Daniel Vigne, « La métaphysique de Lanza del Vasto : une surprise posthume », dans Lanza del Vasto, un génie pour notre temps, Actes du Colloque de l’Institut Catholique de Toulouse (20 mai 2006), édités par Daniel Vigne, coll. « Cahiers de Théologie spirituelle » n° 3, 2007, p. 113-135. [pdf]
La métaphysique de Lanza del Vasto : une surprise posthume
Après tant de belles choses que nos yeux et nos intelligences ont reçues en cette journée, y a-t-il encore place pour l’approche du « phénomène » Lanza del Vasto ? Poète, prophète, artiste, patriarche, homme d’action, de contemplation, profondément humain, comme le soulignait Arnaud de Mareuil, cet homme a-t-il encore un aspect de sa personnalité à nous révéler ? La réponse est oui !
Lanza del Vasto est un philosophe au sens le plus sérieux et complet du terme. Philosophe qui, jusqu’aujourd’hui, n’est au programme ni des classes de Terminale, ni des Facultés de philosophie, mais qui mériterait de l’être. Auteur d’un système (n’ayons pas peur du mot) assez inclassable, traditionnel dans ses références profondes, mais très novateur sous d’autres aspects, dont je vais essayer de vous donner quelque idée – avec, je l’avoue, un peu de crainte ; car comme toutes les grandes pensées, celle-ci court le risque d’être appauvrie, dénaturée par la présentation qu’on en fait, même avec les meilleures intentions du monde.
Plusieurs années de travail et la soutenance d’une thèse de plus de mille pages ne me donnent, en effet, ni l’assurance ni la prétention de l’avoir entièrement comprise, et c’est bien plus qu’une demi-heure qu’il nous faudrait pour en parler ! Mais nous pouvons du moins baliser l’itinéraire et donner quelques clés.
Je le ferai en trois temps qui porteront successivement : 1. sur Lanza del Vasto comme philosophe. 2. sur la conception qu’il a de la philosophie. 3. sur le contenu de sa philosophie.
1. Lanza del Vasto philosophe
C’est ici comme un fil rouge, un rai de lumière qui traverse toute sa biographie. Car il faut rappeler que dès son plus jeune âge, le jeune Giuseppe – Peppino, comme l’appelaient ses frères – eut l’intuition fulgurante du mystère des êtres et de la lumière qui les traversait. S’il est permis de jouer sur le mot thauma (étonnement, en grec) on pourrait dire que lanza est un esprit thaumatisé, frappé par cet étonnement qui, disaient Platon et Aristote, est le commencement de la philosophie.
Le jeune adolescent termine ses études secondaires à Paris, au lycée Condorcet, où il est remarqué comme un poète précoce. Découvrant la philosophie, il lit Spinoza, Nietzsche, Auguste Comte. la « Loi des trois états », formulée par ce dernier, le frappe : elle est tout à fait exacte, dira-t-il plus tard, à ceci près que, de l’âge religieux à l’âge métaphysique puis à l’âge « positif » et scientifique, il n’y a pas progrès, mais décadence…
Ayant passé son baccalauréat, il retourne en Italie où il avait passé son enfance. À dix-neuf ans, il entame à Florence des études de philosophie qu’il poursuivra à l’université de Pise. Ce grand étudiant aristocratique est un fin poète, un artiste sûr de lui, un jeune homme séduisant ; mais il est en même temps, ne l’oublions pas, un intellectuel passionné. Il dit lui-même : « Je lis toujours vingt livres à la fois, faisant sans cesse le saut périlleux de l’un à l’autre[1]. » Son appétit de connaissances est immense, sa propre pensée s’affirme et se dessine. Plus qu’étudier ou enseigner la philosophie, c’est devenir personnellement philosophe qui l’attire.
Le Viatique – cette série de carnets dans lesquels, toute sa vie, il a consigné ses pensées – comporte une idée directrice qui remonte très haut, datant déjà de la fin des années parisiennes ou du début des années florentines : l’intuition de la Relation comme étant, selon lui, le concept philosophique par excellence. Car tout en passant ses examens avec succès, ce jeune étudiant ne cherche pas tant à apprendre qu’à forger sa propre doctrine. Il veut retrouver chez les philosophes une vérité dont il se sent lui-même habité, comme si ces grands maîtres ne faisaient que confirmer une intuition qui avait précédé la lecture de leurs œuvres.
Dès ses années universitaires, le jeune Lanza balaie donc un champ très large, comme le confirme un épisode peu connu : en 1925, il rédige pour un ami peintre, Giovanni Acquaviva, une thèse de Droit. L’artiste, que ses parents forçaient à faire des études, peinait à rédiger son texte. Venant à son secours, Lanza et lui propose un honnête marché : une thèse contre un portrait ! Una Concezione dell’Etica e del Diritto (Une conception de l’Éthique et du Droit), tel sera donc son premier travail universitaire. Il a vingt-trois ans.
Trois ans plus tard, il soutient sa propre thèse en Philosophie – car Lanza, autre fait peu connu, est docteur de l’Université de Pise. Ce texte, dense et très personnel, s’intitule Gli Approcci della Trinità spirituale (Les Approches de la Trinité spirituelle) titre qui suggère bien (comme plus tard les Approches de la vie intérieure) la grandeur du sujet abordé. De fait, Lanza voit ce travail comme l’œuvre de sa vie, en laquelle il s’est, dit-il, conclu et entièrement donné. Il pense mourir après l’avoir achevé ! Citons le texte solennel qu’il rédige à l’époque :
| À présent je me suis pris et je me suis conclu et La Trinité spirituelle est un remerciement à tant de grâces et la rédemption de mes hasards ! C’est fait ! Je vais finir mon propre monument et le fermer avec mes mains : ci-git Lanza, ci-vit Lanza et pour toujours si Dieu le veut[2] ! |
Pourtant, peu de temps après la soutenance, Lanza a dans l’idée de compléter, voire de réécrire entièrement ce texte. Pour quelle raison ? Il faut, pour le comprendre, remarquer que la thèse est en deux parties. Dans la première, qui est la principale, Lanza développe sa pensée de façon souveraine, sans notes, ni citations, ni références aux auteurs de la tradition. Son directeur de thèse, Armando Carlini, surpris par ce texte atypique, avait prié l’auteur de lui donner une forme plus universitaire. Lanza y ajoutera donc un « Appendice critique » dans lequel il fait place à la pensée des grands philosophes, spécialement Descartes et Kant, et leur confronte la sienne. Mais il n’est presque pas parlé de Hegel, ce que le jury dut lui faire remarquer : d’où le projet d’une refonte du texte approfondissant, cette fois, le débat avec ce philosophe.
