L’homélie d’Origène sur l’arche de Noé

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Cathédrale de Monreale, Palerme© D.Vigne 2025

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1990 Articles

Daniel Vigne, « L’homélie d’Origène sur l’arche de Noé », dans Connaissance des Pères de l’Église 40 (1990), p. 12-15 (sans les notes, ici ajoutées). [pdf]

L’homélie d’Origène sur l’arche de Noé

La deuxième Homélie sur la Genèse d’Origène a été prononcée à Césarée de Palestine dans les années 240. Origène avait attendu l’âge de la soixantaine pour permettre aux tachygraphes de prendre note de ses prédications. Il ne s’agit donc ni d’un commentaire improvisé, ni d’une œuvre de jeunesse, mais d’une expression fidèle et mûrie par le temps de l’exégèse origénienne.

Le texte grec de l’homélie est en partie connu. Une centaine de lignes, seul fragment existant de la version originale des Homélies sur la Genèse, sont citées par Procope et la tradition des Chaînes. Mais c’est dans la traduction latine de Rufin, établie vers l’an 400, que l’homélie entière a été conservée et transmise. Elle a ainsi, paradoxe qui vaut pour toute l’œuvre d’Origène, moins influencé le monde grec que le monde latin.

Traduites dans la collection « Sources Chrétiennes » dès 1944, les Homélies sur la Genèse ont été en 1976 et 1985 l’objet de nouvelles éditions qui suffisent à en prouver l’importance. Leur éditeur Louis Doutreleau voyait en elles une œuvre « déterminante » non seulement pour l’exégèse, mais pour la pensée et la spiritualité chrétiennes. Je me propose de commenter cette homélie de manière à la fois foncièrement respectueuse et légèrement critique. Saine manière, je crois, de recevoir des Pères ce qu’ils ont de meilleur à nous donner.

1. Le sens littéral : un pro-texte

Le début de l’homélie indique nettement la direction à suivre. Partant du textu historiae, il s’agit de s’élever au « sens mystique et allégorique de l’intelligence spirituelle ». Les problèmes posés par le premier doivent autant que possible être résolus : mais une science plus haute doit nous faire accéder aux « secrets » de la Parole divine.

Origène est en effet convaincu que la Bible « n’a pas été écrite pour nous raconter des histoires anciennes, mais pour notre instruction salutaire[1] » et qu’il faut dépasser un niveau de lecture simpliste et immédiat. Inspirées par l’Esprit, les Écritures ont pour sens « non seulement celui qui est apparent, mais aussi un autre sens, qui échappe à la plupart des gens[2] ».

Le texte n’est en quelque sorte qu’un pré-texte. À travers la lettre, il faut chercher l’esprit qui est au-delà de la lettre. L’approche origénienne de la Bible, si respectueuse qu’elle soit de son sens littéral, est entièrement commandée par cet axiome et relativisée par lui. Osons le dire : en tant que telle, la lettre des Écritures intéresse peu Origène. Mais en tant qu’inspirée et riche de sens, elle mérite d’être scrutée de près.

Une approche sélective

Omettant tout autre aspect du récit du Déluge, notre prédicateur fait donc choix de 5 versets dont 3 concernent le plan de l’arche, ses dimensions, son organisation interne[3]. Ce sont exclusivement ces versets qu’il veut commenter – ou peut-être vers eux que l’Esprit le dirige ? Quoi qu’il en soit, cette façon de faire a une intention pédagogique très différente de la démarche méthodique et scientifique qui nous est aujourd’hui familière. Origène n’aborde pas le texte comme un tout objectif, dont il faudrait donner d’abord l’idée d’ensemble ou le plan : il va droit aux détails, apparemment insignifiants, dont il veut montrer qu’ils ont une profonde signification.

Le caractère « prémédité » de cette démarche se confirme dans la manière dont Origène décrit à ses auditeurs l’arche de la Genèse. En apparence, il ne fait qu’agrémenter le texte de quelques considérations concrètes sur la construction de l’arche. En réalité, son discours est déjà spirituel, ou plus précisément ordonné à l’interprétation spirituelle qui le sous-tend et qu’il prépare.

