Le Christ au Jourdain

Le Baptême du Christ, icône byzantine traditionnelle

Le Baptême du Christ, icône byzantine traditionnelle

1983 Articles

Daniel Vigne, « Le Christ au Jourdain », dans Lettre de la Théophanie n° 55, janvier 1983, p. 14-18. [pdf]

Le Christ au Jourdain

Placée sous le signe du Baptême de Jésus, notre communauté ne peut manquer de s’attacher à ce mystère de la vie du Seigneur d’une façon toute particulière. Jésus-Christ a été baptisé, pourquoi ? Que signifie, que représente cet acte, pour le Christ en même temps que pour nous ? Pourquoi son Baptême occupe-t-il dès les origines du christianisme, dès l’époque de la rédaction des Évangiles, une place si importante ? Pourquoi enfin les diverses Églises orientales ont-elles unanimement choisi cet événement pour célébrer leur plus grande fête liturgique après Pâques ?

De ces questions, c’est la première, celle qui cherche à rejoindre l’événement du Baptême en lui-même, qui reste la plus énigmatique. C’est pourtant la plus décisive. C’est à elle que je m’attacherai. Je n’ai pas la prétention d’y répondre. Je voudrais seulement « ouvrir le dossier » et provoquer notre réflexion.

Le « pénitent »

Jésus-Christ a été baptisé, pourquoi ? Avait-il besoin de se repentir, qu’il soit allé se mêler à la foule accourue pour ce baptême de pénitence ? Le peuple, dit-on, se faisait baptiser  en confessant ses péchés. Jésus avait-il quelque faute à avouer ? Et s’il n’en avait pas, pourquoi cette étrange démarche qui fait du Fils de Dieu… un humble repentant ?

[p. 14] La question mérite d’être posée, non d’une façon lointaine ou accommodante, mais concrète et sérieuse. À ceux qui attendaient la venue du Messie, Jean-Baptiste prêchait un baptême de repentir. Jésus, lui, n’avait personnellement rien à faire du repentir. C’est du moins notre foi. Et il n’attendait pas le Messie : il était le Messie. Sa place n’était pas parmi les baptisés : le Baptiseur, le vrai Baptiste, c’était Lui.

De nouveau done : pourquoi ce Baptême ? L’Église primitive a tout de suite reconnu l’événement dans ce qu’il avait de paradoxal. Elle l’a accueilli comme un « fait évangélique », à la fois essentiel et insaisissable. Et malgré la difficulté d’en cerner le sens, malgré aussi les objections que ce geste étonnant soulevait, elle en a conservé inlassablement le souvenir.

Jésus, un pénitent ? Était-il donc un homme pécheur, comme les autres ? Cette objection, l’Église l’a rencontrée très tôt. Matthieu semble chercher à y répondre en faisant dire à Jean-Baptiste : C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi et toi, tu viens à moi ? Comme si au moment même du Baptême, la résistance de Jean-Baptiste était un témoignage rendu au paradoxe : celui d’un Innocent qui sembe se repentir.

Ce paradoxe, l’Évangile de Jean nous en donne un écho, en même temps que la clé, dans cet autre cri de Jean-Baptiste : Voici l’Agneau de Dieu qui porte le péché du monde. L’Agneau, c’est l’Innocent. En tant qu’Innocent, Jésus est l’Agneau. En tant que « repentant », il porte et ôte le péché du monde. Car ce n’est pas de son péché qu’il se repent : c’est du nôtre.

Parcours déconcertant de la miséricorde. Lui, l’Innocent, descend dans le péché du monde, dans le fleuve du péché. Il prend sur Lui tous les péchés que le peuple a laissés dans le fleuve. Et lorsqu’il remonte du fleuve, comme plus tard du tombeau, ruisselant d’eau comme plus tard de son sang, c’est pour être glorifié par le Père et rayonner l’Esprit Saint,

Dans cette perspective, le Baptême préfigure comme, on le voit, la Passion. Il est une passion et une résurrection. Toute la mission de Jésus et son achèvement sont comme contenus dans ce geste inaugural. Jésus ne parlera-t-il pas de sa Passion en l’appelant un baptême ?

