptiste a manifesté sa joie par son tressaillement dans le sein de sa mère, Sarah a manifesté la sienne en riant.

Éphrem de Nisibe – Sur Abraham et Isaac (trad. Sr Isabelle de la Source, Lire la Bible avec les Pères, Médiaspaul 1988, t. 1, p. 72)

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Adam purifié

Dieu, dans le peuple hébreu, en donna la figure :

Quiconque dans le camp était atteint de lèpre

En était expulsé et banni au-dehors.

Mais si, guérie sa lèpre, il avait trouvé grâce,

Alors, avec l’hysope, avec le sang et l’eau purifié par le prêtre,

Il retournait chez lui, rentrant en héritage.

Adam était tout pur dans le Jardin splendide,

Mais il eut lèpre affreuse au souffle du Serpent.

Le Jardin pur le rejeta, le chassa de son sein,

Mais le Grand Prêtre alors de là-haut le voyant

Jeté dehors, daigna descendre jusqu’à lui,

Le purifia par son hysope et le fit rentrer en Paradis.

Adam nu était beau : mais sa femme diligente

Peina à lui tisser un habit de souillures.

Le Jardin le voyant, et le trouvant hideux, dehors le repoussa.

Mais pour lui par Marie fut faite une tunique neuve.

Vêtu de cette parure et selon la promesse, le Larron resplendit :

Et le Jardin, revoyant en son image Adam, l’embrassa.

Éphrem de Nisibe – Hymnes sur le paradis, IV, 3-5 (trad. SC 137, p. 64-65)

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Bénie soit sa descente

Le Pasteur de tous est descendu,

Il a cherché Adam, brebis perdue,

Il l’a porté sur ses épaules et est remonté.

Il s’est fait lui-même sacrifice offert au Maître du troupeau.

Bénie soit sa descente vers nous !

Il s’est répandu, rosée et pluie vivifiante,

Sur Marie, cette terre assoiffée.

Grain de blé, il est descendu dans la terre ;

Il en est remonté, gerbe et pain nouveau.

Bénie soit son offrande !…

De la hauteur, la puissance est descendue pour nous,

Du sein de la Vierge, l’espérance a brillé pour nous,

Du tombeau la vie est apparue pour nous,

À la droite du Père, il siège en roi pour nous.

Béni soit son honneur !

De la hauteur il a coulé comme un fleuve ;

De Marie il est sorti comme un rejeton ;

Du bois il a pendu comme un fruit,

Et il est monté au ciel, offrande des prémices.

Bénie soit sa volonté !

Éphrem de Nisibe – Hymne 1 sur la Résurrection (trad. Bouchet, Lectionnaire, p. 92 ; cf. SC 502, p. 279)

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Consacrés par l’onction

Comme votre rang est élevé !

Tandis que la pécheresse a oint

Les pieds de son Seigneur, comme une servante,

Pour vous, c’est le Christ lui-même

Qui par ses ministres, comme un serviteur,

Marque vos corps par l’onction baptismale.

Le Seigneur des brebis trouve convenable

De mettre en personne son signe sur ses servants…

Refrain : Voici que le Christ signe avec l’huile

Ses agneaux nouveaux dans le baptême.

L’huile qu’Élie a fait abonder

Était un aliment pour la bouche ;

Le vase de la veuve, en effet,

N’était pas la corne de l’onction.

Mais l’huile dont notre Seigneur vous a oints

N’est pas une nourriture :

Elle transforme le pécheur, ce loup du dehors,

En agneau, membre de son troupeau…

Quand la colombe a apporté la branche d’olivier,

C’était le symbole de l’onction baptismale :

Tous dans l’arche se sont hâtés vers elle,

Puisqu’elle apportait une bonne nouvelle de rédemption.

Vous aussi, hâtez-vous vers cette huile sainte ;

Que vos corps fautifs se réjouissent,

Car elle apporte la Bonne Nouvelle de la rédemption…

Lorsque David a été oint, mes frères,

L’Esprit est descendu,

A discerné le cœur de ce brave et y a trouvé ses délices.

Le parfum de cette huile est devenu celui de son cœur ;

L’Esprit a fait sa demeure en lui et en lui a chanté.

Mais votre onction à vous est plus grande,

Puisque le Père, le Fils et le Saint Esprit

Sont descendus et sont venus habiter en vous…

L’huile de grand prix que Marie

A versé sur la tête de notre Seigneur

A exhalé son parfum dans toute la maison.

Le parfum de votre onction, lui aussi,

Se répand et s’exhale jusqu’aux cieux.

Là il fait les délices des anges d’en haut ;

Satan trouve son odeur insupportable ;

Pour Dieu son arôme est doux…

Venez, brebis, recevez votre signe

Qui chasse ceux qui veulent vous dévorer !

Venez, agneaux, recevez votre signe,

Car votre signe est vérité…

Cette vérité, comme elle ressemble

À un grand arbre qui répand son ombre… :

Les nations sont venues s’abriter dans ses branches,

Elles ont cueilli ses fruits et s’en sont rassasié.

Éphrem de Nisibe – Hymne n° 3 sur l’Épiphanie (trad. cf. coll. Spi. Or. 70, Bellefontaine, p. 31)

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Faisons trois tentes

Simon-Pierre dit : « Seigneur, il nous est bon d’être ici ! » Que dis-tu là, Pierre ? Si nous restons ici, qui donc réalisera les prédictions des prophètes ? Qui scellera les paroles des hérauts ? Qui mènera jusqu’à leur terme les mystères des justes ? Si nous restons ici, en qui s’accompliront ces paroles : « Ils ont percé mes mains et mes pieds » ? A qui s’appliqueront ces mots : « Ils se sont partagé mes vêtements, ils ont tiré au sort ma tunique » ? (Ps 21, 17.19 ; Jn 19, 24) Qui réalisera l’annonce du psaume : « Pour nourriture, ils m’ont donné du fiel et dans ma soif, ils m’ont abreuvé de vinaigre » ? (68, 22 ; Mt 27, 34 ; Jn 19, 29) Qui vivra l’expression : « Affranchi parmi les morts » ? (Ps 87, 6 hébr) Comment s’exécuteront mes promesses, comment construira-t-on l’Église ?

Et Pierre dit encore : « Faisons ici trois tentes, une pour toi, une pour Moïse, une pour Élie ». Envoyé pour bâtir l’Église dans le monde, Pierre veut dresser trois tentes sur la montagne. Il ne voit encore le Christ que comme homme, il le met de pair avec Moïse et Élie. Mais Jésus lui montre bientôt qu’il n’avait pas besoin de tente. C’était lui qui durant quarante ans, avait dressé pour les Pères, une tente de nuée quand ils séjournaient au désert (Ex 40, 34).