Une pyramide à cinq étages

L’arche a pour Origène une forme pyramidale, « se rétrécissant progressivement du bas jusqu’au sommet, et là réduite à la dimension d’une coudée ». Rien n’interdit de l’affirmer, mais rien, il faut l’avouer, ne l’indique dans le texte. C’est « en esprit » que notre prédicateur voit l’arche ainsi, conformément à sa propre structure mentale et spirituelle[4].

Conscient du caractère arbitraire de sa description, qui contredit les représentations spontanées qu’on se fait d’un tel navire[5], Origène revient plus loin sur l’idée d’arche pyramidale, et tentera de la justifies à l’aide d’arguments nautiques plus ou moins convaincants : stabilité, étanchéité… Qu’importe : l’essentiel est le schéma vertival et hiérarchique qui commande, comme nous le verrons, toute la suite de l’homélie.

Les étages de l’arche sont présentés selon le même principe. Dans la Bible, leur nombre n’est pas très clair : un, deux, trois étages ? Une tradition juive[6] citée par Origène comble cette incertitude et parle de deux étages inférieurs et trois étages supérieurs ainsi répartis :

3 – hommes

2 – animaux dociles

1 – bêtes sauvages

2 – nourriture

1 – fumier

L’apparente naïveté des explications origéniennes sur l’étage réservé au fumier (pour éviter que son odeur insupportable incommode les passagers) ou à la nourriture (avec des animaux en surnombre pour nourrir les carnivores) ne trompe personne. Si Origène fait appel à l’exégèse « matérialiste » et rabbinique qu’il combat par ailleurs avec tant de constance, c’est uniquement dans la mesure où il va l’utiliser en un sens spirituel.

C’est de la même manière que se comprennent les remarques d’Origène sur les « bois équarris » et le bitume formant la coque de l’arche, sur les « niches » séparant les divers genres d’animaux, et sur la « porte » fermée par Dieu au moment du Déluge. Ces détails ne sont soulignés comme réalités que pour être par la suite expliqués comme symboles ; ce sera le but de l’interprétation spirituelle. Mais avant de passer à ce second niveau de lecture, Origène doit résoudre une petite question… de taille.

Pas même quatre éléphants !

Disciple de Marcion, le philosophe Apelles avait écrit à la fin du IIe siècle un recueil de Syllogismes contre l’Ancien Testament. Il y dénonçait le récit de l’arche comme une pure invention : comment, d’après les mesures indiquées par la Bible, celle-ci aurait-elle seulement pu contenir quatre éléphants ? L’hérétique concluait : « Il est clair que l’histoire a été inventée et puisqu’il en est ainsi, il est clair que cette Écriture n’est pas de Dieu. »

L’objection en elle-même est de peu de portée pour Origène, habitué à résoudre les apories et les impossibilités du texte biblique, mais la conclusion d’Apelles est inacceptable. C’est pourquoi il prend la peine de réfuter l’objection, usant pour cela d’un argument savant et mathématique.

En effet, affirme Origène, les « coudées » dont parlait Moïse, instruit dans toute la sagesse des Égyptiens (Ac 7, 22), n’étaient pas des coudées ordinaires, mais des [p. 13] mesures géométriques valant de six à trois cents fois plus ! La longueur réelle de l’arche, lit-on dans le Contre Celse (IV, 41), aurait été de neuf myriades de coudées : environ 45 kilomètres…

Je doute qu’Origène se veuille ici tout à fait sérieux. La surenchère érudite qu’il oppose à la science d’Apelles est ironique. Il n’adopte qu’en apparence l’esprit de géométrie, dirait Pascal, de son adversaire. C’est plutôt de l’esprit de finesse que sa réponse relève. Elle tient en un principe simple :

L’Écriture a toujours un sens spirituel, mais elle n’a pas toujours un sens corporel ; car il est souvent démontré que le sens corporel est impossible[7].