À partir de 1932, Lanza travaille d’arrache-pied à la rédaction d’un nouveau texte. Il veut « percer » dans le monde philosophique et envisage de devenir professeur. Il fait connaître ses intuitions à de grands noms : Gabriel Marcel, Simone Weil, Maurice de Gandillac… Mois après mois, il écrit à sa mère et à son frère Lorenzo pour leur faire part de l’avancement du texte, intitulé, cette fois, La Trinità spirituale.
Ce grand manuscrit, calligraphié à l’encre violette, témoigne d’un intense effort de réflexion conceptuelle. Il est d’une technicité impressionnante, presque décourageante pour le lecteur, mais aussi pour l’auteur lui-même ! Dans ses lettres à Lorenzo, Lanza avoue la difficulté des questions rencontrées, notamment le « nœud du Temps » qui, dit-il, lui résiste toujours… Mais de page en page, sa pensée se précise, s’approfondit, gagne en force philosophique. La critique de Hegel et celle de Kant donnent lieu à des analyses poussées de la Dialectique hégélienne et de la Table des catégories kantienne. Nous sommes en pleine métaphysique spéculative, ce dont Lanza se montre hautement capable…
Mais de façon inattendue, au milieu de la page 164 et d’une subtile réflexion sur les rapports de l’Espace, du Temps et de l’Art, le texte s’interrompt. Constatant, dira l’auteur, que « toute la philosophie ne rend pas compte de l’existence d’une mouche », il renonce à ce grand projet théorique et décide de « prendre la route et la mer pour regarder le monde dans les yeux[3] ». Nous sommes en 1935 ; l’année suivante, il quittera l’Europe pour l’Inde, à la rencontre de Gandhi. Vous connaissez la suite : son retour en Europe en 1937, sa longue patience pendant la Seconde Guerre mondiale, puis la fondation de la Communauté de l’Arche en 1948 et l’engagement de toute sa vie, avec ses Compagnons, à vivre et faire connaître la non-violence.
Pendant toutes ces années qui semblent si éloignées de sa période universitaire, Lanza a-t-il pour autant renoncé à la philosophie ? Certes pas. Jusque dans les montagnes de l’Himalaya, durant son voyage en Inde, il garde le goût de la réflexion métaphysique. Les carnets manuscrits des Viatiques, que vous avez pu apercevoir dans l’exposition, l’attestent : ce pèlerin mendiant, ce chercheur de Dieu continue d’être un penseur spéculatif et systématique. Pendant ses pérégrinations, il ne cesse pas de réfléchir sur l’Espace, le Temps, le Néant, le Mouvement… Les aspects les plus abstraits de la réflexion philosophique continuent de lui tenir à cœur, et cela jusqu’à son dernier jour. En abandonnant l’idée de devenir professeur de philosophie, Lanza n’a pas cessé d’être philosophe : il l’est devenu de façon plus profonde et plus radicale.
Faisons un grand bond dans le temps et retrouvons-nous en 1971. Cette année-là, Lanza, septuagénaire, fait paraître La Trinité spirituelle, livre qui fait suite à une trentaine d’autres déjà parus. Mais l’auteur présente celui-ci comme le « maître-livre » philosophique qu’il préparait, dit-il, depuis plus de quarante ans. Il a voulu le rendre aussi simple et clair que possible ; peut-être trop, car cela donne au texte une si grande densité intellectuelle que les lecteurs habituels de Lanza, qui le connaissaient comme maître de sagesse et apôtre de la non-violence, en ont été un peu décontenancés. Le livre n’eut pas le succès espéré. Lanza del Vasto en fut peiné : il croyait couronner son œuvre, en livrer la clé ultime, et ce message restait sans écho ! De fait, La Trinité spirituelle fut quasiment ignorée du milieu universitaire, alors que c’était justement lui qu’elle souhaitait atteindre.
Ce demi-échec ne découraga pas notre auteur. Pour faire connaître les idées qui l’habitent depuis toujours, il recourut à une autre forme littéraire, plus facile à lire et dans un style qu’il maîtrise parfaitement, celui de l’aphorisme et du fragment. La publication des Viatiques (ou de ce qu’il en restait) datant du début des années 1920, époque de ses études de philosophie à Florence et à Pise, répond en vérité au même désir que celui qui lui avait fait publier La Trinité spirituelle : montrer que toute son œuvre est sous-tendue par un système conceptuel. Cela n’a rien à voir avec le désir d’écrire ses mémoires : « Mon dessein n’est pas de raconter l’histoire de mon enfance, mais bien l’enfance de ma pensée », dit l’Introduction au Viatique[4].
Quatre livrets paraîtront, regroupés plus tard en un seul volume[5]. Bien que remaniés, voire entièrement réécrits par rapport aux carnets originaux, qui sont aujourd’hui perdus, ces textes sont de fidèles reflets de la jeunesse philosophique de Lanza del Vasto. Certes, leur caractère biographique et poétique est instructif et savoureux, mais secondaire par rapport à leur contenu spéculatif et réflexif. C’est bien à la genèse de son système que Lanza del Vasto veut introduire son lecteur.
Mais n’opposons pas les deux aspects : ici comme partout, l’auteur est à la fois poète et philosophe, artiste libre et penseur rigoureux. Lanza est un ouvrier du verbe, tant comme parole que comme raison : un orfèvre des mots, mais aussi, et simultanément, un amoureux des idées. Peu d’auteurs ont réussi à garder un lien aussi étroit entre esthétique et logique, entre beauté du style et précision de la pensée.
L’année de la parution du quatrième livret du Viatique (1975) est celle de la mort de Chanterelle. Lanza n’a plus la force de travailler sur ses écrits de jeunesse, de les traduire ou les réécrire. Il ébauche une sélection de ces textes, dont il confie la publication posthume à Arnaud de Mareuil. En 1991, dix ans après la mort de l’auteur, paraîtra le Viatique II qui est une belle anthologie, parmi les textes rédigés en français, d’extraits des carnets X à XX (de 1926 à 1941).