Le « visionnaire »

Cette première façon d’interpréter la démarche de Jésus au Jourdain peut paraître manquer d’un certain » réalisme critique ». L’homme de Nazareth, en tant qu’homme, est-il vraiment allé au fleuve en pensant déjà à la Croix ? Est-il vraiment allé recevoir ce baptême avec [p. 15] la conscience parfaite qu’il était l’Innocent Sauveur, le Fils unique de Dieu ? Ne peut-on pas, ne doit-on pas voir plutôt Jésus au Baptême s’humilier dans une sorte de « nuit de la foi », et recevoir du Père comme une réponse à cette démarche filiale ? Mieux, la parole du Père et la venue de l’Esprit ne représentent-elles pas pour Jésus une vraie révélation, une réelle nouveauté ?

Ces questions semblent très modernes. Elles sont en fait apparues très tôt. Ici encore, je ne ferai qu’évoquer des réponses, et susciter notre réflexion.

Lorsqu’il remonte de l’eau, Jésus « voit » nous dit St Marc, les cieux se déchirer, et de ce ciel ouvert, une voix : Tu es mon Fils bien-aimé, tu as toute ma faveur. D’après ce récit, c’est à Jésus que la théophanie divine s’adresse. C’est Lui, premièrement, qui voit et qui entend. La mystérieuse manifestation n’est pas un signe éclatant destiné au public, et d’ailleurs aucun évangile n’en parle de cette façon. Elle est une révélation adressée à Jésus lui-même, et en même temps, semble-t-il, à Jean-Baptiste.

Tu es mon Fils. Pour solennelle qu’elle soit, cette déclaration pouvait être interprétée de différentes manières. Voulait-elle dire que Jésus, un simple homme, avait été au moment du Baptême « adopté » par Dieu comme son Fils, son Élu ? L’hypothèse sera repoussée comme hérétique sous le nom d’adoptianisme. Mais ne faut-il pas y reconnaftre, par-delà une formule malhabile, l’intuition, difficilement contestable, qu’en Jésus « quelque chose a changé » à partir du Baptême ? Les récits évangéliques ne laissent-ils pas transparaitre que ce Baptéme fut pour Jésus l’occasion d’une sorte de mutation, d’une transformation à la fois intérieure et extérieure, liée à une expérience spirituelle tout-à fait décisive ?

La conscience du Messie est ce sanctuaire inouï que le mystère de l’Incarnation nous désigne sans nous y faire entrer. Que s’y est-il passé au moment du Baptême ? La réponse appartient au Verbe lui-même, en son inconcevable kénose. Mais peut-être nous est-il permis de jeter dans cet abfme, non un regard de curiosité, mais d’émerveillement et de foi.

Au Baptême, Jésus comme homme « voit » le ciel ouvert. Le réel, le créé, s’entr’ouvrent, se déchirent à ses yeux, deviennent pour lui comme transparents. En lui, pour lui, le monde réel n’est plus une prison mais une fenêtre. La voûte de ce monde épuisé cède. Le ciel s’efface, s’écarte sur des cieux nouveaux. Et c’est dans l’humanité même du Christ, comme à la Transfiguration, que s’effectue cette brèche lumineuse, cet éblouissement. Non pas dans son corps, mais dans sa conscience, le Baptême de Jésus est sa première transfiguration : la transfiguration de sa conscience.

Au Baptême encore, Jésus comme homme « entend » la voix du Père. Cette voix dont Adam, au jardin, se cachait, Jésus au fleuve l’entend à nouveau. En Lui, par lui, l’homme redevient le bien-aimé de [p. 16] Dieu. Tu es mon Fils : à l’appel de cette voix, la conscience de Jésus « reflue » jusque dans l’éternité, jusque dans la préexistence intemporelle du Verbe. Il reçoit en tant qu’homme, la pleine révélation de « qui » il est en tant que Dieu. Et ce « seuil de conscience », si l’on ose en parler, Jésus le franchit au Baptême une fois pour toutes. Jamais ce ciel ouvert ne se refermera.

