Christ au Jourdain. Le Baptême de Jésus dans la tradition judéochrétienne

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1992 Livres

Daniel Vigne, Christ au Jourdain. Le Baptême de Jésus dans la tradition judéo-chrétienne, préface du P. Tomáš Špidlík s.j., Paris, Éditions Gabalda-Peeters [éditeur], coll. Études bibliques, Nouvelle série n° 16, , 362 p., ISBN 2-85021-055-2.

Christ au Jourdain. Le Baptême de Jésus dans la tradition judéo-chrétienne

Fruit d’une thèse de doctorat en théologie soutenue à l’Institut Pontifical Oriental de Rome en 1990, ce livre étudie le Baptême du Christ sous l’angle des traditions les plus anciennes, symboliques, spirituelles et liturgiques, qui y sont associées. Elles émanent d’un milieu aujourd’hui disparu, celui des juifs messianiques des premiers siècles. On en lira ci-dessous la préface du P. Tomáš Špidlík, suivie des recensions de Gilberto Marconi (Gregorianum), John O’Keefe (Journal of Early Christian Studies), Dennis C. Stoutenburg (Journal of Biblical Literature) et André Méhat (Revue de l’Histoire des Religions).

Préface du P. Tomáš Špidlík

J’ai accepté la direction de la présente thèse y a près de dix ans. Depuis cette date, et parallèlement à ses responsabilités ecclésiales et familiales, l’auteur a conduit ses recherches avec un intérêt soutenu. Il a obtenu en 1990 le Doctorat en théologie de l’Institut Pontifical Oriental de Rome. C’est donc avec joie que je préface aujourd’hui le résultat de ce long travail, dont les lecteurs apprécieront eux-mêmes le sérieux et l’originalité.

Le Baptême du Christ est un sujet d’importance capitale, tant du point de vue théologique que liturgique. Il manquait à l’histoire des origines chrétiennes une recherche approfondie sur ce thème, spécialement du point de vue judéo-chrétien, si caractéristique des premiers temps du christianisme. Le travail de M. Vigne répond à cette attente, et constitue sur le sujet une étude de premier ordre. Je gage qu’il servira d’ouvrage de référence.

Le sujet n’était pas, à vrai dire, des plus simples. La tradition judéo-chrétienne, sur laquelle l’auteur a choisi de concentrer ses efforts, reste obscure et comme enfouie. Les textes qui nous sont parvenus sont rares, fragmentaires, souvent difficiles à interpréter. Leur examen attentif s’avère pourtant d’une grande fécondité. Il émane de cette littérature comme un parfum d’origine, et l’on se surprend au contact de ces textes, de leurs images et symboles, à penser autrement.

L’auteur nous invite donc à un voyage aux sources du christianisme. Mais si le caractère lointain ou étrange des traditions étudiées ne manque pas de provoquer un certain dépaysement, l’étude de M. Vigne se garde de toute forme d’exotisme, et garde intacts les points fondamentaux de la doctrine chrétienne.

Du point de vue de la méthode, ce livre ne se contente pas de dégager le sens originel des traditions qu’il examine. Il envisage celles-ci dans leurs relations mutuelles et dans leurs prolongements lointains. Il trace ce que j’appellerai volontiers la Wirkungsgeschichte des traditions judéo-chrétiennes sur-le Baptême de Jésus. Le mouvement authentique de toute tradition est effectivement celui d’une fidélité créatrice, d’un déploiement de sens. C’est à cette « efficience » que M. Vigne s’est voulu attentif.

Un tel effort impliquait de procéder à des reconstitutions, de fairc place à l’hypothèse. L’auteur l’a fait avec la sobriété qui convenait. Certaines de ses conclusions, une fois reçues et confirmées, ne manqueront pas de promouvoir l’intérêt des savants et d’ouvrir d’intéressantes voies de recherche. Je pense notamment à la réflexion pneumatologique et à la théologie sacramentelle, auxquelles les traditions judéo-chrétiennes sur le Baptême du Christ peuvent beaucoup apporter.

On saura gré à M. Vigne, enfin, d’avoir pris soin de ses lecteurs. Il n’est pas si courant d’écrire sur de pareils sujets de manière à la fois précise et élégante. La clarté ne nuit pas au sérieux : qu’il soit remercié de s’en être souvenu.

