Le signe de la croix, signe de notre foi

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Christ crucifié, Musée de Gérone © D.Vigne 2008

Christ crucifié, Musée de Gérone © D.Vigne 2008

2009 Conférences

Daniel Vigne, « Le signe de la croix, signe de notre foi », conférence au Colloque international « Le signe de croix, synthèse de notre foi » (Lourdes, 9-10 novembre 2009) et à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth dans le cadre du Séjour d’études organisé par l’Ordre de Saint-Jean de Malte du Liban (Beyrouth, 17 février 2010). [pdf]

Le signe de la croix, signe de notre foi

« Au Nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, amen ». Chaque fois que les chrétiens font ce geste en le traçant sur leur corps, c’est toute leur foi, tout le mystère de la foi qu’ils résument. Oui, le signe de la croix est par excellence le signe de la foi. Une foi très paradoxale, puisqu’elle dit en même temps que Dieu est unique et qu’il est trinitaire, que le Christ a été crucifié et qu’il est vivant, que nous sommes justifiés par la mort d’un innocent.

Ce signe, nous y adhérons, nous le confessons, mais savons-nous d’où il vient ? Savons-nous comment les premiers chrétiens, nos pères dans la foi, ont inventé ce geste, quelles significations ils lui donnaient, comment ils le pratiquaient ?

En ce début de Carême, je vous propose de découvrir les plus anciens textes que la tradition nous a laissés à ce sujet. Nous allons faire, si vous le voulez, un voyage aux origines du christianisme, à travers quelques auteurs choisis – il y en aura sept. Non pour les étudier d’un point de vue critique ou historiographique, mais pour laisser leurs écrits résonner en nous, de façon vivante et actuelle. Pour vérifier, comme dit le titre de cette conférence, que les origines du signe de la croix rejoignent et révèlent son sens pour aujourd’hui. Je ferai donc constamment le lien entre ces textes anciens et notre vie chrétienne – et si possible, avec votre vie comme chrétiens du Liban.

1. Le premier auteur est un anonyme ; un chrétien du Moyen-Orient, de Syrie ou de Palestine, qui écrit aux alentours de l’an 100, c’est-à-dire très très tôt, à l’époque des derniers livres du Nouveau Testament. On ne sait pas son nom, mais on garde de lui un petit livre très précieux, intitulé les Odes de Salomon. Ce sont des hymnes, des prières, à la manière des Psaumes, c’est-à-dire que chacun peut les dire comme si c’était sa propre prière. Il y a 42 Odes, où l’on voit pour la première fois comment priaient les premiers chrétiens. Textes pleins de joie, de confiance, qui semblent avoir été écrits par un nouveau baptisé.

Or à deux reprises, il laisse échapper un détail capital pour notre sujet. Dans l’Ode 27, qui est la plus courte puisqu’elle tient en 3 lignes, il dit ceci : « J’ai étendu les mains et sanctifié mon Seigneur. Mes mains étendues, voilà son signe, mon extension est le bois dressé. Alléluia ! » (qu’on me pardonne de dire ce mot en Carême, mais il est dans le texte). Et dans l’Ode 42, la dernière du recueil, il dit à nouveau : « J’ai étendu mes mains et j’ai sanctifié mon Seigneur. Son signe, ce sont mes mains étendues. Mes mains levées sont comme le bois qu’on a dressé sur la route du Juste », c’est-à-dire du Christ.

Nous voici devant le plus ancien texte connu, à part ceux du Nouveau Testament, sur le signe de la croix. Et que nous apprend-il ? Qu’avant d’être un signe que l’on trace sur une chose ou sur une personne, ou même sur soi, le signe de la croix, c’est le corps de l’homme en prière. Les mains étendues, les bras levés, dans l’attitude de l’orant comme on le voit dans les fresques des Catacombes. Ce signe, nous ne le faisons pas, nous le sommes quand nous nous dressons de tout notre être et de tout notre cœur vers Dieu.

Comme le disaient déjà les Psaumes : Je tends les mains vers toi, mon âme est une terre assoiffée de toi (139 (140), 2). Je veux te bénir en ma vie, à ton nom élever les mains (62 (63), 5)… Et une autre Ode de Salomon dit : « J’ai étendu les mains pour élever mon âme, je me suis tourné vers le Très-Haut, et j’ai été sauvé auprès de lui, alléluia ! » (35).

Oui, de même que le Christ a « étendu les mains à l’heure de sa Passion », comme dit une belle prière eucharistique latine – c’est-à-dire qu’il a ouvert les bras non seulement sur la croix, mais sans doute déjà au moment de la Cène et dans sa grande prière sacerdotale (Jn 17) – ainsi le chrétien en prière, uni au Christ, étend les bras et devient en sa personne un signe de la Passion du Sauveur. Et lorsque le prêtre à l’autel – dans toutes les liturgies eucharistiques d’Orient et d’Occident – lève les mains pour prier Dieu, c’est toute l’assemblée qui, en esprit, s’associe à ce geste. Le prêtre est alors comme Jésus en croix lorsque, comme le dit une autre prière eucharistique, « ses bras étendus dessinaient entre ciel et terre le signe indéfectible de ton alliance ».

Chaque chrétien peut donc, dans sa prière, refaire ce geste en toute confiance, en particulier lorsque nous récitons le Notre Père. Car comme disait saint Paul, nous ne sommes pas des esclaves mais des fils, car dans le Christ nous ne sommes plus sous la loi, mais sous la grâce. Vers l’an 200, Tertullien critique le judaïsme en disant ceci : « Ils n’osent pas lever les mains vers le Seigneur… Quant à nous, non seulement nous les levons, mais nous les étendons vers lui. En prenant modèle sur la Passion du Christ, nous le confessons par notre prière » (De la prière, 14).

