Les douze Apôtres en leur uni-diversité

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Les Douze Apôtres, icône byzantine, XXe s.

Les Douze Apôtres, icône byzantine, XXe s.

2009 Conférences

Daniel Vigne, « Les douze Apôtres en leur uni-diversité », conférence à la Rencontre œcuménique des Montées de Jérusalem (Bethléem, 1er novembre 2009). [pdf]

Les douze Apôtres en leur uni-diversité

Douze : ce chiffre, on le sait, court à travers toute la Bible : les douze tribus d’Israël, les douze apôtres de Jésus, les douze portes de la Jérusalem céleste… Si Jésus choisit douze apôtres, lui qui était juif, c’est évidemment en se souvenant des douze tribus. Mais avec lui, c’est une nouvelle époque qui commence.

Dans la Genèse, les douze tribus d’Israël sont issues de trois patriarches : Abraham, d’Isaac et de Jacob, qui sont ses fondateurs humains. Mais après ce temps de la première alliance avec les patriarches et le peuple d’Israël, vient le temps de la révélation du Dieu trinitaire : Père, Fils et Saint-Esprit, faite à l’Église et à tous les hommes. Jésus dit que le Dieu vivant est le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Triade humaine qui, peut-être, préfigure la Trinité divine : on pourrait comparer Abraham au Père de tous, Isaac au Fils sacrifié, Jacob à l’Esprit Saint qui agit de façon surprenante, géniale…

Quant aux fils de Jacob : Ruben, Siméon, Lévi, Juda, Dan, Nephtali, Gad, Asher, Issakar, Zabulon, Joseph, Benjamin, cette grande famille est loin d’être uniformément harmonieuse ! : Ruben et Siméon sont violents, Joseph est jalousé, mis à mort : rapports tendus, complexes… Mais il y aura à la fin (Gn 49) une bénédiction pour chacun.

Jésus, fils d’Israël, assume ce passé mais inaugure quelque chose de radicalement nouveau en choisissant ses douze apôtres. Quel modèle d’unité leur donne-t-il ? Quel est ce nouveau peuple, ou ce peuple renouvelé, qu’il fonde à travers eux ?

Des personnes en transformation

L’idée qu’il les choisit comme un président organise son « gouvernement » est à écarter. Un président choisit des hommes de pouvoir, pleins d’ambition, membres d’un même parti. Jésus, lui, fonde une communauté d’amis. Les apôtres ne sont pas des ministres ou des « prélats », mais avant tout des disciples. Ils sont envoyés, non comme des représentants d’un pouvoir central, mais comme des amis, des auditeurs, des « suiveurs » de Jésus.

Les apôtres sont l’image des disciples que nous sommes, nous qui ne sommes pas investis de pouvoirs spéciaux. Ils sont une image des communautés chrétiennes avec leurs qualités, leurs défauts, leurs faiblesses et leurs limites.

– Pierre et André sont frères : une situation humaine pas toujours facile à gérer… Ainsi André est le premier appelé – c’est lui qui est allé chercher Pierre –, et pourtant Pierre passera devant André et se retrouvera en tête. Dépassement qui a pu susciter bien des jalousies : « qui est le plus grand ? »

– Pierre lui-même n’est pas parfait, ni parfaitement unifié. Il s’appelle à la fois Simon et Pierre : Simon est son nom charnel, Pierre son nom choisi d’apôtre. Il est le premier des Douze, mais c’est lui qui renie trois fois Jésus et qui pleure amèrement sa trahison…

– Jacques et Jean, les fils de Zébédée, sont frères aussi. les « fils du tonnerre », sont naturellement violents mais vont devenir fils de l’Agneau. Là encore, l’aîné passera derrière le cadet ; pécheurs de poissons, ils deviendront pécheurs d’hommes.

– Philippe a un nom d’origine grecque, il est donc d’une autre culture. Car il y a des cultures différentes parmi les disciples de Jésus. Jacques, Jean, Pierre, André sont des Galiléens, Philippe est un juif hellénisé : bien que très différents, ils sont ensemble.

– Thomas « appelé Didyme » a un jumeau. Ce jumeau ne semble pas faire partie des douze, ce qui implique sans doute un déchirement quand on sait combien des jumeaux sont inséparables. Mais Thomas, détaché, est transformé.

– Matthieu, le publicain collecteur d’impôts pour l’occupant est l’ami des ennemis, donc traître qui a pactisé avec les Romains. Il a préféré le côté du fort et persécutait les faibles. Jésus l’accueille.

– Simon le zélote, à l’inverse de Matthieu, avait choisis d’être un révolutionnaire et d’entrer dans la résistance armée. Un collabo et un résistant ! Mais Jésus les transforme : Simon dépose ses armes et Matthieu laisse son argent.

On voit donc que pour entrer dans ce peuple, les appelés doivent être transformés. En eux comme en nous, il y a le vieil homme et l’homme nouveau. Chaque disciple a sa part d’ombre et sa part de lumière, son poids de péchés et sa grâce particulière. Mais ce peuple nouveau est fait de personnes en chemin, en voie de transformation profonde.