« Ils parlaient encore, et voici qu’une nuée lumineuse les couvrit de son ombre ». La vois-tu, Simon, cette tente dressée sans effort ? Elle bannit la chaleur, sans comporter de ténèbres, tente brillante et resplendissante ! Tandis que les disciples s’étonnent, une voix venue du Père se fait entendre dans la nuée : « Celui-ci est mon Fils Bien-aimé, en qui j’ai mis toutes mes complaisances, écoutez-le ! »… Le Père apprenait aux disciples que la mission de Moïse était remplie : désormais, c’est le Fils qu’ils devront écouter. Le Père, sur la montagne révélait aux apôtres ce qui leur restait caché : « Celui qui est » révélait « Celui qui est » (Ex 3, 14), le Père faisait connaître son Fils.

Éphrem de Nisibe – Opera Omnia, p. 41 (trad. Brésard, 2000 ans C, p. 292)

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J’ai vu le Paradis

La contemplation du Paradis m’a ravi par sa paix et sa beauté. Là demeure la beauté sans tache, là réside la paix sans tumulte. Heureux qui méritera de le recevoir, sinon par justice, du moins par bonté ; sinon à cause des œuvres, du moins par pitié ! (…)

Quand mon esprit est revenu aux rives de la terre, mère des épines, se sont présentés à moi des douleurs et des maux de tous genres. J’ai appris ainsi que notre région est une prison. Et pourtant les captifs qui y sont enfermés pleurent quand ils en sortent. Je me suis étonné aussi de ce que les enfants pleurent quand ils sortent du sein ; ils pleurent alors qu’ils sortent des ténèbres vers la lumière, d’un espace étroit vers le vaste univers. De même la mort est pour les hommes une sorte d’enfantement. Ceux qui naissent pleurent en quittant l’univers, mère des douleurs, pour entrer dans le Paradis de délices.

Ô toi, Seigneur du Paradis, prends-moi donc en pitié ! S’il n’est pas possible d’entrer dans ton Paradis, rends-moi digne du moins des pâturages à son entrée. Au centre du Paradis est la table des saints, mais à l’extérieur les fruits de son enclos tombent comme des miettes pour les pécheurs qui, même là, vivront par ta bonté.

Éphrem de Nisibe – Hymnes sur le Paradis V, 12-15 (SC 137 ; trad. R. Lavenant ; Éd. du Cerf 1968 ; p. 76 rev.)

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J’attirerai tout à moi

Aujourd’hui s’avance la croix, la création exulte ; la croix, chemin des égarés, espoir des chrétiens, prédication des apôtres, sécurité de l’univers, fondement de l’Église, fontaine pour ceux qui ont soif… Dans une grande douceur, Jésus est conduit à la Passion : il est conduit au jugement de Pilate ; à la sixième heure, on le raille ; jusqu’à la neuvième heure, il supporte la douleur des clous, puis sa mort met fin à sa Passion. À la douzième heure, il est déposé de la croix : on dirait un lion qui dort…

Pendant le jugement, la Sagesse se tait et la Parole ne dit rien. Ses ennemis le méprisent et le crucifient… Ceux à qui, hier, il avait donné son corps en nourriture, le regardent mourir de loin. Pierre, le premier des apôtres, a fui le premier. André aussi a pris la fuite, et Jean, qui reposait sur son côté, n’a pas empêché un soldat de percer ce côté de sa lance. Les Douze se sont enfuis ; ils n’ont pas dit un mot pour lui, eux pour qui il donne sa vie. Lazare n’est pas là, lui qu’il a rappelé à la vie. L’aveugle n’a pas pleuré celui qui a ouvert ses yeux à la lumière, et le boiteux, qui grâce à lui pouvait marcher, n’a pas couru auprès de lui.

Seul un bandit, crucifié à son côté, le confesse et l’appelle son roi. Ô larron, fleur précoce de l’arbre de la croix, premier fruit du bois du Golgotha… ! Le Seigneur règne ; la création est dans la joie. La croix triomphe, et toutes les nations, tribus, langues et peuples (Ap 7, 9) viennent pour l’adorer… La croix rend la lumière à l’univers entier, elle chasse les ténèbres et rassemble les nations…en une seule Église, une seule foi, un seul baptême dans la charité. Elle se dresse au centre du monde, fixée sur le calvaire.

Éphrem de Nisibe – (trad. Bouchet, Lectionnaire, p. 179)

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L’ami des publicains

Notre Seigneur a choisi Matthieu, le collecteur d’impôts, pour encourager ses collègues à venir avec lui. Il a vu des pécheurs, il les a appelés et les a fait asseoir auprès de lui. Quel spectacle admirable : les anges sont debout et tremblants, alors que les publicains, assis, se réjouissent. Les anges sont frappés de crainte à cause de la grandeur du Seigneur, et les pécheurs mangent et boivent avec lui. Les scribes suffoquent de haine et de dépit, et les publicains exultent à cause de sa miséricorde. Les cieux ont vu ce spectacle et ont été dans l’admiration ; les enfers l’ont vu et sont devenus fous. Satan l’a vu et s’est enragé ; la mort l’a vu et a dépéri ; les scribes l’ont vu et en ont été très troublés.

Il y avait de la joie dans les cieux et de l’allégresse chez les anges parce que les rebelles avaient été convaincus, les récalcitrants s’étaient assagis et les pécheurs amendés, et parce que ces publicains avaient été justifiés. Comme notre Seigneur n’a pas renoncé à l’ignominie de la croix malgré les exhortations de ses amis (Mt 16, 22), il n’a pas renoncé à la compagnie des publicains malgré les moqueries de ses ennemis. Il a méprisé la moquerie et dédaigné la louange, faisant ainsi tout ce qui est le mieux pour les hommes.

Éphrem de Nisibe – Commentaire de l’Évangile ou Diatessaron, 5, 17 (trad. SC 121, p. 115 rev.)

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L’Artisan de nos corps

La force divine que l’homme ne peut pas toucher est descendue, elle s’est enveloppée dans un corps palpable, afin que les pauvres la touchent, et qu’en touchant l’humanité du Christ, ils perçoivent sa divinité. À travers des doigts de chair, le sourd-muet a senti qu’on touchait ses oreilles et sa langue. A travers des doigts palpables, il a perçu la divinité intouchable quand le lien de sa langue a été rompu et quand les portes closes de ses oreilles ont été ouvertes. Car l’architecte et l’artisan du corps est venu jusqu’à lui, et d’une parole douce, il a créé sans douleur des ouvertures dans des oreilles sourdes ; alors aussi, cette bouche fermée, jusqu’alors incapable de donner le jour à la parole, a mis au monde la louange de celui qui faisait ainsi porter du fruit à sa stérilité.