Laissons de côté l’aspect polémique de ce texte, mais arrêtons-nous, si vous le voulez bien, devant la force symbolique et théologique du signe de la croix – et d’abord devant sa dimension verticale et descendante : celle qui va du Père au Fils, du ciel vers la terre, du front jusqu’au ventre. Image du projet stupéfiant de Dieu de descendre du ciel parmi les hommes – et dans le Symbole de foi, justement quand nous évoquons cette descente, nous nous inclinons avec émerveillement.

Oui, Dieu n’est pas seulement le Très-Haut, mais aussi le Très-Bas, qui a pris chair dans le sein de Marie, dans son ventre. Le Père, qui est plus grand que tout, est venu jusqu’à nous dans ce Fils qui est son image parfaite et comme la projection de l’infini dans le fini, du plus haut des cieux jusqu’à la crèche. Et non seulement le Verbe se fait chair, non seulement il prend forme humaine, mais il s’humilie plus encore, comme dit saint Paul, se faisant obéissant jusqu’à la mort, et à la mort sur une croix (Ph 2, 8). C’est la kénose, l’anéantissement du Fils de Dieu. « Il est descendu aux enfers », dit le Credo des Apôtres.

Mais de là il remonte, et notre main aussi remonte le long de notre corps, en signe de Résurrection. Et voilà l’horizontale, l’ouverture du mystère, sa dilatation jusqu’aux extrémités de la terre, dans le souffle de l’Esprit Saint. À la hauteur de notre cœur, de notre poitrine, et aussi de nos bras pour l’action, c’est Dieu comme Esprit Saint – attention, pas un autre Dieu, mais le Dieu unique, car le christianisme n’est pas un trithéisme – qui vient habiter en tout homme, et non plus seulement dans le sein de Marie. C’est cet Esprit qui nous relie et nous envoie, jusqu’au bout du monde, et aussi vers nos ennemis pour les aimer. Après la hauteur et la profondeur du mystère, voici la longueur et la largeur – ou mieux, la largesse – de l’amour du Christ, qui n’exclut personne, qui aime tous les hommes. Et dans votre beau pays qui a été tellement déchiré par la haine, chers amis, telle est bien la mission particulière des chrétiens : témoigner de cet amour-là.

Ainsi le signe de la croix est une « icône logique », une image exacte du mystère du salut. Et l’auteur des Odes de Salomon, ce témoin si ancien que nous ne savons même plus son nom, vivait déjà de ce mystère et le disait avec tout son corps.

2. Mais intéressons-nous à un deuxième auteur, né en Palestine, mort martyr à Rome en 165. Il s’agit de Justin, le premier des Pères de l’Église. Il est l’auteur de deux livres très importants et très riches qui nous parlent de la croix, et du signe de la croix, de façon inoubliable. Prenons d’abord le Dialogue avec Tryphon, qui est une discussion avec un rabbin. Que veut lui montrer Justin ? Que l’Ancien Testament est plein de prophéties, de préfigurations du mystère de la croix. Que d’un bout à l’autre de la Bible, ce mystère était signifié comme en filigrane.

Ainsi dans le bois de l’arche de Noé, car Noé, dit Justin, « fut sauvé par le bois » (138, 2). Déjà le Livre de la Sagesse avait parlé, à propos de l’arche, d’un bois béni (14, 7) puisque par lui, la création avait été sauvée de l’engloutissement et de la mort. Mais Justin continue, et se souvient du bâton de Moïse fendant les flots de la Mer rouge. Ici encore le bois est lié à l’eau, comme la foi est liée au baptême. Confesser la croix, c’est être baptisé en Christ, immergé dans sa mort pour une vie nouvelle. Confesser la croix, c’est traverser les grandes eaux, c’est ne plus avoir peur. Lo tedhal, ne crains pas ! Passerai-je un ravin de ténèbres, je ne crains aucun mal : ton bâton, ta houlette sont là qui me protègent (Ps 22 (23), 4).

Mais Justin continue de relire l’Ancien Testament à la lumière de la croix du Christ, et il voit se dresser le grand signe du serpent d’airain, cette espèce de totem vers lequel celui qui levait les yeux était guéri, dans le désert, de la morsure des serpents venimeux. « Ce signe préfigurait la mort du Christ », dit Justin, « et le salut de ceux qui cherchent leur refuge en Dieu » (91, 4). Quelle image puissante ! Mais vous savez que Jésus avait déjà vu dans ce récit une prophétie de sa passion : Comme Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi faut-il que soit élevé le Fils de l’homme, dit l’Évangile de Jean (3, 14). Plus loin, Jésus insiste : Quand je serai élevé de terre, j’attirerai tous les hommes à moi (12, 32). Et l’évangéliste ajoute : Il signifiait par là de quelle mort il devait mourir (v. 33). C’est-à-dire que si Jésus a été crucifié, et non pas lapidé, par exemple, ou décapité, c’est parce que ce supplice avait un sens éminemment symbolique : Il fallait que s’accomplît la parole qu’il avait dite, signifiant de quelle mort il devait mourir (Jn 18, 32).