J’ai lu ce livre avec émerveillement. Il m’a fait soupçonner la richesse (beaucoup plus grande que je ne le croyais alors) de la pensée philosophique de Lanza del Vasto. J’ai pressenti, derrière ces pages, un travail conceptuel que j’ai souhaité mettre en lumière. D’où ma thèse, soutenue en Sorbonne en 2005 au terme de six années de recherche[6]. Je n’imaginais pas, au départ, combien l’hypothèse qui sous-tendait ce travail allait se vérifier.
Non seulement l’œuvre publiée (qui compte, au total, une quarantaine d’ouvrages), mais un ensemble impressionnant de manuscrits inédits l’attestent : Lanza del Vasto n’est pas un philosophe d’occasion ni un philosophe qui aurait, par la suite, cessé de l’être. Jusque dans ses dernières notes intimes, des années 1970, il s’attaque aux problèmes les plus difficiles de la métaphysique. Il fut jusqu’au bout un « amant de la sagesse », selon le sens qu’il donnait lui-même au mot philosophe. Mais c’est de façon posthume que nous pouvons pleinement en prendre conscience.
Cadeau inattendu, surprise d’outre-tombe : ce sage nous fait connaître un aspect de lui-même auquel nous avions prêté trop peu d’attention. Le Chiffre des choses comporte ces vers qu’on pourrait lire comme un autoportrait prophétique…
| Et Salomon mort comme un lion mort, levant
Le masque d’or sur son visage[7]. |
2. La philosophie selon Lanza del Vasto
La seconde question que nous examinerons est la suivante : quelle conception Lanza del Vasto a-t-il de la philosophie ? Comme on peut s’y attendre, sa réponse n’a rien d’académique et ne dépend d’aucun prêt-à-penser. Elle le rapproche plus tôt des philosophoï de l’Antiquité, ces penseurs qui n’étaient pas des intellectuels en chambre ni des écrivains à succès, mais avant tout des chercheurs de vérité, amoureux d’une sophia vers laquelle ils tendaient de tout leur être et avec une souveraine liberté.
Ainsi le philosophe ne prétend pas être un savant ni même un sage, mais un amant de la sagesse. Il ne possède pas la vérité, mais il désire en capter les rayons. D’où l’insistance de Lanza sur le caractère profondément personnel de cette discipline. « La philosophie n’existe pas », dit-il, « ce qui existe, c’est ma philosophie, votre philosophie[8]. » Elle n’est pas un savoir, mais une certaine façon de chercher à savoir. Comme le dirait Maurice Merleau-Ponty, elle est un style[9]. Lanza l’exprime avec élégance : « La philosophie n’est pas une matière, c’est une manière[10]. »
Observons donc de quelle façon il la pratique et quel est son style propre. Il y aurait beaucoup à dire en ce domaine. J’en retiens trois traits caractéristiques :
– une pensée visuelle et contemplative qui fait l’expérience d’une « épiphanie du vrai ». Lanza, de fait, « voyait » les idées briller comme des évidences.
– une pensée architecturale, qui spatialise et organise les concepts avec beaucoup de rigueur ; d’où le caractère systématique d’une réflexion qui aime à s’exprimer dans des schémas, des tableaux, des diagrammes…
– une pensée transversale, qui relie les domaines et les articule les uns aux autres avec une aisance parfois déconcertante. Lanza del Vasto ne traite jamais d’une seule question à la fois, mais passe d’un plan à l’autre et éclaire chaque partie à la lumière du tout.
Ces trois caractères se retrouvent dans sa façon d’écrire, et même dans cette écriture calligraphique dont vous avez pu admirer les manuscrits. Lanza y apparaît comme :
– un écrivain qui donne à voir ses pensées avec une exceptionnelle clarté.
– un écrivain qui synthétise en quelques mots ce que d’autres mettraient des pages à dire.
– un écrivain qui procède par séries d’intuitions plutôt que de façon déductive.
Osons dire, à ce propos, que la clarté de style de Lanza del Vasto est trompeuse. Des phrases très simples sont, chez lui, l’expression de pensées très profondes. Là où il atteint à une parfaite transparence, ce qu’il nous dit à toutes les chances d’être du diamant !
Après ces considérations sur le style, intéressons-nous au contenu de l’acte philosophique. Si la philosophie est un élan vers la connaissance, que s’agit-il de connaître ? La réponse, ici encore, remonte à la plus haute Antiquité : « Connais-toi toi-même ». Cette maxime socratique est pour Lanza la devise de toute philosophie authentique.
Il ne s’agit pas d’une introspection de type psychologique, ni d’un quelconque repli sur soi, mais d’une attention à ce que nous portons en nous de plus mystérieux et qui ne demande qu’à s’exprimer. « La philosophie est la conscience de l’expression[11] », dit Lanza. Elle ne plonge au-dedans que pour jaillir au-dehors. Elle est la captation d’une source.
Ainsi le philosophe ne s’enferme pas dans une citadelle intérieure, ne cultive aucune autosuffisance. Il est habité, dit Lanza del Vasto, par une « éternelle soif[12] », par une « joie désespérée[13]. » Il n’est pas installé dans ses certitudes, mais se tient comme à la pointe de lui-même, tourné vers une vérité qui le dépasse.
