Le presbyterium chez Ignace d’Antioche

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Le Christ et les apôtres, fresque du IIIe s. - catacombe de Domitille, Rome

Le Christ et les apôtres, fresque du IIIe s. - catacombe de Domitille, Rome

2010 Conférences

Daniel Vigne, « Le presbyterium chez Ignace d’Antioche », conférence à la Rencontre annuelle des prêtres de la province de Toulouse (Lourdes, 12 février 2010). [pdf]

Le presbyterium chez Ignace d’Antioche

C’est un honneur et une joie de partager avec vous ce moment de méditation sur les Lettres de saint Ignace d’Antioche, et plus particulièrement sur le presbyterium chez cet auteur. Il est clair qu’en cette année sacerdotale, et dans la réflexion que vous menez depuis deux jours sur la mission du prêtre, l’apport de ce précieux document, un des plus anciens de l’histoire du christianisme, n’était pas à négliger.

L’évêque Ignace, nous dit la tradition, fut emmené captif d’Antioche à Rome où il fut jeté aux bêtes sous l’empereur Trajan, en l’an 107. Sur le long chemin qui le menait vers son martyre, il écrivit sept lettres aux Églises des régions qu’il traversait : aux Éphésiens, aux Magnésiens, aux Tralliens, aux Romains – première série de quatre lettres, écrites de Smyrne –, puis aux Philadelphien, aux Smyrniotes et à leur évêque Polycarpe – deuxième série, écrite de Troas.

Ces lettres sont le témoignage vibrant d’un homme qui sait qu’il va mourir de façon horrible, et qui l’accepte pour rendre témoignage au Christ. Et cela non par fanatisme (ce que, malheureusement, le mot de « martyr » suggère parfois aujourd’hui), ni même par héroïsme personnel, mais pour l’Église, pour ses frères. Ignace est un passionné de l’Église, de son unité, de sa ferveur, de son harmonie, et le sens profond de son sacrifice, c’est de contribuer à la vie de ce corps spirituel, de cette communion qui définit l’Église.

Or, au service de cette communion, se trouvent les ministères.

Les lettres d’Ignace d’Antioche attestent avec beaucoup de force et de netteté une organisation hiérarchique de l’Église à trois degrés : évêque unique, prêtres rassemblés dans un collège ou presbyterium, et diacres. Partout dans les épîtres revient cette structure, ce qui a intrigué les historiens : car si on date la mort d’Ignace du règne de Trajan, comme le fait Eusèbe de Césarée, on est surpris de voir une telle structure apparaître si tôt dans l’histoire de l’Église.

Dans le Nouveau Testament, en effet, on ne voit pas de différence nette entre episcopos et presbyteros : ces deux mots, surveillant et ancien, sont synonymes. Il semble que les communautés décrites par le Nouveau Testament était gouvernées non par un évêque, mais par un collège d’anciens (presbyteroi) appelés aussi surveillants (episcopoi). Or les derniers écrits du Nouveau Testament datent de la fin du premier ou du début du second siècle, donc de l’époque d’Ignace.

Certains historiens en ont conclu que les lettres d’Ignace ne peuvent pas remonter si haut, donc ne sont pas l’œuvre d’Ignace, si celui-ci a bien été exécuté en l’an 107. La thèse de la non-authenticité de ces lettres a encore aujourd’hui des partisans, qui fixent la rédaction de ces lettres à la fin du IIe siècle et qui pensent qu’on les a attribuées a posteriori à un martyr plus ancien. Mais ce débat n’est plus tellement d’actualité, et la quasi-unanimité s’est faite sur la thèse de l’authenticité.

Elle a pour elle de solides arguments : outre le témoignage d’Eusèbe de Césarée au IVe siècle, celui d’Origène au IIIe siècle, celui d’Irénée au IIe siècle, et même celui de l’écrivain païen Lucien de Samosate, vers l’an 165, qui fait des emprunts évidents aux lettres d’Ignace, ce qui implique qu’elles sont nettement plus anciennes. Quant au fait que certains manuscrits ne comportent que quatre lettres sur sept, il n’est pas une raison pour écarter les trois autres, car l’unité de style de l’ensemble est incontestable.

Postulons donc qu’Ignace est bien l’auteur de ces lettres, et que les églises qu’il décrit sont bien les églises d’Asie Mineure au début du second siècle, présidées par un seul évêque, entouré d’un presbyterium et de diacres. Peut-être que d’autres églises avaient alors un gouvernement de type plus collégial, mais il n’y a pas de raison valable de rejeter l’existence d’un épiscopat unique, au moins dans cette région. De plus, tout collège assemblé se donne naturellement un président, ce qui éclaire cette évolution précoce.