Oui, Jésus est mort debout, et non pas couché, debout, les bras ouverts, à la croisée de la verticale et de l’horizontale, colonne reliant le ciel et la terre et communion offerte à tous les hommes. De ce sacrifice, remarque Justin, l’agneau pascal était aussi la préfiguration : « Voyez la disposition de ses membres quand on le brûle, » dit-il, n’est-elle pas une image de la croix ? car une broche le traverse verticalement de la tête aux pieds, tandis qu’une autre croise la première, traversant les épaules de l’agneau et portant attachées sur elles, pour ainsi dire, les mains de la victime » (40, 3). Quelle image forte, presque cruelle ! Mais il ne s’agit pas de s’y complaire de façon malsaine et doloriste : car la croix, c’est par dessus tout la victoire du Christ sur le mal et la mort.

C’est pourquoi le texte préféré de Justin, pour en parler, sera le récit de la guerre contre Amaleq : lorsque Moïse, comme vous le savez, se tenait sur la montagne, les bras levés (Ex 17). « Si la position de Moïse perdait la forme de la croix, dit Justin, le peuple était vaincu… Mais quand il persévérait dans cette attitude, c’est Amaleq qui perdait l’avantage ». Et Justin de conclure : « Ainsi la victoire se trouvait du côté de la croix, ce signe qui représente le Christ et ne convient qu’à lui » (90, 3-5). Comment ne pas penser ici aux guerres que votre pays a traversées, aux souffrances que vous avez subies ? Mais si vraiment, comme dit Justin, « la victoire se trouvait du côté de la croix », n’est-ce pas qu’au-delà de toutes les violences et de la folie des hommes, la seule issue, la vraie victoire est du côté de l’amour ? J’étais avant-hier à Damour et j’ai prié dans cette église Saint-Élie, pleine de lumière, bâtie sur le lieu du massacre. J’étais hier à Yaroun, et dans cette région où règnent les armes, j’ai vu fleurir la bonté gratuite, la douceur plus forte que la force. Seigneur, fais de nous tous des témoins de cet amour !

Mais revenons à Justin et à son autre grand livre, très différent du premier. Dans le Dialogue avec Tryphon, nous l’avons dit, il discute avec un rabbin. Dans son Apologie, Justin s’adresse au contraire aux non-juifs, aux païens, et en premier lieu à l’empereur romain Antonin. Avec beaucoup d’assurance – et là aussi, il y aurait des leçons politiques à tirer de son attitude –, il s’adresse à celui qui persécute les chrétiens, il l’interpelle, il fait appel à sa conscience et à son intelligence. Car Antonin, comme son successeur Marc-Aurèle, est un empereur philosophe. Il a une sagesse, une morale, voire une spiritualité, et Justin veut miser sur ces valeurs. Alors, et de façon assez habile, il entreprend de lui montrer que la croix du Christ n’est pas une chose totalement aberrante. Que le signe de la croix est en quelque sorte inscrit dans la structure même du monde. Que les chrétiens ne sont pas stupides de glorifier la croix, mais au contraire très sages.

D’abord parce que, remarque Justin, « il n’y a rien dans le monde qui soit construit et consistant sans ce signe » (I, 55, 4). Regarde les bateaux, dit-il à l’empereur, « comment fendraient-ils les flots sans dresser leur mât [en forme de croix] comme un trophée ? » Regarde les charrues qui labourent la terre, regarde les outils, les pioches, les marteaux, tout ce qui nous permet de travailler la matière, de construire des monuments – on dirait aujourd’hui, regardez les grues ! – : tout est structuré par la verticale et l’horizontale, tout nous parle de la croix. Et il est vrai que même aujourd’hui, dans le prodigieux effort de géométrisation du monde qu’entreprend la technologie, tout, partout, se croise à angles droits…

Mais ce symbolisme resterait un peu vague si Justin n’allait pas au bout de son idée qui concerne précisément l’homme et, plus précisément encore, le Christ. Car l’homme, nous dit Justin, est un être cruciforme. Je le cite : « Quant à la forme de l’être humain, elle diffère de celle des animaux privés de raison par la position verticale et par la possibilité d’étendre les mains. De plus, sur son visage, la ligne du front et celle du nez, c’est-à-dire du souffle de vie, dessinent exactement l’image de la croix » (I, 55, 5).

Et Justin de conclure par un texte de l’Ancien Testament, dans le livre des Lamentations, qui sera retenu par tous les Pères de l’Église après lui : « Ainsi que l’a dit le prophète : Le souffle de notre face, c’est le Christ Seigneur (Lm 4, 20) ». Le souffle de notre face, littéralement : l’esprit, la respiration de notre visage, en forme de croix. Le visage de l’homme, comme la forme de son corps, dessinent ce signe. La croix n’est pas un fardeau qui nous serait imposé du dehors : nous la portons du dedans, ou plutôt elle nous porte, nous structure, nous informe. L’homme est fait pour le Christ, pour le respirer, pour vivre de son souffle, de cet Esprit d’amour qui vient du Crucifié.

Le signe de la croix n’est pas une petite gesticulation magique, c’est la structure même de l’homme sauvé. C’est l’homme lui-même devenu signe, ouvrant les bras pour aimer. Redisons-le, la croix n’est pas un message cabalistique, ni un geste superstitieux, mais l’expérience d’une transformation intérieure. Faisons-nous cette expérience, mes frères ? Avons-nous pris conscience que la croix donne sens à toute notre vie, chrétienne et humaine ? Là encore, ne craignons pas (lo tedhal) que la croix nous détruise : au contraire, elle nous fera porter du fruit. Elle fera de nous des arbres solides, des hommes enracinés, des hommes et des femmes qui tiennent debout, mais qui osent aussi étendre loin leurs branches – comme votre cèdre national, à la fois haut et large : lui aussi, à sa manière, il fait signe vers la croix…

3. En l’an 177, douze ans après le martyre de Justin, l’évêque de Lyon, Pothin, est martyrisé lui aussi, et c’est un missionnaire venu d’Orient qui lui succède. Il s’agit, vous l’avez deviné, d’Irénée de Lyon, le troisième auteur que nous rencontrons dans notre voyage. Irénée lui-même avait sûrement rencontré Justin lors d’un passage à Rome, et il s’inscrit dans le droit fil des textes de Justin sur le signe de la croix.