Rome, le 6 janvier 1992 [pdf] 

Recension par Gilberto Marconi

Nous nous joignons au P. Spidlίk pour féliciter Monsieur Vigne tant pour la clarté de son exposé que pour le sérieux avec lequel il a abordé, en tant que théologien (il est titulaire d’une thèse en théologie obtenue à l’Institut pontifical oriental de Rome), l’une des questions originaires du christianisme qui a également vu intervenir les exégètes de Nouveau Testament : les modalités selon lesquelles le judéo-christianisme a reçu et transmis les événements capitaux de la vie du Christ (cf. R.E. Brown – J.P. Meier, Antioch and Rome, New York 1983), en l’occurrence le baptême. Que la théologie, enfin soutenue par des compétences exégétiques, en assume la responsabilité, qu’elle ait le courage d’aborder avec dignité la zone frontalière, et donc stratégique, des origines du christianisme et de l’histoire du dogme et de la liturgie, signifie qu’elle a abandonné certains habits inadaptés aux exigences de la science que la théologie prétend être. L’historien Vigne a la sérénité, malgré le poids d’un héritage symbolique lourdement payé à l’époque –et pas seulement – pour une dette jamais contractée ; et il tente alors de rendre justice à cette forme, bien que transitoire et probablement contradictoire, qu’a été le judéo-christianisme, comme pour sauver le bébé qui a été jeté avec le bain. Par là il nous donne une leçon d’histoire de la théologie, mais nous montre aussi combien de puissance symbolique et théologique cachent encore certaines formules voilées et allusives. Avec l’historien et le théologien, nous aurions également souhaité honorer le philologue et le linguiste, que nous n’avons pas toujours rencontré dans ce que nous considérons néanmoins comme un excellent travail, avec une bibliographie vaste et précise.

Le νοlume se compose de quatre parties : l’inventaire des écrits disponibles, suivi d’un approfondissement christologique, pneumatologique et sotériologique. La liste des textes est organisée en tenant compte de l’origine des écrits : les sept premiers sont des témoignages judéo-chrétiens divers, difficiles à dater (variantes de Lc 3,22 et Mt 3,16 et récits tirés de l’Évangile des Hébreux, de l’Évangile des Ébionites, du fr. 840 d’Oxyrhynque et de l’Évangile de Nicodème) qui indiquent une série de symboles complémentaires (source, naissance, innocence, lumière, eau, huile) centrés autour du baptême de Jésus et organisés selon la logique du midrash à travers laquelle le message transcende le temps. Dans le deuxième groupe, constitué d’écrits judéo-chrétiens, (Vie latine d’Adam et Ève, Testaments des XII Patriarches, Odes de Salomon [Ode 24], Oracles sibyllins, Prédication de Paul et Prédications de Pierre), l’activité midrashique est une sorte de prisme qui jette la lumière de la parole divine sur le passé et l’avenir. Le langage symbolique qui la constitue, tiré de la Bible, est mieux adapté pour exprimer le mystère et les effets salvateurs du baptême. Derrière les images se cache une compréhension particulière de l’événement du Jourdain : l’accumulation des symboles, leur résonance scripturale et sacramentelle, suggèrent l’existence de traditions à travers lesquelles les judéo-chrétiens comprenaient et transmettaient le mystère du baptême. L’examen se termine par l’analyse d’auteurs (Polycharpe, Justin, Tatien, Irénée, Méliton et Celse) et de mouvements (gnostiques, samaritains et mandéens) qui confirment l’existence d’un midrash chrétien d’origine juive qui interprète les principaux récits du Nouveau Testament en faisant ressortir leurs caractéristiques imaginatives, symboliques, liturgiques et pédagogiques, souvent difficiles d’accès. Il s’agit donc d’une tradition chrétienne originale, distincte des courants déviants, qui, à travers l’utilisation de la forme midrashique appliquée aux textes sur le baptême de Jésus, offre une exégèse paraphrasant les récits.

Cette enquête est suivie d’un approfondissement théologique à partir des aspects christologiques. Les judéo-chrétiens, en répondant à la question de Jésus sur son identité avec la même foi que celle de Pierre, trouvent dans le baptême une sorte de credo profondément ancré dans l’Écriture, très éloigné des exigences rationnelles du monde gréco-romain qui privilégie les récits de la naissance et de la Passion, su bien que le midrash judéo-chrétien va prolonger l’Évangile dans des images et des légendes, contrairement au credo de la grande Église qui le concentre sur certains faits et idées (p. 106). Ce déploiement anti-conceptuel n’a pas satisfait les auteurs ecclésiastiques, qui y ont parfois vu seulement de l’imprécision.