Au fond, il importe peu à Origène que les mesures de l’arche indiquées par la Bible paraissent insuffisantes. La réponse de convenance qu’il oppose à Apelles est une invitation à comprendre le texte sur un autre plan. Origène ne s’est fait le défenseur de la lettre que parce qu’elle est le chemin de l’esprit.

2. Le sens spirituel : une révélation

« Prions d’abord », dit Origène, et cette phrase n’est pas de pure convenance. « Il est absolument nécessaire de prier pour comprendre les choses divines », écrit-il à son disciple Grégoire[8]. En effet, l’intelligence spirituelle des Écritures n’est pas une activité ordinaire : elle engage pour l’auteur toute la vie spirituelle. Comme le souligne H. de Lubac, « son processus est identique en son principe au processus de la conversion. […] Entre la conversion au Christ et l’intelligence des Écritures, il y a causalité réciproque[9]. » Origène lui-même l’affirme :

Les paroles de l’Écriture nous sont d’autant moins claires que notre conversion à Dieu est moins sérieuse[10].
Tant que nous lisons les divines Écritures sans les comprendre, tant qu’elles nous sont obscures et fermées, nous ne sommes pas encore tournés vers le Seigneur ; car si nous étions convertis au Seigneur, sans nul doute le voile nous serait ôté[11].

C’est donc, nous pouvons le croire, au terme d’une profonde écoute intérieure qu’Origène nous livre l’explication spirituelle qui forme la deuxième partie de son homélie. En mesure-t-on assez la nouveauté et l’originalité ? Bien qu’esquissée dès l’époque apostolique, cette exégèse n’avait jamais été développée par un auteur chrétien. Il ne me paraît pas déplacé d’en remarquer l’étonnante cohérence.

Le véritable Noé

En comparant les jours de Noé à ceux du Fils de l’Homme, Jésus s’est présenté comme le nouveau Noé. Origène cite ce texte (Lc 17, 26 ; Mt 24, 27) et l’appuie d’un argument étymologique : si Noé veut dire « le repos » ou « le juste », à qui ce nom convient-il mieux qu’au seul Juste, le Christ, qui a vraiment donné le repos aux hommes ?

Au passage, Origène souligne une apparente incohérence de l’Ancien Testament : alors que Lamek, père de Noé, avait prophétisé que cet enfant apporterait une consolation au monde (Gn 5, 29), le temps de Noé fut plutôt celui de la malédiction et de la colère divines… Mais les paroles de Lamek ont un sens plus profond et visaient le Christ, dit Origène suivi par d’autres commentateurs[12].

L’arche, image de l’Église

Associés au Noé spirituel, les passagers de l’arche sont évidemment les hommes sauvés par lui. Mais chacun à sa place et chacun à son rang. En bon didascale, Origène sait que « tous ne progressent pas ensemble ni de la même façon » et qu’il existe dans l’Église comme dans l’arche des degrés différents.

Un petit nombre de « fils et de proches » est établi au sommet du navire. Il s’agit des intimes disciples du Christ, « unis à lui par la plus étroite parenté », qui bénéficient de sa sagesse et sont en mesure d’enseigner les autres. Discret élitisme, tout orienté vers le service ; rappel qui, au lieu de contrarier notre mentalité égalitaire, est fait pour élever chacun à la hauteur de sa vocation.

L’étage des animaux domestiques correspond d’après Origène au niveau des simples fidèles. L’image est touchante, peut-être un peu humiliante… mais biblique : les disciples du Christ ne sont-ils pas ses brebis, et lui-même un agneau ?

L’étage des bêtes sauvages pose question. Peut-on dire qu’il existe des loups, des chacals, des animaux impurs dans l’Église ? Tertullien et Hippolyte le niaient énergiquement[13]. Moins élitiste qu’on ne pourrait le croire, Origène l’admet. À ce niveau qu’on pourrait appeler celui des malcroyants, se trouvent « ceux chez qui la douceur de la foi n’a pas atténué la violence de la sauvagerie ».