Comme Justin, Irénée veut relire tout l’Ancien Testament dans la perspective de la croix du Christ. On retrouve donc, chez lui, le récit de Moïse priant les bras levés, mais aussi de nouveaux symboles qui enrichissent cette typologie. Ainsi l’échelle de Jacob, ce grand arbre que le patriarche avait vu en songe, est pour lui l’» image de la croix qui relie la terre au ciel », dit-il dans la Démonstration de la prédication apostolique (ch. 45). Échelle sainte, sur laquelle les anges montent et descendent, descendent vers les hommes pour les aider à monter. Car les anges, si j’ose dire, ce sont les grooms de ce grand Ascenseur. Saint Irénée conclut d’ailleurs par cette formule inoubliable : « La Passion du Seigneur est notre ascension ».

Oui, son abaissement est notre élévation, par ses plaies nous sommes guéris. Mouvement inouï, paradoxal, faisant penser à certains arts martiaux dans lesquels l’ennemi est maîtrisé de façon inattendu et renversante. Dans la croix du Christ, la mort est vaincue par la mort elle-même ; thanatô thanaton patisas, chanterons-nous dans la nuit de Pâques. La croix, dira saint Maxime le confesseur, est « le jugement du jugement » ! C’est le retournement de la malédiction en bénédiction. C’est la nuit qui devient lumière. Alors courage, mes frères ! Les nuits que le Liban a traversées sont déjà visitées par la lumière du Christ. Et avec vous je prie pour que ce pays unique, exceptionnel, puisse vivre – et je dirais : exporter partout, comme les Phéniciens d’autrefois ! – le message de la réconciliation possible, de la fraternité retrouvée.

Je reviens à Saint Irénée, qui pour la première fois dans l’histoire, fait un lien précis entre la croix du Christ et l’arbre du Paradis. Au jardin d’Éden, Adam avait pris, avait happé le fruit de la désobéissance. Au Golgotha, Jésus retourne ce geste de capture en geste d’oblation. Il ouvre les paumes, il donne sa vie. « Par son obéissance sur le bois », dit saint Irénée dans son Contre les hérésies, « il nous guérit de la désobéissance commise sur le bois » (V, 16, 3). Alors la croix, comme toute l’hymnographie chrétienne le chante à travers les siècles, devient l’arbre de vie dont les fruits nous guérissent et nous immortalisent l’arbre eucharistique, où nous venons manger et boire le salut.

Mais il fallait, pour que les portes du Paradis nous soient rouvertes, que le barrage soit levé : que le check-point soit dégagé, déblayé. Que le mur de la haine tombe, et nous savons ce que dit saint Paul : c’est en sa chair, en sa chair crucifiée, que le Christ a ouvert la brèche (Ep 2, 14). Nous avions partout fait des barrages, et voilà quelqu’un qui se laisse traverser ! Il est lui-même la porte, il est lui-même le Paradis. Les saints, mes frères – et certains sont parmi nous – l’ont compris et sont devenus eux-mêmes des portes, vides d’eux-mêmes, ouverts au grand vent de l’amour. Suivons-les, engouffrons-nous dans le passage ! Ceux-là sont les pompiers qui éteignent la violence au lieu de l’attiser. Ceux-là sont les fils et les pères de la paix.

Une autre histoire, presque amusante, retient l’attention d’Irénée à la suite de Justin (Dial. 86, 6) : c’est celle de la hache d’Élisée. La Bible raconte (2 Rois 6, 1-7) que des prophètes étaient en train de construire une maison au bord du Jourdain quand le fer d’une hache se détache du manche et tombe dans le fleuve. Impossible de le récupérer. Mais Élisée arrive et, de façon inspirée, jette un certain morceau de bois dans l’eau. Et voilà que le fer surnage et est retrouvé. Or le fer, dit Irénée, c’est le Verbe, que nous avions perdu à cause de notre péché ! Et le bois, c’est la croix qui nous réunit à lui (Contre les hérésies V, 17, 4). Touchante allégorie, pas si naïve qu’on pourrait le croire : car le plongeon dans le Jourdain, le Christ l’a vécu en sa chair, dans le baptême de Jean, préfigurant lui-même ce qu’il appelle le baptême dont je dois être baptisé (Mc 10, 38), celui de la croix.

Mais le plus beau passage de saint Irénée sur ce mystère est sans doute celui-ci, où il voit les dimensions de la croix rayonner sur le monde. Je lis : « Il a été crucifié, lui, le Fils de Dieu, dont l’univers portait déjà l’empreinte cruciforme. C’est lui qui illumine la hauteur des cieux, qui sonde les profondeurs de la terre, qui parcourt tout l’espace de l’Orient à l’Occident, du nord au sud, qui appelle à la connaissance de son Père les hommes partout dispersés » (Dém. 34). Oui, les hommes divisés, les hommes écartelés, antagonistes, il en fait les branches d’un même arbre, les points cardinaux d’une seule rose des vents.