L’un des premiers exemples de cette confusion est l’interprétation de la formule psalmique rapportée par le texte occidental de Lc 3,22 : « Tu es mon fils bien-aimé, mai aujourd’hui je t’ai engendré », en relation avec les Ébionites pour qui la naissance divine de Jésus, au coeur de l’événement du Jourdain, représente un commencement absolu, tandis que ce qui précède le baptême n’existe qu’à l’ombre de cet événement lumineux. Évidemment, cette conception s’opposait à la tradition lucanienne selon laquelle Jésus est fils de Dieu depuis l’annonce de sa naissance. Le fait que Jésus ait été engendré au Jourdain n’exclut ni une naissance antérieure, ni une naissance postérieure : en effet le Nouveau Testament applique le Psaume 2 au baptême, à l’incarnation et à la résurrection du Christ. Si la mentalité judéo-chrétienne n’applique pas une temporalité stricte aux événements, de sorte qu’il est possible de retrouver l’interprétation orthodoxe chez les Nazaréens qui comprennent le baptême comme un engendrement, cela n’est pas possible chez les Ébionites étant donné la ponctualité absolue de « l’aujourd’hui ». Cependant, si avant le baptême Jésus était un homme ordinaire, cela servait à préserver la grandeur du baptême. Cette théorie fut accusée d’hérésie et le terme « ébionisme » devint synonyme de négation de la divinité du Christ et de sa conception virginale, ce qui relève de l’adoptianisme – doctrine étrangère à tous les groupes judéo-chrétiens, alors que les Pères y ont recours pour condamner les Ébionites dont l’erreur était d’avoir isolé la naissance baptismale en lui refusant ses contours et d’en avoir fait une vérité exclusive, et non pas d’avoir identifié celle-ci. Par conséquent, « l’adoptianisme en tant que caricature de l’idée judéo-chrétienne du baptême serait une hérésie fantôme » (p. 132). De même, aucun groupe judéo-chrétien n’a supposé que Jésus se soit fait baptiser pour le pardon de ses péchés : il n’existe aucune idée chrétienne ou judéo-chrétienne qui puisse en témoigner, mais il faut noter une reconnaissance commune dans les quatre évangélistes qui présentent en Jésus baptisé l’Innocent qui non seulement n’a pas péché, mais porte le péché du monde, donc non pas pour sa purification, mais pour la nôtre. Ainsi la christologie judéo-chrétienne n’est pas née hétérodoxe, même si elle s’est exposée à d’éventuelles déviations.

La troisième partie examine les images du Saint-Esprit dont la descente sur Jésus dans le Jourdain acquiert un rôle important dans le baptême, mais aussi un aspect mystérieux. Les judéo-chrétiens parlent de l’Esprit de manière très concrète et colorée, préférant l’imaginaire à la conceptualité et le symbole à l’idée. M. Vigne en a choisi trois : la source, l’onction et la mère. Souvent, la tradition judéo-chrétienne a représenté l’Esprit par l’eau vive : de l’interprétation midrashique de la Genèse aux légendes sur la source du Temple, de l’apophtegme sur Ben Zoma au thème hébraïque de la bat qol, chacune à sa manière sous-tend le récit du baptême de Jésus en mettant en évidence des images particulières. Le baptême est une nouvelle genèse et la descente de l’Esprit devient l’accomplissement de la première création, donc le baptême du Christ a une portée cosmique et eschatologique. L’Esprit de Dieu qui planait sur les eaux (Gn 1, 2) est le même qui, à la fin des temps, descend sur le Messie au Jourdain : cependant, ce qui est très important pour les judéo-chrétiens est pratiquement ignoré par les Pères. Une autre image est la métaphore du bain appliquée à l’Esprit, qui assimile l’Esprit à de l’eau. Ainsi, le symbole de l’Esprit-source dans l’Évangile des Hébreux n’a pas un sens purement métaphorique, mais spirituel et sacramentel, impliquant non seulement Jésus mais aussi notre baptême.

De même, la pratique de l’onction baptismale trouve son origine dans l’interprétation judéo-chrétienne du baptême de Jésus, dans lequel ils voyaient le Messie oint, associant ainsi l’huile et l’eau dans le sacrement du baptême. L’huile, symbole de l’Esprit, fait du chrétien un autre Christ, le rend participant de l’onction messianique reçue dans le Jourdain. Devenue par la suite un sacrement distinct, la chrismation a conservé certains caractères que l’interprétation judéo-chrétienne du baptême de Jésus lui a légués. Si l’on considère que, parmi les sacrements d’initiation, seule l’onction chrismale n’a pas de référence dans l’Écriture Sainte, on comprend comment les traditions apocryphes sur l’huile de l’arbre de vie explicitent ce que la Bible maintenait implicite : « La littérature apocryphe n’est pas toujours une corruption de l’Écriture, mais parfois le canal souterrain qui relie l’Écriture à la Tradition » (p. 204).