Une telle philosophie est donc beaucoup plus qu’une activité intellectuelle. Elle engage l’être entier, elle est une expérience totale. « La philosophie est une science de vie[14] », dit Lanza, qui s’est toujours refusé à y voir seulement une discipline universitaire. « Je ne veux pas être de ce qui n’apprennent la philosophie que pour l’enseigner[15] », écrit-il en 1935, au moment où il renonce à y faire carrière. Déjà en 1933 il notait : « J’ai fait des études de philosophie, il est donc juste que je n’ai d’autre métier que celui de vivre.[16] »
Vivre ! Telle est l’occupation véritable du philosophe, plus que l’acquisition de connaissances érudites. Car le monde des idées n’est pas un monde à part, mais le cœur même de la réalité. L’intelligence ne doit pas se constituer en faculté séparée, puisqu’elle elle est fondamentalement (le mot le dit : inter–legere) un liant, une exigence d’unité. D’où l’implication totale du philosophe dans ce que les penseurs antiques appelaient la vita philosophica, et dont Pierre Hadot[17] a bien montré qu’elle était une façon d’être, et non pas seulement de connaître. « Le savant sait ce qu’il sait, et, d’autre part, il est ce qu’il est. Mais le philosophe est égal à ce qu’il sait. C’est là la dignité du philosophe[18]. »
Conformer sa vie à sa pensée, c’est engager le corps lui-même dans l’aventure. L’oubli du corps ou son dédain semble à Lanza une des plus graves erreurs de l’intellectualisme. La philosophie est inséparable d’un travail sur soi, d’un mode de vie ascétique, qui la rapproche de la tradition yogique et des « exercices spirituels » de l’Antiquité. Alimentation, sommeil, sexualité, mais aussi langage, tenue, vêtements, loisirs, « rien de ce qui est humain ne lui est étranger[19]. »
La communauté de l’Arche, en ce sens, peut être vue comme un projet de « vie philosophique », de sagesse appliquée. Ne cherche-t-elle pas à mettre en lien et en accord, autant que possible, tous les aspects de l’existence ? Rien ne tenait plus à cœur à son fondateur que cette recherche d’harmonie et d’unité.
Ajoutons toutefois, pour ne pas faire d’un tel projet un idéal austère, qu’il comporte sa part d’imagination, de fantaisie, voire de folie. Si le philosophe aime la sagesse, ce n’est pas pour un mariage de raison : il s’agit d’un amour éperdu. Il est « fou de sagesse » ! Et si Lanza del Vasto devint sage, c’est par des chemins de vagabondage et au prix d’une certaine marginalité.
« J’ai mon savoir dans les livres du vent[20] », confesse ce philosophe du temps où il était un « doux bandit ». Sa métaphysique, il la trouva moins dans les livres que sur les routes. Il nous dit : « Mets-toi donc en marche avec toute ta vie, et que la route fasse chanter ton corps de roseau sec et tes jambes de vent[21] ! » Et encore : « Dans des chemins que nul n’avait foulés, risque tes pas. Dans des pensées que nul n’avait pensées, risque ta tête[22]. »
La philosophie est donc pour Lanza del Vasto, vous l’avez compris, un engagement personnel de tout l’être en quête d’une vérité qui le transforme. Il compare volontiers cette quête à celle de l’alchimie, non en tant qu’activité plus ou moins bizarre et magique, mais dans sa signification profonde et spirituelle. Car ce que les alchimistes, on le sait, cherchaient dans la pierre philosophale (quel beau mot !), ce n’était pas l’or matériel ni le moyen de s’enrichir : leur visée était un autre ordre. Plus qu’à une maîtrise des éléments extérieurs, c’est à une transmutation intérieure que l’intelligence humaine doit tendre. Ah ! si nos savants, parfois tentés de jouer les apprentis sorciers, pouvaient mieux le comprendre !
Mais il faut faire un pas de plus et définir précisément quel est le contenu propre, le concept-clé de la philosophie telle que la comprend Lanza del Vasto. Car l’attitude que nous venons de décrire débouche, avec une sorte de stupéfaction, sur une intuition maîtresse : celle du Lien entre toutes les choses, de leur intime Relation.
Telle est la grande affaire du philosophe, ce qu’il s’agit pour lui de penser avant tout et par-dessus tout, ce que lui seul a pour mission de penser : l’universelle liaison, la jonction entre tous les savoirs. « La philosophie est nécessairement une vision globale du monde. […] En philosophie, tout s’équilibre et se compénètre[23]. » Dès sa Thèse de 1928, et de façon constante dans les années qui suivent, Lanza del Vasto réitère ce propos unificateur. « Le philosophe n’est-il pas celui dont la pensée relie tout avec tous, et qui relie toute sa personne à sa pensée par tous ses actes[24] ? » De part en part, la philosophie est synthétique :
Elle l’est dans son principe, car elle repose nécessairement sur un Critère. Même une philosophie critique ou sceptique, en effet, a son dogme, implicite ou caché. « Il n’y a pas de critique sans critère[25] », pas de discours philosophique sans règle logique. Et ce fondement est indémontrable, car s’il fallait le démontrer, ce serait à l’aide d’un autre fondement qui, lui, n’aurait pas besoin d’être démontré.
Elle l’est dans sa méthode qui est de ne rien exclure, de s’intéresser à tout pour tout corréler, y compris les opposés, tout concilier, y compris les contraires. « La méthode synthétique est la méthode propre de la philosophie[26] », dit Lanza. Nous montrerons plus loin ce qui caractérise cette méthode synthétique et dialectique, en la différenciant de celle de Hegel.
Elle l’est, enfin, dans son but ultime qui n’est rien de moins que la Réalité absolue et infinie. Elle rencontre ici la théologie comme une discipline-sœur, avec laquelle elle converge sans concurrence, et la Religion comme l’expérience de cet Absolu que la philosophie contemple par la pensée. « Le mystique est l’amant de Dieu. Le philosophe est l’ami de Dieu[27]. » Raison et foi culminent dans une seule Vérité !