De même, le Seigneur a formé de la boue avec sa salive et l’a étendue sur les yeux de l’aveugle-né (Jn 9, 6) pour nous faire comprendre que quelque chose lui manquait, comme au sourd-muet. Une imperfection innée de notre pâte humaine a été supprimée grâce au levain qui vient de son corps parfait… Pour combler ce qui manquait à ces corps humains, il a donné quelque chose de lui-même, tout comme il se donne à manger [dans l’eucharistie]. C’est par ce moyen qu’il fait disparaître les défauts et ressuscite les morts, pour que nous puissions reconnaître que, grâce à son corps « où habite la plénitude de la divinité » (Col 2, 9), les défauts de notre humanité sont comblés et que la vraie vie est donnée aux mortels par ce corps où habite la vraie vie.

Éphrem de Nisibe – Sermon « Sur notre Seigneur », 10-11

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La coupe amère

« Si c’est possible, que cette coupe s’éloigne de moi » (Mt 26, 39). Pourquoi as-tu repris Simon-Pierre qui disait : « Que cela ne t’arrive pas, Seigneur ! » (Mt 16, 22), toi qui dis maintenant : « Si c’est possible, que cette coupe s’éloigne de moi » ? Il savait bien ce qu’il disait à son Père, et qu’il était possible que cette coupe s’éloigne, mais il était venu la boire pour tous, afin d’acquitter par cette coupe la dette que la mort des prophètes et des martyrs ne pouvait pas payer… Celui qui avait décrit sa mise à mort dans les prophètes et qui avait préfiguré le mystère de sa mort par les justes, lorsque le temps est venu de consommer cette mort, il n’a pas refusé de la boire. S’il n’avait pas voulu la boire, mais la repousser, il n’aurait pas comparé son corps au Temple dans cette parole : « Détruisez ce Temple et, le troisième jour, je le relèverai » (Jn 2, 19) ; il n’aurait pas dit aux fils de Zébédée : « Pouvez-vous boire à la coupe que je boirai ? » et encore : « Il y a pour moi un baptême dont je dois être baptisé » (Lc 12, 50)…

« Si c’est possible, que cette coupe s’éloigne de moi. » Il dit cela à cause de la faiblesse qu’il avait revêtue non en faisant semblant mais réellement. Puisqu’il s’était fait petit et avait réellement revêtu notre faiblesse, il devait craindre et être ébranlé dans sa faiblesse. Ayant pris chair, ayant revêtu la faiblesse, mangeant quand il avait faim, fatigué par le travail, vaincu par le sommeil, il fallait que soit accompli tout ce qui relève de la chair lorsque le temps de sa mort est venu…

Pour apporter par sa Passion le réconfort à ses disciples, Jésus ressenti ce qu’ils ressentent. Il a pris en lui leur peur afin de leur montrer, par la ressemblance de son âme, qu’il ne faut pas se vanter au sujet de la mort avant de l’avoir subie. Si, en effet, celui qui ne craint rien a eu peur et a demandé d’être délivré alors qu’il savait que c’était impossible, combien plus faut-il que les autres persévèrent dans la prière avant la tentation afin d’en être délivrés lorsqu’elle se présentera… Pour donner courage à ceux qui crai-gnent la mort, il n’a pas caché sa propre crainte, afin qu’ils sachent que cette peur ne les mène pas au péché, du moment qu’ils ne demeurent pas en elle. « Non, Père, dit Jésus, mais que ta volonté soit faite » : que je meure pour donner la vie à une multitude.

Éphrem de Nisibe – Commentaire du Diatessaron, 20, 2-7 (trad. SC 121, p. 344s)

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La croix, arbre de vie

Notre Seigneur a été piétiné par la mort, mais, en retour, il a frayé un chemin qui écrase la mort. Il s’est soumis à la mort et il l’a subie volontairement pour la détruire malgré elle. Car, sur l’ordre de la mort, notre Seigneur est sorti en portant sa croix. Mais il a crié sur la croix et il a tiré les morts des enfers…

Il est le glorieux fils du charpentier qui, sur le char de sa croix, est venu au-dessus de la gueule vorace du séjour des morts et a transféré le genre humain dans la demeure de la vie. Et parce que, à cause de l’arbre du paradis, le genre humain était tombé dans le séjour des morts, c’est par l’arbre de la croix qu’il est passé dans la demeure de la vie. Sur ce bois-là avait été greffée l’amertume ; mais sur celui-ci la douceur a été greffée, pour que nous reconnaissions en lui le chef auquel ne résiste rien de ce qui a été créé.

Gloire à toi ! Tu as jeté ta croix comme un pont au-dessus de la mort, pour que les hommes y passent du pays de la mort à celui de la vie… Gloire à toi ! Tu as revêtu le corps d’Adam mortel et tu en as fait la source de la vie pour tous les mortels. Oui, tu vis ! Car tes bourreaux se sont comportés envers ta vie comme des semeurs : ils ont semé ta vie dans les profondeurs de la terre comme on sème le blé, pour qu’il lève lui-même et fasse lever avec lui beaucoup de grains.

Venez, faisons de notre amour comme un encensoir immense et universel ; prodiguons des cantiques et des prières à celui qui a fait de sa croix un encensoir à la Divinité et nous a tous comblés de richesses par son sang.

Éphrem de Nisibe – Homélie sur notre Seigneur (trad. bréviaire rev.)

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La fille de David

Vous tous qui discernez, venez, et admirons

la vierge qui est mère, la fille de David…

Venez et admirons la vierge toute pure,

merveille en elle-même, seule dans le créé.

Elle a donné naissance sans avoir connu d’homme,

l’âme pure remplie par l’émerveillement.

Chaque jour son esprit s’adonnait aux louanges,

car il se réjouissait de la double merveille :

virginité gardée, enfant le plus aimé !

Elle, jeune colombe (Ct 6, 8), elle a transporté cet aigle,

l’Ancien des jours (Dn 7, 9), en chantant ses louanges :

« Mon fils, toi le plus riche, tu choisis de grandir

dans un nid misérable. Harpe mélodieuse,

tu restes silencieux comme un petit enfant.

Permets donc, s’il te plaît, que je chante pour toi…

Ta demeure, mon fils, est grande plus qu’aucune,

pourtant tu as voulu que je sois ta demeure.

Le ciel est trop petit pour contenir ta gloire,

moi, pourtant, la plus humble des êtres, je te porte.