Enfin, la tradition judéo-chrétienne de la mère comme symbole de l’Esprit est connue des auteurs anciens qui en ont parfois réduit la portée. Seuls les gnostiques en ont fait un élément explicite de leur système. Idée rejetée par la grande Église et donc tombée en désuétude, comme la plupart des traditions judéo-chrétiennes sur l’Esprit. « Les images du Saint-Esprit-source, de l’huile de l’arbre de vie et du Saint-Esprit comme mère ne font plus partie du patrimoine spirituel et symbolique du christianisme. Leur caractère archaïque rend ces symboles suspects : le premier d’être trop ornemental, le second trop mythique, le troisième trop sémitique » (p. 231).

La dernière partie du volume tente de répondre aux questions qui concernent le baptême en relation avec les possibilités de salut qu’il met en œuvre. Le thème de l’eau vive comme symbole baptismal a traversé l’histoire du christianisme antique : bien que présente dans les manuscrits de Qumran et dans certains écrits du judaïsme antique, l’eau vive joue un rôle central dans le mouvement baptiste, juif et chrétien, toujours relativisé par les auteurs ecclésiastiques, mais sans jamais en rejeter le symbole. La coupe d’eau vive faisait partie du rituel eucharistique de certaines sectes baptistes ; en vertu du baptême du Christ, l’eau avait en elle-même le pouvoir d’effacer les péchés ; de la même manière, dans la création, l’eau vive joue également un rôle principal (Gn 1, 2.6.20). Enfin, la relation entre le thème de l’eau vive et celui du feu s’est développée tant dans l’opposition que dans l’association. Le premier aspect, basé sur le refus des sacrifices, n’a pas eu d’avenir dans la grande Église. En revanche, l’idée du feu associé à l’eau du baptême de Jésus ne se retrouve que comme trait narratif. L’image du feu finira par se confondre avec celle de la lumière, indépendamment du symbole de l’eau. La tradition de la lumière dans le baptême de Jésus connaîtra un grand succès dans l’imaginaire liturgique et populaire, perdant toutefois ses origines judéo-chrétiennes pour devenir une tradition de l’Église au sens large. Le symbole de l’eau vive a donc été revu et corrigé sous tous ses aspects. Il est peut-être dans la nature de ce symbole d’accepter sans cesse de nouvelles adaptations.

Comme le thème de l’eau vive, le symbole du Jourdain a également été utilisé par l’Église primitive avec différentes images, presque toujours dans une fonction salvifique : il renforce l’idée du lien entre le baptême du Christ et le baptême chrétien. Eusèbe rappelle qu’au IVe siècle, de nombreux frères viennent encore se faire baptiser à Béthabara, lieu où le Christ lui-même a été baptisé et où les Juifs sont passés pour entrer dans la terre promise. Ainsi, les premiers chrétiens s’immergeaient dans le même fleuve pour recevoir le même baptême messianique. Le Jourdain évoque également un certain nombre d’événements miraculeux qui font du fleuve un lieu propice aux manifestations thaumaturgiques surnaturelles, tout en servant de cadre à un ensemble de légendes non canoniques sur la vie de Jésus et son enfance. La région du Jourdain représente donc le lieu privilégié du mouvement baptiste et donc de la prédication de Jean. C’est pourquoi le baptême de Jésus dans le Jourdain apparaissait dans le judéo-christianisme comme la référence fondatrice du baptême chrétien. Bien que la grande Église n’ait pas repris certaines traditions, les liturgies de l’Église orientale conservent encore le symbole du Jourdain comme symbole du baptême. Malgré tout, la liturgie et la tradition judéo-chrétiennes du baptême de Jésus ont perduré dans la grande Église, demeurant dans les rites et les symboles baptismaux, ce qui les rend non seulement dignes d’intérêt, mais aussi fondatrices : le baptême chrétien se révèle uni à celui du Christ comme à son prototype. Les chrétiens ne sont pas seulement baptisés dans l’eau consacrée, mais dans le fleuve de grâce où le Verbe est descendu autrefois.

Par ce long résumé, nous avons voulu convaincre le lecteur de la qualité de l’ouvrage et remercier Vigne pour la belle contribution qu’il nous a offerte, parfaitement en ligne avec le caractère scientifique (et le coût) qui caractérise la collection.