Derrière le débat historique que je viens d’évoquer, on en devine un autre, plus idéologique, autour de l’idée que les lettres d’Ignace refléteraient un changement regrettable, une institutionnalisation du christianisme qui l’éloignerait du message primitif du Christ, et qui serait incompatible avec le tableau que le Nouveau Testament donne de l’Église : celui d’une Église peu institutionnalisée, peu hiérarchisée, en un mot “ vivante ” et non pas fixée, voire figée dans une structure instituée.

Ce que je vous propose, c’est au contraire de montrer que les lettres d’Ignace, tout en témoignant d’une Église bien structurée, attestent en même temps la vitalité de ces églises et le fait que cette structure n’a rien de figé. Elle n’est pas l’effet d’une institutionnalisation tardive et plus ou moins sclérosante, mais au contraire d’un dynamisme permanent, intérieur et extérieur, et elle est au service d’une Église en mouvement. J’essaierai de le démontrer en cinq points, touchant successivement : la hiérarchie en général, l’évêque, les presbytres, les « envoyés » et les diacres.

1. Une hiérarchie non hiératique 

Il faut rappeler ici que le mot prêtre, en français, traduit deux mots grecs tout à fait distincts : presbyteros, qui signifie ancien, homme âgé, caractérisé par sa sagesse, et hiereus qui signifie sacrificateur, homme du sacré, caractérisé par sa fonction cultuelle. Or les épîtres d’Ignace n’emploient jamais le mot hiereus pour désigner les “ prêtres ” : pour lui ce mot signifie toujours “ anciens ”.

En un seul endroit il utilise le mot hiereus, de façon significative car c’est pour opposer les hiereis, les prêtres de l’Ancien Testament, à l’alliance nouvelle, en disant : “ Les prêtres étaient honorables, mais bien meilleur est le grand prêtre, à qui a été confié le Saint des saints, à qui seul ont été confiés les secrets de Dieu. Il est la porte du Père, […] qui conduit à l’unité avec Dieu ” (Philad. 9, 1). Ce texte montre qu’Ignace ne projette nullement sur l’Église le sacerdoce de l’Ancien Testament : il les distingue comme une réalité temporelle et imparfaite, attachée au Temple de Jérusalem, et une réalité accomplie dans le Christ, de façon éternelle et parfaite, sous le signe du “ secret ” de Dieu et de la communion avec lui. Le “ hiératisme ” de l’ancienne alliance, c’est-à-dire son caractère sacral et sacrificiel, est désormais dépassé.

Un passage de la Lettre aux Tralliens peut être rapproché de ce texte et confirmer son interprétation. Ignace dit : “ Celui qui est à l’intérieur du sanctuaire est pur, mais celui qui est en dehors du sanctuaire n’est pas pur ; c’est-à-dire que celui qui agit en dehors de l’évêque, du presbyterium et des diacres, celui-là n’est pas pur de conscience ” (Tral. 7, 1). On voit bien que le sanctuaire, ici, n’est plus une réalité matérielle, n’est pas un lieu dans lequel seuls pourraient entrer certains sacrificateurs, mais une communion spirituelle dans laquelle tous ceux qui agissent en union avec l’évêque, le presbyterium et les diacres, se trouvent invisiblement réunis.

Ainsi la hiérarchie ecclésiale n’est plus “ hiératique ”. Elle n’est pas homogène au sacerdoce lévitique, mais relève d’une alliance nouvelle, qui remplace les sacrifices du Temple par la communion dans l’Esprit : par l’unité de cœur des croyants. Le Saint des saints n’est plus une réalité physique et matérielle, mais mystique et interpersonnelle : le presbyteros n’est plus le hiereus d’une religion rituelle, mais le serviteur d’une communion spirituelle.

2. Un surveillant surveillé 

Notre deuxième propos concernera l’évêque, qu’on osera appeler ici “ un surveillant surveillé ” – surveillé par Dieu, s’entend, mais aussi, comme nous le verrons, par ses frères prêtres dans la mesure où ils “ veillent sur ” lui.

