Daniel Vigne, « Le baptême de Jésus dans les Évangiles synoptiques », dans La Revue du Rosaire n° 42 (1993), p. 4-8. [pdf]
Le baptême de Jésus dans les Évangiles synoptiques
Le Baptême de Jésus dans le Jourdain est l’acte premier de la vie publique du Christ, l’événement fondateur de sa mission. Il est un des rares faits de la vie de Jésus qui soient mentionnés. par les quatre évangiles. Événement mystérieux et pourtant incontournable. Chacun des évangélistes s’y rapporte à sa manière, et en donne une interprétation particulière. Nous comparerons ici les plus anciens récits, c’est-à-dire ceux des trois évangiles synoptiques.
Évangile de Marc
Ouvrons en premier cet évangile, puisqu’il est unanimement considéré comme le plus ancien. Marc, on le sait, ne dit rien de la naissance et de l’enfance de Jésus. Il débute directement au Jourdain, par la prédication de Jean-Baptiste et le Baptême de Jésus, qui apparaît ainsi comme le commencement par excellence de la Bonne Nouvelle. Voici une tradition littérale de ce récit :
| Et il arriva en ces jours-là (que) Jésus vint de Nazareth de Galilée et il fut baptisé dans le Jourdain par Jean. Et aussitôt, remontant de l’eau, il vit les cieux se déchirant, et l’Esprit comme une colombe descendre vers lui. Et des cieux il y eut une voix : « Tu es mon fils bien-aimé, en toi je me suis complu. » |
Texte sobre, rapide, aux allures de récitatif, et dont certains détails attirent depuis longtemps l’attention des exégétes. Ainsi :
– Et il arriva. Cette formule nous rappelle que l’Évangile fut d’abord la proclamation orale d’événements vivants, inoubliables, qui venaient d’arriver. C’est à l’écoute de Pierre que Marc, qui fut son secrétaire, a mis par écrit sa prédication ; ainsi donc parlait le premier des apôtres…
– Aussitôt est un mot que l’évangéliste utilise souvent (42 fois). Ici encore, nous voici en présence du style oralet concret de son évangile : on croit voir Jésus surgir du Jourdain, ruisselant d’eau et de grâce. Mais ce détail a aussi une portée plus profonde. Le récit vient de présenter les pénitents baptisés dans le Jourdain en confessant leurs péchés, Jésus, lui. n’a pas de péchés à confesser. Il remonte donc aussitôt des eaux du fleuve. Il est pur de tout péché.
– Il vit : le sujet de ce verbe ne peut être que Jésus. C’est donc à lui que la théophanie s’adresse, c’est comme de son point de vue qu’elle est envisagée. Les cieux s’ouvrent, ou plutôt se déchirent, pour une vision dont Jésus est le sujet. La voix venue des cieux s’adresse à lui, et lui dit : Tu es mon Fils.
Il y a là un secret messianique, une confidence théologique, dans laquelle les lecteurs que nous sommes sont invités à entrer. Mais ce secret ne sera pleinement révélé qu’à la mort du Christ : alors le voile du Temple se déchirera, et le centurion au pied de la croix s’écriera : Vraiment, cet homme était le Fils de Dieu ! (15, 38-9). D’ici là, nul n’est autorisé à divulguer ce secret, ni les esprits (3, 12), ni même les disciples (8, 30).
[p. 6] Le récit de Marc est donc celui d’une épiphanie voilée. Il est une prophétie, une clé de lecture. Il répond par avance, mais de manière secrète, à la question qui court tout au long de l’Évangile : Qui est-il donc, celui-là ? (4, 41). Il nous désigne Jésus, confidentiellement, comme le Bien-aimé du Père. Entende qui a des oreilles.
Évangile de Matthieu
Cet évangile s’appuie sur celui de Marc, qu’il remanie et augmente. Le récit comporte notamment un dialogue entre Jean-Baptiste et Jésus, qui constitue sa principale originalité.
| Alors survient Jésus de Galilée, vers Jean au Jourdain, pour être baptisé par lui. Celui-ci l’en détournait, disant : « Moi, j’ai besoin d’être baptisé par toi, et toi tu viens à moi ?» Mais répondant, Jésus lui dit : « Laisse pour l’instant. Ainsi en effet il nous convient d’accomplir toute justice. Alors il le laisse. Ayant été baptisé, Jésus aussitôt remonta de l’eau. Et voici, les cieux s’ouvrirent, et il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui. Et voici, une voix des cieux disant : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je me suis complu. » |
[p. 7] À la différence de Marc, le point de vue adopté par Matthieu est plus extérieur, presque officiel. Les mots et voici, à deux reprises, solennisent la manifestation divine sous son double aspect visuel et auditif. Il est difficile de préciser si c’est Jésus ou Jean-Baptiste qui voit les cieux ouverts. Mais la voix venue d’en haut a nettement une fonction d’attestation : Celui-ci est mon Fils.