Le Messie

Il est un troisième aspect du mystère du Baptême que je voudrais aborder. Israël, dit-on, attendait le Messie. Jean-Baptiste annonçait le Messie. Jésus, enfin, est le Messie. Ce titre, par son équivalent grec Christos, est devenu tellement inséparable du nom de Jésus qu’il n’en est plus qu’un simple synonyme. Christ, Jésus, Jésus-Christ pour nous c’est tout un, Quand au mot de Messie, un peu exotique, il ne nous évoque plus que la longue préhistoire de sa venue : le Messie, celui qu’Israël attendait… et attend toujours.

Mais qui est celui dont nous savons qu’il est venu, et qu’attendent encore les juifs ? Messie veut dire oint. Messianité et onction coincident. Jésus est le Messie parce qu’il est oint, parce qu’il a été oint. Surgit la question : quand ? À un moment précis ? ou bien l’a-t-il toujours été ? Répondre qu’il l’a toujours été, c’est faire fi, semble-t-il, de l’événement du Baptême et plus précisément de la descente de l’Esprit vers lui, ou sur lui, ou en lui, comme événement qui concerne vraiment Jésus. Si c’est déjà plein de l’Esprit qu’il est venu au Baptême, la théophanie du Jourdain n’apparaît plus que comme une mise en scène… et sans spectateurs ! À l’inverse, considérer l’onction comme datant uniquement du Baptême, c’est glisser vers l’erreur adoptianiste : en recevant l’Esprit qu’il n’avait pas, Jésus serait devenu à ce moment-là le Fils ou le Messie qu’il n’était pas.

Si la question s’avère si difficile c’est peut-être qu’elle est mal posée. Jésus était-il le Messie, oint de l’Esprit, dès avant son Baptême ? Certes, et dès sa conception par le Saint-Esprit. Il était déjà l’Oint comme déjà il était le Sauveur et le Seigneur. Mais ce qu’il était ontologiquement, disent les philosophes, il l’est aussi devenu historiquement. C’est en croix qu’il nous sauve et « devient » le Sauveur. C’est ressuscité et exalté qu’il « devient » le Seigneur. C’est au Jourdain, pourrait-on dire, que Jésus « devient » Christ.

Le Christ au Jourdain : un innocent qui demande pardon pour le péché des autres ; un homme dont la conscience transfigurée [p. 17] « découvre » son identité éternelle et divine ; un Messie que Dieu oint et intronise. Sous ces trois angles successifs, j’ai voulu désigner l’événement du Jourdain dans ce qu’il a de foncièrement déconcertant. Heureux si déjà ces quelques pensées, trop rapides certainement, peut-être un peu inattendues, l’aident à sortir de l’ombre et de l’usure de l’habitude.

Non, ce n’est pas un baptême comme les autres que ce Baptême-là, et ce n’est pas le moindre des faits de l’Évangile que celui-là. En tous sens il rayonne. Comme onction messianique, le Baptême nous dirige vers le mystère de l’Incarnation : il en est comme le couronnement. Jésus, conçu du Saint-Esprit, est au Baptême « oint de l’Esprit-Saint et de puissance », pleinement constitué Messie.

Comme extase et révélation, le Baptême, nous le disions, est une première transfiguration. La ressemblance des récits confirmerait facilement l’hypothèse. Son originalité serait-elle à chercher dans l’idée de « transfiguration de la conscience » ? Comme abaissement miséricordieux, enfin, le Baptême nous oriente droit vers la Passion qu’il préfigure et vers les gloires qui l’ont suivie.

Le Christ au Jourdain, c’est le Christ tout entier, celui de Bethléem, celui du Thabor, celui du Golgotha et de la Gloire. Le Baptême du Christ : une voie peut-être nouvelle, peut-être inexplorée, d’accès au mystère de Jésus et aux origines du christianisme. Car il reste beaucoup, beaucoup à en dire. Puisse cette trop brève étude nous en avoir donné au moins le goût.

____

À lire aussi

To top