Gregorianum 75, 1994, p. 556-558 (traduit de l’italien) [lien] [pdf]

Recension par John O’Keefe

Les spécialistes du christianisme primitif savent que, dans l’Antiquité chrétienne, le baptême de Jésus soulevait des questions théologiques difficiles. Pourquoi le Verbe incarné, qui est la source même de la régénération baptismale, aurait-il lui-même besoin du baptême ? C’est en partie à cause de ces questions que la commémoration du baptême de Jésus a été reléguée à la périphérie de la pratique liturgique de l’Église. Selon D. Vigne, cela n’était pas le cas dans la tradition « judéo-chrétienne ». Pour ces chrétiens, le baptême de Jésus était l’événement révélateur central de sa vie et de sa mission. De même, le baptême de Jésus servait de symbole principal (peut-être même plus important que l’Eucharistie) dans la compréhension que les judéo-chrétiens avaient d’eux-mêmes. Bien que le baptême ait perdu cette place centrale dans la « grande Église », les traditions que les judéo-chrétiens ont construites autour de cet événement sont restées influentes dans la tradition plus large, en particulier au niveau de la pratique liturgique. Selon Vigne, ces influences judéo-chrétiennes n’ont pas reçu l’attention qu’elles méritaient.

Comme l’étude du judéo-christianisme est compliquée par la nature fragmentaire des sources, la première partie du livre, d’environ 100 pages, est consacrée à l’établissement d’un corpus (si ce n’est pas trop prétentieux) de la littérature judéo-chrétienne. Trois chapitres explorent les documents littéraires qui ont survécu. Les évangiles (chapitre 1) contiennent un ensemble important de preuves, en particulier les textes non canoniques tels que « l’Évangile des Hébreux » et « l’Évangile des Ébionites ». Cependant, une variante bien attestée de Luc 3.22 — « Tu es mon fils, aujourd’hui je t’ai engendré » au lieu du plus courant « Tu es mon fils bien-aimé, en toi j’ai mis toute ma joie » — reflète probablement la sensibilité judéo-chrétienne. Les preuves pseudépigraphiques (chapitre 2), contenues dans des sources telles que la vie latine d’Adam et Ève, les Testaments des douze patriarches, les Odes de Salomon et les Oracles sibyllins, offrent des informations textuelles supplémentaires. Enfin, divers auteurs (chapitre 3), orthodoxes et hétérodoxes, ont conservé des textes qui éclairent la doctrine judéo-chrétienne. Bien qu’il ne s’agisse pas d’une collection énorme de textes, Vigne affirme, à juste titre, que les textes qu’il a rassemblés peuvent servir de base importante pour commencer à reconstruire la théologie judéo-chrétienne du baptême. En effet, dans tous les textes, le baptême de Jésus occupe une place prépondérante. Malheureusement, Vigne n’explique pas toujours clairement pourquoi il a qualifié un texte donné de « judéo-chrétien », et il est possible que ses conclusions aient trop influencé sa sélection.

Après avoir établi ses sources, la deuxième partie du livre aborde des questions christologiques. Vigne affirme que le judéo-christianisme ne s’intéressait pas particulièrement à l’élaboration de formulations dogmatiques abstraites. Au contraire, il s’appuyait sur des images et des symboles d’une manière que la tradition ultérieure jugerait inacceptable car trop vague. Il estime qu’en raison de cette forte dépendance à l’égard des symboles, la tradition ultérieure a souvent mal compris la christologie judéo-chrétienne ; celle-ci n’était pas fondamentalement adoptionniste (chapitre 4) et ne soutenait pas que Jésus était personnellement pécheur et devait être purifié par le baptême (chapitre 5). Vigne admet que la christologie ébionite avait tendance à réduire Jésus au statut de prophète, mais un autre groupe de judéo-chrétiens, les Nazaréens, adoptait une position christologique fondamentalement « orthodoxe ». Même si la tradition ultérieure a été contrainte d’établir un langage christologique plus précis, Vigne soutient de manière convaincante qu’une vision judéo-chrétienne est à la base de cette tradition même.

Les deux dernières parties du livre sont les plus instructives. En se concentrant sur les symboles utilisés en relation avec le baptême de Jésus, Vigne expose une riche tradition qui, espère-t-il, permettra à la fois d’approfondir la compréhension scientifique de la profondeur du judéo-christianisme et de servir de source de renouveau du symbole baptismal dans l’Église moderne. Dans la troisième partie, il explore la symbolisation du Saint-Esprit en tant que « Source », « Onction » et « Mère ». Par son baptême, Jésus est identifié à la « source » qui préside aux eaux primordiales et il est identifié comme le messie oint de l’huile de l’arbre de vie qui restaure la vie perdue par Adam. Dans son étude de l’image finale, « ma mère, le Saint-Esprit », Vigne soutient que le judaïsme-christianisme avait tendance à représenter l’Esprit comme une mère symbolisant la fécondité divine et la possibilité de la renaissance. Il suggère que cette tradition pourrait, en partie, expliquer la résistance orientale au filioque depuis l’origine de l’Esprit. Il avance également l’hypothèse provocante selon laquelle Marie n’est pas tant l’épouse de l’Esprit mais, en tant que celle qui est enveloppée par la puissance maternelle de Dieu, l’icône de l’Esprit. Cette suggestion a des implications intéressantes pour la symbolisation de la Trinité.