Loin de réserver l’entrée dans l’arche aux « purs », Origène l’ouvre donc aussi grand que possible, et finalement à toute créature. Plus loin en effet, les cinq étages de l’arche sont interprétés comme représentant l’entièreté de la création :

3 – troisième ciel

2 – deuxième ciel

1 – premier ciel

2 – terre

1 – enfers

Ainsi donc les enfers font aussi partie de l’arche, sont intégrés au mystère du salut ! La tradition juive sur le « fumier » de l’étage inférieur de l’arche prend ici un relief inattendu qui vient à l’appui de l’espérance origénienne (jamais affirmée comme doctrine) de l’apocatastase : du salut universel.

Détails de construction

[p. 14] L’arche est compartimentée en cellules ou niches dans lesquelles prennent place les diverses races d’animaux. Tradition juive encore[14], qu’Origène éclaire par la parole du Christ selon laquelle il y a beaucoup de demeures (Jn 14, 2) dans la maison du Père. Les différences, dans l’Église, ne sont pas seulement hiérarchiques et verticales : il y a place aussi, à l’horizontale, pour une certaine variété…

L’arche-Église, note encore Origène, est protégée par un assemblage de bois équarris qui représentent les docteurs. Gardiens de la saine doctrine, ceux-ci supportent les pressions du dedans et du dehors, réconfortent les croyants et résistent aux hérétiques. Qu’on ne s’étonne pas de m’entendre comparer des arbres et des hommes, dit Origène, la Bible le fait souvent… À vrai dire, les exemples qu’il donne ne sont pas très probants, et relèvent plutôt du langage imagé que de l’allégorie.

Le bitume assurant l’étanchéité totale de l’arche représente la sainteté. Celle-ci doit compléter, semble dire Origène, le côté « carré » de la doctrine, en être le liant. Et de même que l’arche est enduite au dehors et au dedans, la sainteté de l’Église, pour n’être pas celle d’un « sépulcre blanchi », doit être non seulement extérieure mais intérieure ; souci fréquent chez Origène de relativiser l’aspect visible de l’Église à sa réalité invisible.

La porte, enfin, placée « sur le travers » de l’arche, rappelle que le Déluge fut le moment de la « fureur de travers » de Dieu contre les hommes qui avaient « marché de travers ». L’explication est assez médiocre ; Augustin trouvera mieux en voyant dans cette porte une image du côté ouvert du Christ…

Les dimensions de l’arche

La longueur, la largeur et la hauteur de l’arche sont de « grands mystères » qui se rapportent au Mystère du salut c’est-à-dire à la croix. Saint Paul évoque ces dimensions dans un passage célèbre (Ep 3, 18). S’affranchissant des recherches gématriques compliquées dans lesquelles Philon s’enfonçait au sujet des mesures de l’arche[15], Origène ramène tout à trois chiffres simples.

– Les 300 coudées de long, soit trois fois cent, représentent la totalité des créatures raisonnables, les « cent brebis » de la parabole (Lc 15, 4), recevant de la Trinité la vie éternelle.

– Les 30 coudées de haut, soit trois fois dix, ont la même signification : l’alliance de Dieu et des hommes, la création immortalisée[16].

– Les 50 coudées de large représentent le mystère du pardon. La cinquantième année était traditionnellement celle où toute dette était remise et tout lien délié. « La largeur de l’Église », dit Origène, « se dilate à travers le monde » selon ce nombre cinquante qui est celui de la rémission.

– L’arche culmine enfin en une seule coudée, symbole de « l’unique fin de la perfection divine à laquelle tendent toutes les créatures » : un seul Dieu, une seule foi, un seul baptême…

Faut-il reprocher à Origène de déployer un tel symbolisme ? L’accuser d’allégorisme et d’artifice ? Je ne le pense pas. De manière sobre et très pédagogique, il a concentré sur trois nombres toute la doctrine chrétienne. Il a relié l’un à l’autre l’Évangile et la Genèse, convaincu d’un principe exégétique maintes fois affirmé :

On trouve l’Évangile en puissance dans la Loi, et les Évangiles ne se comprennent qu’appuyés sur le fondement de la Loi[17].