Cet immense projet a pris très tôt, chez Lanza del Vasto, la forme d’une « somme philosophique » qu’il voyait comme le projet principal de sa vie. « La Trinité spirituelle, grande pyramide future. Je la regarde avec ferveur, mais non sans quelque effroi. Car il faudra des années de réflexions, d’études, de découvertes. Mais quand je l’aurais achevée, je pourrai mourir[28]. »
Mesure-t-on assez l’énergie et la ténacité avec lesquelles il y travailla dans ses années de jeunesse ? « Je veux m’immoler à mes pensées : mourir en elles[29] », écrivait-il dès l’âge de 25 ans. À 32 ans, il croit toucher le bout de ces efforts : « Une fois la Trinité achevée et mes papiers mis en ordre, il me restera à trouver la meilleure mort[30]. » Mais il lui reste encore près de cinquante ans à vivre, et nous savons qu’il ne fera paraître le livre que beaucoup plus tard…
Pendant toutes ces années, Lanza n’a jamais renoncé à faire connaître sa grande intuition. « J’ai eu beau me distraire et parcourir le monde à ma guise, penser autant que faire se peut à autre chose, elle était là derrière, à la source de mes pensées, cette conception trinitaire de l’homme et du monde[31]. » Il portait en lui « sa » philosophie, « encore que l’adjectif possessif soit ici bien impropre, car c’est elle qui m’a possédé dès le commencement, et non moi elle. Elle était. Elle dictait. Et moi j’ai dû me rendre[32]. »
Si les grands penseurs, comme on le dit parfois, n’ont qu’une pensée à transmettre, une idée maîtresse à communiquer, Lanza est de ceux-là. De même qu’en tant que poète, il est l’homme d’un seul recueil, Le Chiffre des choses, en tant que philosophe il est l’auteur d’une seule œuvre (quoique trois fois écrite), La Trinité spirituelle. C’est autour de ce centre, comme d’un sanctuaire, que se dispose toute son œuvre qui se présente, dit Arnaud de Mareuil, « comme un monument de pensée ou, pour mieux dire, comme une basilique d’architecture romane[33]. »
Ne craignons pas de redire qu’il s’agit d’un système au sens plein et positif du terme. Tout, dans cette pensée, est équilibre, correspondance, conciliation et complémentarité. Le rythme trinitaire – les dualités dépassées dans l’unité – scande la réflexion et organise chaque partie du discours comme une clé de compréhension universelle.
J’ai tenté, dans ma propre thèse, de restituer la richesse de ces analyses qui portent sur des sujets aussi divers que l’Espace et le Temps, la Matière et le Mouvement, la Science et la Philosophie, l’Être et la Vie… Impressionnante cathédrale où chaque thème est à sa place, et dont les voûtes se renvoient les échos d’une grande harmonie !
3. La philosophie de Lanza del Vasto
Il est impossible de présenter ici l’ampleur de ce système. Mais il vaut la peine de présenter les trois pôles qui le structurent, les trois dimensions dans lesquelles il se déploie : au dedans, le mystère du Moi ; au-dehors, le mystère de l’Être ; couronnant le tout, le mystère de la Relation.
En chacun de ces domaines, Lanza affronte un des grands auteurs de la philosophie moderne (respectivement Descartes, Kant et Hegel) et leur oppose sa propre vision. J’évoquerai rapidement, de façon non technique, les enjeux de ces trois confrontations.
Le mystère du Moi
Le « Connais-toi toi-même », nous l’avons dit, est au cœur de la philosophie de Lanza del Vasto. Mais quel est ce Moi qu’il s’agit de connaître ? Une tentation courante, présente chez Descartes, est de l’identifier avec la pensée. « Je pense, dont je suis », déclare celui-ci, et le corollaire inévitable est le suivant : « Je suis une chose qui pense[34]. » Mais la question se pose : suis-je mon intelligence, une raison raisonnante adjointe à un corps-machine ?
Le cartésianisme, on le sait, ne connaît que deux substances : l’esprit, identifié à la raison, et la matière, obéissant à des lois mécaniques. Lanza del Vasto conteste ce dualisme. Il lui reproche d’ignorer le plan intermédiaire : celui de la vie et de la sensibilité.
En effet, lorsque j’affirme « je pense », il serait plus juste de préciser : « Je sens que je pense ». Ma conscience n’est pas seulement une aptitude à raisonner, mais aussi, et plus fondamentalement, une capacité à sentir, éprouver, s’éprouver soi-même. Telle est la définition même de la vie, comme l’a montré le philosophe Michel Henry[35] : une « auto-affection » qui nous rend sensible à notre propre énigme, qui nous fait assumer notre existence comme une flamme fragile et un précieux trésor.
Corrigeons donc la formule de Descartes et osons dire : « Je sens donc je vis[36]. » Outre l’intelligence, reconnaissons en nous une autre puissance, plus intérieure, mais qui n’a rien d’inférieur : la Sensibilité, source de nos affections, de nos émotions, de nos intuitions, de notre goût du beau…
La philosophie a longtemps déprécié cette dimension de l’esprit humain en y voyant une forme impure et trouble de la conscience. Depuis Platon, et plus encore depuis Descartes, la raison est censée tenir les rênes du Moi, voire se l’approprier entièrement. Lanza del Vasto résiste à cette hégémonie de l’intelligence et accorde une grande place à la sensibilité, non seulement comme faisant partie du mystère du Moi, mais comme irriguant tous les aspects de ce mystère. Nous sommes de part en part des êtres sensibles, depuis notre plus humble contact avec les choses matérielles jusqu’à la plus haute forme d’expérience mystique.
La réflexion de Lanza del Vasto accordera donc, à la différence de celle de Descartes et de beaucoup d’autres penseurs, une large place à l’Esthétique. Elle réfléchit abondamment sur l’Art comme épanouissement de la sensibilité, à côté du Savoir comme épanouissement de l’intelligence. Mais une troisième faculté, reliant les deux autres, doit encore être mise en évidence. Car l’intellectualisme classique ne néglige pas seulement les richesses de la sensibilité, mais celles d’une autre puissance, centrale et unificatrice qui est le centre ultime du Moi : la volonté.
Derrière le « Je pense donc je suis » de Descartes, se tient un « Je veux donc je suis[37] » encore plus essentiel : car non seulement je suis, mais je veux être ! Tout notre être, pensant et sensible, prend appui sur cet élan primordial d’affirmation et de don de soi qui nous rend responsables de nous-mêmes, et qui nous oriente vers un troisième champ d’accomplissement de notre personne, plus noble encore que l’Art et le Savoir : celui de l’Éthique et de la Mystique, de l’Action comme relation aux autres et de la Religion comme relation à Dieu.