Dans la quatrième partie, Vigne soutient que la tradition judéo-chrétienne a pris racine dans le contexte d’un mouvement « baptiste » au sein du judaïsme du Ier siècle. Ainsi, le baptême de Jésus lui-même était considéré comme intrinsèquement rédempteur, et les chrétiens accédaient au salut qu’il offrait en se faisant baptiser eux-mêmes. Bien sûr, cette conception du baptême ne se limitait pas aux judéo-chrétiens, mais elle démontre clairement que le lien entre le baptême réel de Jésus et ses conséquences sotériologiques était beaucoup plus mis en avant que dans la communauté ecclésiale au sens large. Les judéo-chrétiens insistaient sur le fait que le baptême devait être accompli dans de « l’eau vive », c’est-à-dire de l’eau qui coule ou qui s’écoule. Le Jourdain était l’eau vive par excellence, car il était non seulement le lieu du baptême de Jésus, mais il véhiculait également une richesse de significations symboliques, telles que l’entrée dans la terre promise. Les liens entre le baptême de Jésus, le baptême du chrétien, le baptême dans l’eau vive et le baptême dans le Jourdain étaient si forts au sein du mouvement judéo-chrétien que ces images ont continué d’exister de manière vestigiale dans la tradition ultérieure. Par exemple, dans l’Église orientale, les eaux baptismales sont fréquemment appelées « le Jourdain ».

Vigne conclut que le judéo-christianisme, du fait qu’il reposait si fortement sur le symbole plutôt que sur la doctrine, s’est exposé à des interprétations hétérodoxes. Il estime néanmoins que l’Église d’aujourd’hui aurait tout intérêt à redécouvrir la richesse symbolique qui entoure la conception du baptême de Jésus dans la tradition chrétienne primitive. Il a sans aucun doute raison sur ce point, et son ouvrage offre un compte rendu fascinant de la construction du système symbolique entourant le baptême de Jésus. Cette étude sera particulièrement utile aux chercheurs intéressés par le développement de la théologie baptismale dans le christianisme primitif. Pour ceux qui s’intéressent au judéo-christianisme, l’étude de Vigne repose entièrement sur son choix de textes. Son interprétation de ces textes est convaincante, mais le processus de sélection mériterait d’être un peu plus clarifié. Dans l’ensemble, cependant, Vigne a écrit un ouvrage impressionnant et intéressant.

Journal of Early Christian Studies 4/3, 1996, p. 394-396 (traduit de l’anglais) [lien] [pdf]

Recension par Dennis C. Stoutenburg

Les origines du christianisme n’ont jamais fait l’objet d’une étude approfondie remontant jusqu’au baptême de Jésus avant la publication de cet ouvrage, affirme Tomas Spidlik dans la préface. Jusqu’à présent, la compréhension de la tradition judéo-chrétienne était obscure en raison de la rareté et du caractère fragmentaire des documents disponibles, difficiles à interpréter et à replacer correctement dans leur contexte historique.

Vigne retrace la Wirkungsgeschichte des traditions judéo-chrétiennes concernant le baptême de Jésus pendant la période pré-nicéenne, tout en s’efforçant d’utiliser les points fondamentaux de la doctrine chrétienne comme paramètres pour guider cette étude. Vigne a placé les intérêts liturgiques et théologiques au premier plan de ses préoccupations, remettant en question les conceptions contemporaines de la pneumatologie et de la théologie sacramentelle. Il crée un dossier de preuves contenant plus de treize textes qu’il identifie comme judéo-chrétiens (chapitres 1 et 2) et neuf sources non judéo-chrétiennes (chapitre 3) à partir desquels il développe sa thèse.