Comme le diront les Pères latins : Le Nouveau Testament est caché dans l’Ancien et l’Ancien révélé dans le Nouveau. La seule question est de savoir si ce principe central de l’exégèse chrétienne est à prendre au sérieux, et la réponse est évidente. Quant aux références bibliques supplémentaires dont Origène agrémente son interprétation, elles n’en sont que des harmoniques, à la fois contestables en surface[18] et respectables en profondeur, et n’ont pas besoin d’être ici détaillées.

3. Le sens moral : un chemin de vie

La dernière partie de l’homélie concerne le sens moral, c’est-à-dire le message d’encouragement et d’édification contenu dans le texte. Ce sens n’est pas indépendant du sens spirituel, il en est solidaire ; il le prolonge, l’actualise et forme avec lui le niveau supérieur de lecture qu’Origène place toujours au-dessus du sens littéral. C’est à ce niveau supérieur, aux yeux d’Origène, que la Bible trouve sa vraie cohérence.

Les divines Écritures, dit-il en jouant un peu sur les mots, ont comme l’arche « deux et trois niveaux » : c’est-à-dire généralement trois (littéral, spirituel et moral), mais parfois deux lorsque le premier vient à manquer, car « la suite logique au point de vue littéral ne peut pas toujours s’établir ».

Surprenante actualité d’Origène. Si les travaux de l’exégèse historico-critique ont définitivement rendu impossible une lecture littéraliste de la Bible, ne serait-ce pas pour nous inviter à mieux en comprendre l’esprit ? Notre connaissance du texte et de son histoire varie, le souffle qui traverse ces pages demeure. Origène l’avait compris. Sinon les détails de son exégèse, du moins la démarche profonde de celle-ci continue de nous guider à l’écoute de la Parole impérissable.

Retour au cœur

Deux siècles avant Origène, Philon d’Alexandrie avait développé une exégèse [p. 15] morale détaillée du récit du Déluge. L’arche, dans ses dimensions et ses détails, était pour Philon l’image du corps humain[19]. À l’exemple de Noé dans l’arche, l’intelligence dans le corps était invitée par le récit du Déluge à traverser les épreuves de la vie sans se laisser submerger par elles, à s’élever au-dessus des flots agités des désirs charnels, à acquérir l’impassibilité[20].

Imprégnée de philosophie platonicienne et de morale stoïcienne, cette exégèse est connue d’Origène. Il s’en inspire, mais la « baptise », l’intériorise et la simplifie d’une manière qu’on ne peut s’empêcher de qualifier de magistrale. Loin d’être seulement l’image du corps humain, l’arche devient chez Origène le symbole du cœur de l’homme habité par la grâce, et structuré par elle dans toutes ses dimensions : longueur de la foi en la Trinité et en la vie éternelle, largeur (et largesse) de la charité envers tous, hauteur de l’espérance qui nous élève vers le monde d’en haut. De l’arche de Noé aux trois vertus théologales, qui trouvera meilleur chemin ?

La place de la sagesse profane

La fin de l’homélie aborde la question de savoir dans quelle mesure les livres des auteurs profanes peuvent nous aider à construire cette arche de salut, cette bibliothèque de la Parole qu’est le cœur habité par la grâce. On sait que la confrontation de la foi chrétienne à la philosophie ambiante posa très tôt ce problème. La double réponse qu’en donne Origène illustre bien l’attitude qui sera celle de tous les Pères de l’Église.

En premier est donnée la réponse officielle, catégorique : c’est uniquement de la Bible qu’il faut se servir pour grandir et s’édifier dans la foi. Les auteurs païens sont des « bois mal équarris », trompeurs, instables. Seuls les auteurs sacrés, « rabotés » par l’ascèse, formatés par la foi authentique, fournissent de quoi construire une arche sûre, enduite de sainteté véritable. Dans les « niches » du cœur sauvé peuvent alors prendre place, comme autant d’animaux, les vertus et progrès de la vie spirituelle.