Laisse Ézéchiel venir te voir sur mes genoux,

qu’il reconnaisse en toi celui que sur le char

portaient les chérubins (Ez 1)… ; aujourd’hui je te porte…

Dans un grand tremblement, les chérubins s’écrient :

‘ Bénie soit la splendeur du lieu où tu résides ! ‘ (Ez 3, 12)

Ce lieu, il est en moi, mon sein est ta demeure ;

le trône de ta grandeur est tenu dans mes bras…

Viens me voir, Isaïe, vois, et réjouissons-nous !

Voici que j’ai conçu tout en demeurant vierge (Is 7, 14).

Prophète de l’Esprit, riche de tes visions,

vois donc l’Emmanuel qui t’est resté caché…

Venez donc, ô vous tous qui savez discerner,

vous qui, par votre voix, témoignez pour l’Esprit…

Debout, réjouissez-vous, car voici la moisson !

Regardez : dans mes bras je tiens l’épi de vie. »

Éphrem de Nisibe – Hymnes sur Marie, n° 7 (trad. Brock, Oeil de Lumière, Bellefontaine 1991, p. 292 rev.)

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La fleur de beauté

Venez, sages, admirons la Vierge Mère, la fille de David, cette fleur de beauté qui a enfanté la merveille. Admirons la source d’où jaillit la fontaine, le navire tout chargé de joies qui nous apporte le message venu du Père. Dans son sein très pur, elle a reçu et porté ce grand Dieu qui gouverne la création, ce Dieu par qui la paix règne sur terre et dans les cieux. Venez, admirons la Vierge toute pure, merveilleuse en elle-même. Seule parmi les créatures, elle a enfanté sans avoir connu d’homme. Son âme était pleine d’admiration, et chaque jour elle glorifiait Dieu dans la joie pour ces dons qui semblaient ne pouvoir s’unir : son intégrité virginale et son enfant bien-aimé. Oui, béni soit celui qui est né d’elle !…

Elle le porte et elle chante ses louanges avec de doux cantiques… : « Ta place, mon fils, est au-dessus de tout ; mais, parce que tu l’as voulu, tu t’es fait une place en moi. Les cieux sont trop étroits pour ta majesté, et moi, la toute petite, je te porte ! Que vienne Ézéchiel, qu’il te voie sur mes genoux ; qu’il se prosterne et adore ; qu’il reconnaisse en toi celui qu’il a vu siéger sur le char des chérubins (Ez 1) et qu’il me proclame bienheureuse, grâce à celui que je porte !… Isaïe, qui as proclamé : ‘ Voici, la Vierge conçoit et enfante un fils ‘ (7, 14), viens, contemple-moi, réjouis-toi avec moi… Voici que j’ai enfanté en gardant intact le sceau de ma virginité. Regarde l’Emmanuel qui, jadis, restait caché pour toi…

« Venez à moi, sages, chantres de l’Esprit, prophètes qui dans vos visions avez eu la révélation des réalités cachées, cultivateurs qui, après avoir semé, vous êtes endormis dans l’espérance. Levez-vous, bondissez de joie en voyant la récolte des fruits. Voici en mes bras l’épi de vie qui donne le pain aux affamés, qui rassasie les miséreux. Réjouissez-vous avec moi : j’ai reçu la gerbe des joies ! »

Éphrem de Nisibe – Hymne 7 sur la Vierge (trad. Brésard, 2000 an A, p. 40)

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La nouvelle Ève

Fils de Dieu, donne-moi ton Don admirable, que je célèbre la beauté merveilleuse de ta mère bien-aimée ! La Vierge a enfanté son fils en conservant sa virginité, elle a allaité celui qui nourrit les nations, dans son sein immaculé elle a porté celui qui porte l’univers dans sa main. Elle est vierge et elle est mère, que n’est-elle pas dès lors ? Sainte de corps, toute belle d’âme, pure d’esprit, droite d’intelligence, parfaite de sentiments, chaste et fidèle, pure de cœur et remplie de toute vertu.

Qu’en Marie se réjouissent les cœurs vierges, puisque d’elle est né celui qui a libéré le genre humain livré à un esclavage terrible. Qu’en Marie se réjouisse le vieil Adam, blessé par le serpent ; Marie donne à Adam une descendance qui lui permet d’écraser le serpent maudit et qui le guérit de sa blessure mortelle (Gn 3, 15). Que les prêtres se réjouissent en la Vierge bénie ; elle a mis au monde le Grand Prêtre qui s’est fait lui-même victime, mettant fin aux sacrifices de l’ancienne alliance… Qu’en Marie se réjouissent tous les prophètes, puisqu’en elles se sont accomplies leurs visions, se sont réalisées leurs prophéties, se sont confirmés leurs oracles. Qu’en Marie se réjouissent tous les patriarches, car elle a reçu la bénédiction qui leur a été promise, elle qui, en son fils, les a rendu parfaits…

Marie est le nouvel arbre de vie, qui donne aux hommes au lieu du fruit amer cueilli par Ève, un fruit très doux dont se nourrit le monde entier.

Éphrem de Nisibe – Hymne mariale

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La prière de l’Église

Celui qui célèbre tout seul au cœur du désert,

il est une assemblée nombreuse.

Si deux s’unissent pour célébrer parmi les rochers,

des milliers, des myriades sont là, présents.

S’il y en a trois qui se rassemblent,

un quatrième est parmi eux.

S’il y en a six ou sept,

douze mille milliers sont rassemblés.

S’ils se mettent en rang,

ils remplissent le firmament de prière.

Sont-ils crucifiés sur le roc, et marqués d’une croix de lumière,

l’Église est fondée.

Sont-ils réunis,

l’Esprit plane sur leurs têtes.

Et quand ils terminent leur prière,

le Seigneur se lève et sert ses serviteurs.

Éphrem de Nisibe – Hymne inédite (citée dans A. Louf, « Apprends-nous à prier, Eds Foyer ND 1972, p. 158)

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Le bain salutaire

Descendez, frères,

et dans les eaux du baptême revêtez l’Esprit Saint, ;

unissez-vous aux êtres spirituels qui servent notre Dieu.

Béni soit Celui qui a institué le baptême

pour le pardon des enfants d’Adam !,

Cette eau est le feu secret qui marque son troupeau d’un signe,

avec les trois noms spirituels qui épouvantent le Mauvais…

Jean attesta de notre Sauveur :

« Il vous baptisera dans l’Esprit saint et le feu » (Mt 3, 11).

Voici ce feu et l’Esprit, mes frères, dans le baptême véritable.

Car le baptême est plus puissant que le Jourdain,

ce petit ruisseau ;

il lave en ses flots d’eau et d’huile

les péchés de tous les humains.

Élisée, s’y prenant sept fois, avait purifié Naaman de sa lèpre ;

le baptême, lui, nous purifie des péchés cachés en l’âme.