Le dialogue entre Jésus et Jean-Baptiste confirme la nette volonté de Matthieu de clarifier la situation. Que le Christ ait reçu le baptême des mains de Jean pouvait poser question. Lequel des deux était le plus grand ? L’humilité et l’hésitation du Précurseur sont une réponse éloquente. S’il a baptisé le Christ, ce n’est pas comme son supérieur, mais comme son serviteur.
Remarquons enfin, dans la réponse de Jésus, l’invitation à accomplir toute justice. Formule énigmatique, typiquement matthéenne. Elle renvoie à l’accomplissement des Écritures prophétiques, fil d’or de la vie de Jésus, que Matthieu nous fait suivre de la naissance à la Passion (2, 15 ; 26, 56). Elle renvoie aussi au Royaume eschatologique, à la justice suréminente qu’il inaugure (5, 10 et 20 ; 6, 33). C’est donc toute l’histoire du salut qui se trouve condensée dans cette formule. Elle fait du Baptême l’événement décisif autour duquel pivote toute la Bible, le point de passage de l’Ancienne à la Nouvelle Alliance.
Évangile de Luc
Le troisième évangéliste signale le Baptême de manière discrète, comme en passant. On a fait remarquer qu’en supprimant deux mots du texte, on le ferait disparaitre ! La lecture de Luc n’en est pas moins significative ; elle va nous mettre en présence d’un problème capital.
| Or il arriva, quand tout le peuple eut été baptisé, et Jésus, ayant aussi été baptisé, se trouvant en prière, le ciel s’ouvrit et l’Esprit Saint descendit sur lui sous forme corporelle, comme une colombe. Et du ciel il y eut une voix : Tu es mon fils, moi aujourd’hui je t’ai engendré. |
[p. 8] Une première constatation est que Jean-Baptiste a disparu. Le verset précédent nous dit même qu’il a été mis en prison ! Si Matthieu soulignait le rôle charnière de l’épisode, Luc en fait plutôt une frontière. Ce n’est pas une transition, c’est une césure. Luc la marque avec netteté. Avant le Baptême, nous sommes dans la préhistoire de l’Évangile. Ce prophète dont tous se demandaient en leur cœur s’il n’était pas le Christ (3, 15) n’est qu’un préparateur. Il ne fait qu’annoncer par son baptême d’eau le vrai baptême d’Esprit. Aussi doit-il s’effacer avant l’apparition du Christ, le Messie attendu.
Celui-ci est en prière : autre particularité de l’évangile de Luc, qui aime à montrer Jésus en relation intime avec le Père. On a compté que Luc parle sept fois de la prière de Jésus. le Baptême inaugure ce septénaire, il en est le modèle. C’est dans la prière que l’Esprit Saint aime à descendre et à se manifester.
Enfin, la voix venue du ciel a chez Luc une forme différente des autres synoptiques. Tu es mon Fils, moi aujourd’hui je t’ai engendré. Cette formule est une citation du Psaume 2, 7. Le problème vient ici du mot engendré, qu’il ne faut pas prendre à la lettre, car il est clair que Jésus ne devient pas Fils de Dieu au jour de son baptême dans le Jourdain. Mais une lecture correcte du texte est possible, dès lors que ce mot engendré est pris au sens large, c’est-àdire théologique et mystique, qui convient.
Oui, le Baptême est une nouvelle naissance du Fils de Dieu, car il est un nouveau déploiement dans le temps de son être éternel de Fils, une nouvelle étape de sa mission salvatrice. L’incarnation et la résurrection sont d’autres engendrements auxquels le Nouveau Testament applique la même citation du Psaume 2 (Hébreux 1, 5 ; Actes 13, 33). Et justement chez Luc, nativité, Baptême et résurrection de Jésus sont tous trois associés à une période de quarante jours qui en est comme le prolongement liturgique (Luc 2, 22 ; 4, 2 ; Actes 1, 3).
Loin d’être un événement secondaire, le Baptême de Jésus est donc une pièce maîtresse de l’évangile de Luc, autant que des autres synoptiques. La lecture du quatrième évangile offrira encore une autre lecture, originale car entièrement envisagée du point de vue de Jean-Baptiste (voir Jn 1, 32-34), de ce même mystère.
Plus tard les Pères de l’Église en exploreront les profondeurs dogmatiques, les liturgies d’Orient en chanteront les louanges : la Parole de Dieu est féconde, et le Baptême de Jésus est loin d’avoir livré tous ses secrets. Peut-être chacun de nous, dans la contemplation de ce mystère, peut-il encore y découvrir des richesses insoupçonnées ?
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