En discutant des Évangiles, Vigne conclut que le logion lucanien (3, 22) trahit l’hérésie ébionite ajoutée plus tard à l’Évangile canonique ; la référence à la théophanie baptismale de Matthieu (3, 16) est également présente dans l’Évangile des Ébionites et a été incluse dans le canon comme une glose targumique. Le récit du baptême de Jésus dans l’Évangile des Hébreux est analysé en particulier dans deux chapitres ultérieurs (6 et 7) en raison de l’importance accordée à l’Esprit-Source par Origène et Jérôme. La référence disparue de Jérôme à l’Évangile des Nazaréens soulève des questions quant à l’innocence du baptême du Christ Jésus dans l’Évangile des Ébionites, qui devient central dans la thèse de Vigne en raison de son influence apparente en tant que source de la méthodologie midrashique judéo-chrétienne utilisée par d’autres qui ont suivi. Le symbole de l’eau vive, cher à la tradition judéo-chrétienne, est mis en évidence dans le papyrus 840 d’Oxyrhynchus, et l’huile du paradis promise à Adam est intégrée dans une discussion sur le baptême de Jésus dans l’Évangile de Nicodème.

En ce qui concerne les œuvres pseudépigraphiques, Vigne identifie la Vie latine d’Adam et Ève comme ce que Tischendorf a appelé l’Apocalypse de Moïse, une version éditée par les judéo-chrétiens, qui applique en termes symboliques et quasi sacramentels le baptême de Jésus à l’activité rédemptrice divine. Les Testaments des douze patriarches sont également une création judéo-chrétienne qui identifie le baptême de Jésus comme la réalisation de la prophétie messianique suivant les attentes de deux patriarches, Lévi et Juda. Les Odes de Salomon (en particulier l’Ode 24) présentent le baptême de Jésus comme une victoire du Messie sur les forces du mal. Les Oracles sibyllins témoignent des efforts missionnaires des judéo-chrétiens en Égypte. La Prédication de Paul pseudo-cyprienne contient des traces de dialogue entre Jésus et sa mère. La Prédication de Pierre, amplifiée dans le document pseudo-clémentin, conclut que le baptême de Jésus est l’événement clé du programme rédempteur de Dieu, mettant fin au système sacrificiel mosaïque et le remplaçant par une nouvelle économie rédemptrice sous le symbole de l’eau.

Le midrash s’est développé à peu près à la même époque dans la littérature juive et chrétienne. Alors que le milieu juif a donné à cette littérature le nom de « midrash », le christianisme l’a appelée « apocryphe ». La durée de vie du judéo-christianisme peut être mesurée à partir de la littérature apocryphe existante ou des références à celle-ci dans la littérature ecclésiastique de l’ère patristique. C’est à partir de cette documentation que Vigne établit sa thèse. Premièrement, il existe un corpus littéraire appelé à juste titre « judéo-chrétien », qui contient un corpus judéo-chrétien sur le baptême de Jésus. Deuxièmement, la christologie de la tradition judéo-chrétienne contient l’hétérodoxie ébionite, l’orthodoxie nazaréenne et le gnosticisme pré-nicéen, qui ont ensemble conduit à la nécessité de la déclaration de Nicée, qui a marqué la rupture irrémédiable, tant doctrinale qu’ecclésiastique, de l’expression judéo-chrétienne avec l’orthodoxie nicéenne et post-nicéenne. Troisièmement, la pneumatologie de la tradition judéo-chrétienne exclut deux similitudes avec l’orthodoxie nicéenne : le symbole de la colombe et la présence de l’Esprit dans la figure du Christ. Cependant, trois autres images uniques apparaissent dans la tradition judéo-chrétienne : l’Esprit-Source, l’Esprit-Huile et l’Esprit-Mère. Ces images renforcent encore le caractère mystérieux du Saint-Esprit. Quatrièmement, l’incarnation de Jésus s’est faite avec de l’eau et du sang (1 Jn 5, 6), ce qui, selon Vigne, signale la nécessité d’inclure à la fois le baptême et le sacrifice expiatoire dans le message rédempteur de l’Église. Le Jourdain est la source de la rédemption, d’abord pour le Christ, puis pour son Église. Enfin, le judéo-christianisme représente une époque de transition entre le judaïsme et le christianisme. Il porte les marques de son identité, contient son propre corpus littéraire et exprime sa propre vision de la foi. En tant que tradition de transition, il ne représente plus une voie valable à suivre, mais il est essentiel pour comprendre comment le christianisme est issu du judaïsme.

Vigne a documenté ses recherches avec 1351 notes de bas de page impressionnantes et utiles et une bibliographie de près de huit cents ouvrages, de quelques titres datant des années 1880 à cinq titres des années 1990 (dont deux sont les siens). Une omission regrettable est l’ouvrage récent de A. Saldarini, Pharisees and Sadducees (Wilmington : Michael Glazier, 1988). Deux index (citations bibliques et noms anciens) facilitent l’accès au contenu du livre.