En Christ, il n’y a plus ni juifs ni grecs (les élus et les impurs), ni maîtres ni esclaves (dominants et dominés), ni homme ni femme (« mâles et femelles »). Le vieil homme, comme dit saint Paul, doit être transformé, retourné. Car cet être charnel, attaché à soi-même et à son égo, ne peut rien faire de bon. Il est toujours dans le jugement, les divisions et les oppositions. Seul l’homme nouveau, appelé, transformé, peut s’asseoir aux côtés de son ennemi, de celui qui était son opposé, lui aussi transformé.

Ainsi Jésus annonce à Pierre qu’il va le renier trois fois : c’est la faiblesse du vieil homme. Mais il ajoute : « Quand tu seras revenu (c’est-à-dire retourné, converti), confirme tes frères ». C’est la grâce de l’homme nouveau.

Ce changement doit se faire aussi en chacun de nous. Nous sommes des disciples en voie de transformation. Il y a encore de l’ombre et nous devons encore être transformés.

Quatre colonnes

Mais comment Jésus transforme-t-il ses disciples ? Il ne les a pas formatés sur un même modèle. Il n’a pas neutralisé leur identité particulière. Les apôtres restent différents ; le grand miracle, c’est leur « uni-diversité ». Dieu est capable de faire une Église universelle, Lui qui a fait l’univers. Il a fait son Église comme il a fait le monde : une et multiple.

Une image peut évoquer cette diversité dans l’unité. En Galates 2, 9, il est parlé de trois « colonnes », Pierre, Jacques et Jean, qui tendent la main à Paul, devenu lui-même la « quatrième colonne » de ce grand édifice spirituel. Or il me semble que chacune de ces figures d’apôtres se prolonge, symboliquement, dans des formes différentes du christianisme à travers l’histoire, dans des aspects particuliers du mystère de l’Église.

Certes, chaque Église particulière est aussi porteuse des autres aspects de ce mystère. Mais il y a comme un aspect qu’elle incarne peut-être mieux que les autres, comme chaque apôtre avait son charisme. Osons donc cette typologie :

– la 1ère colonne : Pierre, représente la solidité, le roc. C’est l’Église catholique qui a la grâce d’être solide par sa hiérarchie et son organisation. Les Papes sont garants, à travers l’histoire, du christianisme en tant qu’institution qui résiste au temps et aux divisions.

– la 2ème colonne : Jacques, frère du Seigneur, représente la dimension de rattachement au passé. Ce sont les Églises d’Orient, dites préchalcédoniennes (copte, éthiopienne, arménienne, syrienne, assyrienne…), proches des origines du christianisme. On peut leur associer les judéo-chrétiens de l’Église primitive.

– la 3ème colonne : Jean, représente l’Église de la contemplation, dans sa dimension mystique et liturgique. Jean est le disciple qui a posé sa tête sur le cœur du Seigneur. On pense ici, bien sûr, à l’Église orthodoxe et à la tradition byzantine.

– la 4ème colonne : Paul (le véritable remplaçant de Judas !), représente l’Église de la nouveauté, de l’audace missionnaire, qui ouvre des portes de l’imprévu. Les Églises protestantes, issues de la Réforme – mais aussi, peut-être, les juifs messianiques d’aujourd’hui – sont des signes de cette ouverture à l’avenir.

Ces quatre colonnes sont comme les dimensions du mystère de l’Église, qui sont aussi les dimensions du mystère de la croix :

Jean – Contemplation – Orthodoxie

Jacques – Tradition – Orient chrétien                         Paul – Prédication –  Protestantisme

Pierre – Institution – Catholicisme

Chaque aspect de l’Église existe en lui-même, mais inséparablement des autres, formant avec eux le signe de la croix. Ces différentes expressions du christianisme ont chacune leur identité, leur personnalité, leurs blessures, leurs combats. Mais le Seigneur nous transforme pour faire de nous un unique Signe. L’unité de l’Église se fait lorsque nous reconnaissons que nous avons besoin de toute la croix, de toutes les branches de l’Église. L’Apocalypse décrit la Jérusalem nouvelle et ultime, avec douze portes où sont gravés à la fois les noms des tribus d’Israël et ceux des apôtres de l’Agneau (21, 12-14). L’apôtre est une porte : vide, ouverte, transparente comme une pierre précieuse. L’apôtre est un vitrail qui laisse passer la lumière et ne l’arrête pas. Le chrétien aussi. Car notre humanité est opaque, mais elle peut laisser passer la lumière.

Si différents que nous soyons, nous formons la Jérusalem céleste dans la mesure où nous sommes transformés. Nous avons reconnu et accueilli nos diversités, maintenant nous formons une communauté. L’appel des apôtres, n’est-ce pas aussi l’appel de nos Montées ?

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