Ainsi l’esprit est une triade : sensibilité, intelligence, volonté s’entrelacent et s’impliquent toujours l’une l’autre. Telle est la trinité spirituelle qui, en l’homme, évoque et reflète la Trinité divine. Car pour la théologie chrétienne, le Soi divin, lui aussi – lui avant tout –, est à la fois un et trine…
L’anthropologie de Lanza del Vasto est très riche, plus encore que ces quelques lignes ne permettent de le montrer. Elle est solidaire d’une théologie trinitaire, comme je viens de le suggérer, mais aussi d’une technique de travail sur soi, d’une éthique communautaire, d’une vision sociale. Elle fait appel à d’autres triades qui complètent et compliquent celle des trois facultés : l’esprit, l’âme et le corps ; la personne, la personnalité et le personnage ; le Sage, le Saint et le Héros…
Toutes ces analyses se complètent et mériteraient d’être étudiées de façon attentive et nuancée. Car le mystère du Moi n’est réductible à aucun schéma : il est toujours plus que la somme des éléments qui le composent. Il est leur liant, leur unité, leur impalpable relation. Voilà qui pose bien des questions et donne, pour longtemps, de quoi penser aux métaphysiciens !
Le mystère de l’Être
Après le Moi, pôle subjectif de la métaphysique de Lanza del Vasto, venons-en à l’Être, son pôle objectif. Il fallait à un philosophe du XXe siècle un certain courage pour en parler : car l’ontologie, comme discours sur l’Être, est presque banni du champ de la pensée moderne. N’avons-nous pas appris, depuis Kant, que l’Être est hors de notre portée ? Le criticisme kantien a voulu discréditer « toute métaphysique future » qui prétendrait parler du Réel tel qu’il est[38]. Nous n’avons accès, explique Kant, qu’aux phénomènes, c’est-à-dire aux apparences sensibles du réel, non à la « chose-en-soi » qui reste hors de portée de notre entendement.
Lanza del Vasto connaît cette pensée, très influente dans les milieux universitaires italiens au début du XXe siècle. Mais il la conteste et entreprend une « critique de la Critique de la raison pure » de Kant, pour sortir l’esprit de la « prison de verre[39] » où cette philosophie l’enferme.
L’Espace et le Temps ne sont-ils, comme le dit Kant, que des « formes a priori de la sensibilité », c’est-à-dire des structures de notre esprit indépendantes de la réalité extérieure ? Non : ils sont le milieu où notre corps et notre esprit se déploient, ils font partie avec eux de cette Réalité totale. Ils ne relèvent pas que de l’apparaître, mais de l’être.
De même, les catégories de notre entendement (dont Kant fait un inventaire détaillé et célèbre) sont-elles seulement des outils intellectuels que notre esprit se donne à lui-même ? Non, répond Lanza : elles sont, en nous, un reflet de la réalité en soi.
J’évoque ici un aspect assez technique – que les non-philosophes me pardonnent – des analyses de la Thèse de 1928 et de sa réécriture au début des années 1930. En s’attaquant à la Table des catégories de Kant (12 concepts répartis en 4 groupes : Quantité, Qualité, Relation, Modalité), Lanza se montre un redoutable logicien ! Le travail conceptuel le plus abstrait, bien qu’il apparaisse peu dans l’ensemble de l’œuvre, en est une face cachée, mais fondatrice.
Lanza, en effet, réorganise complètement la liste de Kant et lui donne une forme ternaire :
– à la Quantité, il associe la pensée calculatrice, les sciences physico-mathématiques, qui mesurent la réalité du dehors.
– à la Qualité, il associe l’intuition sensible et intellectuelle qui pénètre le réel et en éprouve les caractères intimes.
– puis il s’interroge : à l’articulation de ces deux plans, quel concept unifiant les rassemble et les dépasse ? Le Viatique relate les étapes de cette recherche, qui prend la forme d’une enquête métaphysique[40]. Lanza et son frère Lorenzo en sont les détectives… jusqu’au jour où, chacun de leur côté, ils trouvent la clé de l’énigme : Quantité, Qualité… Valeur ! Tel est le troisième pôle, qui renvoie, bien sûr, à la volonté et à la morale.
Ainsi la structure de l’esprit humain épouse celle de l’Être qui cherche à connaître. Entre le Moi et la Réalité, il n’y a pas séparation, mais Rapport. L’erreur de Kant est d’avoir isolé le sujet de l’objet en faisant de la « chose-en-soi » un point de fuite, un horizon inaccessible, un noumène caché derrière les phénomènes.
Une telle coupure entre l’être et l’apparaître est inacceptable pour Lanza, qui répond : l’apparaître n’est pas une apparence, il est une apparition ! L’Être se donne à voir et à connaître. Le monde que nous voyons et touchons n’est pas une construction mentale, mais l’épiphanie d’une Réalité. Le dehors révèle et signifie le dedans : à nous de trouver, entre eux, le passage…
Le mystère de la Relation
Ici se dessine l’aspect le plus original de la métaphysique de Lanza del Vasto. Je suis conscient qu’en cette fin de journée, il peut vous demander un certain effort intellectuel, car il modifie grandement peu nos modes de pensée habituels. Faisons quand même cette dernière ascension, voulez-vous ? Je vous promets qu’au sommet, l’horizon s’éclairera.
À toutes les étapes de sa réflexion, Lanza constate que les choses et les êtres ne sont pas pensables sans les liens qui les mettent en relation les uns avec les autres. Cela est vrai sur tous les plans : spirituel et conceptuel, mais aussi matériel, biologique, écologique… Rien n’est à part, tout se tient ! C’est tellement vrai que, depuis Einstein, des aspects de la réalité qui étaient considérés comme totalement indépendants l’un de l’autre sont désormais corrélés : l’espace et le temps, par la théorie de la relativité restreinte ; l’espace, le temps et la matière, par la théorie de la relativité générale ; l’énergie, la masse, et la vitesse de la lumière par le fameux e=mc².
Lanza del Vasto (qui l’eût cru ?) s’est passionné pour ces découvertes scientifiques. La Relativité n’est-elle pas une illustration frappante de sa vision du monde ? Mais de cette théorie physique, encore faut-il dégager la portée philosophique. Celle-ci tient en une phrase, que Lanza place en tête des Thèses de 1928 et de 1932, qui revient comme un leitmotiv dans toue son œuvre philosophique, et qui est le sésame ouvre-toi de sa métaphysique :
| Si tout est relatif, l’Absolu par soi-même se pose : c’est la Relation[41]. |
Qu’est-ce à dire ? Sinon que le lien entre les êtres a plus d’être que les êtres eux-mêmes. Sinon que l’Être est moins dans les choses que dans ce qui les relie.