Ainsi la croix réorganise, recentre le monde dans l’amour. La croix n’impose rien, mais accueille. La croix ne venge rien, mais pardonne, transfigure le passé en avenir. Quel malheur qu’elle ait parfois été vue comme un symbole de violence ! Quel contresens ! Mais l’amour répare aussi les blessures de l’histoire, guérit le souvenir. Et quand la croix de l’Ordre de Malte orne un dispensaire comme celui de Siddikîne, entièrement tenu par des personnes d’une autre religion que la nôtre, je me dis qu’elle a retrouvé sa place et son vrai sens. Quel signe, en plein Liban sud ! Quelle belle vocation ! À vous, chers membres de l’Ordre, laissez-moi vous dire toute mon admiration.

4. Le quatrième auteur de notre voyage est un Africain de Carthage, qui écrit autour des années 200. Il s’agit du grand Tertullien, rhéteur, orateur, polémiste, premier auteur latin. Je retiens de lui deux textes seulement, mais chacun d’eux nous donnera l’occasion de faire un excursus, ou pour mieux dire, une excursion : en amont du premier texte, vers son passé biblique ; en aval du second texte, vers ses prolongements historiques et liturgiques.

Le premier texte, en effet, concerne un passage mystérieux du livre d’Ezéchiel, au chapitre 9. Le prophète a dénoncé les péchés du peuple et annonce des événements terribles pour Jérusalem. Il a une vision effrayante : des hommes portant des instruments d’extermination s’apprêtent à frapper la ville ; mais il y a parmi eux un homme vêtu de lin blanc – un sauveur, à qui une voix divine dit : Passe au milieu de la ville, et fais un signe (littéralement : un tav) sur le front des hommes qui se lamentent et qui gémissent à cause de toutes les abominations qui se commettent au milieu d’elle » (9, 4), c’est-à-dire de ceux qui désapprouvent ces péchés. Et la voix poursuit, parlant cette fois aux exterminateurs : Vous n’approchez pas de ceux qui auront sur eux le signe (le tav) (9, 6), et qui donc seront sauvés.

Quel est ce tav ? C’est à la fois la dernière lettre de l’alphabet hébreu, donc un signe graphique, et un mot qui, lui-même, veut dire « signe ». C’est un signe qui signifie ce qu’il est – fait très intéressant d’un point de vue sémiotique. En tant qu’ultime lettre de l’alphabet, c’est aussi, en quelque sorte, le « z », le dernier mot, la conclusion de tout. Or c’est de cette lettre et de ce signe qu’il s’agit d’être marqué, comme d’une signature : le signe d’un Dieu qui sauve.

Le livre de l’Apocalypse reprend cette symbolique. Au moment où des malheurs vont s’abattre sur la terre, un ange crie aux forces destructrices : Ne faites de mal ni à la terre, ni à la mer, ni aux arbres, avant que nous ayons scellé au front les serviteurs de notre Dieu (7, 3). Ici, le signe dont il s’agit d’être marqué est appelé un sceau (sphragis), comme celui qui fermait les lettres d’autrefois et qui portait les initiales de leur auteur. Ce cachet de cire était donc porteur d’une écriture en même temps qu’il protégeait un écrit. Il donnait un message en même temps qu’il empêchait un autre message d’être lu par n’importe qui. Ici encore, ce symbolisme est riche et profond.

Or l’auteur de l’Apocalypse, plus loin, nous donne la clé de cette énigme. Il dit : Et je vis l’Agneau et avec lui la foule des élus ayant son nom et le nom de son Père écrit sur leurs fronts (14, 1). Et au dernier chapitre : Son visage et son nom sera sur leurs fronts (22, 4). Le nom de Dieu, Père, Fils et Esprit Saint, le signe de la croix comme signe trinitaire, tel est le point d’aboutissement de notre excursus. Et tel est exactement le point où nous retrouvons Tertullien : « Qu’est-ce que le tav ? », dit-il. « C’est la lettre tau en grec, ou le T latin, en forme de croix, cette croix dont il est dit qu’elle sera sur nos fronts dans la Jérusalem nouvelle et éternelle » (Contre Marcion III, 22, 6). Comme vous le voyez, le signe de croix a une longue préhistoire, jusque chez Ezéchiel et dans l’Apocalypse. Certains pensent que dès les origines, il était tracé sur le front des chrétiens en mémoire de ces passages prophétiques.

Le deuxième texte de Tertullien nous oriente vers la vie concrète et quotidienne des chrétiens au long des siècles. Dans ce texte célèbre, Tertullien, vers l’an 210, décrit la vie des croyants de cette époque et dit : « Au moment de sortir et dans tous nos déplacements, au début et à la fin de tout ce que nous faisons, au moment de nous habiller et de nous chausser, au bain, à table, en allumant les lampes, quand nous nous couchons, quand nous nous asseyons, en chacune de nos activités, nous marquons notre front du signe » de la croix (De la couronne, II, 4). Quelle attestation puissante !

Certes, un regard superficiel sur cette pratique pourrait la considérer comme une manie de bigot, comme un geste compulsif ou superstitieux. Mais en réalité, elle est un débordement de grâce. Parce que la croix est en nous, nous la traçons sur nous. Parce qu’elle est dans notre âme et notre cœur, nous en marquons notre front et notre corps. Ce signe est une prière en acte, configurant toute notre vie à l’amour du Christ. Pour Tertullien comme pour Justin, comme déjà pour l’auteur des Odes de Salomon, ce signe est inséparable d’une « anthropologie de la croix », qui informe toute la condition humaine. Tertullien écrit en ce sens : « Car la croix est la structure même du corps humain. La tête est au sommet, le tronc la prolonge, et ce qui est à la hauteur des épaules l’étire horizontalement. Si tu mets un homme debout, les mains étendues, tu traces l’image de la croix » (Aux païens, I, 12, 7).