Moïse avait baptisé le peuple dans la mer (1 Co 10, 2),

sans pouvoir pourtant laver son cœur au-dedans,

souillé qu’il était par le péché.

Maintenant voici un prêtre, semblable à Moïse,

lavant l’âme de ses taches,

et avec l’huile il marque d’un sceau

les agneaux nouveaux pour le Royaume…

Par l’eau qui a coulé du rocher

la soif du peuple a été calmée (Ex 17, 1s) ;

voici, par le Christ et par sa fontaine,

la soif des nations étanchée…

Voici que du côté du Christ

coule une source qui donne la vie (Jn 19, 34) ;

les peuples assoiffés y ont bu et en ont oublié leur peine.

Verse ta rosée sur ma faiblesse, Seigneur ;

par ton sang pardonne mes péchés.

Que je sois ajouté au nombre de tes saints, à ta droite.

Éphrem de Nisibe – 5e hymne pour l’Epiphanie (trad. cf. coll. Spiritualité Orientale 70, Bellefontaine 1997, p. 49)

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Le figuier du salut

Zachée priait ainsi dans son cœur : « Bienheureux celui qui est digne de recevoir ce Juste dans sa demeure ». Notre Seigneur lui a dit : « Vite, descends, Zachée ! » Celui-ci, voyant que le Seigneur connaissait sa pensée, a dit : « Puisqu’il connaît cela, il connaît aussi tout ce que j’ai fait ». C’est pourquoi il a déclaré : « Tout ce que j’ai acquis injustement, je le rends au quadruple ».

« Vite, descends du figuier, car je vais séjourner chez toi. » Grâce à ce second figuier, celui de ce chef des publicains, le premier figuier, celui d’Adam, tombe dans l’oubli, et le nom d’Adam est également oublié grâce au juste Zachée…: « Aujourd’hui, la vie a paru dans cette maison »… Par sa prompte obéissance celui qui hier n’était qu’un voleur, aujourd’hui est devenu un bienfaiteur ; celui qui hier était un collecteur d’impôts, aujourd’hui devient un disciple.

Zachée a laissé la loi ancienne ; et il est monté sur un figuier inerte, symbole de la surdité de son esprit. Mais cette ascension est le symbole de son salut. Il a abandonné la bassesse ; il est monté pour voir la divinité dans les hauteurs. Notre Seigneur s’est hâté de lui faire quitter ce figuier desséché, son ancienne manière d’être, afin qu’il ne reste pas sourd. Pendant que flambait en lui l’amour de notre Seigneur, il a consumé en lui l’homme ancien pour façonner en lui un homme nouveau.

Éphrem de Nisibe – Diatessaron, XV, 20-21 (trad. cf. SC 121, p. 277)

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Le Fils de l’homme viendra

Pour empêcher toute question indiscrète sur le moment de son avènement, Jésus déclare : « Cette heure-là, nul ne la connaît, même pas le Fils » (Mt 24, 36) et ailleurs : « Ce n’est pas votre affaire de connaître les jours et les temps » (Ac 1, 7). Il nous a caché cela pour que nous veillions et que chacun de nous puisse penser que cet avènement se produira durant sa vie. Si le temps de sa venue avait été révélé, vain serait son avènement : les nations et les siècles où il se produira ne l’auraient pas désiré. Il a bien dit qu’il vient, mais il n’a pas précisé à quel moment ; de la sorte toutes les générations et tous les siècles ont soif de lui.

Certes, il a fait connaître les signes de son avènement ; mais on ne voit pas leur terme. Dans le changement constant où nous vivons, ces signes ont déjà eu lieu et ils sont passés et même ils durent toujours. Son ultime avènement est en effet semblable au premier : les justes et les prophètes le désiraient ; ils pensaient qu’il paraîtrait en leur temps. De même aujourd’hui, chacun des fidèles du Christ désire l’accueillir en son propre temps, d’autant plus que Jésus n’a pas dit clairement le jour où il paraîtrait. Ainsi personne ne pourra imaginer que le Christ soit soumis à une loi du temps, à une heure quelconque, lui qui domine les nombres et le temps.

Éphrem de Nisibe – Commentaire de l’Évangile ou Diatessaron, 18, 15 (trad. SC 121, p. 325s.)

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Le jeûne qui plaît à Dieu

Les fils de Ninive jeûnèrent d’un jeûne pur, lorsque Jonas leur prêcha la conversion. Ainsi est-il écrit en effet : Lorsqu’ils entendirent la prédication de Jonas, ils décrétèrent un jeûne permanent et une supplication ininterrompue, en étant assis sur des sacs et de la cendre. Ils ôtèrent leurs vêtements délicats et revêtirent des sacs à la place. Ils refusèrent aux nourrissons les seins de leurs mères, au petit et au gros bétail le pâturage …

Et voici ce qu’il est écrit : « Dieu vit leurs œuvres, qu’ils se détournaient de leurs mauvais chemins. Alors il détourna d’eux la colère et il ne les anéantit pas ». Il ne dit pas : « Il vit une abstinence de pain et d’eau, avec sac et cendre », mais : « Qu’ils revenaient de leurs mauvais chemins et de la méchanceté de leurs œuvres »… Ce fut là un jeûne pur, et il fut accepté, le jeûne que jeûnèrent les Ninivites, quand ils se détournèrent de leurs mauvais chemins et de la rapacité de leurs mains…

Car mon ami, quand on jeûne, c’est toujours l’abstinence de méchanceté qui est la meilleure. Elle est meilleure que l’abstinence de pain et d’eau, meilleure que…« courber le cou comme un crochet et se couvrir de sacs et de cendres » comme le dit Isaïe (58, 5). En effet, quand l’homme s’abstient de pain, d’eau ou de quelque nourriture que ce soit, qu’il se couvre d’un sac et de cendres et qu’il s’afflige, il est aimé, beau et agréé. Mais ce qui agrée le plus c’est qu’il s’humilie lui-même, qu’il « délie les chaînes » de l’impiété et qu’il « coupe les liens » de la tromperie. Alors « sa lumière se diffuse comme et soleil et sa justice marche devant lui. Il est comme un verger exubérant, comme une source dont l’eau ne cesse pas » (Is 58, 6s).