Voici une ontologie bien étrange, et bien distincte de l’ontologie traditionnelle que Kant a voulu démolir. Car il ne s’agit pas ici de réactiver le réalisme médiéval, mais bien de penser le Réel sur d’autres bases et à nouveaux frais. Lanza del Vasto ne propose rien de moins qu’une ontologie relationnelle, pour laquelle la Relation est l’essence même de l’Être, sa source première, et non pas un lien a posteriori.
Entendons bien : la Relation n’est pas seconde ni secondaire, elle n’est pas un lien établi, après coup, entre des êtres qui lui préexistent. C’est elle qui fait exister les êtres et les soutient dans l’être. Tu envoies ton Esprit, ils sont créés […], tu retires ton souffle, ils expirent, dit le Psaume[42] : ce rôle de l’Esprit est exactement celui que Lanza reconnaît à la Relation. Si elle irrigue tout l’univers, de la plus lointaine étoile à la plus infime particule, c’est parce que tout naît d’elle.
« Toute détermination est une négation », disait Spinoza[43]. Lanza del Vasto dirait plus justement : « Toute détermination est une relation ». Tout être se définit par ses relations aux autres êtres, et à la Relation comme jaillissement même de l’Être. Saint-Exupéry l’avait pressenti, qui disait : « Tu es nœud de relations et rien d’autre. Et tu existes par tes liens[44]. » Est-il besoin de montrer combien cette thèse est vraie aussi du point de vue psychologique, et rappeler l’importance de la relation aux autres dans la constitution de la personnalité de chacun ?
Mais pour rester sur le terrain de la métaphysique, il faut évoquer un autre philosophe avec lequel Lanza entre ici en débat. Hegel, son « ennemi intime », n’avait-il pas affirmé, déjà, une thèse très semblable à la sienne ?
La dialectique hégélienne, en effet, a beaucoup de points communs avec la pensée de Lanza del Vasto. Pour Hegel, le Réel se déploie de façon ternaire (le célèbre « thèse, antithèse, synthèse »), chaque moment ou aspect de cette dialectique étant inséparable des autres. L’Être est un « processus » dans lequel tout s’enchaîne, l’Esprit est l’âme et le moteur de ce devenir infini dans lequel la Raison se concrétise et se réalise.
Selon une autre formule célèbre, pour Hegel, « tout ce qui est réel est rationnel, et tout ce qui est rationnel est réel ». Ici encore, Lanza corrigerait cette formule et dirait plus exactement : « Tout ce qui est réel est relationnel, et tout ce qui est relationnel est réel ».
Car un premier défaut de l’hégélianisme est sa confiance absolue en la Raison. Hegel est complice des excès du rationalisme, qui exalte l’intelligence aux dépens de la sensibilité et de la foi. Dans la triade de l’« Esprit absolu », ne place-t-il pas le Savoir au-dessus de l’Art et de la Religion ? Lanza conteste cette préséance et corrige le schéma : c’est la Religion (le mot le dit !) qui est le lien ultime et la forme suprême de la culture humaine, transcendant l’Art et la Science et les orientant vers leur fin[45].
Mais la principale critique de Lanza del Vasto adresse à Hegel concerne l’essence même de sa dialectique. Celle-ci, en effet, est de type conflictuel : c’est par négation de la thèse que surgit l’antithèse, et par négation de la négation qu’advient la synthèse. Autrement dit, la contradiction est pour lui le moteur de l’histoire.
D’autres penseurs ont soutenu ce point de vue, depuis Héraclite pour qui « le conflit est le père de toutes chose[46]. » jusqu’à Marx et sa théorie de la lutte des classes. Mais si le conflit et la violence s’affichent de façon flagrante (et affligeante) dans les sociétés humaines, sont-ils pour autant le fond même de la Réalité ?
Lanza del Vasto a une autre approche, dont on devine le lien avec la non-violence. À la dialectique hégélienne, basée sur la contradiction, il substitue ce qu’il nomme une dialectique de la Conciliation.
L’idée n’est pas entièrement nouvelle, et Lanza del Vasto reconnaît volontiers, ici, sa proximité avec un philosophe du XVe siècle en qui il voit (le sait-on assez ?) un modèle et un maître : Nicolas de Cues[47]. Celui-ci affirmait la « coïncidence des opposés à l’infini » (coincidentia oppositorum ad infinitum), thèse géniale que Lanza approuve et prolonge.
Car l’idée de Conciliation nous oriente vers le sens ultime de sa métaphysique de la Relation. Les opposés, les contraires, les contradictoires mêmes, ne sont pas condamnés à s’affronter pour surmonter leur opposition. Conciliation et réconciliation sont possibles : non comme un compromis terne et médiocre, mais comme la marque de l’Infini dans le fini.
Non, la violence n’est pas, comme on le dit parfois, « l’accoucheuse de l’histoire » ; ce qu’elle engendre est mort-né. Non, le conflit n’est pas, comme Hegel semble le croire, la clé de toute réalité. La « négation de la négation », comme la violence qu’on oppose à la violence, ne fait que la perpétuer – cela aussi, les faits le prouvent de façon incontestable.
La dialectique hégélienne reste donc prisonnière des dysfonctionnements tragiques et des convulsions de l’histoire humaine. À la logique implacable du conflit, il faut substituer la logique suréminente de la Conciliation. Tel est la vraie nature de la Relation : unir sans exclure, distinguer sans séparer.
La Croix du Christ et le message de Gandhi, ici, convergent dans une même confiance faite aux forces de Vie qui, seules, peuvent guérir l’humanité de ses blessures.
Car enfin que désigne et signifie ce concept métaphysique, apparemment si abstrait, de la Relation ? Quel est ce courant universel qui circule entre tous les êtres et les relie de manière pensable et impensable ? Quel est ce secret originel, dont chacun se reçoit et pour lequel il vibre avec passion ? Quelle est cette force qui, dit Dante, move il sole el’altre stelle ?
Cette unité vivante, active dans l’atome, dans la plante et dans la bête ; cette vibration que l’homme et la femme pressentent dans l’union de leurs corps et de leurs cœurs ; cette vérité que l’intelligence, parfois, entrevoit comme un fil subtilement tendu entre soi et le monde : osons lui donner son vrai nom, qui est l’Amour.