Mais puisque nous en sommes à ces aspects concrets du signe de la croix, osons faire un nouvel excursus à travers l’histoire, en soulevant quelques questions d’ordre pratique. Comment le signe de croix était-il tracé, aux origines et à travers les siècles : de gauche à droite ou de droite à gauche ? avec un doigt, deux doigts, trois doigts, ou la main entière ?

Concernant la position de la main, il semble que les traditions les plus anciennes parlent plutôt d’un seul doigt. Ainsi en parle Épiphane le Salamine, vers l’an 400, ou le pape Grégoire le Grand vers l’an 600. Mais aux VIIe et VIIIe siècles, époque complexe de l’histoire du dogme (notamment, on le sait, pour l’Église maronite), les hérésies monophysite et monothélite vont un peu compliquer la situation. En effet, ces chrétiens pour lesquels le Christ avait une seule nature ou une seule volonté prenaient comme argument pour défendre leurs idées le fait qu’on se signait avec un seul doigt !

Pour les combattre, les tenants de l’orthodoxie se signèrent alors avec deux doigts, attestant par là les deux natures et les deux volontés, divines et humaines, du Christ. Cet antique usage s’est maintenu longtemps, et jusqu’aujourd’hui chez les Vieux-croyants russes, qui ont refusé la réforme du patriarche Nikon en 1652. Celui-ci voulait favoriser un autre usage, qui était apparu entre-temps et qui s’était largement répandu : celui de se signer avec trois doigts, en mémoire et en l’honneur de la sainte Trinité.

Le pape Innocent III, vers 1200, donne de cette façon de faire une attestation très claire, en même temps qu’une explication un peu inattendue. Il dit : « Le signe de la croix doit se faire avec trois doigts, parce qu’on le trace en invoquant la Trinité, dont le prophète a dit : Il a soutenu sur trois doigts la masse de la terre » (De sacro altaris mysterio, I, II, 45). La citation ici invoquée provient du livre d’Isaïe (40, 12) dans la version latine de la Vulgate. Elle n’est pas très fidèle au texte hébreu et grec, qui disait plutôt : Il a mesuré en boisseaux la poussière de la terre… Mais qu’importent ces nuances exégétiques : l’idée du pape Innocent III est claire, on doit se signer avec trois doigts, comme le font aujourd’hui encore les byzantins, orthodoxes et catholiques – les deux doigts repliés ayant pour eux le sens christologique que nous avons vu plus haut.

Un peu plus tard, les chrétiens d’Occident prendront plutôt l’habitude de se signer avec la main ouverte ; certains diront à ce propos que les cinq doigts de la main rappellent les cinq plaies du Christ en croix. Mais les usages continueront à varier au long des siècles : ainsi, en Orient, on ramène volontiers la main vers le cœur à la fin du signe, et dans plusieurs régions du monde, on embrasse le pousse et l’index croisés, formant donc une petite croix. En outre, dans les pays musulmans, les chrétiens ajoutent volontiers la précision « un seul Dieu », pour bien marquer qu’ils ne sont pas polythéistes.

Comme nous le voyons, au long des siècles, les usages liturgiques ont pu varier et ne sont pas uniformes. Il serait bien regrettable de faire de tels détails un sujet de discorde et de choquer par là, dirait saint Paul, le frère pour qui le Christ est mort (1 Co 8, 11). Certes, les dogmes n’ont rien d’accessoire et sur le contenu de la foi, l’Église ne transige pas. Mais les formes qui expriment cette foi sont diverses, en sorte que des traditions différentes, ayant chacune leur pleine valeur et leur identité, peuvent exprimer différemment une même foi. Dans un pays multiconfessionnel comme le Liban, c’est une évidence de rappeler.

Plus délicate pourrait paraître la question du sens du geste final, celui par lequel nous confessons le Saint-Esprit : de droite à gauche, ou de gauche à droite ?

En effet, il y a eu entre catholiques et orthodoxes, comme vous le savez, de longs débats sur la question de la procession du Saint-Esprit, c’est-à-dire de son origine éternelle : – les Grecs et la tradition la plus ancienne affirmant qu’il procède du Père, ou du Père par le Fils – les Latins affirmant qu’il procède du Père et du Fils (Filioque, petit mot introduit dans le Credo au IXe siècle). Serait-ce la raison pour laquelle aujourd’hui les chrétiens de ces églises se signent dans un sens plutôt que dans l’autre ?

Disons-le clairement : non. Il n’y a pas de question dogmatique qui soit clairement liée à ce double usage, mais plutôt des évolutions historiques et liturgiques assez fluctuantes et difficiles à retracer. Ainsi certains ont fait remarquer que le geste de bénédiction accompli par le prêtre, dans un sens ou dans l’autre, avait pu être reproduit « en miroir » par les fidèles, donc inversé. Notons d’ailleurs que lorsque chacun trace la croix sur son front, sa bouche et son cœur, il ne le fait pas forcément dans le même sens que lorsqu’il se signe sur tout le corps. Le signe reste exactement le même !