Éphrem de Nisibe – Les Exposés, n° 3, Du jeûne (trad. SC 349, p. 277)

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Le Pain du ciel

En un clin d’œil, le Seigneur a multiplié un peu de pain. Ce que les hommes font en dix mois de travail, ses dix doigts l’ont fait en un instant… Pourtant, ce n’est pas à sa puissance qu’il a mesuré ce miracle, mais à la faim de ceux qui étaient là. Si le miracle avait été mesuré à sa puissance, il serait impossible de l’évaluer ; mesuré à la faim de ces milliers de gens, le miracle a dépassé les douze corbeilles. Chez les artisans, la puissance est inférieure au désir des clients, ils ne peuvent pas faire tout ce qu’on leur demande ; les réalisations de Dieu, au contraire, dépassent tout désir…

Rassasiés au désert comme jadis les Israélites à la prière de Moïse, ils se sont écriés : « Celui-ci est le prophète dont il est dit qu’il viendra dans le monde. » Ils faisaient allusion aux paroles de Moïse : « Le Seigneur vous suscitera un prophète », non pas n’importe lequel, mais « un prophète comme moi » (Dt 18, 15), qui vous rassasiera de pain dans le désert. Comme moi il a marché sur la mer, il est apparu dans la nuée lumineuse (Mt 17, 5), il a libéré son peuple. Il a remis Marie à Jean, comme Moïse a remis son troupeau à Josué… Mais le pain de Moïse n’était pas parfait ; il a été donné seulement aux Israélites. Voulant signifier que son don est supérieur à celui de Moïse et l’appel des nations encore plus parfait, notre Seigneur a dit : « Quiconque mangera de mon pain vivra éternellement », car « le pain de Dieu est descendu des cieux » et il est donné au monde entier (Jn 6, 51).

Éphrem de Nisibe – Diatesseron, 12, 4-5, 11 (trad. SC 121, p. 214s)

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Le serpent d’airain

Lorsque le peuple a péché dans le désert (Nb 21, 5s), Moïse, qui était prophète, a ordonné aux Israélites de dresser un serpent sur une croix, c’est-à-dire de mettre à mort le péché… C’était un serpent qu’il fallait regarder, puisque c’était par des serpents que les fils d’Israël avaient été frappés pour leur châtiment. Et pourquoi par des serpents ? Parce qu’ils avaient renouvelé la conduite de nos premiers parents. Adam et Ève avaient péché tous deux en mangeant du fruit de l’arbre ; les Israélites avaient murmuré pour une question de nourriture. Proférer des paroles de plainte parce qu’on manque de légumes, c’est le comble du murmure. Voilà ce qu’atteste le psaume : « Ils parlèrent contre Dieu dans les lieux arides » (Ps 77, 17). Or, dans le paradis aussi, le serpent a été à l’origine du murmure…

Les fils d’Israël devaient ainsi apprendre que le même serpent qui avait tramé la mort d’Adam, leur avait procuré la mort à eux aussi. Moïse l’a suspendu donc au bois, afin qu’en le voyant, ils soient amenés, par la similitude, à se souvenir de l’arbre. Ceux, en effet, qui tournaient leurs yeux vers lui étaient sauvés, non certes grâce au serpent, mais à cause de leur conversion. Ils regardaient le serpent et ils se rappelaient leur péché. Parce qu’ils étaient mordus, ils se repentaient et, une fois de plus, ils étaient sauvés. Leur conversion transformait le désert en demeure de Dieu ; le peuple pécheur devenait par la pénitence une assemblée ecclésiale et, bien mieux, malgré lui, il adorait la croix.

Éphrem de Nisibe – Sur la pénitence (trad. Sr Isabelle de la Source, Lire la Bible, Mediaspaul 1990, t. 2, p. 143)

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Le soleil trinitaire

Refrain : Que soit béni celui qui t’envoie !

Prends donc comme symboles le soleil pour le Père

pour le Fils, la lumière, et pour le Saint Esprit, la chaleur.

Bien qu’il soit un seul être, c’est une trinité que l’on perçoit en lui.

Saisir l’inexplicable, qui le peut ?

Cet unique est multiple : un est formé de trois, et trois ne forment qu’un, grand mystère et merveille manifeste !

Le soleil est distinct de son rayonnement bien qu’il lui soit uni ;

son rayon est aussi le soleil.

Mais personne ne parle pourtant de deux soleils,

même si le rayon est aussi le soleil ici-bas.

Pas plus nous ne disons qu’il y aurait deux Dieux.

Dieu, Notre Seigneur l’est ; au-dessus du créé, lui aussi.

Qui peut montrer comment et où est attaché le rayon du soleil,

ainsi que sa chaleur, bien que libres ?

Ils sont ni séparés ni confondus, unis, quoique distincts,

libres, mais attachés, ô merveille !

Qui peut, en les scrutant, avoir prise sur eux ?

Pourtant ne sont-ils pas apparemment si simples, si faciles ?…

Tandis que le soleil demeure tout là-haut,

sa clarté, son ardeur sont, pour ceux d’ici-bas, un clair symbole.

Oui, son rayonnement est descendu sur terre

et demeure en nos yeux comme s’il revêtait notre chair.

Quand se ferment les yeux à l’instant du sommeil,

tel des morts, il les quitte, eux qui seront ensuite réveillés.

Et comment la lumière entre-t-elle dans l’œil,

nul ne peut le comprendre. Ainsi, Notre Seigneur dans le sein…

Ainsi, notre Sauveur a revêtu un corps dans toute sa faiblesse,

pour venir sanctifier l’univers.

Mais, lorsque le rayon remonte vers sa source,

il n’a jamais été séparé de celui qui l’engendre.

Il laisse sa chaleur pour ceux qui sont en bas,

comme Notre Seigneur a laissé l’Esprit Saint aux disciples.

Regarde ces images dans le monde créé,

et ne va pas douter quant aux Trois, car sinon tu te perds !

Ce qui était obscur, je te l’ai rendu clair :

comment les trois font un, trinité qui ne forme qu’une essence !

Éphrem de Nisibe – Hymne sur la Trinité (trad. Bellefontaine 1991, coll. SO 50, p. 334)

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Marie, temple de Dieu

Contemplez Marie, mes bien-aimés, voyez comment Gabriel est entré chez elle et son objection : « Comment cela va-t-il se faire ? » Le serviteur de l’Esprit Saint lui a fait cette réponse : « Cela est facile à Dieu ; pour lui tout est simple. » Considérez comment elle a cru à la parole entendue et a dit : « Voici la servante du Seigneur. » Dès lors le Seigneur est descendu d’une manière que lui seul connaît ; il s’est mis en mouvement et est venu comme il lui plaisait ; il est entré en elle sans qu’elle le sente, et elle l’a accueilli sans éprouver aucune souffrance. Elle portait en elle, comme un enfant, celui dont le monde était rempli. Il est descendu pour être le modèle qui renouvellerait l’antique image d’Adam.