Journal of Biblical Literature, 114/1, 1995, p. 174–176 (traduit de l’anglais) [lien]

Recension par André Méhat

Cet ouvrage marque une date. Jusqu’ici il était réservé aux clercs, c’est-à-dire en fait aux prêtres, de soutenir et publier des thèses de théologie catholique. La restauration de l’ordre des diacres depuis Vatican II ouvre cette possibilité à un homme marié et père de famille. À quand aux laïcs ? La thèse a été soutenue en 1990 à l’Institut pontifical oriental de Rome. Elle a été publiée (avec nihil obstat et imprimatur) sans avoir connu les retards et les difficultés que des censeurs avaient opposés en d’autres temps à des recherches aussi nouvelles.

La recherche de D.V. s’inscrit dans la série des études sur le judéo-christianisme, qu’un antisémitisme culturel larvé avait autrefois écartées, mais qui renaissent depuis plus d’un siècle. Elle fait suite aux travaux de Schoeps (Theologie und Geschichte des Judenchristentum, Tübingen, 1949), de Daniélou (Théologie du judéo-christianisme, Paris-Tournai, 1958) et de Orbe (La Unción del Verbo, Rome, 1961). Bien qu’il se tienne à l’écart de l’exégèse proprement dite, il rejoint ceux qui réagissent contre une tendance invétérée à surestimer la part de l’hellénisme dans les origines chrétiennes.

C’est une étude difficile, car en dehors du Nouveau Testament, les documents sont rares et d’interprétation discutée. Ainsi D.V. adopte la théorie « classique » (p. 119) qui rattache L’Évangile selon les Hébreux à la communauté nazaréenne, proche de la grande Église, et en distingue l’Évangile des Ébionites, c’est-à-dire d’une communauté déjà considérée comme hérétique par Irénée de Lyon vers 170. Mais Vielhauer (dans Hennecke-Schneemelcher, N.T. Apocrypha I 1968, p. 90-100), suivi par D.A. Bertrand (Le baptême de Jésus, Tübingen, 1973), distinguait l’Évangile selon les Hébreux de celui des Nazaréens, trouvant à celui-ci des tendances gnostiques. D.V., appuyé sur saint Jérôme, nous semble avoir raison, mais il ne tient aucun compte des citations de Clément d’Alexandrie, qui, il est vrai, ne se rapportent pas au baptême du Christ. Son exploration se borne à ce seul sujet. Des évangiles canoniques, deux passages seulement retiennent son attention : Luc 3,22, où il adopte la variante « occidentale »  (D): Tu es mon Fils, aujourd’hui je tai engendré, et Mt 3, 16, où des manuscrits latins font apparaître une grande lumière. Mais il passe en revue les évangiles « apocryphes », les « pseudépigraphes » et les écrits postérieurs, de Polycarpe aux Mandéens. Il traite ensuite des problèmes qu’ils soulèvent : Jésus « engendré » lors du baptême, l’hypothèse selon laquelle il aurait eu des péchés personnels à effacer par ce baptême, le rôle joué par l’Esprit-Saint sous la figure de l’eau, de l’huile sainte (au propre et au figuré), et d’une « Mère » qui aurait engendré le Fils. Il consacre enfin deux chapitres aux symboles baptistes de « l’eau vive » et du Jourdain. Il s’est résigné à ne pas suivre d’autres pistes, comme celles de la colombe et du « repos » (cf. p. 312). Il se borne à indiquer l’héritage recueilli par les églises orientales avec la fête du 6 janvier et (p. 311) l’influence possible de l’ébionisme sur la christologie de l’Islam. Il aborde la contribution du judéo-christianisme à la formation du gnosticisme (p. 224-227), sans prétendre épuiser la question.

Les parties les plus suggestives à mon sens portent sur les textes qui supposent Jésus « engendré » au baptême (p. 107-132) et ceux (p. 205-237) qui attribuent à l’Esprit-Saint (féminin dans les langues sémitiques) un rôle maternel dans cette génération. L’auteur voit là (p. 17) non pas une théologie au sens classique, conceptuelle et dogmatique, mais une interprétation de type « midrashique », procédant, à l’inverse des professions de foi, par paraphrase plutôt que par condensation. Nous n’avons pas à entrer dans les problèmes théologiques soulevés par cette recherche. Mais il est évident qu’elle oriente vers un pluralisme théologique, comme l’avait montré Daniélou dans sa Théologie du Judéo-christianisme. Ce n’est pas l’un des moindres mérites de ce livre de poser la question.

Revue de l’Histoire des Religions 211/3 (1994), p. 355-355. [lien] [pdf]

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