Le pape Innocent III, que nous avons déjà cité, écrit ceci au début du XIIIe siècle : « On trace le signe de croix de droite à gauche, parce que Jésus-Christ est descendu du ciel vers la terre et est passé des juifs aux païens. Certains, cependant, le font de gauche à droite, parce que nous devrons passer de la misère à la gloire, comme le Christ est passé de la mort à la vie » (ibid.). Comme vous le voyez, les deux symbolismes ne s’excluent pas, et aucune consigne précise n’est donnée à cette époque. Un peu plus tard, un évêque espagnol, Luc de Tuy, reprend ces diverses interprétations et conclut : « Nous croyons et tenons loyalement que les deux méthodes sont toutes deux bonnes, toutes deux saintes, toutes deux aptes à éloigner la puissance de l’ennemi » (De altera vita. Adversus Albigenses, I, II, 25). Encore une fois, quoi de plus actuel, pour un pays comme le Liban que cette attitude de respect et d’ouverture ?

Quant à la petite question de l’horizontalité plus ou moins grande du geste final – puisqu’on sait que les chrétiens de tradition byzantine, en Grèce et au Moyen-Orient, font volontiers « pencher » la ligne vers le bas du côté du cœur –, j’aime le propos de ceux qui disent que cela signifie la prévalence de la miséricorde : au jugement, la balance penchera du côté de l’amour…

5. Mais une autre question se pose, qui nous donne l’occasion de rencontrer un cinquième témoin de l’Église ancienne. Si les premiers chrétiens priaient les mains levées en forme de croix, combien de fois par jour le faisaient-ils ? Et faisaient-ils un lien précis entre ce geste et la croix du Sauveur ? On peut le penser, car dans les années 220, Hippolyte de Rome, autre auteur capital, nous donne dans son livre intitulé La Tradition apostolique des indications très précieuses.

Il dit dans son chapitre 41, sur la prière : « Prie à la troisième heure, […] car à cette heure on a vu le Christ cloué au bois. Prie à la sixième heure, car tandis que le Christ était attaché au bois de la croix, le jour s’arrêta et il y eut une grande obscurité. À la neuvième heure, prolonge ta prière et ta louange […] car le Christ, percé au côté, répandit l’eau et le sang, […] faisant commencer un jour nouveau et donnant une image de sa résurrection. »

Comment ne pas voir ici, comme dans les Odes de Salomon, le chrétien élever les mains en souvenir du Crucifié ? Tracé dans l’espace avec tout notre corps, le signe de la croix est le rappel concret de notre salut. C’est aussi, et par là même, une réactivation puissante du baptême et de notre engagement à la suite du Christ. D’où les trois conseils d’Hippolyte qui accompagnent ces instructions et qui en révèlent la force concrète :

– à ceux qui auraient tendance à prier de façon recroquevillée ou geignarde (tentation courante), il dit avec vigueur : « Ne sois pas mou, indolent dans ta prière ! »

– à ceux qui penseraient que la vie spirituelle est incompatible avec la vie conjugale (autre erreur fréquente), il dit avec sagesse : « Si ta femme est présente, priez tous deux ensemble. […] Celui qui est dans les liens du mariage n’est pas souillé. »

– à ceux qui se sentent impurs ou indignes de prier (sentiment très partagé), il conseille un geste fort, associant le signe de la croix à l’eau et l’Esprit de notre baptême : « En te signant avec ton haleine humide et en prenant ton souffle dans la main, ton corps est sanctifié jusqu’aux pieds. »

Plus loin, Hippolyte écrit encore : « Veille en tout temps à te signer dignement le front, car c’est le signe avéré et éprouvé de la Passion, victorieux du diable, si tu le fais avec foi. » (ch. 42) Dans ce contexte – mais dans ce contexte seulement – du combat spirituel et intérieur, la croix devient une arme. Non contre les infidèles, mais contre notre propre infidélité. Non contre ceux qui nous font du mal, mais contre celui dont ils sont victimes, et qui nous menace autant qu’eux. Hippolyte précise : « En voyant la force qui vient de ton cœur, l’adversaire s’enfuit, car tu lui montres l’image du Verbe ; ce n’est pas toi qui l’effraies, mais l’Esprit qui souffle en toi ». Puissant encouragement !

La suite du texte confirme le rapport étroit entre le signe de croix et la Passion du Christ, par l’évocation de l’agneau pascal et de son sang sur les montants et le linteau des portes, comme le raconte le livre de l’Exode (12, 7). Les maisons qui étaient ointes de ce signe étaient épargnées, préfigurant « la foi qui est en nous, dans l’Agneau parfait ».

Ainsi le signe de croix fait de nous des enfants du Père, des icônes du Verbe et des porteurs de l’Esprit. Par lui nous sommes configurés au Christ vainqueur du mal et de la mort. Ressemblance vivifiante, qui n’a rien d’un mimétisme morbide, ni d’un dolorisme malsain : car cet instrument de torture est désormais entièrement « subverti » par la grâce du Ressuscité.

Remarquons, en ce sens, l’insistance d’Hippolyte sur la foi « qui vient du cœur ». Le signe de croix, redisons-le, n’est pas un acte magique ni superstitieux. Au-delà de toute sacralité extérieure, il relève du registre de la sainteté. Il engage nos personnes et notre liberté, ce qu’exprime le fait de lever nos mains. Il suppose et exprime une adhésion intime et volontaire. Le grand mât de la croix, il ne s’agit pas de le laisser nu, mais d’y suspendre les voiles de notre vie, pour que le souffle de l’Esprit s’y engouffre et nous sanctifie.