C’est pourquoi, lorsqu’on t’annonce la naissance de Dieu, observe le silence. Que la parole de Gabriel te soit présente à l’esprit, car il n’y a rien d’impossible à cette glorieuse Majesté qui s’est abaissée pour nous et qui est née de notre humanité. En ce jour, Marie est devenue pour nous le ciel qui porte Dieu, car la Divinité sublime est descendue et a établi en elle sa demeure. En elle, Dieu s’est fait petit – mais sans amoindrir sa nature – pour nous faire grandir. En elle, il nous a tissé un habit avec lequel il nous sauverait. En elle se sont accomplies toutes les paroles des prophètes et des justes. D’elle s’est levée la lumière qui a chassé les ténèbres du paganisme.

Nombreux sont les titres de Marie…: elle est le palais dans lequel a habité le puissant Roi des rois, mais il ne l’a pas quittée comme il était venu, car c’est d’elle qu’il a pris chair et qu’il est né. Elle est le ciel nouveau dans lequel a habité le Roi des rois ; en elle s’est levé le Christ et d’elle il est monté pour éclairer la création, formé et façonné à son image. Elle est le cep de vigne qui a porté la grappe ; elle a donné un fruit supérieur à la nature ; et lui, bien que différent d’elle par sa nature, a revêtu sa couleur quand il est né d’elle. Elle est la source de laquelle ont jailli les eaux vives pour les assoiffés, et ceux qui s’y désaltèrent portent des fruits au centuple.

Éphrem de Nisibe – Homélies sur la Mère de Dieu, 2, 93-145 ; CSCO 363 et 364, 52-53 (trad. Delhougne, Les Pères commentent, p. 481 rev.)

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Moïse et Élie apparurent

Au moment de la Transfiguration, le témoignage rendu au Fils a été scellé à la fois par la voix du Père et par Moïse et Élie, qui apparaissent auprès de Jésus comme ses serviteurs. Les prophètes regardent les apôtres Pierre, Jacques et Jean ; les apôtres contemplent les prophètes. En un même lieu se retrouvent les princes de l’ancienne alliance et ceux de la nouvelle. Le saint Moïse a vu Pierre le sanctifié, le passeur choisi par le Père a vu le pasteur choisi par le Fils. Le premier avait autrefois fendu la mer pour que le peuple de Dieu puisse passer au milieu des flots, le second a proposé de dresser une tente pour abriter l’Église. L’homme vierge de l’Ancien Testament a vu l’homme vierge du Nouveau : Élie a pu voir Jean. Celui qui a été enlevé dans un char de feu a vu celui qui a reposé sur la poitrine du Feu (Jn 13, 23). Et la montagne est devenue alors le symbole de l’Église : à son sommet Jésus unifie les deux Testaments que cette Église recueille. Il a fait connaître qu’il est le Maître de l’un comme de l’autre, de l’Ancien qui a reçu ses mystères, du Nouveau qui a révélé la gloire de ses actions.

Éphrem de Nisibe – Opera omnia, p. 41 (trad. Brésard, 2000 ans C, p. 292 rév.)

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Nous t’adorons

Ô miséricordes, envoyées et répandues sur tous les hommes ! C’est en toi qu’elles demeurent, Seigneur, toi qui, dans ta pitié pour tous les hommes, es allé à leur rencontre. Par ta mort tu leur as ouvert les trésors de tes miséricordes… Ton être profond est en effet caché à la vue de l’homme, mais esquissé dans ses moindres mouvements. Tes œuvres nous fournissent l’esquisse de leur Auteur, et les créatures nous désignent leur Créateur (Sg 13, 1 ;Rm 1, 20), pour que nous puissions toucher celui qui se dérobe à la recherche intellectuelle mais qui se fait voir dans ses dons. Il est difficile d’arriver à lui être présent face à face, mais il est facile de s’approcher de lui.

Nos actions de grâces sont insuffisantes, mais nous t’adorons en toutes choses pour ton amour envers tous les hommes. Tu nous distingues chacun par le fond de notre être invisible, nous qui sommes tous reliés fondamentalement par l’unique nature d’Adam… Nous t’adorons, toi qui as mis chacun de nous dans ce monde, qui nous as confié tout ce qui s’y trouve, et qui nous en retireras à l’heure que nous ne connaissons pas. Nous t’adorons, toi qui as mis la parole dans nos bouches pour que nous puissions te présenter nos demandes. Adam t’acclame, lui qui repose dans la paix, et nous, sa postérité, avec lui, car tous nous sommes bénéficiaires de ta grâce. Les vents te louent…, la terre te loue…, les mers te louent…, les arbres te louent…, les plantes et les fleurs te bénissent aussi… Que toutes choses se rassemblent et unissent leur voix pour te louer, rivalisant d’action de grâce pour toutes tes bontés et unies dans la paix pour te bénir ; que toutes choses élèvent ensemble pour toi une œuvre de louange.

Il nous revient de tendre vers toi de toute notre volonté, et il te revient de verser sur nous un peu de ta plénitude, pour que ta vérité nous convertisse et qu’ainsi disparaisse notre faiblesse qui, sans ta grâce, ne peut parvenir à toi, toi le Maître des dons.

Éphrem de Nisibe – Diatessaron, prière finale (trad. SC12, p. 404 rev)

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Pentecôte

Les apôtres étaient là, assis au Cénacle, la chambre haute, attendant la venue de l’Esprit. Ils étaient là comme des flambeaux disposés et qui attendent d’être allumés par l’Esprit Saint pour illuminer toute la création par leur enseignement… Ils étaient là comme des cultivateurs portant leur semence dans le pan de leur manteau qui attendent le moment où ils recevront l’ordre de semer. Ils étaient là comme des marins dont la barque est liée au port du commandement du Fils et qui attendent d’avoir le doux vent de l’Esprit. Ils étaient là comme des bergers qui viennent de recevoir leur houlette des mains du Grand Pasteur de tout le bercail et qui attendent que leur soient répartis les troupeaux.

« Et ils commencèrent à parler en des langues diverses selon que l’Esprit leur donnait de s’exprimer. » Ô Cénacle, pétrin où a été jeté le levain qui a fait lever l’univers tout entier ! Cénacle, mère de toutes les Églises ; Cénacle qui a vu le miracle du buisson ardent (Ex 3). Cénacle qui a étonné Jérusalem par un prodige bien plus grand que celui de la fournaise qui a émerveillé les habitants de Babylone (Dn 3). Le feu de la fournaise brûlait ceux qui étaient autour, mais protégeait ceux qui étaient au milieu de lui ; le feu du Cénacle rassemble ceux du dehors qui désirent le voir tandis qu’il réconforte ceux qui le reçoivent. Ô feu dont la venue est parole, dont le silence est lumière, feu qui établis les cœurs dans l’action de grâces !…

Certains qui étaient opposés au Saint Esprit disaient : « Ces gens-là ont bu du vin doux, ils sont ivres ». Vraiment vous dites la vérité, mais ce n’est pas comme vous croyez. Ce n’est pas du vin des vignes qu’ils ont bu. C’est un vin nouveau qui coule du ciel. C’est un vin nouvellement pressé sur le Golgotha. Les apôtres l’ont fait boire et ont enivré ainsi toute la création. C’est un vin qui a été pressé à la croix.