Le mot episcopos (littéralement, sur-regardant) doit, en effet, être bien compris. On pense spontanément à ces années de collège où le regard du surveillant général avait quelque chose d’inquiétant et d’autoritariste… Or toutes les qualités qu’Ignace attribue à l’évêque, et qui définissent sa fonction, vont à l’encontre de cette image caricaturale. L’évêque, dit Ignace, se définit par sa bonté, par son “ indicible charité ”, comme il le dit à propos d’Onésime, l’évêque d’Éphèse (Éph. 1, 3) ; par sa disponibilité, comme il l’écrit aux Philadelphiens : “ Votre évêque, je sais que ce n’est pas de lui-même, ni des hommes, qu’il a obtenu ce ministère qui est au service de la communauté, ni par vaine gloire, mais par l’amour de Dieu le Père et du Seigneur Jésus-Christ. Je suis frappé par sa bonté : par son silence, il peut plus que les vains discoureurs ” (1, 1).

Cet évêque n’a donc rien d’un chef autoritaire. Il est surveillant, mais il est d’abord surveillé, comme le dit Ignace à Polycarpe, au début de sa lettre : “ Ignace à Polycarpe, episcopos de l’Église de Smyrne, ou plutôt surveillé (episcopèmènô) lui-même par Dieu le Père et par le Seigneur Jésus-Christ. ” Il en est le chef dans la mesure même où il est soumis à la volonté de Dieu.

Mais l’essence du ministère de l’évêque transparaît aussi dans la relation que le presbyterium a avec lui, et qui est éclairée par trois textes remarquables.

– Le premier, dans la Lettre aux Éphésiens, utilise l’image musicale de la cithare : “ Votre presbyterium si justement célèbre, digne de Dieu, est accordé à l’évêque comme les cordes à la cithare ; ainsi, dans l’accord de vos sentiments et l’harmonie de votre charité, vous chantez Jésus-Christ ” (4, 1). Célèbre métaphore, montrant l’épiscope comme celui qui permet à chacun de faire entendre le son qui lui est propre, son chant, dans l’harmonie avec tous les autres.

– Le deuxième texte, dans la Lettre aux Magnésiens, est touchant car il laisse supposer que l’épiscope, dans cette communauté, était nettement plus jeune que ses presbytres. Ignace leur dit : “ Il convient de ne pas profiter de l’âge de votre évêque, mais par égard à la puissance de Dieu le Père, de lui accorder toute vénération. Je sais d’ailleurs que vos saints presbytres n’ont pas abusé de la jeunesse qui paraît en lui, mais comme des gens sensés en Dieu, ils se soumettent à lui, non pas à lui, mais au Père de Jésus-Christ, à l’évêque de tous ” (3, 1). Autrement dit, ce n’est pas que l’évêque en impose, physiquement ou par l’âge, mais son ministère et même son silence (Ignace le dit à plusieurs reprises) l’enfouissent pour ainsi dire dans le mystère de Dieu. Il fait l’unité, non par de grands discours, mais par une sorte de retenue, de réserve pleine de bienveillance.

– Un troisième texte remarquable, dans la lettre aux Tralliens, dit ceci : “ Persévérez dans la concorde et dans la prière en commun. Car il convient que chacun de vous, et particulièrement les presbytres, vous réconfortiez votre évêque en l’honneur du Père de Jésus-Christ et des Apôtres ” (12, 2). Réconforter traduit ici anapsychein, littéralement ré-animer, vivifier. Ainsi l’évêque n’est pas seulement celui qui réconforte, mais celui qu’on doit réconforter, ranimer quelquefois, entourer comme un père et protéger autant qu’il nous protège. Rien à voir avec un surveillant général sourcilleux !

3. Un sénat peu sénatorial

Après la hiérarchie en général, puis l’évêque, notre troisième point concerne plus précisément le presbyterium. Pour en parler, Ignace emploie à trois reprises l’image du Sénat, dont on voit bien l’origine politique dans le contexte de l’Empire romain, et compare le presbyterium à ce qu’il appelle le “ sénat de l’évêque ” (Philad. 8, 1) ou même le “ sénat de Dieu ” (Trall. 2, 2). Mais il ajoute : “ Les presbytres sont comme le sénat de Dieu et comme l’assemblée des apôtres ”, et dans la lettre aux Magnésiens les deux formules fusionnent : “ Les presbytres tiennent la place du Sénat des apôtres ” (Magn. 6, 1).