6. Le témoignage des Odes de Salomon remonte à la fin du Ier siècle ; ceux de Justin et d’Irénée, au milieu du IIe ; ceux de Tertullien et Hippolyte, au début du IIIe. Entre ces différentes attestations, l’historien aimerait pouvoir retracer plus précisément les transitions, mais la continuité est totale. Pour prolonger le voyage, et pour aborder le IVe siècle, écoutons Cyrille de Jérusalem qui, dans ses Catéchèses baptismales de 348, reprend presque à la lettre l’exhortation de Tertullien : « Ne rougissons donc pas de reconnaître le Crucifié. Que nos doigts gravent hardiment son sceau sur notre front, et qu’en toutes circonstances la croix soit tracée : sur le pain que nous mangeons, sur les boissons que nous buvons ; quand nous entrons, quand nous sortons ; avant de dormir, au lit, en voyage, au repos » (III, 33).

La suite du texte rappelle, avec emphase, le texte d’Hippolyte sur le combat spirituel que nous venons de lire : « Car la croix est une puissante sauvegarde, gratuite pour les pauvres, pas fatigante pour les faibles. Par la grâce de Dieu, elle est le signe des croyants et la crainte des démons. Par elle, en effet, il a triomphé des démons en les donnant ouvertement en spectacle. Car lorsqu’ils voient la croix, le Crucifié leur revient en mémoire, et ils redoutent celui qui a écrasé les têtes du dragon. »

Il est vrai qu’avec le temps, le geste primitif de l’orant levant les bras, en rappel de la croix, devient moins explicite. Le signe de la croix devient plus extérieur au corps du croyant. Les auteurs, peu à peu, soulignent davantage l’objectivité du geste sacré que l’expression d’une attitude spirituelle intime. Le christianisme, en Occident, entre dans la longue phase « dominante » de son histoire, phase que la modernité est peut-être en train de refermer en obligeant les chrétiens à une certaine discrétion dans l’expression de leur foi. Sur d’autres terres, comme la vôtre, la présence de l’Islam ajoute à la difficulté. Mais on n’oubliera pas qu’en Égypte, notamment, beaucoup de chrétiens portent une croix tatouée sur la main ou le front, comme pour en signifier l’empreinte indélébile…

Quoi qu’il en soit, au long des âges, le signe de la croix n’a rien perdu de sa signification première et pascale : configurer le croyant à son Sauveur. Et peu importe, au fond, la façon précise dont le signe de la croix était « gestué » dans l’Église primitive. Sans doute n’était-elle pas codifiée et variait-elle d’une région à l’autre. Ce que le témoignage des Pères atteste, c’est que les premiers chrétiens pratiquaient ce signe avec force et ferveur. Croix sur le front ou sur le cœur, bras levés dans la prière, signe que l’on trace sur soi ou avec tout son corps : cette pratique spirituelle n’est pas seulement ancienne, elle est connaturelle au christianisme.

7. Le dernier témoin que nous croiserons dans notre voyage, Basile de Césarée, affirme de façon solennelle que le signe de croix n’a rien d’une invention tardive, mais fait partie de la tradition chrétienne la plus ancienne et la plus authentique. En l’an 375, Basile écrit : « Les dogmes et prédications gardés au sein de l’Église ne nous ont été transmis qu’en partie par l’enseignement écrit. Le reste, nous l’avons reçu dans la tradition des Apôtres parvenue mystérieusement jusqu’à nous […] Si nous nous avisions de négliger les traditions non-écrites sous prétexte qu’elles n’auraient pas une grande force, nous porterions atteinte, sans le savoir, à des points capitaux de l’Évangile […] Pour ne citer qu’un exemple, le premier et le plus commun : le fait que ceux qui mettent leur espérance dans le nom de notre Seigneur Jésus-Christ se signent du signe de la croix, qui nous l’a enseigné par écrit ? » (Traité du Saint-Esprit, XXVII, 66).

Beaucoup d’autres exemples sont donnés par Basile dans la suite du texte, comme le fait de se tourner vers l’Orient pendant la prière, d’invoquer l’Esprit sur les saints dons eucharistiques, de bénir l’eau baptismale, etc. Mais il est hautement significatif que le premier de tous soit le signe de la croix. Comme si ce signe résumait tous les autres, joyau où se condense toute l’expérience chrétienne !

Conclusion

Regardons-le donc une dernière fois, chers amis, l’homme qui se signe du signe de la croix. Il fait un acte qui ne ressemble à aucun autre, un acte à la fois intelligent et sensible, qui engage son corps et son cœur. Il s’inscrit dans un espace symbolique dont ce cœur devient le centre, et, au cœur de ce cœur, une Présence plus grande que la sienne. Il se réorganise spirituellement, réoriente son existence, comme un marin retrouve le nord.

Oui, ce geste est une boussole pour notre vie spirituelle. Sobre et beau, il n’est pas pathétique, même s’il est un rappel de la Passion. Il est plutôt un geste de confiance et de bénédiction. Un geste de mémoire (anamnèse) et d’invocation (épiclèse). Invoquer le Nom unique du Père, du Fils et du Saint-Esprit – car les chrétiens sont monothéistes, il faut toujours le rappeler – invoquer ce Nom, c’est attiser en nous le feu de sa Présence.

À la suite de nos Pères, croyons donc que ce signe, loin de se réduire à un geste de piété plus ou moins adventice, est au fondement de notre foi et de notre espérance. Quand le Christ parle du « signe du Fils de l’homme » (Mt 24, 30) qui paraîtra dans le ciel lors de sa parousie, comment ne pas penser à sa Croix glorieuse ? Et quand nous le traçons sur nous-mêmes, sur d’autres et sur le monde, quand nous le figurons par nos mains levées, soyons sûrs que nous annonçons sa mort et sa résurrection, jusqu’à ce qu’Il vienne.

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