Mais le cœur d’un chrétien est-il uniquement habité par des forces « spirituelles » ? Ses lectures, sa culture doivent-elles nécessairement se limiter à la Bible ? Origène, qui vient de répudier la philosophie « naturelle », va malgré tout lui reconnaître une certaine place et relativiser son intransigeance. Non seulement en effet les animaux purs, c’est-à-dire les facultés nobles (mémoire, intelligence, discernement…), mais aussi les animaux impurs ont leur place dans l’arche.

« S’il n’est pas trop audacieux de s’attaquer à des passages si difficiles », dit Origène conscient de sortir ici du champ biblique, ces animaux impurs représentent la colère et la concupiscence. Éléments traditionnels de l’anthropologie antique, données de sagesse profane dont Philon s’inspirait dans son commentaire du Déluge[21], le désir et la colère sont comme la philosophie : ambivalents, mais incontournables…

L’exégèse d’Origène admet donc en pratique ce qu’elle rejette en théorie, et utilise la sagesse profane dans toute la mesure où celle-ci peut lui être utile. Certes, avoue Origène, une telle lecture de la Genèse peut paraître relever du « sens naturel » plutôt que du sens spirituel : mais elle vise l’édification et à ce but, qui est l’objet même du sens moral, tous les moyens sont bons.

Conclusion

L’intelligence des Écritures, dit J. A. Mœhler, « constitue l’un des phénomènes les plus remarquables de la primitive Église ; il n’a jamais été apprécié autant qu’il le mérite, ni saisi dans toute son ampleur[22] ». Si une simple homélie d’Origène prouve la profonde sagesse de l’exégèse ancienne, que dire de cet immense commentaire de la Bible que constitue l’ensemble de la littérature patristique ?

Pour apprécier et redécouvrir cet héritage, il convient aujourd’hui de rendre justice à Origène comme à l’incontournable fondateur de l’exégèse chrétienne. Il fut de bon ton en Occident, depuis saint Jérôme et à son exemple, de dénigrer l’allégorisme d’Origène… tout en y puisant allègrement. Et en Orient, depuis Constantinople II (553), de déclarer hérétiques certaines ambiguïtés de sa doctrine… sans l’étudier sérieusement.

Plutôt que de critiquer les inévitables imperfections de cette œuvre, ne convient-il pas d’en admirer la pérennité ? Le fait est là : l’arche de l’exégèse origénienne, battue par le vent et les siècles, flotte encore. Le « bitume » de la sainteté et le sang du martyre ont largement compensé les défauts de construction du navire. Les poutres maîtresses de cette arche, on peut le croire, restent fiables. Et à qui en explore les « niches », elle se révèle porteuse de trésors et semences de vie.