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- Lanza del Vasto, Viatique VII, inédit, 1345. ↑
- Lanza del Vasto, Le Viatique II, XII, 15, p. 90. ↑
- Lanza del Vasto, Le Viatique I, p. 12. ↑
- Ibid., p. 13. ↑
- Lanza del Vasto, Enfance d’une pensée (Paris, Denoël, 1970), Éclats de vie et pointes de vérité (1973), La Conversion par contrainte logique (1974), Rien qui ne soit tout (1975), rassemblés par Arnaud de Mareuil dans Le Viatique I, Monaco, Éditions du Rocher, 1991. ↑
- Daniel Vigne, La Relation infinie. La Philosophie de Lanza del Vasto, Thèse de Doctorat en Philosophie, Université Paris IV-Sorbonne, 2005, 2 vol., 1123 pages [à paraître aux Éditions du Cerf]. ↑
- Lanza del Vasto, « Le réveil des justes », dans Le Chiffre des choses, Paris, Denoël, 1972, p. 16. ↑
- Lanza del Vasto, Una Concezione dell’Etica e del Diritto, inédit, 2, p. II (trad.). ↑
- M. Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1989, p. II. ↑
- Lanza del Vasto, Viatique X, inédit, 2472 (août 1925). ↑
- Lanza del Vasto, Una Concezione dell’Etica e del Diritto, inédit, 3, p. III (trad.). ↑
- Lanza del Vasto, Gli Approci della Trinità Spirituale, inédit, A3. 3, p. 43 (trad.). ↑
- Ibid., 1. 21, p. 33 (trad.). ↑
- Lanza del Vasto, Viatique XIX, inédit, 6712 (trad.). ↑
- Lanza del Vasto, Le Viatique II, XVIII, 45, p. 260. ↑
- Lanza del Vasto, Le Viatique II, XVII, 18, p. 224. ↑
- Pierre Hadot, Exercices spirituels et philosophie antique, Paris, Albin Michel, 1981 ; Qu’est-ce que la philosophie antique ?, Paris, Gallimard, 1995 ; La Philosophie comme manière de vivre, Paris, Albin Michel, 2001. ↑
- Lanza del Vasto, Principes et Préceptes du retour à l’évidence, CLXVIII, p. 90. ↑
- Selon la célèbre formule de Térence dans Le bourreau de soi-même, I, 1, 77. ↑
- Lanza del Vasto, « La maison de vent », Le Chiffre des choses, p. 219. ↑
- Lanza del Vasto, Principes et préceptes du retour à l’évidence, VII, p. 10. ↑
- Ibid., CLXIII, p. 89. ↑
- Lanza del Vasto, Una Concezione dell’Etica e del Diritto inédit, 6, p. V (trad.). ↑
- Lanza del Vasto et Luc Dietrich, Le Dialogue de l’amitié, p. 92 (Chrysogone). ↑
- Lanza del Vasto, Gli Approci della Trinità Spirituale, inédit, A1, p. 1 (trad.). ↑
- Lanza del Vasto, La Trinità Spirituale, inédit, 3. 31, p. 109 (trad.). ↑
- Lanza del Vasto, Viatique XI inédit, 3374. ↑
- Lanza del Vasto, Le Viatique I, IV, 7, p. 137. ↑
- Lanza del Vasto, Viatique XI inédit, 3367. ↑
- Lanza del Vasto, Viatique XVII inédit, 6052 (trad.). ↑
- Lanza del Vasto, Le Viatique I, I, p. 12. ↑
- Ibid., p. 11. ↑
- Lanza del Vasto, Le Viatique I, Avertissement pour la deuxième édition, p. 7. ↑
- René Descartes, Méditations métaphysiques, Méditation seconde, Paris, GF-Flammarion, 1979, p. 85. ↑
- Michel Henry, La Barbarie, Paris, Grasset, 1987, p. 30 ; cf. Phénoménologie de la vie, Paris, PUF, coll. Épiméthée, 2003 (t. I et II) et 2004 (t. III et IV). ↑
- Lanza del Vasto, La Trinité spirituelle, p. 186 ; René Doumerc, Dialogues avec Lanza del Vasto, p. 150. ↑
- Lanza del Vasto, Viatique XII, inédit, 3570 ; Gli Approcci della Trinità spirituale, inédit, A3. 1, p. 37 (trad.). ↑
- Emmanuel Kant, Prolégomènes à toute métaphysique future qui pourra se présenter comme science, 1788. ↑
- Lanza del Vasto, Le Viatique II, X, 49, p. 36. ↑
- Lanza del Vasto, Le Viatique I, II, 6, p. 67 ; III, 3, p. 97 ; III, 19 et 21, p. 110 ; III, 22, p. 112 ; III, 25, p. 113 ; III, 26, p. 114. ↑
- Lanza del Vasto, Le Viatique I, II, 21, p. 80 ; IV, 1, p. 135 ; V, 18, p. 189 ; VII, 32, p. 265 ; L’Homme libre et les ânes sauvages, p. 90 ; Nouvelles de l’Arche, XXVIII (1979-1980), p. 68 ; Les Étymologies imaginaires, p. 236 ; La Trinité spirituelle, p. 208. ↑
- Psaume 103 (104), 30 et 29. ↑
- Baruch Spinoza, Lettre 50, à Jarig Jelles ; cf. Œuvres, trad. C. Appuhn, t. 4, Paris, GF-Flammarion, 1966, p. 284. ↑
- Antoine de Saint-Exupéry, Citadelle, Paris, Gallimard, 1948, p. 477. ↑
- On voit d’ailleurs ce qu’il advient d’une culture décapitée, où l’Art n’est plus qu’une coquetterie subjective et la Science une domination aveugle. ↑
- Héraclite, Fragment 53 (Hippolyte, Réfutation des toutes les hérésies, IX, 9, 4). ↑
- Nicolas de Cues (1401-1464) est notamment l’auteur du traité De la docte ignorance, trad. L. Moulinier, Paris, éd. de la Maisnie, 1979 (19301) ; cf. également Trois traités sur la docte ignorance et la coïncidence des opposés, trad. F. Bertin, Paris, Cerf, 1991. Cf. Lanza del Vasto, La Trinité spirituelle, p. 181-183. ↑