Comme le mot “ surveillant ”, la métaphore du Sénat pourrait nous orienter vers une caricature : celle d’une assemblée de vieux sages, oserait-on dire, chargés spécialement de surveiller les lois, bref, une fonction purement juridique et conservatrice. Or Ignace corrige presque ironiquement cette image du Sénat en l’associant aux apôtres, c’est-à-dire aux envoyés. Il écrit en ce sens : “ Suivez tous l’évêque comme le Christ suit son Père, et suivez le presbyterium comme les Apôtres ” (Smyrn. 8, 1). Suivez : le verbe est dynamique. Le presbytre n’est pas un vérificateur de textes, mais, comme les apôtres, un envoyé (apostolos), un colporteur de la Parole, un homme en marche. Et l’autorité du presbyterium, comme du collège des apôtres, est celle d’une institution en mouvement.

La comparaison du presbyterium au Sénat romain est d’autant plus ironique que les autorités et les lois romaines, dès cette époque, persécutent et pourchassent les chrétiens. Ce que suggère Ignace, c’est que dans l’Église s’inaugure un pouvoir d’un type nouveau, apolitique et non-violent, antithétique des pouvoirs humains : celui des envoyés du Christ. Un pouvoir qui n’est pas une potestas, mais une auctoritas, c’est-à-dire étymologiquement, comme vous le savez, une capacité d’augmenter, de faire grandir les autres. Ou encore, en grec, une ex-ousia, c’est-à-dire une ousia exprimée, une essence partagée, donnée aux autres. Rien à voir, cette fois, avec le pouvoir tranquille d’un gras sénateur !

4. Des ambassadeurs tous azimuts

Le quatrième point a été pour moi une découverte. J’ai constaté que l’Église que décrit Ignace envoie constamment des représentants d’une Église vers les autres. Des diacres, des prêtres et même des évêques se déplacent. Ainsi demande-t-il à Polycarpe de “ convoquer une assemblée agréable à Dieu, et d’élire quelqu’un qui vous soit très cher et qui soit actif, qui puisse être appelé le courrier de Dieu ” (7, 2). Ou encore aux Philadelphiens : “ Il convient donc que vous, en tant qu’Église de Dieu, vous élisiez un diacre, pour qu’il soit mandaté (presbeusai) en messager (presbeian) de Dieu, pour se réjouir avec ceux qui sont rassemblés, et glorifier le Nom. Heureux en Jésus-Christ celui qui sera jugé digne d’un tel ministère ” (10, 1-2). Et Ignace précise : “ comme l’ont fait d’autres Églises qui ont envoyé les unes leurs évêques, d’autres des presbytres et des diacres ” (10, 2). Autrement dit, ces envoyés ne sont pas seulement des diacres, mais aussi des presbytres. Tous les ministres de l’Église, et en premier lieu les évques, sont ses ambassadeurs.

Ignace nous laisse le nom de plusieurs de ces envoyés : ainsi Crocus, “ que je reçois comme l’ambassadeur de votre amour ”, dit-il aux Éphésiens (2, 1). Avec lui Burrhus, “ qui m’a réconforté de toutes manières. Il faudrait que tous l’imitent, car il est un modèle dans le service de Dieu ” (Smyrn. 12, 1). Ou encore Rhéos Agathapous, “ homme d’élite qui a renoncé à ce qui faisait sa vie ” (Philad. 11, 1), c’est-à-dire probablement son métier, pour accompagner Ignace dans son voyage. Ces envoyés, il les appelle des théopresbeutes (Smyrn. 11, 2), mot de la même racine que presbyteros, et qu’il applique aussi aux diacres (Phil. 10, 1), comme pour dire que dans cet envoi, tous les ministères convergent et agissent en synergie.

Oui, l’Église d’Ignace est résolument une Église qui envoie, qui s’envoie elle-même. Une Église petite, mais mobile, comme le devient la nôtre. Elle n’occupe pas (n’occupe plus) le terrain, mais le sillonne et vit de ce mouvement. Nous sommes aujourd’hui dans un contexte similaire à celui des débuts de l’Église : un désert où il s’agit avant tout d’être missionnaire, pour faire entendre une Parole inouïe.

5. Plus que serveurs, serviteurs

Notre cinquième point concerne les diacres, pour lesquels Ignace semble avoir une affection particulière, et qu’il appelle volontiers “ mes compagnons de service ” (Magn. 2, 1 ; Philad. 4). “ Aux diacres qui me sont si chers ”, dit-il aux Magnésiens, “ a été confié le service de Jésus-Christ ” (6, 1), qu’il appelle ailleurs “ le service de Dieu ” (theodiakonia) (Smyrn. 12, 1).