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  1. Hom. Exode 2, 1.
  2. Traité des Principes, Préface 8.
  3. Gn 6, 14-16 (les versets 13 et 22 sont cités mais non commentés) : Fais-toi donc une arche de bois équarris. Tu disposeras des niches et des niches dans l’arche, et tu l’enduiras de bitume en dedans et en dehors. Voici comment tu feras l’arche […] : 300 coudées pour la longueur de l’arche, 50 coudées pour la largeur et 30 pour la hauteur. Au sommet, tu la termineras en une coudée. Tu feras la porte de l’arche sur le côté ; le bas, tu le feras à deux étages, le haut, à trois étages.
  4. Le rapport pyramidal de l’Un et du Multiple est le problème central de la pensée de l’Antiquité. Origène assume cet héritage en perspective chrétienne.
  5. L’arche de l’Épopée de Gilgamesh était cubique (voir Cahiers Évangile Suppl. 40, p. 62 et 70) ; celle de la Genèse semble avoir la forme d’un coffre très plat.
  6. Gen. Rabba 31, 11 y fait écho, ainsi que Philon.
  7. Traité des Principes IV 3, 5 (SC 268 p. 363). Augustin écrira de même : « Pourquoi l’Esprit Saint a-t-il mêlé comme des absurdités aux choses visibles, si ce n’est pour nous forcer à rechercher spirituellement ce que nous ne pouvons pas comprendre selon la lettre ? » (Enarr. in Ps. 103 1, 18). Ou encore Grégoire le Grand : « L’impossibilité d’accorder entre elles certaines expressions de la lettre nous montre qu’il y faut chercher autre chose. C’est leur manière de nous dire : lorsque vous voyez que dans notre sens apparent nous perdons toute signification, cherchez donc en nous un sens qui, sous l’écorce, puisse être découvert logique et cohérent » (Morales sur Job, Dédicace 3 ; SC 32 bis p. 129).
  8. Lettre à Grégoire 4 (SC 148 p. 193).
  9. Histoire et Esprit, Paris, 1950, p. 392.
  10. Hom. Lévitique 6, 1.
  11. Hom. Exode 12, 2.
  12. Ainsi Hilaire de Poitiers, Traité des Mystères 12. Nouvelle application du principe exégétique que Pascal formulera ainsi : « Quand la Parole de Dieu, qui est véritable, est fausse littéralement, elle est vraie spirituellement » (Pensées 687).
  13. Cités par L. Doutreleau, SC 7 bis, p. 90-91. Jean Chrysostome résoudra élégamment le problème : « Qu’un épervier entre dans l’Église, il en sortira une colombe ; le loup qui y est entré en ressort brebis, le serpent en ressort agneau » (8ème Homélie sur la Conversion).
  14. Targum de Gn 6, 14 : « Tu feras à l’arche 150 cellules à gauche, 36 sur sa largeur, 10 cellules au centre… » (SC 245 p. 117).
  15. Quaestiones in Genesim, livre II : « 300 est le sextuple de 50 et le décuple de 30 » : ce sont les proportions du corps humain. En outre 300 est le vingt-quatrième nombre « triangulaire » (1 + 2 + 3…+ 24), et 24 = 3 (égalité) x 8 (stabilité) ; 50 = 32 + 42 + 52 ; 30 = 12 + 22 + 32 + 42, etc.
  16. Pour Clément d’Alexandrie, l’arche « contenait toute sagesse et toute connaissance, des choses divines et des choses humaines ». Le chiffre 300 était le « signe du Seigneur », celui de la Croix figurée par la lettre Tau de valeur numérique 300 (Strom. VI, 133, 5 et 86, 1 ; PG 9, 358 et 307).
  17. Origène, Homélies sur les Nombres IX, 4 (SC 29 p. 172). Cf. Augustin, Quaest in Heptat. II, 73 (PL 34, 623) : NovumTestamentum in Vetere latet, et Veut in Novo patet.
  18. Abraham n’a pas vaincu avec 300, mais 318 hommes (Gn 14, 14). Par contre les 30 ans de Jésus au Baptême donnent à Origène l’idée intéressante, jamais exprimée avant lui, que « c’est alors que le mystère de la Trinité commença pour la première fois de se manifester ».
  19. Le corps a ses « niches » : ses cavités, ses organes. Son « bitume » : sa cohésion, sa peau. Ses « étages inférieurs » : l’appareil digestif. Sa « coudée finale » : la tête, etc.
  20. Le déluge est la destruction des passions terrestres. Noé y survit avec les siens « comme l’intelligence avec ses pensées ». Il est dans l’arche comme dans le corps pacifié, « car il ne pouvait pas encore être incorporel » (sur Gn 7, 23).
  21. Les animaux purs entrent par sept, nombre plein « qui ressemble à l’Être ». Les animaux impurs entrent par deux, chiffre vide et « femelle ». Il faut cependant que le « deux » subsiste : que le corps ait quelques plaisirs, mais mesurés par l’âme.
  22. L’unité dans l’Église, Appendice VII.

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