Éphrem de Nisibe – Sur l’effusion du Saint-Esprit, dans S. Ephraem Syri, 25, 5, 15, 20, Oxford 1865, p. 95s (trad. Bouchet, Lectionnaire, p. 243)

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Prière au Miséricordieux

Seigneur, ta miséricorde est éternelle. Ô Christ, toi qui es toute miséricorde, donne-nous ta grâce ; étends ta main et viens en aide à tous ceux qui sont tentés, toi qui es bon. Aie pitié de tous tes enfants et viens à leur secours ; donne-nous, Seigneur miséricordieux, de nous réfugier à l’ombre de ta protection et d’être délivrés du mal et des adeptes du Malin.

Ma vie s’est fripée comme une toile d’araignée. Au temps de la détresse et du trouble, nous sommes devenus comme des réfugiés, et nos années ont flétri sous la misère et les malheurs. Seigneur, toi qui as apaisé la mer d’un mot, apaise aussi dans ta miséricorde les troubles du monde, soutiens l’univers qui chancelle sous le poids de ses fautes.

Gloire au Père et au Fils et au Saint Esprit. Seigneur, que ta main miséricordieuse repose sur les croyants et confirme ta promesse aux apôtres : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20). Sois notre secours comme tu as été le leur et, par ta grâce, sauve-nous de tout mal ; donne-nous la sécurité et la paix, afin que nous te rendions grâces et adorions ton Saint Nom en tout temps.

Éphrem de Nisibe – Liturgie chaldéenne – Hymne de l’office du deuxième jour du « Ba’oussa », de saint Ephrem (trad. Conseil pontifical pour l’unité des chrétiens)

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Prière de saint Éphrem

Seigneur et Maître de ma vie,

ne m’abandonne pas à l’esprit de paresse,

de tristesse, de domination et de médisance.

prosternation

Mais fais-moi la grâce, à moi ton serviteur,

d’un esprit de patience, d’humilité,

d’obéissance et de charité.

prosternation

Oui, Seigneur Roi, accorde-moi de voir mes fautes

et de ne pas juger mon frère,

toi qui es béni dans les siècles des siècles. Amen.

prosternation

puis on dit trois fois en s’inclinant jusqu’à terre :

Ô Dieu, aie pitié de moi, pécheur.

Ô Dieu, purifie-moi, pécheur.

Ô Dieu, mon créateur, sauve-moi.

Tous mes péchés, pardonne-les-moi !

Éphrem de Nisibe – Prière de Carême en rite byzantin

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Tu as gardé le bon vin

Au désert, notre Seigneur a multiplié le pain, et à Cana, il a changé l’eau en vin. Il a ainsi habitué la bouche des hommes à son pain et à son vin, jusqu’au temps où il leur a donné son corps et son sang. Il leur a fait goûter un pain et un vin transitoires, pour faire grandir en eux le désir de son corps et de son sang vivifiants… Il nous a attirés par ces choses agréables au palais, afin de nous entraîner plus encore vers ce qui vivifie pleinement nos âmes. Il a caché de la douceur dans le vin qu’il a fait, pour indiquer aux convives quel trésor incomparable est caché dans son sang vivifiant.

Comme premier signe, il a donné un vin réjouissant pour les convives, afin de manifester que son sang réjouirait toutes les nations. Si le vin intervient en effet dans toutes les joies de la terre, de même, toutes les vraies délivrances se rattachent au mystère de son sang. Il a donné aux convives de Cana un vin excellent qui a transformé leur esprit, pour leur faire savoir que la doctrine dont il les abreuverait transformerait leur cœur.

Ce vin, qui n’était d’abord que de l’eau, a été changé dans les jarres, symbole des premiers commandements amenés par lui à la perfection. L’eau transformée, c’est la Loi menée à son accomplissement. Les invités de la noce ont bu ce qui avait été de l’eau, mais sans goûter à cette eau. De même, lorsque nous entendons les anciens commandements, nous les goûtons dans leur saveur non pas ancienne mais nouvelle.

Éphrem de Nisibe – Diatessaron XII, § 1-2 (trad. cf. SC 121, p. 213)

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Un pont au-dessus de la mort

Notre Seigneur a été piétiné par la mort, mais, en retour, il a frayé un chemin qui écrase la mort. Il s’est soumis à la mort et il l’a subie volontairement pour la détruire malgré elle. Car, sur l’ordre de la mort, notre Seigneur « est sorti en portant sa croix » (Jn 19, 17). Mais il a crié sur la croix et il a tiré les morts des enfers, quoique la mort s’y refusât. (…)

Il est le glorieux « fils du charpentier » (Mt 13, 55) qui, sur le char de sa croix, est venu au-dessus de la gueule vorace du séjour des morts et a transféré le genre humain dans la demeure de la vie (Col 1, 13). Et parce que, à cause de l’arbre du paradis, le genre humain était tombé dans le séjour des morts, c’est par l’arbre de la croix qu’il est passé dans la demeure de la vie. Sur ce bois-là avait été greffée l’amertume ; mais sur celui-ci la douceur a été greffée, pour que nous reconnaissions en lui le chef auquel ne résiste rien de ce qui a été créé.

Gloire à toi ! Tu as jeté ta croix comme un pont au-dessus de la mort, pour que les hommes y passent du pays de la mort à celui de la vie. (…) Gloire à toi ! Tu as revêtu le corps de l’Adam mortel et tu en as fait la source de la vie pour tous les mortels. Oui, tu vis ! Car tes bourreaux se sont comportés envers ta vie comme des semeurs : ils ont semé ta vie dans les profondeurs de la terre comme on sème le blé, pour qu’il lève lui-même et fasse lever avec lui beaucoup de grains (Jn 12, 24).

Venez, faisons de notre amour comme un encensoir immense et universel ; prodiguons des cantiques et des prières à celui qui a fait de sa croix un encensoir à la Divinité et nous a tous comblés de richesses par son sang.

Éphrem de Nisibe – Homélie sur notre Seigneur (Livre des jours – Office romain des lectures ; trad. P. Roguet ; Le Cerf – Desclée de Brouwer – Desclée – Mame 1976 ; 3e ven. Pâques p. 385-387, rev.)

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