Notons à ce sujet que parmi la trentaine de noms propres que comportent les Lettres, un grand nombre concerne des diacres. Si deux noms seulement renvoient explicitement à des presbytres : Apollonius et Bassus (Mag. 2, 1), quatre concernent des diacres : Burrhus (Éph. 2, 1 ; Phil. 11, 1 ; Smyr. 12, 1), Philon (Phil. 11, 1 ; Smyr. 13), Rheos Agathopous (Phil. 11, 1 ; Smyr. 10, 1) et Zotion (Mag. 2, 1). Sept autres ne sont pas précisés, mais semblent plutôt concerner des diacres : Attale (Pol. 8, 2), Crocus (Éph. 2, 1 ; Rom. 10, 1), Épitropos (Pol. 8, 2), Daphnos et Eutecnos (Smyr. 13), Euplous et Fronton (Éph. 2, 1).

Comme les presbytres, les diacres sont moins des gardiens de l’institution que des serviteurs de la mission. Ils sont distincts du presbyterium, mais comme Ignace l’écrit aux Tralliens, “ il faut aussi que les diacres, étant les ministres des mystères de Jésus-Christ, plaisent à tous de toute manière. Car ce n’est pas de nourriture et de boisson qu’ils sont les ministres, mais ils sont les serviteurs de l’Église de Jésus-Christ ” (2, 3). On voit ici que leur ministère ne concerne pas seulement des affaires matérielles, mais qu’il fait d’eux une image spirituelle du Christ serviteur.

Ignace écrit en ce sens aux Tralliens : “ Que tous révèrent les diacres comme Jésus-Christ, ainsi que l’évêque qui est l’image du Père et les presbytres comme le sénat et l’assemblée des apôtres ” (3, 1). Comparaison un peu inattendue, mais dont la clé semble être l’idée d’envoi. Le diacre représente Jésus-Christ comme envoyé, serviteur de la volonté du Père, dans sa dimension d’effacement ; les presbytres sont l’image de ce même envoi, mais auquel s’ajoutent un titre et une dignité particulière, d’où leur comparaison avec les apôtres. Tout en étant distincts, presbytres et diacres communient dans un même élan.

6. Unis, mais différents

Ainsi le triple ministère dont le Christ gratifie son Église, et par lequel il l’organise, est une image de l’Église elle-même dans son « uni-diversité ». Car l’unité de l’Église, telle qu’évêques, les prêtres et diacres doivent la rendre possible, n’a rien d’une uniformité. Elle est au contraire une communion de personnes distinctes, reliées entre elles, mais respectées chacune dans leur unicité.

Je suis frappé, en ce sens, par les nombreux noms propres qu’Ignace cite à la fin de ses lettres et qui personnalisent toujours son message. Ainsi écrit-il aux Smyrniotes : “ Chilon qui est avec moi vous salue. Je salue la maison de Tavia et je souhaite qu’elle soit affermie dans la foi et la charité. Je salue Alcé, dont le nom m’est si cher, et Daphnos l’incomparable, et Eutecnos, et tous par leur nom ” (13). Ou encore aux Magnésiens : “ J’ai eu l’honneur de vous voir par l’intermédiaire de Damas, votre évêque digne de Dieu, et des dignes presbytres Bassus et Apollonius, et de mon compagnon de service le diacre Zotion. Puissé-je jouir de lui, car il est soumis à l’évêque comme à la grâce de Dieu, et au presbyterium comme à la loi de Jésus-Christ ” (2, 1).

Tous ces textes montrent que l’Église n’est pas un corps uniformisé, dépersonnalisé, mais une famille où l’on se respecte et se connaît. L’essence du christianisme, “ religion des visages ”, n’est-elle pas cette possibilité d’union dans la différence, d’unité dans la diversité ? Miracle surmontant nos pesanteurs humaines et la tentation de nous enfermer dans nos différences : la vie en Église ne les abolit pas, mais les transcende.

Concluons. Les épîtres d’Ignace sont parfois considérées comme montrant que l’Église s’institutionnalise, se hiérarchise, en s’éloignant de son dynamisme primitif. J’ai voulu montrer, au contraire, qu’elles témoignent d’un authentique et magnifique sens missionnaire. Non, cette Église ne s’installe pas : elle est toujours une Église d’envoyés, un corps apostolique. Non, l’Église n’a pas trahi l’Évangile en s’organisant, en instituant des presbytres, en faisant d’eux à la fois des “ sénateurs ” et des “ ambassadeurs ”, des conseillers et des missionnaires. Dès l’origine, les ministères n’ont d’autre sens que d’être au service de son unité et de sa vitalité.

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